‹ Ni l'un ni l'autreChapitre 11 sur 13 · T. IF · texte numérisé non relu

T. IF

— Voyez-vous, mademoiselle Paméla, ditelle, il aura bravement tué, en se battant, son adversaire et puis les médians disent qu^il Va. assassiné.

— Tu Taimes bien, petite ?

— Oh! dit Miette , mettant la main sur son coeur , comme on aime son ange gardien !

— Tu Taimes mieux encore, ma bonne Miette.

— C^est possible, répondit Miette avec une grande simplicité.

Mais la bonne fille était de ces douces et nobles créatures chez lesquelles la passion n''est pas égoïste, et qui à dix-huit ans, ne font pas divorce, en faveur de Tamour, à tous les senlimens qu''elles ont éprouvés jusqu'alors.

Miette, donc, reporta sa pensée sur sa mère qui l'attendait impatiemment dans son froid réduit.

La bonne fille se représenta la vieille

— \A1 — femme remuant les cendres de sa chaufl'erette en murmurant le refrain de quelques couplets rimésen patois languedocien.

Alors, elle dit résolument à Pâmé la :

— Etes-vous riche , vous , mademoiselle ?

—Non, dit en riant Pex-danseuse du Grand- Opéra ; mais, comme disait mon oncle et ma tante Ledru, j'ai de quoi voir le temps venir.

-Ahî

— Fidèle à ma parole, j'ai quitté le corps de ballet. Avec le prix de mes diamans c/o^^ une femme qui se range n'a que faire, je me suis mis de côté, une somme rondelette avec laquelle j'attends que mon pauvre Bernard ait prouvé son innocence à ces rancuneux Bourbons et obtenu sa grâce. Et il l'obtiendra, car il n^a pu conspirer. Moi Paméla, j'eusse été sa première confidente... mais, pourquoi la question, petite ?

— Nous avons bien faim, maman et moi, et noire traiteur nous refuse crédit.

— Pauvre ange, dit Paméla, en la s'erraut dans ses bras au milieu de la rue Bergère où cette scène avait lieu. Allons payer ce farouche gargotier. La future épouse (l^m pair d'Angleterre ne pas dîner, c^est un peu fort I

Miette conduisit Paméla dans une gargote du Faubourg - Poissonnière, à Penseigne de Sainte-Christine.

C'était là que Mitonneau, le vieux grenadier avait fondé un étabhssement de gibelottes et de boeuf à la mode, sous Pinvocation pieuse de la patronne de sa mère.

Quand les deux femmes entrèrent, Mitonneau attablé avec le tambour-major du régiment installé dans la caserne de la même rue, goûtait de la vieille eau-de-vie dont il venait de faire Pacquisilion, et , bien doucement, il parlait du bon temps de Napoléon premier.

— liO —

— Le maître de la maison? dit Paméla d'un air décide.

— Cest moi, fleur de beauté, dit Mitonneau qui ajouta en se retournant vers Miette;

— Ah! bonjour mam'zelle.

Paméla ayant fait signe au vieux guerrier, qu'elle voulait lui parler en secret, il la conduisit dans un cabinet voisin et , là, elle com^ menca Tentrelien par ces mots qu'elle prononça avec une fierté' tout-à-fait royale !

— Pourquoi avez-vous refusé crédit à cette enfant ?

— Je pourrais ne pas vous le dire, ma belle dame ; mais voilà Tobjct, puisque vous voulez le connaître. J'ai refusé crédit parce que, quoique je sorte de la vieille garde, j'ai des moeuis.

El Paméla éclata de rire, ce qui ne déconcerla nullement MitOîineau (jui en nvail vu bien d'autres.

— ' Ah î vous avez des mœurs, monsieur., 7 monsieur qui, de grâce ?

— Monsieur Mitonneau.

Alors Paméla ne rit plus.

Et tirant son interlocuteur par la veste :

— Mitonneau, dit- elle, Mitonneau qui a refusé trente ans un grade dans Tarmée ? Mitonneau qui — et c'est l'illustre commandant Bernard qui me l'a raconté. Honneur à lui ! — ^ Mitonneau qui, dernièrement, à la porte Maillot, a tué en duel...

— Oui, oui, oui, ma belle dame.

— Mitonneau qui soldat et gargotier n'en a pas moins toutes les confidences de ce commandant Bernard, celles aussi de Henry Belton...

— Chut ! chut ! dit Mitonneau, regardant autour de lui avec frayeur. Parlons bas. Il y a en l'air bien des malheurs et bien des mouchards !

