‹ Ni jamais ni toujoursChapitre 72 sur 78 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

W NI J 411 Aïs,

possible que cette circonstance seule m*ait privé de votre tendresse. Un père pardonne des torts plus graves; si j*en ai eu qoe j'ignore , je vous prie de me les faire connaître , monsieur , afin de les réparer si cela est en ma puissance. Mais on ue condamne pas un homme sans lui apprendre quel est son crime : c*est bien lef moins que je sache enfin ce qui m*a fermé le cœur de mon père. »

Le baron, qui a paru étonné de la manière dont je lui ai parlé, réfléchit quelques instants» fait encore quelques pas dans la chambre, puis me montrant une chaise, me dit d'un air plus calme :

< Eh bien! monsieur, puisque vousle vou-

< lez... je vais vous apprendre ce qui, depuis

< bien longtemps, a privé mes nuits de somf meil , mes jours de bonheur. .. C'est le secret

< de mon âme que je vais vous confier... Hais

< enfin , il vous touche aussi ce secret , et peut-

< être n'avez'vous pas tort en m'en demandant c la révélation. Écoutez-moi , monsieur. >

Je m'assieds en face du baron, osant à peine

NI TOUIOURS. m

respirer, tant je crains de perdre une seule des paroles qu*il va prononcer. Après quelques instants de méditation , mon père commence enûn :

< Je me mariai par amour. J'aimais votre mèreéperdument; clleétait belle, aimable... parfaitement élevée, je pensais qu'elle ferait mon bonheur. Mais quelques mois de mariage suffirent pour me faire voir que je m'étais abusé. Votre mère ne m'aimait pas, c'est-à*dire elle m'aimait... par devoir... par principes I... parce qu'elle portait mon nom. Mais ce n'était point cet amour passionné que j'éprouvais pour elle, et que je comptais trouver chez mon épouse. Je la voyais souvent triste, rêveuse; je pensais qu'il existait quelque motif, quelque cause pour qu'elle ne partageât pas mon amour. Je dis^ simulai mes tourments, je feignis l'amitié, la bonhomie de ces hommes qui se contentent de l'estime de leur femme, et à force de questionner la mienne sur les premiers penchants de son cœur, je l'amenai à m'avouerqu'elleavait aimé un jeune homme qui venail

I NI JAMilS,

chez ses parents; ce jeune homme, qui l'adorait, Tavait demandée à son père; mais celui-ci avait refusé d*unir sa fille à quelqu'un qui n'avait ni fortune, ni état. Je cachai à ma femme le dépit que me faisait éprouver sa confidence, que j'avais pourtant sollicitée, et je cherchais moi-même à l'effacer de mon souvenir, lorsque, quelques mois ensuite, nous rencontrâmes dans le monde un jeune auteur. Je ne sais par quelle fatalité il me fut présenté. Ce jeune homme était aimable avec moi , mais sérieux près de ma femme. Cependant on parlait chaque jour de ses succès au théâtre, et votre mère semblait y prendre un intérêt qui me déplut; enfin, je ne pus m'empécher un jour de lui en demander la raison... elle ne craignit pas de m'avouer que ce jeune auteur était le même qui lui avait fait la cour lorsqu'elle était demoiselle. J'éprouvai alors des tourments qu'il faut avoir ressentis pour les comprendre. Je trouvai moyen de fermer ma maison à ce jeune homme; mais le repos en avait fui pour jamais, et, dès cet instant, il n'y eut plus

