‹ Ni jamais ni toujoursChapitre 75 sur 78 · TOME IV. iâ · texte numérisé non relu

TOME IV. iâ

IS4 m JAMAIS,

< fail venir un médecin? — Mon Dieu, non ; f cette dame ne Ta jamais voulu... et depuis c hier seulement qu'elle a le délire, je ne sa- « vais trop que faire, moi; et puis, dame! I quand on n'est pas riche... — Ah ! madame, « de grâce , allez vile chercher, demander un « médecin de ce quartier, qu'il vienne sur-le-

< champ. Tenez, voici de l'argent; prenez, c de grâce; vous pouvez en avoir besoin pour c acheter ce qu'il ordonnera; allez, allez f vite. > La vieille femme sort. Après avoir fait cinq ou six tours dans la chambre, je m'assieds près du lit de Clémence. Je regarde autour de moi ; Clémence est malheureuse , je crains de ledevineri... Sans doute son mari lui donne à peine de quoi vivre , et elle est trop fière pour lui demander plus; et moi, son amant, son seul ami , moi qui suis cause de son infortune, je l'accusais, je la maudissais, je ne voulais plus la voir !

La vieille revient avec un médecin ; il regarde la malade, défend qu'on l'éveille, écrit une ordonnance, el promet de revenir. Moi je suis bien décidé à rester là, toujours près

Kl TOUJOURS. 155

d'elle, jusqu'à ce qu'elle ail recouvré la santé.

La vieille femme ne se permet plus aucune réflexion; elle ra'obéit aveuglément, et je vois qu'elle me prend pour le mari de Clémence.

La nuit est venue. J'engage la bonne voisine à aller prendre du repos chez elle ; je veillerai seul près de la malade. La vieille ne s'éloigne qu'après m'avoirbien recommandé Clémence.

Mêla recommander h., ah! personne au monde ne la veillerait mieux que moi !

Clémence parle en rêvant. Mon nom est plusieurs fois sorti de ses lèvres ; alors je l'embrasse tendrement : il me semble que cela doit lui faire du bien. Je lui ai fait prendre quelques cuillerées de la potion qu'on a ordonnée. La nuit s'écoule ainsi. Elle me semble longue, car Clémence parait toujours souffrir. Mais au point du jour elle devient plus calme; un sommeil plus doux s'est emparé d'elle, et moi, en la regardant dormir et respirer plus librement, je me figure que ce sont mes baisers, plutôt que la potion du médecin , qui ont produit ce bien-là.

fSe NI JAMAIS,

Que de réflexions m^assîégent pendant tonte cette nuit! En regardant autour de moi, puis en reportant les yeux sur cette femme adorée qui est là, couchée, je sens que je voudrais être riche pour l'entourer de soins , de bienêtre ; pour qu'elle n'eût plus aucun vœu, aucun désir à former.

Je ne me repens pas de ce que j'ai fait pour mon père, mais je suis désolé de n'avoir plus que de quoi vivre modestement.». Enfin rendons d'abord la santé à Clémence ; nous songerons après à lui procurer l'aisance qu'elle n'a plus.

Sur les sept heures elle s'éveille. Ses rideaux sont tirés; mais j'entends sa voix ; elle appelle sa voisine : le délire l'a quittée. Si ma présence allait lui faire du mal?... Non. Il me semble, au contraire, que cela la guérira tout à fait.

< Êtes-vous là, madame Gervais? » murmure-t-elle d'une voix faible.

« — Non... Madame Gervais est allée se « reposer. — Mais qui donc est là?... qui donc < me parle alors?...

NI TOUJOURS. fSî

< — Quelqa^nti qui depuis longtemps ayait

< bien envie de vous voir... quelqu'un qui i vous aime de toute son âme... mais qui fut

< bien coupable... et qui craint que vous ne

< soyez fâchée contre lui.

c — Oh ! mon Dieu ! quelle voix !... Si je ne c me trompais pas... je serais si heureuse!... c Arthur... Arthur... est-ce vous?... t

Taiouvert les rideaux; et, pour toute réponse, je Tentoure de mes bras , je la presse contre mon cœur. Pendant quelques minutes , nous sommes trop émus , trop heureux pour pouvoir parler.

