CHAPITRE IIL
Résultat de Pincondaite.
Lorsque la voiture est éloignée , que le bruit des roues ne parvient même plus jusqu*à nous, je me sens entièrement rassuré, je ne crains pas que Follard et ses amis rejoignent mon père. On ignore où il va, et, comme il voyage avec ses chevaux, il n'y a pas moyen de retrouver ses traces. D'ailleurs ce malheureux jeune homme, qui allait commettre une action si vile , est resté immobile dans la cour de Tauberge; le départ subit de M. de Harleville lui a peut-être fait croire que le baron avait deviné le piège qui l'attendait. Pâle, troublé, il s'est assis sur un banc de pierre; sa tête est retombée sur sa poitrine; il ne semble plus rien voir de ce qui se passe autour de lui. Je viens de lui épargner un crime, des
remords éternels... mais le souvenir de cette matinée lui servira-t-il de leçon?... hélas! je ne serai pas toujours là.
Je m'éloigne , je n'ai plus rien qui me retienne dans ce village; maisje remercie le Ciel qui a dirigé mes pas de ce côté, et m*a permis de déjouer Tindigne complot dont mou père aurait été la victime ; je me sens heureux et fier de Tavoir sauvé. Qu'importe qu'il me croie épris de sa femme ? ma conscience me dît que j'ai agi comme je le devais.
Je retourne à Boissy-Saint-Léger, et sans doute ma physionomie exprime la satisfaction intérieure que j'éprouve; car ma bonne hôtesse me dit € Je gage que vous avez bien travaillé c aujourd'hui, M. Arthur? — Pourquoi cela, € madame ? — Parce que vous avez l'air con- < tent de vous. — Je le suis aussi , madame , c et je puis^dire comme Tt^us : Je n'ai pas perdu ( ma journée! — Ni moi non plus» car j'ai c fait des conserves de tomates. »
Le lendemain , pendant que je déjeune , je m'aperçois que la domestique va et vient dans la chambre d'un air très -affairé, laissant
échapper de temps à autre quelques exclamations, comme quelqu'un qui a bien envie qu'on l'interroge et qui brûle de raconter une nouvelle. Je ne tenais pas à connaître l'histoire de la domestique ; mais madame Dubinet s'élait mise à pousser aussi des hélas comme sa servante. Je pense qu'il serait malhonnête' de continuer à n'y pas faire attention ; et , laissant le livre que je tenais, je m'adresse à mon hôtesse :
c Vous serait-il survenu quelque accident c fâcheux, > lui dis-je; € vous paraissez bien € attristée?... — Ah! mon cher M. Arthur!... c ce n'est pas à moi qu'il est rien arrivé... « mais c'est égal , ces choses-là font toujours c delà peine!... et puis, grâce au Ciel, dans t ce pays, ça ne s'était jamais vu de mon « temps... Qu'est-ce donc, madame? — C'est t Louise qui vient de me conter ça , qui l'a su c chez l'épicier en achetant du poivre tout à c l'heure... n'est-ce pas, Louise? — Oui , mac dame: oh! pardi... on ne parle que de ça c dans tout le village et les environs, ça € met tout le monde en rumeur. .. H y en a déjà
tout plein de Boissy qui sont allés à Gros- Bois pour mieux connaître la chose.
€ — Mais» est-ce que je ne pourrais pas aussi connaître la chose?... > dis-je, un peu mpatienté du bavardage de la servante : — Comment ! est-ce que madame n*a pas raconté l'histoire terrible à monsieur?... — Je ne sais rien. — C'est un jeune homme... un beau monsieur de Paris, à ce qu'on présume, qui s'est tué hier à Gros-Bois... — Tué... à Gros-Bois... ah ! mon Dieu !... seraitil possible!... — Oh! c'est un fait certain*., le garde champêtre l'a vu... — Mais où... à quel endroit?... sait-on qui était ce jeune homme? — C'est dans le village même... a l'auberge... — Ah! mon Dieu!... le malheureux !... — On ne sait pas du tout ce qu'il était... on n'a trouvé sur lui que ses pistolets... mais il parait qu'avant de faire son coup, il a laissé une lettre... — Une lettre!... pour qui?... — Ah! pour qui! je n'en sais rien!... Le garde champêtre n'a jamais pu retenir le nom... — L'infortuné!... ah! si j'avais pu prévoir... — Coqiiment , M. Arthur.
