PAUL DE KOCK. — T. IV* S
même banc de pierre où la veille j'ai laissé le malheureux Follard; j'aperçois un modeste cercueil; il contient les restes de ce jeune homme que j'ai vu dans le monde si brillant de toilette, d'élégance, de manières!... qui fut, pendant quelque temps, l'arbitre de la mode, l'oracle des dames, le petit-maître le plus recherché... et qui n'a pas maintenant un ami pour le conduire à sa dernière demeure !
Je m'approche d'une vieille paysanne qui pleure tout en montrant à quelques jeunes filles le banc de pierre de la cour.
« On va donc enterrer ce jeune homme? t dis-je à la paysanne.
€ — Oui, monsieur; c'est un étranger...
€ qu'on ne connaît pas du tout dans le pays,
< et qui s'est tué hier matin ici... Pardi I il c aurait bien dû choisir un autre endroit que c notre village pour faire c'te vilaine acc tion...çanous portera malheur... etàl'auc berge donc... v'ià une maison perdue !... Qui
< voulez-vous à présent qui aille se rafraî- « chir... se divertir là!... on croira toujours c y entendre le coup de pistolet... et puis
NI toujours;.
SI
VOIT ce jeuDC homme!... Oh! c'est fini... v'Ià une maison ruinée!...
< — Le conduit-on à l'église? — ÂTéglise ! oh! que nenni !... un homme qui finit comme ça , c'est un renégat , comme dit M. le curé; il ne se soucie pas qu'on prie lehon Dieu pour lui !
t — Vous avez tort de dire ça , mère Landry, » dit une autre paysanne qui nous écoutait, € on doit toujours prier pour les morts. Si ce jeune homme a fait une faute , ça ne nous regarde pas... c'est pus nous qui devons le juger... mais c'est ben plutôt le cas de demander là-haut qu'on lui pardonne... Entendez-vous , mes enfants, vous prierez le bon Dieu pour l'étranger, c Oui , ma mère , > dirent deux jeunes filles qui écoutaient en silence, c Mais, > dit à son tour un paysan, c c'est ben drôle qui € se soit tué comme ça sans rien dire... et un • homme ben vêtu... et on lui a retrouvé « sept francs sur loi... donc il n'était pas dans c le besoin... — Âh ! dame! c'est queuque 4 désespoir amoureux... on dit qu'il avait
SI m JAMAIS,
parlé à un vieux moDsieur, qui venait de partir en voiture avec une jeune dame... — Oh I ben I c'est ça... c'est le père qui venait d*emniener sa fille » dont sans doute le jeune homme était amoureux... Pauvre garçon I se tuer par amour... tu n'en ferais pas autant, toi, Eustache. — Pardi ! on se gausserait de moi , si j'en faisais autant ! » Chaque villageois faisait ses conjectures sur l'événement arrivé à l'auberge, et aucun n'approchait de la vérité. Dans ce moment , le maire dit qull était temps d'enlever le cercueil pour le porter au cimetière; mais pas un prêtre n'était auprès du mort , et les paysans, qui ont l'habitude d'offrir leurs bras pour cette triste cérémonie, hésitaient et semblaient craindre de prêter leur assis* tance à celui que l'Église repoussait de son sein.
Le maire de l'endroit , gros paysan , qui semblait tout aussi embarrassé que les autres, allait et venait devant l'auberge, s'approchait des groupes, causait avec l'un,, pérorait avec un autre, et finissait toujours en disant :
f Dame!*.. c*t homme..* faudrait pourtant se c décider... c'est ben embarrassant!... moi, c je suis le maire... c'est juste... mais je ne c veux pas compromettre mon autorité !...>
Je passe à travers tous ces villageois , j'entre dans Fauberge et je m'écrie : c Que quelc qu'un vienne m'aider, et nous allons em^ « porter ce jeune homme ! i
Tous les paysans me regardent avec surprise; je ne sais si mon costume, qui n'est pas le leur, si ma voix leur impose , mais aussitôt sept à huit grands gaillards se présentent, et, comme s'ils rougissaient de ce qu'un habitant de la ville vint leur donner une leçon d'humanité, c'est à qui maintenant s'offrira pour emporter le cercueil.
Je cède aux instances des villageois qui m'engagent à leur laisser cette triste besogne; mais je les suis, et, soit que mon exemple ait quelque poids sur ces habitants de la campagne, ou qu'ils soient revenus à des sentiments plus charitables, presque toutes les personnes qui étaient rassemblées sur la place
suivent comme moi le cercueil du malheureux
M NI JAUARS,
Follard, dont le convoi est bientôt nombreux, car il se grossit à cbaque instant de femmes, de jeunes filles et d*enfants, qui tous observent un religieux silence et s*avancent avec recueillement jusqu'au cimetière du village. Notre marcbe , quoique sans ordre , sans nul apprêt , avait quelque chose de solennel et de touchant; la grande pompe que Ton déploie dans un cortège n*est pas ce qui frappe toujours notre cœur ; une douleur simple et sans faste nous touche bien plus que celle où viennent se mêler Torgueil et Tétiquette.
Nous arrivons au cimetière. Là le cortège s'arrête , on a préparé une place dans un endroit éloigné des autres tombes; car celui auquel on donne la sépulture a fini par un crime et ne doit pas obtenir les mêmes honneurs que les honnêtes habitants du village. Aucun discours , aucun adieu n*est prononcé sur la dernière demeure de l'étranger, mais j'entends prier avec ferveur autour de moi , et je vois des larmes couler, larmes qui ne sont pas feintes, puisque ces paysans ne connaissaient pas celui qui n'est plus; mais on
plaint sa destinée , car il était jeune , et on croit qu'il g*est tuë par amour.