Clémence verse des larmes , mais celles-là sont de joie; puis elle balbutie : c Arthur...

quoi 1 c'est toi.!... comment se fait-il?...

— Je suis là depuis hier; j'ai passé toute la nuit à les côtés. — Âh ! c'est donc cela que Je me suis sentie si bien.— Chère Clémence!

— Tu m'aimes donc encore ! — Plus que

jamais ! et si tu n'as pas entendu parler de

moi depuis longtemps , c'est que je croyais

aussi , moi , que tu ne m'aimais plus^ — Ne

plus l'aimer!... oh ! mon Dieu !... est-ce pos-

138 Ml JAMAIS, '

sible ?. . . et tu as pu croire cela ? — Oui , et cela m'a rendu bien malheureux î... Depuis ce jour où je vous avais vue sortir donnant le bras à un autre homme... — Oh! je me le rappelle bien , ce jour-là , et j*en ai eu assez de regrets. Je vous avais aperçu dans la rue avec un monsieur; vous étiez arrêté, vous regardiez les maisons. Alors.. . je savais que vous aimiez une autre femme... que vous m'aviez oubliée. Je voulus cependant m'assurer si je vous étais devenue totalement indifférente; je mis à la hâte un chapeau et un châle ; puis je priai le mari d'une de mes voisines de vouloir bien me donner le bras jusqu'au boulevard. Nous passâmes devant vous. Mais quand je vous vis attacher vos regards sur moi, quand je crus y remarquer du trouble, de la douleur, ah! je fus sur le point de quitter la personne qui avait bien voulu m'accompagner et de voler vers vous ; mais je me dis : Il me repoussera peut-être !... et voilà pourquoi je ne le fis pas. > J*embrasse de nouveau Clémence ; puis je

lui apprends comment j*ai fait connaissance avec ses anciens voisins ; je lui conte tout ce que j'ai éprouvé, tout ce que j'ai fait depuis que je ne l'ai vue. Je ne lui cache rien , ni mes fautes , ni mes peines ; avec une femme que l'on aime sincèrement il ne faut pas avoir d'arrière-pensées.

La vieille voisine vient pendant que nous causons encore ; elle est toute surprise de voir à Clémence l'œil bon et le sourire sur les lèvres.

< Oh ! je suis guérie, > lui dit Clémence. — c II paraît, madame, que cette potion vous a c fait grand bien !... »

Clémence me regarde en murmurant: c C'est € vous qui m'avez rendu la santé ! — Mais pen- ( dant que tu étais malade, pourquoi n'avoir

< pas fait avertir madame Auguste qui t'aime € tant ! — Oh î je sais bien qu'elle aurait tout € quitté pour venir me soigner... mais elle

< est mère, elle nourrit, je ne voulais pas

< qu'elle se dérangeât, qu'elle se fatiguât pour

< moi. D'ailleurs je tenais si peu à la vie!... c je pensais que tu m'avais entièrement ou-

«10 MI JAHÂ18,

< bliée eij*aimais autant mourir.MaintenaDt...

« je ne pense plus de même... et il me semble

c déjà que le bonheur m*a rendu les forces et

c la santé. >

Le contentement du cœur est en effet un des meilleurs remèdes aux souffrances physiques. Clémence l'éprouve , le mieux qu'elle ressent ne fait que continuer les jours suivants. Cependant, obligé de m'absenter quelquefois, je ne veux pas que la vieille voisine la' quitte, tant qu'elle est encore faible. Mais enfin, quand Clémence est tout à fait rétablie, et qu'un léger incarnat a remplacé la pâleur qui couvrait son visage , oh ! alors je suis le premier à congédier la bonne femme; sa présence est tout à fait inutile pour ce qui me reste à faire avec Clémence.

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