VI
Depuis le banquier de la rue de Provence, jusqu'à l usurier du faubourg Saint-Germain — il y a beaucoup d'usuriers dans ce quartier des libraires. Demandez plutôt à tous les hommes de lettres qui vous lomberonl sous
la main el à moi (oui le premier — depuis le gentilhomme, au nom historique, tlonirhôtel écussonné se dresse orgueilleusement dans les environs du Palais-Bourhon, jusqu'à l'invalide de Tempire, qui se meurt tout doucement dans la Chaussée- dMntin en parlant de la fameuse brigade de dragons qu'il commandait à Wagram, Paris pittoresque a été répandu. Il suit de là, que tous les gens un peu civilisés savent sur le bout du doigt, le nombre de rues, culs-de-sac et impasses dont se compose l'énorme labyrinthe qui s'appelle Paris. 11 V en a même qui vous diront sous lequel des quatre points cardinaux — et, cela, à la première sommation de votre part — sont situés telle rue, tel cul-de-sac, tel impasse. Je ne suis pas si avancé en géographie parisicnue parce que je ne me suis jamais abonné à Paris pittoresque ; mais, il m'est permis cependant de rappeler à TinteUigent lecteur qui
suit — avec, ou sans lunettes — le cours de cette épopée en prose, que la rue Hauteville s"*élance du boulevard jusqu'aux terrains qui firent jadis |)arlie du domaine de Saint-Lazarre, en se dirigeant vers le nord.
Or, au bout de celte rue on en a percé d'autres qui n'ont rien à faire ici et que nous ne mentionnerons pas par conséquent. Toutefois nous dirons que sur remplacement qui depuis est devenu la rue des Petils-Hôlels, et à Pendroit ou commence maintenant cette rue vers Touest , s'élevait jadis, et s'élève encore aujourd'hui , une maison triste , solitaiie , froide comme toutes celle» de ce malheureux coin de Paris.
Au cinquième étage de cette maison, dans un lo^'emenl composé de deux chambres, Miette et sa mère avaient pris domicile cl, là, rlles étaient bien mallieurcuses, car Tindij^euce et la discorde v étaient entrées avec elles.
L'indigence ? cela est facile à expliquer ; Mielte était sage!
La discorde? rappelez-vous que Tenfant de Li maman Dumon avait été tué par des Anglais, et que Heniy Belton était le compatriote de ces assassins.
Or Miette, qui était la franchise même, avait raconté à sa mère la scène qui avait eu lieu dans la grange des époux Ledru, et elle avait fini par ces mots , tout-à-fait décisifs : — J'aime Henry! Or, la mère de Miette, quoique Languedocienne de race, résumait à elle seule plusieurs provinces de notre belle France, la grande nation, comme on dit.
Elle était têtue comme la Bretagne, stupide comme quelques parties de la Champagne, méchante à Toccasion comme la Provence, quand la Provence s'y met, et Miette, la pauvre fille, avait à lutter contre tout cela.
Du moment où Henry avait été alleinL tt
convaincu d'être un Anglais, madame Dumon avait oublié ses soins attentifs et respectueux pour elle, sa conduite bonne et presque filiale pendant la route de Lyon à Paris, elle avait fait plus, la dignemadame Dumon, elle av^it oublie le sentiment qui l'avnii .uiimée pour Henry. Elle avait pu cesser d'iiimer en vingt-quatre heures. Oh ! c'était une maîtresse femme, madame Dumon ! et Miette était bien à plaindre.
Chez elle sa mère, créature tenant beaucoup du mulet, la poursuivait avec une tenace cruauté. C'étaient des lamentations sans fiti sur l'horrible malheur qui était venu accabler la famille. La foudre, disait madame Dumon, ne pouvait manquer de tomber sur Miette puce qu'elle aimait un Anglais. Cet amour porterait malheur à tons. La voix de la chanteuse s'évanouirait etavec elle la protection de M. Tourrioii, le sublime ai tiste de l'Opéra. Léa
cartes, que la mère de Miette consultait souvent, n'annonçaient que plaies et bosses» Henry était le mauvais ani^e des Dumon.