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de beaaheur possible dans mon union avec votre mère.Ce fui à cette époque qu*elle m'annonça qu'elle était enceinte; et ce qui, en tout autre temps* m'eut comblé de joie, me rendit alors encore plus malheureux : des soupçons affreux déchiraient mon âme!... Mais que faire ?. . . que dire ?. . . rien ne me prouvait que mes soupçons fussent fondés. Vous vîntes au monde; je vous embrassai d'abord avec ivresse, puis bientôt je vous repoussai de mes bras... C'estainsiqueje vous vis grandir près de moi; quelquefois vous comblant de caresses... ou fuyant votre vue qui me faisait mal. J'étais malheureux, et sans doute votre mère ne fut pas heureuse non plus, quoique jamais uu reprocbe ne sortit de ma bouche. Lorsqu'elle mourut... vous aviez quinze ans, j'ignore si elle avait deviné la cause de mes chagrins, mais je la lui avais constamment cachée. La mort de votre mère me ût faire des réflexions; elle avait toujours été si douce, si bonnet... je pensai que je m'étais' tourmenté Sans raison , que mes soupçons étaient mal fondés. Alors je revins à vous, je me sentais

lot NI JAMAIS ,

disposé à vous rendre ma tendresse... Mais quelle fut ma douleur, ma colère, lorsque, bravant mes ordres, méprisant mes conseils, vous refusâtes de suivre la carrière des armes. . . et cela pour être auteur ! . . . pour faire des pièces î... Vous ne pouvez vous imaginer tout le mal que j*éprouvai lorsque j'appris, de vous-même, que vous aviez une vocation décidée pour la carrière des lettres .. c'était la profession de cet homme que votre mère avait aimé, de cet homme cause des angoisses, des tortures que j'éprouvais depuis si longtemps; alors tous mes soupçons me semblèrent justifiés , tous mes doutes résolus... je n'eus plus pour vous que de la haine, car je pensais que vous n'étiez pas mon fils, c — Àh! M. le baron... ah! mon père... car vous l'êtes... Oh! oui, ma mère ne fut pas coupable, mon cœur me le dit... Combien je regrette maintenant d'avoir moimême fortifié... réveillé d'affreux soupçons... Si j'avais su... si vous m'aviez ouvert votre âme , ah ! je vous le jure , j'aurais renoncé à suivre une carrière qui avait

flatté mes goûts et séduit mon imagination. « — Non , je ne devais rien vous révéler ; je voulais voir si cette vocation d'écrire était innée chez vous... Rappelez-vous d'aiK leurs que vous résistâtes à mes instances... à mes ordres mêmes. En obtenant des succès dans cette carrière , vous pensiez me fléchir... obtenir votre pardon ; mais, au contraire , chacun de vos triomphes fortifiait ma conviction... Je voyais de la ressemblance entre vos ouvrages et ceux de cet homme que votre mère a aimé. Si vous n'aviez eu que des chutes, j'aurais pu revenir à vous, car je me serais dit : La nature ne l'avait pas fait poète. Je vous ai appris, monsieur, la cause de mon éloignement pour vous dès que vous eûtes embrassé celte profession... vous le voyez, ce n'est point à la profession des lettres que s'attachait ma prévention. . . Je vous défendis de continuer à porter iQon nom... croyez bien que ce n'él;ais pas par mépris pour le théâtre. .. je l'y aurait entendu prononcer avec fierté, si j'avais pensé que vous fussiez vraiment mon fils.

c — Ëh quoi ! monsieur... sur de vagues soupçons... que rien n*a pu justifier , parce que la jalousie s*empare de votre cœur, vous accuseï une femme dont la conduite, vous Tavouez vous-même, ne vous donna jamais la preuve qu'elle fut coupable I vous repoussez de vos bras votre fils... qui ne demandait qu*à vous aimer, à vous chérir!... La nature m*a donné une vocation pour une autre carrière que la vôli*e... mais quoi de plus commun dans le monde , oii rarement les fils s*iUustrent dans la même profession que leurs parents , où les talents et le génie ne s.ont jamais héréditaires? Ah ! M. le baron , revenez à des sentiments plus justes, plus vrais, plus dignes de vous, et qui, jose Tespérer, ne sont pas entièrement étrangers à votre cœur ! La voix du sang se fait encore entendre dans votre âme... et le jour de ce duel... ce jour afireux, où vous étiez le témoin de mon adversaire... c'est elle, sans doute, qui vous obligea de ne point permeltre un combat que vos yeux ne pouvaient supporter , et qui »

malgré vous, aurait révolté la nature!... « — Eu effet, monsieur, je ne chercherai point à le nier. Lors de votre duel avec M. FoUard, je m*étais d*abord promis de ne voir en vous qu'un étranger ; mais , au moment où le comhat allait sVngager, je ne pus m*empècher de me dire; Si c'était mon GIsî... Alors, vous avez vu avec quelle précipitation je m'interposai entre votre adversaire et vous.

