‹ Ni jamais ni toujoursChapitre 74 sur 78 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

ilO NI JAMAIS,

logement moins coûteux ; ensuite je bornerai ma dépense : je travaillerai davantage et je m'amuserai moins, ou peut-être m*amuserai-je plus; car les plaisirs dispendieux ne sont pas toujours ceux qui procurent les plus douces jouissances.

Âh ! je serais bien heureux encore si mon père me rendait sa tendresse , si je pouvais lui éter cette pensée que j'ai été son rival. . . et détruire cette prévention que depuis longtemps il a contre moi !... Hélas! il a toujours été malheureux , et j'en ai été innocemment la cause. S'il m'avait appris plus tôt ce secret, je jure bien que j'aurais renoncé à cette profession qui réveillait sa jalousie; mais à présent comment faire pour regagner sa tendresse et détruire tous les soupçons qu'il a formés sur moi?

Pour me distraire de ces pensées, je me mets à chercher un logement ; je m'arrête devant les écriteaux; je monte lorsque les maisons me plaisent , et lors même que les logements ne me conviennent pas, je ne perds pas toujours mon temps en montant les escaliers;

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ear, pour quelqu\in qui aime à observer, à éludier les mœurs , il y a beaucoup de chose» à remarquer en allant voir des logements.

Un jour je me trouve dans la rue des Petites- Écuries , j'entre dans une maison où je vois plusieurs écriteaux. Je demande au portier s*il a un logement de garçon.

• De garçon... si on veut ; nous en avons un où loge un ménage, mais ça n'est ni grand , ni cher, et ce serait peut-être Taffaire de monsieur. — Pouvez- vous me le montrer? — Monsieur, c'est que je suis seul à la loge pour le moment , mais montez au second, à droite, il y a du monde: vous pourrez entrer et voir tout à votre aise... n'ayez pas peur de gêner... ce sont des gens si sales... si peu rangés!... vous n'avez pas besoin d'user vos bottes sur leur paillasson, allez!... aussi nous leur donnons congé, parce que nous voulons du monde propre. >

D'après cela, je vois que je puis, sans indiscrciioQ, aller voir Tappartement du second. Je monte , je vais pour sonner, mais je m'aper-

il) NI JAMAIS,

çois que la porte est entr*ouverte ; je la pousse en frappant doucement.

J'entends les cris d'un enfant en bas âge » mais personne ne Tient , et je pénètre dans une petite pièce carrée où il y a quatre chaises, dont deux sont cassées, une jolie table à manger en acajou , sur laquelle est une cage avec des oiseaux et une assiette cbrécbée, contenant le restant de la pâtée d'un chien. Au milieu de la chambre sont deux savates et une botte, puis un balai et un vase d'un usage très-nécessaire , et que je crois inutile de nommer.

Je reste au milieu de tdut cela, ne sachant si je dois avancer ou reculer ; je regarde le balai , les oiseaux , et je m'éloigne du vase , dont le voisinage n'a rien de flatteur. J'entends toujours crier Tenfant, je me décide à frapper encore sur la table.

Une voix qui m'est bien connue crie de la pièce à côté :

< Entrez donc , je ne peux pas me déranger, c moi, je soigne la bouillie au petit, i

J'ouvre alors une porte en face de moi. Je

me trouve dans une espèce de chambre à coucher, assez élégamment meublée; mais où règne autant de désordre que dans la première pièce, quoiqu'il soit alors plus de midi. Le lit, qui est sans rideaux , n*est point fait; des vêtements d'homme et de femme sont épars sur les meubles, sur un guéridon. Près des débris d'un déjeuner à la fourchette, est un peigne, une brosse à dents et un pot de pommade ; le plumeau est sur le lit, et enfin sur une fort belle psyché sont jetées des couches d'enfant.

Un monsieur est assis dans un fauteuil d la Voltaire; ce monsieur est à moitié habillé ; son pantalon, sans bretelles, tombe sur ses talons, sa veste n'est pas bou tonnée; il est sans cravate, mais sa tète est encore coiffée d'un foulard; enfin il tient sur ses bras un poupon de trois à quatre mois, dont il semble très-embarrassé, parce qu'il faut aussi qu'il surveille la bouillie qui se fait au feu de la cheminée.

Avant qu il se soit retourné, j'avais reconnu

Adolphe. En me voyant, il fait un cri de

surprise, et manque de laisser rouler son pou-

pard dans les cendres.

