‹ Ni jamais ni toujoursChapitre 63 sur 78 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

NI JAHAIS,

— A quelle heure !... est-ce que je sais... Je t*ai dit hier : Follard va demain à Gros Bois pour voir encore une fois sa cousine avant qu'elle ne parte... Le mari de la jeune femme est , à ce qu'il parait, jaloux comme un vieil ours... il croit que sa femme a des intrigues à Paris... il n'a peut-être pas tort... il paraîtrait même qu'il a surpris la susdite dame dans un rendez-vous sentimental...

c — Sacrédié! elle était mieux culotée que ça, j'en suis sûr...

c — Est-ce de la cousine de Follard que tu parles?... — Non, c'est de ma pipe. — Salomon, tu es bigrement ennuyeux avec ta pipe... — Va toujours... je t'écoute... fichu tabac!... il sent le foin! — Donc que le mari part de Paris avec sa femme... il l'emmène on ne sait où... il ne l'a pas même dit à Follard, dont il a l'air à présent d'être jaloux aussi... ou plutôt je pense qu'il lui en veut, parce qu'il a découvert que le brillant Follard n'est pas plus marquis que moi... c'est un litre qu'il s'est donné d*amitié... M'écoutes-tu, SalomonT... — Oui... oui... va tou-

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jours... Sacré Ubac!... — Ce baron de Harleville veut donc voyager! aller courir le inonde avec sa femme... Il paraîtrait que sou intention n*est pas de revenir de longtemps à Paris , puisqu'il a réalisé une partie de sa fortune qu*il emporte dans son portefeuille... — On est sûr de ça... — Très-sûr. — C'est que c'est le nœud gordien de la chose... — Ah! oui... il faut flouer le baron... mais ce ne sera pas facile. — Bah !... avec des talents et une volonté lAen prononcée, on mangerait des pavés!... — Je sais bien... mais il ne faut pas compter sur FoUard... il n'a pas de caractère... — Nous en aurons pour lui... fichu tabac!... » Je remercie le ciel qui m'a permis d'entendre la conversation de ces deux hommes. Autant que je puis en juger, ThéodoreetSalomonsont des misérables qui ont d'infâmes desseins, et c'est mon père qui doit en être victime!... Ah! que j'ai bien fait de ne pas me montrer! Maintenant je n'ose fafre un mouvement, de crainte d'être découvert, car alors je ne saurais plus rien ; je tends le cou , et je redouble d'alten-

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U'od; mais je m'étends entièrement sur la terre afin de tenir moins de place et de courir moins de risque d*étre aperçu.

c Avec tout ça , Salomon, je sens à mon estomac qu*il est bien Theure de déjeuner..

— IL doit être aux environs de onze heures. . .

— As-tu quelques espèces encore? — J*ai seize sous à ton service ! — Nous ferions un Irisle déjeuner avec ça !... Ce FoUard ne vient pas... Voyons, Salomon, comment feronsnous pour terminer proprement notre affaire... Nous voulons le porte-feuille du mari de la cousine; c*est très-bien, mais vouloir et avoir c'est deux... — Sois donc tranquille... Il y a mille manières... — D'abord il ne faut pas que la femme voie rien... Elle ne voudrait pas que d autres qu'elle se chargeassent du soin de mettre à sec son mari...

— C'est bon... Elle ne verra rien... ne saura rien... — Mais ton moyen.... C'est simple comme une soupe à l'oignon. Follard, dès que le baron sera arrivé à l'auberge... au relais de poste... où il descendra enfin, Follard ira trouver le baron , et le priera de

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lui accorder un entretien... de venir faire avec lui un tour dans le bois , pour lui parler de ses aifaires... — Après? — Le baron ne fera aucune difficulté... quoiqu'un peu jaloux deFoUard, il est encore fort obligeant pour lui. — Après? — Follard emmène l'estimable baron promener dans le bois... par ici... où il sait que nous sommes... — Après?

— Eh bien ! tu ne devines pas le reste?... — r Ah! écoute, Salomon, s'il s'agit d*une violence, je n'en suis plus ! je t'en préviens, ne compte ni sur moi, ni sur Follard... une espièglerie, un tour d'adresse, à la bonne heure, c'est mon genre... mais attaquer un homme dans un bois... et en plein jour encore... fi donc... pour qui me prends-tu !... € — C'est ça, ils veulent bien avoir le portefeuille, mais ils n'ont dé courage à rien... Hum! fichu tabac!... Toi et Follard vous ne valez pas une pipe de vingt-K^inq sous!... — Salomon , tu te perds , mon cher, tu vois mauvaise société , ça me fait de la peine pour toi ! Cherchons un autre moyen...

