‹ Ni jamais ni toujoursChapitre 68 sur 78 · TOME lY · texte numérisé non relu

TOME lY

« Eh bien! mon cher Arthur, c'est donc décidé, lu restes campa^ard?.. — Jenesais... Voilà déjà bien longtemps que je le suis! — Je gage que tu as fait ici deux ou trois pièces et cinq ou six volumes... — Pas tout à fait» mais.. — Au fait, ou doit supérieurement travailler ici.. • Tannée prochaine je viendrai y passer Tété... — Tu devais venir cetautomne y travailler avec moi... — La saison est trop avancée. .. On doit se coucher comme les pou* les ici? ... — £t quelles nouvelles de Paris?... — On y fait des trottoirs... — Ce n'est pas cela que je le demande; au théâtre? eu littérature?... — On vend des journaux chez le boulanger et des romans à quatre sous. — Mais pour ce qui m'intéresse... as-tu passé chez moi? — Ah! oui vraiment!... Parbleu! tu m'y fais penser. . . ta portière et son époux, qui sont bien le couple le plus laid que j aie jamais vu, m'ont chargé de te dire qu'une dame est venue plusieurs fois s'informer de toi. — Une dame!... et ils t'ont dit comment elle était?... — Ah ! ils l'ont dépeinte à leur manière... Une dame jeune... qui a l'air un

peu malade... ils auront trouvé cela parce que probablement elle n*a pas de grosses couleurs. — Ensuite?... — Ensuite!... ma foi c^est tout ce qu'ils m*ont dit. — Mais elle a du dire quelque cbose? — Ah! elle a de* mandé ton adresse. .. elle voulait absolument savoir où tu étais. Et ils se sonl bien gardés de le lui dire, parce qu'ils ne le savaient pas. — Elle n'a pas dit son nom? — Je ne crois pas... mais elle a laissé... une carte... un petit papier, je crois... — Âh! donne... donne vite... — C'est que je ne l'ai pas pris, de craintede le perdre... — Ah ! Darbois!... c'est aflPreux... avoir aussi peu de complaisance... je t'avais tant prié de m'apporlerce qu'on remettrait pour moi.— Mon cher ami, je vais t'avouer une chose, c'est que ton portier et sa femme sentent toujours telle* ment l'oignon , que j'abrège le plus possible mes conversations avec eux... je suis sûr de pleurer en les quittant... — Si c'était Clémence... Oui... quel'iue chose me le dit... Darbois, je, te suis, je retourne avec toi à Paris... — Bah!... vraiment... tant mieux...

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— Partons sur-le-champ... —Oh! non, par exemple... nous partirons aprës-diner; j'ai commandé un gâteau au riz, et il serait trèsmalhonnête de n*en pas manger... — Ah! si tu savais combien je suis impatient de savoir quelle est cette femme qui est venue me demander... — Eh! mon Dieu! tu le sauras ce soir! d*ici-là... cette dame ne s*envolera pas... Voilà donc cet homme qui avait juré haine au beau sexe, et qui change bien vite de résolution parce qu'une dame a mis un petit papier chez sa portière. — Ah ! Darbois... c'est que... — C'est que tu n'as pas de caractère. Moi, vois-tu, quand je dis que je ne ferai plus une chose, je tiens mon serment r par exemple, j'ai juré de ne plus manger de homard, je n'eu voudrais pas avaler une bouchée! il est vrai qu'il me fait mal. » Je fais mes préparatifs pour quitter la campagne, la bonne dame Dubinet gronde son neveu qu'elle suppose être cause de mon départ; pour la calmer, nous promettons de revenir tous les deux à la belle saison, et de passer un mois avec elle.

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Je lâche de faire avancer Thetire do diner; mais j'ai beau dire» lorsqae nous sommes à table, Darbois u'ta va plus rite: il prétend qu'il ne doit pas s'étouffer pour m'étre agréable, el il a la gourmandise de redemander trois fois du gâteau au riz.

Enfin le dîner est fini; nous faisons nos adieux et nous montons en Toitiire; je suis aussi pressé de me retrouver à Paris que je Tétais de le quitter; mais les chevaux de coucous qui nous conduisent ne secondent pas mon impatience* Mous arrivons à Paris à la Duii. Je quitte Darbois, je me fais conduire chez moi , et je me présente brusquement au carreau de la loge de mon portier.