esl-c€ que vous croyez connaître ce jeune homme?... — Peut-être, madame. Hier... en me promenant, je suis allé jusqu'à Gros- Bois... j*y ai aperçu un jeune homme... que j*ai eu occasion de voir quelquefois à Paris... et tout me fait craindre que ce ne soit lui qui ait mis fin à ses jours... — Âh ! mon Dieu!... et quels motifs ont pu le porter à ce crime !... — L'inconduite, Famour du jeu, des plaisirs... Thorreur du travail... et ce malheureux esprit de vertige qui tourne maintenant la tête des jeunes gens... ces messieurs veulent , à vingt ans , avoir savouré toutes les jouissances ; il leur faut déjà des orgies, des passions, de la renommée; ils se croient de grands hommes parce qu*iU ont tourné en ridicule les affections, les usages, les croyances qui étaient respectés de nos pères; puis, quand ils n*ont plus les moyens de continuer leur existence voluptueuse dans laquelle Tamour filial, Tamilié fraternelle et les plus doux sentiments de la nature n*ont point été connus, ils se détruisent, espérant encore faire parler d'eux
f et acquérir, après leur mort, cette celé- « brilé quHls ont en vain poursuivie de leur 4 vivant. — Serait-il possible « les jeunes gens t d'aujourd'hui sont aussi fous !... et celui -que ( vous connaissez étaii du nombre !... — Peut- % être pour celui-là est-il plus heureux qu'il « ait fini ainsi... mais je vais me rendre surf le-champ à Gros-Bois, afin de savoir si mes « soupçons sont fondés. — Ah! oui, allez, i M. Arthur, tâchez de savoir des nouvelles... c d'apprendre ce qui a pu porter ce malbeu- I reux j.eune homme à se livrer à cet acte de % désespoir... ce n^est peut^tre pas celui que € vous connaissez. . . 11 faut espérer que ce n^est c pas celui-là... Vous reviendrez ,nous conter t tout ce que vous aurez appris? — Oui , ma- < dame. »
. Je pars, le cœur serré par la nouvelle que je viens d'apprendre : tout me dît que c'est Follard qui a mis fin à ses jours. Il n'avait plus de quoi satisfaire ses désirs, ses folles babitudes, Il voulait de l'argent... il lui en fallait à tout prix... Pour en obtenir le malheureux sellait aider à dépouiller un homme qui
Tavait obligé plusieurs fois!*., en voyant s'évanouir sa coupable espérance , il n*a pas eu le courage de vivre. Si j'avais deviné son dessein je lui aurais offert ma bourse... mes services... mais il m'aurait refusé peut-être. Il y avait encore un reste de fierté dans Fâme de ce jeune homme ^ qui ne pouvait se décider à commettre une bassesse; il est fâcheux pour lui qu'il ne soit pas mort un jour plus tôt. Cependant les deux misérables qui l'avaient entraîné à commettre un vol sont bien plus criminels que lui , et je gage que ceux'^là n'ont point envie de Timiter.
Me voici à Gros-Bois ; je me dirige vers Tauberge où mon père s'est arrêté la veille. Je vois beaucoup de paysans rassemblés sur la petite place qui est devant le relais de poste. Ces bonnes gens parlent entre eux, mais à demi-voix, d'un air affligé, et tout consternés encore de l'événement qui est arrivé dans leur village, et qui va faire pendant longtemps le sujet des conversations de leurs veillées.
Mes yeux se portent vers l'auberge, sur le