« Tiens ! c'est M. Arthur... ah! quel hasard... ( Eh hen !... Dodore qui roulait dans le feu... 4 Allons, soyez sage, Dodore, le nanan se fait. « Gomment! vous voilà, M. Arthur?... Prenez

< donc une chaise , excusez si je ne me lève « pas... c'est que je suis un peu embarrassé

< dans ce moment...

« — Oh ! je serais désolé de vous déran-

< ger !... je ne m'attendais pas à vous trouver t ici, j'ignorais que vous y demeurassiez. Je « cherche un logement et j'étais monté pour « voir celui-ci. — Je suis bien content que le c hasard m'ait procuré le plaisir de vous c voir... Ma femme est allée se baigner et m'a

< recommandé Tenfant... Âh ! c'est que je suis c marié depuis que je ne vous ai vu... — Ah! f vous êtes marié. — Oui, mon père étant ( mort , j'étais bien mon maître. Ma foi , je c me suis dit , il faut faire une fin. Juliette est 1 la femme qui me convient , elle est faite à c mon caractère... ensuite... sa position... t cet enfant... vous comprenez... — Oh! je

< ne vous blâme pas. — Mais asseyez-vous « donc , je vous eu prie. »

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Je me retourne, et je cherche une chaise qui soit libre : cela était difficile à trouver; enfin , après avoir ôté le jupon et les bas sales qui étaient sur Tune d'elles , je m'assieds en face d'Adolphe que je ne puis me lasser de regarder tenant son enfantdans ses bras.

' Vous voyez , M. Arthur, un tableau de bonheur domestique... Voilà mon fils Théodore... il a trois mois... Hein, quelles joues ! c'est solide ça... il s'est un peu barbouillé, mais c'est la santé des enfants. — Votre fils s'appelle donc Théodore? — Oui... c'est une idée de ma femme... une bizarrerie, car elle ne pouvait pas souffrir le Théodore que nous connaissions; mais après tout, c'est un nom comme un autre , et je n'ai pas voulu la contrarier... J'appelle le petit Dodore ; c'est plus doux... 11 est bien gentil... trouvez-vous qu'il me ressemble? — Extraor^ dinairement. — Vous me faites plaisir, d'autant plus que vous êtes le premier qui me dise ça. Silence. Dodore... silence, braillard... je ne peux pas te donner à tetef moi. — Esl-ce que voire femme nourrit ? —

Non, mais nous avons une nourrice sur lieux... Juliette dit quec^est très-bon genre... Elle est allée se baigner aussi la nourrice. Par exemple, c'est un peu cher tout cela ; mais notre nourrice est une bonne fille ; elle fait la cuisine, elle cire les bottes... elle fait tout ce qu'on veut... pourvu que je porte Tenfant, elle est contente. — Mais où la logez-vous donc ici ? — Àh ! il y a encore une pièce là-bas... la cuisine, où elle couche; mais nous sommes trop petitement ici, c'est pour cela que nous allons déménager, et puis Juliette aime beaucoup à déménager... elle dit que ça nettoie les meubles. Aussi , depuis que nous sommes ensemble, voilà plus de douze logements que nous faisons... Ah! mon Dieu... ah! polisson de Dodore... qu'est-ce que tu as fait?... j'ai la main toute mouillée... Je crois qu'il faudrait le changer... Voudriez-vous avoir la complaisance de me passer une des couches qui sont sur la psyché. Mille pardons de la peine. — Comment !... est-ce que vous savez changer un enfant? — Mais oui,

c ma femme prétend même que je m*y prends c mieux qu'elle. Oh ! mon Dieu , quand on < veui s'en donner la peine!... ce n'est pas la c mer à boire... Allons, voilà la bouillie qui « se sauve à présent... Attends, Dodore... « reste là une minute, mon gros mignard. >

Adolphe pose sur le fauleuil à la Voltaire lenfanl qu'il vient de démailloter, et il va remuer et retirer la bouillie dont une partie s'échappe dans le feu... Pendant ce temps, le petit Dodore crie à nous fendre les oreilles, et son père en fait autant parce qu'il vient de se brûler en voulant goûter du gratin. Ce tableau du bonheur domestique et la vue de tout ce qui m'entoure seraient capables de m'dter pour jamais le goût du mariage ; et je neveux pas rester plus longtemps chez Désigny.