Le mari et la femme poussent une exclamation de surprise en me voyant :

c AhlM. Arlhur!ah!...ben,parexemple!.- « si nous pensions à quelqu'un , c'était pas à « vous!... Ma foi non... vous arrivez comme € une vraie bombe l. . . — Dites-moi » vous avez « quelque chose à me remettre? — Ah 1. . . oui, < v'ià des carte»... — Ce n'est pas cela; une • dame est venue... plusieurs fois à ce qu'on

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m'a dit , et elle a laissé un papier... ou one lettre pour moi?... — Une dame... pour vous... — NeTavez-vous pasdit à Darbois?.. L*a-t-il inventé? — Ah! oui... une petite dame... c'est-à-dire pas trop petite... maigre... — Oh ! pas trop maigre, mon épouse, mais un brin pâle... comme si elle avait des maux d'estomac... — Eh bien ! enfin, celte dame a laissé une lettre? — Oui, oui, je m'en souviens àc't heure, c'est la seconde fois qu'elle est venue... et comme je refasions encore de lui dire où était monsieur... ce qui paraissait la contrarier, elle s'en alla, puis revint avec une lettre, en disant: Puisqu'on ne peut plus le voir, j'espère qu*au moins on lui remettra ceci. — C'est ce billet que je vous demande depuis une heure? — Le billet... dis donc mon épouse, quoi que tu as fait de c'te petite lettre?..-— C'est toi qui la tenais ce matin pour la remettre à M. Darbois... — C'est juste... mais je te l'ai rendue... — Par exemple... — Mèmement que j'étais occupé avec ma perruche et que tu faisais monter le lait sur le

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c fourneau. — Oui, et je t*ai demandé un brin c de chiffon pour soutenir mon feu... — C'est c alors que tas repris le billet... — Cte bêtise... « lu ne m*as donné que des chiffons dont j'at c rallumé mon fourneau...

Je comprends que la lettre que je désirais avec tant d*ardeur, et pour laquelle je suis revenu à Paris» a servi à faire monter le lait de mon portier. Je suis furieux , je pousse , je remue, je renverse tout dans la loge du por-r lier ; je veux absolument retrouver celte lettre, je n'entenda pas qu'elle soit brûlée, je la veux, il me la faut pour me consoler. Ma portière ne cesse de me répéter : < Monsieur, c'était c une bien petite lettre... oh ! toute mince, < il ne pouvait pas y avoir grand'chose de- « dans ! »

Quand je vois que mes recherches sont inutiles, et que la lettre a bien été réellement brûlée , après avoir donné une semonce à mes portiers, je me fais donner les plus grands dé* lails sur la figure, la tai lie, la mise de celte dame, et ce qu'on me dit augmente ma conviction ; je n'en doute plus, c'est Clémence qui est venue.

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Venir meToir !... in*aiiiierait-eUe encore?... Est-ce seulement un souvenir de politesse... d'amitié... sa lettre m'aurait dit tout cela! el elle est perdue! Je ne sais que faire... je brûle de revoir Clémence... mais si je m'abusais... si je ne retrouvais plus qu'une femme aimable, à la place d'une amante passionnée?... Ah I ce ne serait plus ma Clémence d'autrefois, et il me semble qu'il vaudrait mieux ne pas la revoir.

Elle n'a pas dit son nom..» comment la demanderai-je?... N'importe! jetais où elle demeure, je reconnaitrai bien la maison. J'irai demain... il faudra bien que je la trouve... el je verrai sur-le-cbamp dans ses yeox si elle désirait ma présence.

Mais ce jeune homme auquel elle donnait le bras... Ah! ce souvenir se jette tristement à travers mes espérances ! je veux l'écarter et il revient sans cesse... Voit-elle toujours ce jeune homme? Je l'ignore... et enfin sois-je COTtain qu'elle l'aimait?... Ah ! je voudrais tant ne pas le croire!... Pauvre Adolphe! dMit je me moquais dans TUe Saint-Denis!... Je ne sois^

pas tout à fait dans sa situation, mais je commence à comprendre que Ton peut cherchera douter quMl fasse jour en plein midi, lorsque cette clarté-là nous fait mal.

Pour passer ma soirée, je Tais chercher des distractions dans plusieurs spectacles. A la Porte-Saint-Martin je me trouve encore voisin d'Adolphe et de Juliette; ils sont dans une loge près de celle où je suis entré. Je ne suis nullement surpris de revoir Adolphe avec son infidèle; je serais bien plus étonné s'il avait cessé de la voir«

Cette fois Adolphe me fait un gracieux salut en m*apercevanl ; loin de chercher à se cacher, il semble tout fier d*étre vu avec sa maîtresse. Quant à cela , je trouve qu^il a raison : lorsqu'on fait des sottises, il faut les faire ouvertement; c'est souvent le moyen d*ètre moins tourné en ridicule.