— Cherche toi-même, je n'en vois pas d'au-

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c très... — Ud homme s*avaiice a pas précis c pités... c*est FoUard; courons au-devaiii de f lui... 1

Déjà Théodore se levait, et je prévoyais avec douleur que je ne pourrais plus entendre leur conversation , mais Salomon retient son compagnon en lui disant :

€ Reste donc... cet endroit est commode c pour causer de nos affaires... attendons-y c FoUard. >

Théodore se rassied , et au bout de quelques instants Follard est prèsd*eux. Ce jeUne homme que j*ai vu briller dans les salons et donner le ton et la mode, par le fini et le bon goût de sa toilette, n*a plus que les débris de son ancienne élégance, et sa figure, pâle et fatiguée, trahit aussi le désordre de sa conduite.

c Bonjour, messieurs, f dit FoUard en se jetant sur le gazon , c vous m'attendez depuis c longtemps peut-être... mais le baron de Harc leviUe et sa femme viennent seulement d*arc river à Gros-Bois... ils voyagent avec leurs c chevaux attelés à une bonne berline. . . ils ne c s'arrêteront qu'une heure ou deux... Je ne

Ni TOUJOURS. Sf

c une suis pas encore présenté à eux... Je suis c fort embarrassé... j*ai un très-grand besoin c d'argent... Adèle m'en prétait Volontiers; c mais elle n'en a plus... reste à savoir si son c mari voudra encore m'obliger... Le diable, ff c'est que je lui dois déjà mille écus.... Vous c m'avez dit que vous m'aideriez à sortir d'emc barras... Pardieu! vous seriez bien aiman blés... je n'ai pas besoin de vous dire que je c serai reconnaissant; voyons, messieurs, cornc ment pourrez-vous m'obliger !

Théodore et Salomon se regardent en silence; j'ai un moment l'idée d'aller faire avertir le baron qu'un péril le menace et qu'il doit se hâter de partir; mais le baron croira-t-il cet avis, et si je fais un mouvement, ces hommes m'apercevront , et , devinant que je sais leur secret , me laisseront-ils m'éloigner ? Je n'ai pas d'armes, rien pour me défendre... je crois qu'il est plus sage de ne pas me montrer.

c C'est embarrassant... c'est fort embarc rassant! i dit Théodore en se frottant les mains; « Salomon avait bien une idée...- mais t ça ne t' irait pas...

3f Hl JiMAIS,

« —Quelle était Fidée de Salomon ? — Toul c bonnement que vous emmeniez le baron c promener par ici.... où je lui demanderais f fort honnêtement son portefeaille... — ( Quelle infamie!... un toI à main arnokée !... < Pour qui me prenez-vous, messieurs !...

t — C'est ce que j'ai, dit ! i reprend Théodore, ( ça ne vous va. pas du tout!... Saloc mon... plaisante quelquefois !...

c — Si Ton osait attaquer le mari de ma c cousine... savez-vous bien que je le défen^ c drais, au contraire 1

c — Vous le défendriez ! c répond Salomon d*un ton goguenard, c Âh ! oui... avec une c brosse... — M. Salomon., nous allons nous € fâcher... — Qu'est-ce que ça me fait... je € n'y tiens pas... Fichu tabac !•.. pouah !... »

Il se fait un assez long silence pendant lequel j'entends seulement Théodore siffler entre ses dents et Salomon cracher.

C'est FoUard qui le rompt le premier, et s'écrie en brisant une branche près de lui :

c Voilà pourtant la suite de mes folies... ( de mes débauches !... on ne veut rien faire

que s^amuser... letraTail ennuie... accepter un emploi nous fait horreur... on ne serait plus libre î... libre à toute heure du jour... de la nuit... mais quand on a tout mangé... tout perdu... nos maîtresses nous trahissent, nos amis nous abandonnent !...

« — Mon cher Follard , » dit Théodore en ôlant son cigarre de sa bouche, c ce que tu dis là est très-vrai , sans doute ! mais c*est vieux et connu comme des carottes dans le pot au feu ! nous ne nous sommes pas donné rendez-vous ici pour faire un cours de morale... d'abord, moi, ça ne me va pas... je suis philosophe!... je n^aime pas la morale... et loi, Salomon, tu ne dis plus rien, c — Que veux-tu que je dise à des moutards qui ont peur de tout?... je suis seulement fâché d'avoir quitté mon estaminet pour venir ici... on devait jouer «une queue d'honneur... ça me revenait de droit!... Pouah !... quel tabac!...

c — Le temps se passe cependant, et il faudrait prendre un parti... Ëh bien, Follard... à quoi penses- tu ?

