CHAPITRE in
La petite pension.
Plusieurs jours se sont passés , et je D*ai pas revu Adolphe : sans doute, tout à ses nouvelles amours, il n'a plus un moment à donner à Famitié; je trouve cela tout naturel et je Texcuserais volontiers; mais je crains qu'il ne commette quelque forte sottise. Madame Ulysse a tout ce qu'il faut pour le subjuguer ; elle est jolie , coquette , je ne la crois pas sotte , et le cher Adolphe n'est pas un aigle , quoiqu'il ait la prétentien de ne pas se laisser tromper. Je serais fâché que ce jeune homme fit de ces actions qu'il est difficile de réparer. J'ai de Tamitié pour lui ; je ne sais s'il me paye de retour ; mais je lui ai déjà été utile dans plus d'une occasion, et en amitié, comme en amour, je crois qu'on s'attache par le bien qu'on fait.
Je me rappelle ce qu*Adolphe m*a conté de sa Juliette ; de toute cette histoire , de ce mari pendu , il est resté un petit garçon de cinq ou six ans, qui est dans une petite pension qu'à la rigueur on pourrait appeler une école. Je me souviens de cette pension qui est dans la rue où demeure Adolphe; j'y allais voir autrefois le fils d'une dame que j'aimais beaucoup. Le maître de l'établissement me connaît. Il me prend envie d'aller lui rendre visite; je verrai en même temps le rejeton de madame Ulysse , et j'aurai peut-être quelques renseignements sur sa mère. D'ailleurs il y a longtemps que je désire être encore témoin de l'heure de la récréation dans une pension d'enfants.
L'heure de la récréation!... Vous en souvient-il? lorsque vous alliez au collège ou en externat, et n'était-ce pas le plus doux moment de votre jeunesse? Mais vous l'avez oublié peut-être; en avançant dans la vie on voit tant de choses î on oublie si vite ! on est si empressé de secouer la poussière des écoles, que l'on perd trop tôt le souvenir ^e ces plaisirs , de ces amiliés, de ces jeux de l'enfance, et
souvent aussi de son grec et de son latin.
D'ailleurs t on ne voit pas une action dans laquelle on est acteur; de sept à quinze ans, il est rare que Ton soit observateur : c'est un savoir qui s'acquiert au détriment de nos premières illusions , et il serait bien malheureux que des écoliers n'en eussent plus. Cela viendra peut-être!... Nous devenons si profonds, si positifs depuis quelque temps! Nous voyons des jeunes gens de dix-huit ans être dégoûtés de la vie, et se suicider en disant qu'ils ont tout approfondi , tout connu , et qu'il ne leur reste plus de jouissance nouvelle à éprouver!... Malheureux ! qui ne savent pas ce que c'est que d'être père, et qui osent dire qu'ils n'ont plusde jouissances à connaître! ils réussissent à ne plus même faire pitié !... Je ne désespère pas d'entendre quelque jour un bambin de cinq ans refuser déjouer à la toupie, en disant : Qu est-ce que cela prouve ? Pauvre clarté ! triste lumière que celle qui s'acquiert aux dépens do bonheur !
Me' voilà parti pour l'école. Que ne suis-je encore au temps où l'on me mettait sous le
bras mon panier bien garni de pain , de fruits, de confitures , ce qui ne m*empéchait pas , d*une fenêtre de la classe qui donnait sur la rue, de descendre à des laitières une tasse suspendue à une ficelle , avec un sou au fond de la tasse pour prix du lait que je remontais en tirant la ficelle. Elles jsont loin ces heures de gourmandise et d'insouciance!...
Le temps qai fuit sur nos plaisirs, Semble s^arréter sur nos peiues I
La pension à laquelle je me rends est une de celles qui tiennent le milieu entre Técole et le collège ; mais où les élèves sont souvent surveillés avec plus de soins , plus de zèle que dans de grands établissements. Je traverse une cour étroite et mal entretenue, j*entre dans un petit jardin, si toutefois on peut appeler jardin un endroit où il n*y a que deux arbres ; mais enfin le terrain n*est point pavé ; on peut y tomber sur la tète sans craindre de se la fendre , donc c'est un jardin. Un petit escalier de bois , ressemblant beaucoup à celui d*un colombier, conduit à la pension qui se' tient au premier. Tout cela n'est pas fait pour jeter
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de la poudre aux yeux , mais n*en tirez pas un mauvais augure ; la modestie vaut mieux que la vanité.
Lorsque j'arrive , les écoliers travaillaient; le maître est à son bureau placé sur uneestrade, d*où il domine sur toute la grande classe ( la seconde reste confiée aux soins d*un sousmaître) : le silence était fréquemment rompu par des bruits sourds, des éclats de rire; aussitôt réprimés par le : silence, messieurs ! prononcé par le maître avec toute la gravité d*un huissier de la chambre. Mais les écoliers n*en tiennent point compte; bientôt ce sont de nouveaux cris, des plaintes, des ricanements, et le maître de redire avec un flegme et une patience que j*admire :
« Messieurs , un peu de silence , s*il vous f plaît... M. Charles, on n*entend que vous, c — Monsieur , c*est Paul qui me pince pour t m'empécher d'écrire. — Monsieur, c'est lui u qui me fait des grimaces pour me faire « rire...
c M. Paul ira encore sur le petit banc, et c sera en retenue pendant la récréation. —
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f Mais, rnoDsieur , c*est faux , je u*ai pas fait
c de grimaces... G*est que j*ai eu envie d'éter-
c nuer et je n*ai pas pu... — En voilà assez ,
< silence ! >
Comme on ne semble pas vouloir se rendre à ce rappel à Tordre , le maître s*écrie : c Si c on ne se tait pas , je vais donner dix mauvais
< points à toute la classe ! >
Cette menace produit un grand effet : ces messieurs de six et huit ans se remettent à leur ouvrage sans murmurer : il me parait qu*on a grand peur des mauvais points.
Je m*approche du maître, avec lequel je désire causer un instant , et qui ne doit pas être fâché qu*on vienne Tarracher un moment à ses devoirs scolastiques. 11 faut être doué d*uue grande patience pour diriger une pension ; moi , qui aime beaucoup les enfants , je n'aurais pas le courage de tenir pendant une journée la place de leur maître ; et je remarque que presque tous ces gamins se moquent de leur instituteur, dès qu'il a le dos tourné; j*entends des bambins de neuf ans appeler ni<;c^fiicut«lre celui qui cherchée les instruire.
Si c'est ainsi que la jeunesse marche, j'aimerais mieux qu'elle fût stationnaire.
c Vous avez un petit garçon de six ans ent viron , fils d'une madame Ulysse? > dis-je au maître, pendant qu'il agite sa sonnette pour oblenir du silence.
< — Madame Ulysse?... ah! oui... j'ai son fils depuis six mois ; mais je n'ai pas encore TU de son argent ; je ne sais pas trop ce que c'est que cette dame>là...hum !... Tournure bien dégagée... elle parle de tout !... elle a quelque instruction... Muliehris animus. Hais je ne lui crois point une grande rectitude dans le jugement... Silencedonc, messieurs! Ne m'a-t-elle point proposé de me faire des exemples pour mes élèves ! — Elle a donc une belle écriture? — Ce n'est point cela ; elle entendait par eœempUê de petites histoires très-morales, très-édifiantes qui devaient les détourner de tous penchants vicieux. Moi , j'avais envie de lui répondre : Madame , avant de me faire des contes moraux, vous devriez bien raccommoder le pantalon de votre fils !... pauvre petit ! c'est