• — Eh bien ! monsieur , cette voix secrète qui vous a parlé alors, n'est-ce pas celle de la Providence qui ne voulait pas qu'un père pût être témoin de la mort de son fils?... et après cela, comment pouvez-vous encore me refuser ce nom?...

f — Vous oubliez, monsieur, votre conduite depuis ce temps... votre amour pour une femme que vous deviez respecter, f — M. le baron, je vous le jure sur l'honneur, si j'éprouvai un instant le pouvoir des charmes de madame d'Asveda, du moment qu'elle devint baronne de Harleville je n'eus plus pour elle que du respect.

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< — Et c'est par respect que vous alliez la

< trouver chez sa sœur rue Saint-Ânloine? > s'écrie le baron en se levant et marchant avec agitation dans la chambre.

€ — Je vous assure que ce n'est pas elle f que je pensais trouver là !...

< — Quel mensonge!... Et, malgré mon « ordre formel , c'est par respect encore que c vous nous suivîtes à Gros-Bois; que, dans « l'espoir de revoir Adèle , vous alliez entrer

< dans l'auberge où elle était ?...

c — Ah! monsieur... si vous saviez quel c motif... il y allait de votre fortune, de votre * vie peut-être... Vous n'avez donc pas reçu c de lettre de Follard?... Vous ignorez donc € qu'il s'est tué peu d'instants après votre c départ de Gros-Bois ?

c — J'ai appris sa fin ; ellem'a peu étonné, c et je n'ai reçu aucune lettre de lui. Mais la

< mort de Follard ne peut avoir aucun rap^ <t port avec votre conduite... Il y allait , dites- <L VOUS, de ma fortune... de ma vie... Je sais I que vous faites fort bien des romans , monf sieur ; mais vous me dispenserez de croire à

€ celui-là. Cessons un entrelien qui me fait « mal... Je vous le répète, il ne peut plus rien « y avoir de commun entre nous , et vos visic tes , loin de m*étre agréables , ne font que f m'irri ter encore.

< — Eh quoi!... quand le malheur vous c accable, vous refuseriez de voir votre fils !...

€ — Vous n'êtes point mon fils. . . Vous avez 1 le droit de porter mon nom, je le sais... c mais ma bouche ne vous le donnera ja- < mais. »

Ces paroles cruelles me glacent, me serrent le cœur. Je sens qu'il est inutile d'insister davantage. Le baron s'est jeté sur une chaise; il me tourne le dos et ne semble plus vouloir me parler. Je prononce à demi-voix un adieu auquel il ne daigne pas répondre , et je sors de la prison sans lui avoir dit le principal motif qui m'y amenait. Mais je connais le baron , il aurait refusé sa liberté plutôt que d'accepter les secours de son fils.

Je ne me crois pas pour cela dispensé de remplir mon devoir. Mon père sera libre, sans savoir à qui il doit ce service ; je ne veux pas

que la reconnaissance soit un poids pénible pour son coeur.

Je vais trouver mon avoué, auquel je remets les fonds nécessaires pour que, dans les vînglquatre heures, cette affaire soit terminée.

Le lendemain , on apprend à M. 4e Harleville qu*il est libre. Il demande, presque avec colère, qui s'est permis de payer ses dettes; et, comme ou ne peut le lui dire, il prétend ne pas vouloir accepter un service d*uuetnain inconnue. Il veut rester en prison; mais, à Sainte-Pélagie , on ne garde pas les gens qui ne doivent plus , et, malgré lui , le baron est mis en liberté.

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