Je me lève en disant adieu au père de famille; Adolphe court après moi en tenant son enfant et sa bouillie.

f Eh bien ! vous partez déjà, M. Arthur? — c Oui ; je vous laisse à vos soins de ménage..: € — Mais vous n'avez pas été regarder l'autre c pièce de notre logement... — C'est inutile...

fis NI JAMAIS,

( Cet appartement ne me conviendrait pas ; i} c y a trop à y faire pour le rendre habitable... I — Vous trouvez^... C'est parce que vous le c voyez sans que le ménage soit fait... il est c vrai que nous le négligeons un peu depuis « quelques jours ; mais ma femme dit que ce • n'est guère la peine de balayer ici puisque c nous allons déménager. — On s^en aperçoit. ( — Voulez-vous goûter ma bouillie ?... elle est bien bonne. — le vous remercie. Adieu , Adolphe. Soyez heureux dans votre ménage; c'est tout ce que je désire. — Oh ! je le suis... je le suis très-souvent , surtout quand ma femme est de bonne humeur. Je ne vous engage pas à venir nous voir, parce que je sais qu'entre ma femme et vous, il y a eu... une petite pique... Malgré ça, je suis sûr que ça ferait bien plaisir à Juliette si vous veniez. — Moi , je vous avoue que je préfère ne pas venir. Adieu. — Eh bien ! adieu, M. Arthur. Quand Dodore marchera, j'irai le promener jusque chez vous. >

Je roc hâte de sortir de chez Désigny en lâchant de me frayer un passage à travers les

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savales, les couches et les balais. En passant devant le portier, je lui dis que le logement ne me convient pas, et il répond en secouant la tête : € V'ià l'effet qu'il fait à tout le monde

< depuis que ce ménage de sagoius nous

< Ta gâté... et encore que ça jette des iuc famies dans les plombs queje ne suis occupé ( qu'à les déboucher... Dieu de Dieu !... trois f ménages comme ces gens-là, et ça donnerait c le choléra-forbus dans une maison ! i

Je ne suis étonné ni du mariage d'Adolphe ni du rôle qu'il joue chez lui. Âpres ce que j'ai vu, tout cela devait arriver.Quellesera la suite de ce mariage?... Je crains de le deviner : le malheur et la misère. Mais, telle chose qui arrive, je ne plaindrai point Désigny ; il n'aura que ce qu'il mérite ; et quand un homme se conduit comme il l'a fait, il me semble qu'il n'y a plus moyen de s'intéresser à lui.

Quelques jours après avoir vu ce tableau du ménage d'Adolphe, qui m'avait donné si peu de goût pour le mariage; en cherchant de nouveau un logement, j'entre dans une maison de la rue de Lancry, et le portier m engage

fllO m JAMAIS,

aussi à monter au troisième; le logement à louer étant habité par un jeune ménage, il y a, me dit-il, du monde pour le faire voir.

Tout en montant Tescalier, je me disais : c Si ce jeune ménage est le pendant de celui c de Désigny, je jure bien que je resterai i garçon. >

Je sonne à la porte que Ton m*a indiquée ; car celle-ci est fermée au moins : cela m'annonce déjà plus d'ordre : je n*en suppose pas beaucoup chez les personnes qui laissent leur porte ouverte.

Une jeune femme, habillée simplement, mais avec goût, vient m*ouvrir ; elle tient un enfant dans ses bras; mais un enfant bien frais, bien propre , couvert de langes bien blancs. Je m'excuse de la déranger, en lui expliquant ce qui m'amène; elle m'engage très-poliment à entrer et à examiner le logement.

Je vois d'abord une petite salle à manger bien cirée, bien frottée; une table, un buSet et des chaises composent tout l'ameublement de cette pièce, mais on se mirerait dans tout cela. A gauche est une cuisine, si bien rangée.

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si bien tenue, que Ton y mangerait volontiers, ce qui est très-rare dans les cuisines de Paris. Une cloison, placée dans la salle à manger, forme un petit cabinet de toilette très-commode; enfin, j'entre dans la chambreà coucher, qui fait aussi salon ; les meubles n'y sont pas aussi modernes, aussi beaux que ceux de chez Désigny; et cependant, cette pièce semble plus riche parce que tout est si soigné, si bien à sa place, que delà y donne un air d'élégance.

11 y a pourtant un berceau dans cette chambre ; mais ce berceau, placé au pied du lit, est recouvert de jolis rideaux de taffetas vert; et, du reste, il n*y a rien dans cette pièce qui accuse la présence d'un enfant au maillot.

