CHAPITRE IL
Aventure «ngulière.
Le village de Boissy-Saînt-Léger est situé sur un coteau , d'où il s'ensuit que la plupart des rues montent ou descendent : ce qui n'empêche pas qu'il n'y ait de fort jolies maisons bourgeoises. Les environs de Boissy sont variés et pittoresques ; il y a des champs, des bois, des routes, des vignes, unegrandequanlitéd autres villages , et le château de Gros-bois » dont le parc est d'autant plu» agréable qu'on n'y rencontre que fort peu de monde.
11 y a quinze jours que je suis chez madame Dubinet, Darbois n'est pas venu m'y voir une seule fois; mais je ne l'aijamais attendu. Un peu plus calme d'esprit que lorsque je suis arrivé dans ce village, je m'occupe du plan d'un nouvel ouvrage que je veux commencer
SO Ml JAM4IS,
et peut être finir chez la bonne tante de Darbois. Tous les matins après le déjeuner, je sors et Tais en me promenant rêver au travail que je veux entreprendre.
Un matin, après avoir marché pendant, assez longtemps, je me trouve dans les bois, je ne sais trop de quel côté, mais je pense être dans les environs du château de Gros-Bois. Le temps est magnifique : c'est une belle journée d'automne. Les arbres ont ces teintes variées , ces feuilles nuancées qui séduisent tant les peintres, lesquels par cette raison nous font si souvent un tableau d'automne et si rarement une vue de printemps.
levais m'asseoir à quelques pas d'un sentier, sur une herbe qui me semble encore épaisse et douce ; et de là mes regards plongent assez loin dans la route du bois que je viens de parcourir.
U y a quelque temps que je me repose. Personne encore n'a passé près de moi et n'a troublé la solitude que je goûte. Pauvres amants , qui, dans l'espoir de jouir du plaisir d'un doux léte-à-téte , allez au bois de Bou-
logûe, à Vincennesou à Romainville, à chaque instant quelques promeneurs curieux viennent troubler votre bonheur; allez donc jusqu'à Gros-Boîs,jusqu*àBrunoy, jusqu'à Sucy, enfoncez-vous dans ces bois épais et frais que les citadins viennent rarement visiter : c'est là que vous serez vraiment eu léte-à-téte, que pour témoins de vos doux regards , de vos baisers, vous n'aurez que le gazon, le feuillage et des oiseaux.
Deux personnes que je vois venir de loin dans le sentier attirent mes regards et captivent bientôt toute mon attention. Ce sont deux hommes, ils marchent lentement ; ils ont l'air de parler avec action et s'arrêtent souvent en parlant
Ces deux hommes s'avancent pourtant, mais ils ne doivent pas me voir, car je suis assis hors du sentier et caché par un gros buisson qui ne m'empêche pas cependant de voir tous leurs mouvements.
Si nous étions dans un bois cité comme dangereux , il y a un de ces hommes dont la tournure pourrait me donner quelques crain-
M Ht JAMAIS,
tes; il a une yieille redingote blanchâtre qui , par son anïpleur , ne semble pas avoir été faite pour lui,^ et qui est en plusieurs endroits déchirée ou mal reprisée ; il porte une mauvaise casquette de loutre qui est enfoncée sur ses yeux, et pour cravate un mouchoir ronge roulé en corde qui ne laisse pas apercevoir Tapparence d'une chemise. Cet homme fume tout en marchant y et s'arrête régulièrement après avoir fait vingt pas pour ôter sa pipe de sa bouche et cracher.
L'autre homme est un peu mieux couvert ^ mais sa tournure est encore assez équivoque ; il a un pantalon noisette sale à sous-pieds , un habit bleu râpé, boulonné jusqu'au menton» terminé par un collet de velours tout taché > une cravate noire et un mauvais chapeau rond, mis en tapageur sur le côté.
A peine ai-je examiné sa figure que je reconnais en lui l'homme aux entreprises de rivières portatives, M. Théodore, l'ami d'Adolphe, qui ne me semblait pas avoir fait fortune depuis qu'il s'est sauvé de l'ile Saint-Denis avec la serviette du traiteur^
M. Théodore a laissé croître ses cheveux à Tenfant , et repousse à chaque instant derrière ses oreilles des boucles obstinées qui reviennent flotter sur ses joues. Il fume un cigarre, et , tout en se dandinant suivant son habitude, semble prêter beaucoup d'attention à ce que lui dit san compagnon.
Ayant reconnu Théodore , je regarde plus attentivement Thomme qui est avec lui; malgré sa barbe longue, ses gros favoris et sa casquette rabattue sur son visage, il me semble que ses traits ne me sont pas inconnus. Mais je ne puis me rappeler au je les ai vus, lorsque , ces messieurs arrivant plus près de moi , j'entends prononcer le nom de Salomon. J*y suis maintenant : Findividu à la redingote blanchâtre est M. Salomon , que j*ai vu une fois au.café, et reconnu la nuit où je me suis promené sur les boulevards. Voilà une singulière rencontre... après tout, ces messieurs peuvent aimer comme moi à se promener dans les bois.
Ils s'arrêtent à une dizaine de pas de moi, et j'entends la voix de Théodore :
U Ml JAMAIS,
f Pourvu que Follard ne manque pas au rendez-vous... il esl si flâneur le beau marquis!...
€ — Eh non I il ne manquera pas... il a trop d'intérêt à venir... les eaux sont basses chez lui comme chez nous... Sacré tabac... ils n*ont rien de bon dans ce pays- ci...
c — Veux-tu un cigarre... j'en ai encore trois... — Ah ! ouais ! va te faire fiche avec tes cigarres... c'est bon pour des musqués dans ton genre...
c — Musqué!... tu es bien honnête... c'était bien quand Juliette me faisait présent d*huile antique aux dépens de ce jobard d'Adolphe Désigny... Oh! c'est celui-là qui est un jobard de première force!...
c -- Je crois que les amis m*ont changé ma pipe hier au soir pendant que je jouais une poule pour les Polonais... la mienne était mieux culotée que ça. . .
c — Allons! te voilà toujours grognant pour ta pipe!... il est monomane de sa pipe cet étre-là I...
c — Eh ben , je suis comme ça... tant pis...
NI TOUJOURS. iS
c je suis bêle, c*est possible; mais enfin je c suis comme ça... c'est fini!...
c — Sais-lu que je commence à me lasser c â*arpenter le bois... je n*aime pas marcher c à pied, moi... je suis né pour une voi- € ture...
€ — Asseyons-nous... on ne paye pas les f chaises ici. >
Ces messieurs se jettent sur Therbe, au bord du sentier , à six pas de moi tout au plus. J'avais eu d'abord l'intention de m'éloigner, mais ce qu'ils ont dit de Follard a piqué ma curiosité ; je ne bouge pas de ma place ; j'entendrai toute leur conversation, car bien certainement ils se croient seuls. S'ils venaient à me découvrir , je serais censé m'être endormi là ; mais je ne sais quoi me dit que je dois profiter du hasard qui les a conduits près de moi, et que je ferai bien de les écouter.
c Quelle heure est-il à présent, Théodore? c — Est-ce que tu crois que j'ai la prétention «< de porter une montre sur moi?... donnet moi du feu... jem'éteins... — A quelle heure c Follard attend-il sa cousine à Gros-Bois?...