NI MUAIS,

€ •— Je cherche... je réfléchis... si le baron voulait CDcore me prêter... — Quand il le donnerait un billet de mille francs , tu n'irais pas loin avec ça... — Oh ! non... je dois de tous côtés !... — Il doit avoir près de cent mille francs sur lui... — Je le pense...

c — Tenez, messieurs, » ditSalomon,< vous vous faites des monstres d*une simple babiole... quelle était mon intention? la voici : Follard amenait le baron promener par ici... vous voyez qu'on y est comme chez soi, il n'y passe pas un chat. Arrivés de ce côté , Follard se donnait une entorse qui l'empêchait d*aller plus loin... vous comprenez la malice?... Le baron qui voit que Follard souffre, veut s'en retourner bien vite au village chercher du monde pour qu'on emporte le blessé sur une chaise ou sur les bras... Comprenez-vous?... — Va toujours... — Quand le baron est à cent pas de Follard , je l'accoste, et je lui demande l'aumône... Théodore se tient un peu plus loin... un mouchoir sur la figure.

€ comme s*il a\ait mal aux dents... — Très- • joli!... — Ensuile, pendant que le baron € fouille dans sa bourse , moi , je fouille dans € sa poche, je lui escamote son portefeuille

< ayant qu*il ait le temps dé se reconnaître, € et je suis bien loin avec Théodore , tandis c que FoUard, avec son entorse, fait semc blant de boiter pour venir à Taide du ba-

< ron... Hein!... qu*est-ce que vous dites de c ça?... Une espièglerie?... pas la moindre c violence... d'ailleurs si vous trouvez mieux, c parlez... Sacrt^ saloperie de tabac!... >

Salomon se tait , Théodore murmure entre ses dents... t II est certain que la chose pré-

< sentée comme cela... n'offre plus tant de c difficultés... et que...

€ — Non, messieurs, non ! i s'écrie Follard en se levant; t c'est toujours un vol que vous c méditez... et d'ailleurs dépouiller entièrec ment le baron, ce n'est pas là mon intenc lion... Une trentaine de mille francs me € suffiraient... Oh! décidément je ne veux c plus vous écouter !...

« — Eh bien ! allez vous faire lanlaire , mon

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c sieur le marquis , et ne dërangeiz plus les c amis avec vos embarras... On ne fait pas < faire près de cinq lieues aux gens pour que I cela ne mène à rien. »

FoUard s*esl éloigné de quelques pas , il va et vient avec agitation dans le sentier. Ah! si ce jeune homme pouvait persévérer dans sa bonne résolution ! il n*est point encore aussi corrompis que ces deux misérables qui veulent le rendre complice d'un vol ; mais il est faible et il veut avoir de Targent. Je tremble qu'il ne cède; mes yeux le suivent avec anxiété; je renais à l'espoir à chaque pas qu'il fait et qui réloigne de Salomon... Je frémis quand je le vois revenir ou s'arrrèter.

Tout à coup Follard , qui était déjà assez éloigné, revient précipitamment vers ceux qu'il avait quittés. Le malheureux!... il consent peut-être à se déshonorer... Écoutons bien :

< Messieurs... je conçois un projet qui peut, € ce me semble, tout concilier...

c — Voyons ça, » dit Théodore, < nous ne c demandons pas mieux , nous autres...

t — Parbleu!... si ce baron voulait jouer son portefeuille à la poule avec moi , ça serait plus gentil et bientôt bâclé!... j*en réponds !

ff J'amènerai le baron par ici... sous le premier prétexte venu... j'en trouverai ensuite un autre pour le quitter quelques instants... e*est alors que Salomon... sans employer la violence, trouvera moyen de s'emparer du précieux portefeuille... Mais mai, j'accourrai aux cris que jettera M. de Harleville... je me mettrai sur les traces de son voleur... Salomon m'attendra dans ce côté du bois... là-bas dans ce fourré... je reprendrai le portefeuille, et je reviendrai en triomphe le rendre au baron, qui n'aura aucun soupçon, et me remerciera au contraire comme son sauveur... Par exemple le porte-feuille ne sera pas intact... on en aura déjà enlevé trente mille francs!... ce sera un malheur!... mais M. de Harleville s'estimera encore fort heureux de n'avoir pas perdu tout. Ëh bien ! que dites-vous de mon projet T.. . > Théodore murmure quelques mots et pa-

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