Et, sans doute, vous avez rencontré dans votre vie, lecteur intelligent, une vieille femme sMf jce modèle. Un être long, sec, vivace, filandreux, criard, obstiné et infiniment bête ; une de ces sexagénaires au cerveau racorni, à la volonté de fer et à l'imagination se refusant à toute espèce de discussion ; une de ces mères-grand dont les rides arrêtent votre colère et qu'au fond du coeur, vous donnez à tous les diables cinquante fois par jour, quand vous êtes condamné par votre position de fils ou de neveu, à vivre près d'elle. La maman Dumon vous eût arraché un voeu pareil, eût-elle été madame votre mère.
Miette, la pauyre enfant, avait encore une autre calamité attachée après elle, et le Dieu des jeunes filles devrait bien les en préserver
toutes. Miette , malheureuse chez elle par une vieille femme, avait inspiré de Pamour à un vieil homme. Car le ténor Tourrion, ce soupirant de la jolie Languedocienne, avait déjà franchi la cinquantaine et — pour Tamour au moins — cinquantaine c^est vieillesse, N^eslce pas, mesdemoiselles ?
Ohi vous ne savez pas, vous, gens du monde, qui pour voire argent, ou avec un billet de faveur, allez enlcndre telle chanteuse en renom que le Conservatoire à formée, vous ne savez pas ce que l'artiste consommée a soufFei-l pour parvenir au point où elle est montée. Je ne parle pas des études pénibles qu'elle a dû faire. Le travail opiniàtroest souvent le moindre des supplices auxquels elle a été ^n<l;imnée. Mais, voyez-vous, autour de ces jeunes filles qui étudient la danse et le chant, il y a une troupe d'animaux féroces et alfaraés que ne louchent ni les prières, ni les
loire qui, sous ieurs excellens professeurs, commençaient à devenir des femmes consommées avant la fin de leur éducation, il s'était promis urejoiecélesteàfaire sa maîtresse de cette fi!le qui croyait à Dieu et à l'Opéra, de cette fraîche et naïve enfant moitié église, moitié théâtre, qui s'en allait vers le (Conservatoire, à Paris, en récitant les litanies de la sainte Vierge.
Pendant les premiers temps qui suivii^ent rentrée de Miette au Conservatoire, il sut, Thabile homme, cacher ses projets.
La jeune fdle, encouragée même par la bienveillance paternelle qu'il lui montrait, le recherchait avec empressement.
Mais, un joui" enfin, elle vit dans ses gros >eux, quelque chose qui lui fil peur. On eut dit qu'*elle comprenait vaguement que Tournon était un fourbe, un libertin, un homme façonné à refïronté cynisme qui, Iradilioncl-
lemenl, veille entre chaque coulisse des lliéâ- Ire royaux ou non royaux. Elle vit, avec terreur, que son avenir, sa vie, celle de sa mère, (Je sa familte dépendait du profe^seur, et que celui-ci , en échange de ce qu'il faisait pour tout ce monde-là avait à lui demander quelque chose d'horrible, de hideux.
C'est alors qu'elle se prit à dire dans les mcmens où les oeillades lubriques du chanteur et les malédictions de sa mère la toiluraient :
— Oh ! monsieur Henry, revenez donc!
Mais Henry ne revenait pas.
liernard ne revenait pas.
El Paracla, qui venait assiduement au Conservatoire, suivre le» proiirès d'une petite sœur dans la danse, Pamcla, la loyale fille, qui, tenant sa parole à Bernard, avait donné sa démission «le première corypiiée du i)alkt a rUpera, dit un jour à Miette qu'elle avait rencontrée :
loire qui, sous leurs excellens professeurs, commençaient à devenir des femmes consommées avant la fin de leur éducation, il s'était promis une joie céleste à faire sa maîtresse de cette fille qui croyait à Dieu et à l'Opéra, de cette fraîche et naïve enfant moitié église, moitié théalrc, qui s'en allait vers le Conservatoire, à Paris, en récitant les litanies de la sainte Vierge.
Pendant les premiers temps qui suivirent IVntrée de Miette au Conservatoire, il sut, riiabile homme, cacher ses projets.
La jeune fille, encouragée même par la
bienveillance paternelle qu'il lui monti-ait, le recherchait avec empressement.
Mais, un jour enlin, elle vit dans ses gros
yeux, quelque chose qui ka fil peur. On eut
dit qu''elle comprenait vaguement que Tour-
rion était un fourbe, un libertin, un homme
façonné à reffronté cynisme qui, Iradilioncl-
lement, veille entre ch.Tque coulisse des iliéâ- Ire royaux ou non royaux. Elle vit, avec terreur, que son avenir, sa vie, celle de sa mère, de sa famille dépendait du profe^seur, et que celui-ci , en échange de ce qu*'il faisait pour tout ce monde-là avait à lui demander quelque chose d'horrible, de hideux.