J'ai tout vu , et je vais me retirer, car je crains d'être indiscret ; cependant le logement me plaît beaucoup, et je ne serais pas fâché de savoir s'il n'a pas quelque désagrément qui force ceux qui l'habitent à le quitter. Cette dame, s'apercevantque l'appartement me plaît, et, devinant, je crois, que je crains d'être importun en lui demandant d'autres renseigne-

PAUL DE KOCK. — T. lY. H

ments, a la bonté de venir au-devant de mes questions.

« Monsieur, ce logement semble vous convenir?— Oui, madame. — Mais vous voudriez peut-être savoir s*il n'a pas quelque désagrément qui nous le fait quitter? — Madame... je craindrais d'abuser de votre complaisance. — Pas du tout , monsieur ; avant de louer un logement, il est bien naturel de prendre toutes ses informations ; si vous voulez vous asseoir, monsieur, je vous demanderai la permission d'en faire autant... car mon fils me fatigue un peu à porter... — Âh ! madame... je suis désolé de vous avoir tenue debout si longtemps. > Cette dame me montre un siège, puis s'assied elle-même devant lacbeminée; et, après avoir tendrement embrassé son enfant, le place sur ses genoux de manière à le bercer doucement. Je regarde tout cela, et j'admire cette jeune mère, non-seulement parce qu'elle est fort jolie, mais aussi parce que je trouve qu'une femme a infiniment plus de grâce qu'un homme à tenir un enfant.

c Monsieur, >niec]it «elle dame, c il n'y a que trois mois que nous habitons ce logement , mou mari et moi, et, si nous le quittons si vile, ce n'est pas qu'il nous dé{)laise, bien au contraire, nous en éprouvons même des regrets. Mais nous étions venus nous loger ici pour être plus près du bureau de mon mari, qui travaille dans une maison de commerce, et , aujourd'hui , voilà qu'il vient de trouver une placebeaucoup plus avantageuse dans une maison de banque; mais c'est à la Chaussée-d'Ântin , près de la Madeleine, et je veux aller demeurer par là, car mon mari est souvent obligé de retourner le soir à son bureau, et je ne veux pas qu'il ait une si grande course à faire!... on est trop longtemps en route, c'est tout cela qu'on a de moins à se voir!... et moi je m'ennuie quand je suis longtemps sans voir mon

mari, et suis inquiète quand je le sais loin de moi. »

Tout cela m'a été dit avec une franchise, un

naturel qui me charment; on voit que cette

jeune femme a aussi du plaisir à parler de son

mari; elle m'en parait encore plus jolie, car tout en aimant les femmes des autres, on n'en admire pas moins celles qui ne veulent être que la femme d*un seul.

« Ainsi, madame, il n'y a ici aucune autre raison de local qui vous engagea déménager? — Non, monsieur, cette maison est bien tranquille, bien tenue, et, sans le changement de bureau de mon mari, nous y serions sans doute restés longtemps; nous le pensions si bien que nous avions fait quelques dépenses, quelques changements ici: par exemple la cloison, qui fait un cabinet de toilette dans la première pièce, n'existait pas quand nous sommes entrés ici ; nous Téterons si elle ne convient pas à la personne qui prendra ce logement.

< — Je la trouve fort commode , au contraire, et je m'en arrangerai avec vous, madame. — Oh l monsieur , ce sera alors à mon mari qu'il vous faudra parler, car moi je n'entends rien aux affaires d'argent, de comptes ; et quoique celle-ci soit bien peu de chose, je serais fort embarrassée pour vous

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dire ce que celle cloison a pu oupeul valoir. Je ne suis bonne qu'à soigner mon ménage et mon enfant.

t — Ah ! madame , je ne trouve rien au-dessus d'une femme qui n'est bonne qu'à cela, t — C'est que probablement vous êtes marié, monsieur. — Non , madame, mais vous me raccommodez avec le mariage pour lequel j'avais peu de penchant. — Ah! monsieur, c'est un si grand bonheur de vivre avec quelqu'un que l'on aime, qui vous aime-.. il n'y a que dix-huit mois que je suis la femme d'Auguste, mais, pour lui comme pour moi, je suis bien sûre que ce temps a paru bien court; et à présent que nous avons un enfant, est-ce qu'il est possible que nous connaissions jamais l'ennui î... Mon fils n'a que sept mois, mais il ressemble déjà beaucoup à son père... Oh ! mon Dieu, monsieur, je vous dis tout cela, comme si cela pouvait vous intéresser !... excusez-moi , mais je suis

si heureuse d'avoir un fils! mon mari me

dit que j'en perds la tête!... mais je vois

bien qu'il en est tout aussi aise que moi.