Tout le monde s'est dispersé; je m'approche du maire qui va s'éloigner aussi, c Monsieur, le jeune homme qui a fini si malheureusement n'a t-il point laissé une lettre? — Oui, monsieur, c'est la pure vérité. — Monsieur , voudriez-vous bien me dire à qui est adressée cette lettre? — Vous le dire... mais, monsieur... pourquoi me demandez-vous cela? — Parce que j'ai aperçu hier ici ce jeune homme , qu'il ne m'était pas entièrement inconnu , et que je pourrai peut-être vous donner quelques renseignements pour trouver la personne à laquelle il a écrit. — Âh ! vous connaissez l'étranger... alors, monsieur, pourquoi ne l'avez-vous pas réclamé? — Je n'avais aucune raison pour le faire^ — Vous pouviez avertir les parents... — Je ne lui en connais pas. — Enfin , pourquoi s'esl-il tué? — Je l'ignore comme vous ! — Vous dites que vous pourrez me donner des renseignements...
et vous ne savez rien du tout !... >
M Jfl JUIAIS,
Je m*ariQe de patience, car il eu faut avec les maires de village , et je reprends : < Je
< vous ai dit, monsieur, que je pourrais peutc être vous donner des renseignements sur la f personne pour laquelle le malheureux jeune i homme a laissé une lettre; je vous prie c de nouveau de me dire pour qui est cette c lettre? »
M. le maire, surprisdu ton d'assurance avec lequel je lui parle, fouille dans sa poche, en disant: c Pardieul... alors vous serez plus adroit f que mon garde champêtre.. • que j*ai envoyé t à Paris, et qui n*a jamais pu trouver celui f pour qui est cette lettre*. « mais aussi on fl devrait mettre mieux une adresse.. • Ah! la c voici cette lettre. »
Le maire examine la suscription» et lit avec beaucoup de difficultés :
c A monsieur... monsieur le comte de Har... f de Char... deville...
€ — De Harleville, sans doute? — Oui... je
< crois que ça fait à peu près ça... mais il n*y c a que ça, et puis, à Paris... C'est égal, j*ai « envoyé Lopard, mon garde, a Paris; Lopard
s*est informé chez cinq ou six marchands de vins, aucun ne connaissait ce comle de Harleville. — Je le crois. Au reste , là personne pour qui est cette lettre vient de partir de Paris... on ignore où elle va et si elle sera longtemps absente. Cependant, si vous vouliez me confier cette lettre , je trouverais peui-étre une occasion pour la faire parvenir à son adresse. — Non, monsieur, certainement je ne confierai pas ainsi cette lettre... j'en réponds , moi... je ne la donnerai à personne.... avant d'avoir consulté le proprié* taire du château... — Gomme vous voudrez. En attendant, voici une adresse un peu plus détaillée pour trouver M. de Harleville quand il sera à Paris, je vous conseille de la joindre à la lettre. > Le maire prend d'un air de défiance l'adresse que je viens de tracer au crayon ; il la regarde quelques instants... probablement sans pouvoir la lire, puis me fait un salut protecteur, en murmurant: c C'est bien... c'est bien.. « j'irai montrer tout cela au château... je sais c ce que j'ai à faire ! >
Le maire s'est éloigné. Je vais en faire autant, après avoir jeté uu dernier regard sur la simple croix de bois que Ton a placée sur la tombe de Follard, lorsque j'aperçois deux hommes sortir d'un sentier voisin, et s'avancer du côté du cimetière qui n'est point fermé , et dans lequel chacun en passant est libre de pénétrer.
C'est Théodore et son ami Salomon. La vue de ces deux hommes me soulève le cœur ; cependant je reste, car je veux savoir ce qu'ils viennent faire. Je m'assieds près de la tombe d'une jeune fille qui me masque entièrement.
Ils se sont arrêtés à l'entrée du cimetière; je les entends parler à demi-voix.
f Aquoi bon entrer là-dedans?... — Jetedis c que c'est lui qu'on vient d'y conduire... il « s'est tué hier... — L'imbécile... il aurait c bien pu nous prévenir de son dessein , nous « ne l'aurions pas attendu toute la journée € dans le bois. — Il se sera tué de colère de ce € que le baron partait sans vouloir lui accorf der un entretien... — C'est peut-être ça... c 11 a laissé une lettre, j'espère qu'il n'y a
« rien dedans qui puisse nous compromettre... « — Âh! par exemple!.... que diable voulais- € tu qu'il écrivit contre nous!... d'ailleurs il « n'était pas méchant !.,.
t — Viens donc... je suis curieux de voir « ce qu*on a mis sur sa croix... ce doit être c là-bas... au bout... un petit paysan m'a in-
< diqué l'endroit... Viens donc, Théodore! > Salomon entraine Théodore jusqu'à la place
où repose celui que la veille ils avaient poussé au crime. Tous deux se baissent pour regarder la croix; M. Salomon y lâche une bouSee de fumée.
c 11 n'y arien, > dit Théodore, « allons-nousc en... les cimetières, came fait de la peine* »
c — Ah Dieu I... tu es bien sensible... Après
< tout, FoUard a aussi bien fait de se tuer!... c c'était un homme dépourvu de moyens!... f — Voyons, Salomon, partons-nous? — Fichu c tabac!... heureusement c'est le reste! i
Et ces messieurs sortent du cimetière sans donner d'autres regrets à la mémoire de leur ami.
M) m JAMAIS,