C'est alors qu'elle se prit à dire dans les momens oij les oeillades lubriques du chanteur et les malédictions de sa mère la torturaient :
— Oh I monsieur Henry, revenez donc!
Mais Henry ne revenait pas.
liernard ne revenait pas.
Et Paméla, qui venait as.siduement au Conservatoire, suivre les progrès d'une petite sœur dans la danse, Pamcla, la loyale fille, qui, tenant sa parole a Bernard, avait donné sa démission de première coryphée du bai kl à rOpéra, dit un jour a Miette qu'elle avait rencontrée :
— Petite, ^horizon esl sombre et, comme flit ce pauvre Bernard, on ne peut compter sur rien dans ces temps de désolation et de guerre civile... Bernard, accusé d^être allé en Angleterre pour je ne sais quelle conspiration contre Louis XVIII, vient d^être condamné à mort par une cour prévôtale.
— Sainte Vierge Marie, dit pieusement Miette, quoiqu'elle vînt de chanter un air de la Vestale.
— Quant au capitaine Henry Belton , il est accusé, dans son pays, d'un meurtre et il à disparu.
— Mon bon Jésus ! fil encore Miette.
Et elle devint plus blême qu'une morte.
— Du courage ! dit Paméla.
M. Scribe, qui ne florissait pas encore en
d8l5, n'avaitpas produit le fameux :
Espérance, confiance!
C'eslle refrain, etc.
sans quoi Paméla l'eût fredonné, en pieu-
l'élit , à Miellé , sa corapai^ne d^inforluiie.
Jour à jamais mémorable dans l'histoire de Miellé Dumon, celui où elle apprit ces deux nouvelles accablantes de la bouche même de Paméla ! ! !
Miellé, la pauvre enfant, n"'avail pas besoin de cela pour èlre bien malheureuse. Forcée d'envoyer à son père malade, le peu d' argent qui lui revenait de sa pension du Conservatoire, elle avait pris à crédit sa nourrilurechez un gargotierdu quartier el, comme ellen'avail pas payé, le gargolier se refusait impiloyablemenl à de nouvelles avances. Tourrion qui faisait de fréquentes visites à la mère Dumon dans un but, que maintenant, nous connaissons, avait faiblement offert à la vieille femme le secours de sa bourse, et la vieille femme avait dit le malin même à son enfant :
— Après la leçon, tu diras à M. Tourrion, au bon M. Tourr'on, noire protecleui*, que tu veux lui parler en particulier.
Et Miette s'était mise à trembler, émue par une terreur secrette, car Tinslinct qui crie au cœur de la plus innocente lui révélait lout le danger d'un tête-à-léte avec un homme comme le gros Tourrion.
Mais riiabitude de l'obéissance est recommandée à tous les enfans et cette habitude devient quelquefois une grande calamité aveci une mère stupide ou vicieuse.
La pauvre mère Dumon n'était que stupide et c'est assez, vous pouvez m'en croire, pour compromettre une jeune fille.
Si messieurs les procureurs du roi avaient le temps de remonter à la source des choses, il verraient que la plus grande partie des crimes dévolus à leur tribunal ont été commis par des gens nés avec l'horrible malheur d'avoir de stupides grands parens.
— Tu demanderas donc un entretien secret à JNI. Tourrion, avait dit la mère Dumon
— ur> —
avec son accent et ses façons de parler du département deirHérault, M. Tourrion, qu'A est un bien brave homme, ne le refusera pas le prêt d^une petite somme que nous lui rendrons plus tard.
Miette était partie, en pleurant, pour le Conservatoire et, malgré sa pieuse obéissance de fille elle ne s^était pas senti la force d'implorer la bienfaisance de l'illustre professeur, son compatriote.
Triste, découragée, hélas et ayant bien faim, elle allait rentrer chez elle lorsque Paméla l'ayant abordée, lui annonça les deux foudroyantes nouvelles dont nous avons parlé plus haut.
Un moment Miette fut tout à Henry qu'elle aimait du fond de l'àmc, un moment elle ne vil que le péril qui le menaçait, lui que Ton accusait d'un meurtre et qui,pcnsait-ellc, était si bon !