Je me lève, car je crains d*étre importun, et je demande à cette dame à quelle heure on peut voir son mari.

c Monsieur, sur les cinq heures jusqu'à c sept , si cela ne vous dérange pas; vous serez « sûr alors de le trouver. — Eh hion ! madame, f demain vers cinq heures, j'aurai le plaisir de « voir monsieur votre mari. »

Je prends congé , on me reconduit fort poliment , et je m'éloigne enchanté du logement, enchanté de celledame, et surtout de ce tableau du bonheur conjugal qu'elle vientd'offrirà mes yeux. Son Auguste doit être bien heureux ; je suis sûr que sa jeune femme ne s'occupe qu'à lui plaire, qu'à prévenir ses désirs. Sans doute il le mérite et l'aime bien aussi ; c'est probable, car ce ne sont guère que les maris aimables qui sont aimés... mais il n'y en a pas beaucoup d'aimables.

Le lendemain, vers cinq heures, je retourne rue de Lancry, afin de voir M. Auguste , et m'arranger avec lui de sa cloison.

La jeune dame que j*ai trouvée la veille vient m'ouvrir, et me reçoit déjà comme une con-

naissance. Moi, je sais gré aux personnes qui sont sans façon avec moi ; je trouve que c'est une manière aimable de mettre le monde à son aise.

On me fait entrer dans la chambre à coucher. Un jeune homme est assis devant un bureau; la jeune dame lui dit : i Auguste , voilà i ce monsieur qui est venu hier, et auquel ce « logement convient. »

Le jeune homme se lève, me salue étaient à moi. Je le regarde, et tout aussitôt je me sens troublé, oppressé, je ne sais plus ce que je veux dire, ce que je viens faire, car j'ai reconnu dans ce monsieur celui qui donnait le bras à Clémence, celui qui a descendu Tescalier lorsque je montai chez elle.

Je ne sais si Ton s'aperçoit de mon trouble, mais on m'offre un siège. J'accepte; je tâche de me remettre; et, pendant que M. Auguste me parle cloison , menuiserie et mémoire de serrurier, je me rappelle Clémence, cette rencontre , ces baisers que j'ai entendus , puis tout ce que cette jeune femme m'a dit hier de son heureux ménage , de son bonheur dômes-

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tique. Marié depuis dix-huit mois seulement, son mari aurait déjà une maîtresse! je sais bien que cela s'est vu ; mais alors rendrait-il sa femme aussi heureuse? se plairait-il autant dans son ménage?

Pendant que je fais ces réflexions; il est probable que je réponds tout de travers à ce que me dit ce monsieur; car il sourit en me répétant : « Ainsi , monsieur , ce logement € ne vous convient plus ? — Pardonnez-moi , c monsieur; pardonnez-moi? — Et vous garc derez la cloison pour quatre-yingt-<lix francs? « — Oui, monsieur... oh! ce que vous youc drez. — Elle m'en a coûté cent vingt ; je c vous montrerai les mémoires. — Oh ! c'est i inutile, monsieur» je m'en rapporte entiè* •^ rement à vous. — Alors , c'est une affaire c conclue? — Oui , monsieur. »

Quoique l'affaire qui m'amenait soit terminée, je ne voudrais pas m'en aller encore, je voudrais amener la conversation sur un autre sujet, et je ne sais comment m'y prendre. La jeune femme est là , je serais désolé de lui causer la moindre peine, d'éveiller sa

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jalousie; d'ailleurs que demanderais-je à son mari!... Je ne sais comment faitre, je l'examine , je regarde sa femme, son enfant , et je me tais.

M. Auguste vient heureusement à mon secours en disant : c Je vous avoue que je n'aime 1 pas du tout déménager; il faut une cir^ i constance semblable pour nous faire quitf 1er. Avant d'être ici , nous demeurions au c Marais , rue Saint-Claude , et certainement c nous avons eu beaucoup de regret de quitter, t mais c'était encore pour nous rapprocher de c mon bureau.

i — Ah! vous demeuriez rue Saint-Claude, c au Marais?...

c Oui , » dit la jeune femme , c et je rec grette surtout une voisine fort aimable, dont c je me suis séparée avec bien de la peine... < — Une voisine... dans votre maison ! — Sur f le même carré que nous, nous logions au c troisième comme ici. >

Ah! de quel poids je me sens soulagé! Us logeaient dans la maison , sur le même carré que Clémence; ces baisers que j'ai entendus ,

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c'était à sa femme qu'il les donnait, et ce jour où Clémence est sortie avec lui , je me rappelle maintenant qu'elle a regardé aux fenêtres de la maison , et souri à une dame qui y était... Je comprends, je devine tout! Clémence m'aime toujours; elle ne m'a pas été infidèle; je la soupçonnais à tort. Je ne saurais dire quelle joie remplit mon cœur ; et il n'a fallu qu'une minute, qb'un moment pour dissiper tous mes soupçons.