Madame Ulysse me parait considérablement engraissée... Si je ne me trompe, cet eibbon» point n'est que momentané... Juliette est en^^ ceinte, je ne l'aurais pas vu à sa taille, que je le devinerais à ses mineâ, aux petites manières

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qu'elle se donne. Madame semble ne pouvoir faire un mouvement de crainte de se blesser; elle occupe à elle seule le devant d'une loge, et encore n'a-t-elle pas Tair d'y avoir assez de place. Adolpbe lui fait un fauteuil avec ses genoux; malgré cela, elle ne cesse de se plaindre. Je l'entends qui lui adresse la parole, tout en traînant la voix, comme si cela la fatiguait aussi de parler.

« Mon Dieu ! qu'on est mal ici !... que ces banquettes sont dures!... — Que veux-lo» ma chère amie... elles sont sans doute comme cela dans toutes les loges... Cependant aux premières on devrait être bien. J'ai pris la place que tu as voulu, — Encore une fois, je vous dis qu'on est horriblement assis!— — Dame... veux-tu essayer d'une autre loge?... — Oh! ce serait bien inutile, je crois... — Veux-tù que j'aille demandera l'ouvreuse si elle aurait un coussin pour mettre sous toi?... — Que vous êtes béte.'.. pourquoi ne pas lui demander tout de suite un rond en cuir... pour qu'on croie que jai des hémorrhoîdes?... — Écoute donc, je

c foffraîs cela pour... As-tu assez d*un petit € banc?... veux-tu deux petits bancs?... — € Vous m'ennuyez... laissez-moi en repos. »

Adolphe se tait et ne bouge pas; car ses genoux servant de bras de fauteuil ; s'il se permettait de faire un mouvement, madame pourrait en être incommodée. Mais au bout de deux minutes» c'est Juliette qui parle de nouveau.

c Ah! que vos genoux sont durs... vous € avez des os pointus... ça m'entre dans les « côtes... — Si lu veux, je vais les retirer... c — C'est cela... et puis je tomberai en ar« t rière , ou je m'appuierai sur le devaut de c la loge... n'est-ce pas? Dans ma position,

< croyez-vous qu'il soit commode de s'ap-

< puyer en avant, pour casser le nez à mon c enfant?... — Je ne te dis pas cela... mais f c'est parce que tu te plaignais de... — Aïe !... « aïel... — Qu'est-ce qu'il y a?... — Aïe!... € — Ah ! mon dieu ! . . . veux-tu que j'aille cher* * cher l'accoucheur? — Est-ce que vous vou- 4 driez que j'accouchasse au spectacle !... — « Mais c'est parce que ça avait l'air de te

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prendre... comme si lu allais... — Comme sil comme I... ah! on voit bien que tous n*avez pas Tbabitude d*étre avec une femme dans ma position.,. — Ma foi, c'est vrai... lu es la première que je me flatte d*avoir... — Aïe!... — Encore?,., mon Dieu! bonne amie, est«ce qu'il a remué?... — Allez-vousen!... vous m'impatientez... — Mais... ma bonne amie... — Allez me chercher quelque chose à manger... j*ai une envie de crevettes... — De crevettes?... et où diable veuxtu que j'en trouve par ici?... — Je veux des crevettes f monsieur ; j'en veux, il m'en faut... c'est une envie... songez qu'il est dangereux de ne pas satisfaire les envies d'une femme qui est dans ma position...— Ne te fâche pas... je vais courir jusque chez le marchand de comestibles du boulevard Poissonnière... — Allez où vous voudrez... mais j'en veux... — C'est que je croyais qu'au spectacle on ne mangeait pas de.«. — Une femme dans ma position mange de tout, et partout ; ce n'est jamais ridicule... Aie... aïe!... — J'y cours, chère amie, »

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Et Adolphe , qui croit que Juliette va accoucher d^une crevette, s'il ne se hâte pas de satisfaire sa fantaisie, n*attend pas Tenir *acte, enjambe les banquettes, et sort de la loge comme s*il se jetait dans une trappe anglaise

Madame Ulysse use terriblement du pouvoir qu'elle a pris sur son jeune amant; mais elle fait bien... quand un homme pardonne à sa maîtresse ce que celui-là a pardonné, elle peut tout se permettre ; sa puissance s'augmente de toutes les sottises que Ton a faites pour elle.

Après la pièce je sors, laissant dans la loge voisine Juliette changer à chaque instant de position, en faisant plus ou moins de grimace3< Au coin du boulevard , un homme se jette sur moi en courant : c'est Adolphe avec un cornet de crevettes à la main.

c Ah! pardon, monsieur... Tiens! c'est c M. Arthur... vous quittez le spectacle?... — i Oui, et vous, y rentrez-vous? — Je vais f porter cela à Juliette... c'est une envie « qu elle a... et, dans sa position , il faut la

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