‹ Ni jamais ni toujoursChapitre 61 sur 78 · PAUL DE KOCK. — T. IV · texte numérisé non relu

PAUL DE KOCK. — T. IV

( chère femine! elle se Irompe bien... mais ( il faut la laisser dans son erreur ; avec cela c que lu caresses son chat , que tu flattes ses « chiens... eh ! tu seras un homme charmant, f — €*est bien facile. Adieu donc... je vais t chez ta tante. — Beaucoup de plaisir. >

le monte en fiacre avec ma valise , je me fais conduire aux voitures de Boissy-Saint- Léger, et , sur le midi , j'arrive chez la bonne madame Dubinet.

La tante de Darbois est le type des bonnes femmes , sans pour cela être une bête ; elle habite une assez belle maison, où il y aurait de quoi loger deux familles, et où elle vît seule avec sa domestique et une grande quantité d'animaux; mais elle est bien aise d*avoir plusieurs chambres d'amis toutes prêtes pour recevoir ceux qui voudraient venir lui tenir compagnie. Comme la bonne dame n'est plus ni jeune, ni jolie; comme sa table, quoique très-sufBsante, n'est pas servie avec luxe et profusion ; comme enfin il n'y a point de billard dans la maison , ses chambres d'amis sont presque toujours vides.

NI TOUJOURS. Ift

Madame Dubinet me reçoit avec joie, et lorsque je lui demande si je ne la générai point en restant quelque temps chez elle, sa joie semble augmenter encore, puis elle me dît en secouant la léte: t Vous m'annoncez que < vous resterez longtemps avec moi, mais vous ( ferez comme les autres; comme mon neveu, c au bout de quelques jours vous vous ennuie- € rez et vous voudrez partir. — Non , madame, c car je suis venu ici pour être loin du monde c et pour travailler. —A la bonne heure, nous c verrons si cette belle résolution tiendra. »

Me voilà donc installé chez madameDubinct, ou Ton mène une vie bien calme, bien douce, bien uniforme, où le plus simple événement, une poule qui pond , un oiseau qui chante , un fruit qui tombe, sont pour deux heures un sujet de conversation; où Ton fait le jour ce qu'on a fait la veille et ce qu'on fera le lendemain ; mais en ce moment cette vie me semble délicieuse ; madame de Harleville m'a fait prendre Paris en horreur.

Et puis il y a aussi une autre femme que j'aime encore, que je ne puis entièrement

It NI JAMAIS,

oublier; celle que je croyais trouver au dernier rendez-vous que Ton m*a donné , et pour laquelle il m*est cruel de voir que je ne suis plus rien ! Clémence en aime un autre, et je serais désolé maintenant de la rencontrer, de la revoir encore avec cet homme qui me remplace... que peut-être elle aime plus qu'elle ne m*a jamais aimé.

Ces pensées m'attristent souvent, et alors je ne puis travailler, je sors, je vais me pro<mener dans les environs. Quelquefois je pousse mes excursions jusqu'à Sucy, dont le parc est charmant, ou je m'enfonce sous les ombrages de Gros-Bois, et je vais jusqu'aux ruines des Gamaldules. Dans ma promenade solitaire , je pense souvent à la dernière aventure qui m*est arrivée. Je crois voir encore mon père levant le bras pour me frapper, et ne s'arrétant qu'en m'ordonnant de fuir sa présence, qu'en me défendant de jamais reparaître devant lui.

Lorsqu'on ne se sent pas coupable, lorsqu'on n'a jamais manqué de respect , ni même d'affection pour l'auteur de ses jours, il est cruel d'être ainsi banni de sa présence. Que main-

tenant 1« baron de HarievîUe croie que j*aime sa femme... l'apparence a pu le tromper; mais avant cette soirée fatale mon père me détestait déjà... D'où peut Tenir cette aversion pour son fils?... Parce que j'ai voulu écrire, m'ordonner de ne plus porter son nom !. . . Il y a là-dessous un mystère que je voudrais bien connaître.;. Mais ce n'est pas avec un homme comme le baron de Harleville que l'on ose demander des explications.

Lorsque je reviens à Boissy-Saint-Léger, ma bonne hôtesse me demande si j'ai beaucoup travaillé , elle me fait promettre de lui lire ce que je ferai , car elle aime beaucoup le théâtre, quoiqu'elle n'y ait pas été dix fois dans sa vie : c'est comme ces personnes qui adorent la musique et n^en savent pas une note.

La société qui vient chez madame Dubinet ne se compose, à ma connaissance , que d'un vieux voisin très-sourd et de deux vieilles filles qui ont chacune un catarrhe. Le vieux voisin parle si bas qu'on n'entend pas la moitié de ce qu'il dit ; mais toutes les fois que les vieilles filles toussent, il se met en colère, en

disant : c Je vous entends bien ! ne criez pas c si haut. >

Je passe le soir une heure ou deux dans cette société , la plupart du temps je n^entends pas ce que Ton y dit , parce que je suis toujours enfoncé dans mes souvenirs. Les bonnes gens qui m'entourent ont la bonté de croire que ce sont mes travaux littéraires qui m*absorbcnt , et lorsque je réponds tout de travers à ce qu*ils me disent, ils se regardent et sourient en disant : c C'est que probablement il c rèvc à un chapitre ou à une scène l >

On voit que la vie que je mène n'est pas bien gaie; cependant elle ne me déplaît pas. L'amour d'Adèle, cet amour que j'ai désiré un moment, et que maintenant je redoute comme le plus grand des malheurs , me fait toujours aimer la retraite; l'oubli de Clémence » son inconstance , que je ne puis lui pardonner, me rendent aussi misanthrope, et je ne me sens pas le courage de retourner à Paris , de peur d'y rencontrer la femme qui m'aime et celle qui ne m'aime plus.

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