Cependant, pour être plus certain de ne point me tromper, je dis à mon tour : c J'ai connu une dame qui habitait dans la rue que vous venez de me nommer... elle se nommait Clémence Desmares. — Mais c'est justement la voisine dont nous vous parlions , qui logeait sur notre carré. Ob ! une bien aimable, bien gentille dame!... Elle était souvent triste, et nous faisions tous nos efforts pour l'égayer, mon mari et moi ; elle ne sortait jamais , ne recevait personne... elle lisait beaucoup, c'était son seul plaisir; mais, monsieur, serait-il indiscret de vous demander votre nom?... —

t Ârlhur, madame. — Quoi ! vous seriez M. Ar- « thur!... Oh ! nous vous connaissons alors... « par vos ouvrages du moins, car celte dame « les aime beaucoup et les lisait toujours. »

En achevant ces mots, cette dame sourit et regarde son mari qui sourit aussi. Je devine que Clémence a laissé deviner ses secrètes pensées, et je n'en suis que plus heureux; elle parlait de moi, elle ne m'avait donc pas oublié; et moi je Tai abandonnée, je Tai crue coupable ! je n'ai pas même voulu qu'on lui apprît où j'étais !

Je me lève précipitamment, je prends congé des jeunes époux, je me donne à peine le temps de les saluer, et me voilà dans la rue, puis sur les boulevards, marchant ou plutôt courant sans m'arréter jusqu'à la rue Saint- Claude, n'ayant qu'une pensée, qu'un désir, voulant revoir Clémence, et la supplier de me pardonner.

J'entre dans sa maison , je crie au portier : c Madame Desmares , i et je monte lestement l'escalier. Arrivé au troisième, je sonne à la première porte et j'attends avec impatience

que Ton m'ouvre. Si elle allait me recevoir mal !... Oh ! non , je me jetterai à ses pieds , à son cou : je Fembrasserai tant, qu*il faudra bien qu'elle m'aime encore.

On est bien long à m'ouvrir. Ah ! j'entends venir, enfin. .. mais quelle marche lente... il me semble que ce n'est point celle de Clémence. Je ne me trompais pas, c'est une vieille femme qui m'ouvre la porte.

c Madame Desmares? — C'est ici, monsieur.

— Elle est chez elle?... Oui, monsieur... mais on ne peut pas la voir en ce moment.

— Pourquoi cela ? — Monsieur ignore donc que madame Desmares est malade, bien malade depuis cinq jours? ça lui a pris par la fièvre, puis cela a redoublé, puis le délire s'en est mêlé, et elle n'est pas bien du tout...

f — Oh! n'importe, madame, je suis son ami. son frère, celui qui l'aime le plus au monde ; je la verrai , et , il y a plus , je la soignerai, je veillerai près d'elle, je ne la quitterai plus qu'elle ne soit rétablie. » Tout en disant cela , j'entre , je traverse une

petite pièce, et je pénètre dans une autre. La vieille femme me suivait, tout étonnée de me voir agir aîusi , et ne sachant si elle devait ou non s'y opposer.

Clémence est couchée; j'approche de son lit, j*entr'ouvre les rideaux. Elle repose, mais sa respiration est pénible, son sommeil est bien agité. Comme elle est changée! le chagrin, la maladie, ont déjà bien altéré ses traits. Je dépose un baiser sur son front, en tâchant de ne point réveiller. La vieille femme me regarde faire , en ouvrant de grands yeux.

Je referme les rideaux et m'adresse à elle : Éles-vous garde-malade, madame? — Non , monsieur, mais je demeure dans la maison, tout en haut; j'ai su que cette jeune dame était malade, qu'elle était seule, je suis venue la soigner. — Ah I je vous en remercie mille fois ! — Encore, c'est que madame Desmares ne voulait pas d'abord que je restasse près d'elle. Elle me remerciait en disant : Je n'ai besoin de rien , ça se passera. Mais moi je voyais bien à ses yeux , à son pouls que ça ne se passerait pas si vite. — El vous avez

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