— Cest juste !...

Baissant le ton, Paméla reprit en écartant le schall de Miette.

— Connaissez-vous cette chaîne d'or ?

— Je l'ai vue au cou du capitaine Henry. D^un ton de plus en plus grave, Paméla continua:

— Bernard a bien raison de dire que, dans ces temps de désolation et de guerre civile, on doit s'attendre à tout... dans un cabaret... pas très propre... Miette — on peut lui dire cela, à lui — Miette, la fiancée du lord Henry Belton, vient demander crédit à un gargolier... car vous êtes fort aimable, mon brave Mitonneau, mais enfin, vous êtes un gargolier.

— Mais, pourquoi parler de monsieur Henry ici, dit Miellé d'un air chagrin.

— Quand on le dit, petite, que Milonneau est peul-êlru avec licinard, Tami auquel ton

Henry tient le plus, dit Paméla... laisse faire et dire les gens qui ont pi us d^expérience que loi.

— Au fait, dit Miette, il y a à Montpellier, M. de la Prunarelle, qui est très noble et très riche et qui ne dédaignait pas de venir causer de temps en temps avec mon père. M. Henry a bien pu...

— Mais, interrompit Paméla, Mitonneau vient de nous dire qu'il avait refusé crédit à Miette parce qu^il avait des mœurs. L"'explication de cela, mon vieux guerrier, s^il vous plait ?

— Ah! je vas vous conter l'objet : J'ai vu, chez mam'zelle, un gros plein de soupe, rond comme une futaille, qui, dit-on chante mieux qu'un rossignol, ce qui rd'est bien égal. Un jour... je m'en souviens, mon garçon étant occupé, j'avais porté moi-même à la maman et à la fille, une côte de boeuf aux carottes

et un potage-purée. Pendant que je plaçais tout ça sur la table, j'ai vu c'Lliomme, unroucouleur de TOpcra, qui faisait des yeux de chat en chaleur à cette jeunesse, ça m'a embêté, je ne dirai pas trop pourquoi, mais ça m'a embêté ! et puis , j'ai vu la mère faire un las de polites^s à c'ihomme qui allumait sa fille et qui très certainement n'allumait pas pour le mariage, vu qu'il a une femme et qu'on ne peut en avoir deux. Eh tien! ça m'a paru immoral et je ne fais pas crédit, moi, à l'immoralité ! pauvre et honnête, franc comme l'or, du pain sec et de la probité, j'sors pas de là !

Paméla raconta brièvement au susceptible Mitonneau les antécédens de Miette et de sa mère, et les rapports qu'elles avaient eus avec le professeur du Conservatoire.

— Assez ! assez 1 du moment que le capiliiinc Hem V et le commandant lîernard sont

pour quelque chose dans tout ça, c^qu**!! y a de riionnêteté... C'est t'y vous, mam^zelle, qu'êtes cette charmante dame, que le commandant devait épouser au retour ?

— Moi-même, dit Paméla.

— Eh bien ! mesdemoiselles, reprit Tancien grenadier d'un air sombi% et en serrant les poings, faut vous attendre à bien des peines encore... vous savez qu^ils Tontcomdamné à mort.

— Mais il est innocent.

— Ça n^y fait rien, madame. .. mais tenez, ne parlons pas de cela ici. Sur trois chalans qui entrent pour manger de la soupe , il y a trois mouchards... et cependant j^avais bien d'autres nouvelles à vous annoncer.

— Apportez un bon dîner chez la petite, dit Paméla. Là nous causerons.

— Bien dit... moi qui ne crains ni Dieu, ni diable, j**ai une peur ailVeuse des cours pré-

vôtales.T. cré tonnerre, madame... qui deviez être madame Bernard... est-ce que vous ne croyez pas que Tempereur reviendra encore?

— Non , non , vieille moustache, non !... mais nous partons.

rrNous allons vous attendre avec impatience, dit Miette, car dans ces nouvelles que vous nous annoncez, il est question sans doute de M. Henry.

—Oui, ma belle demoiselle et, certes, il n^y a pas dans toute TEurope un particulier plus entortillé que lui par la chose du malheur.

— Espérons, dit gravement Miette, que Dieu le protégera comme il a protégé David.

— Je ne demande pas mieux, ma belle demoiselle, dit Mitonneau d^un ton respectueux... mais tenez, j^ai connu ce David, moi I c'était Tadjudanl sous - olîicicr d'un

régiment de la jeune garde. Maigre la protection du bon Dieu, il a été tué très bien à Brienne.

— David, monsieur Mi tonneau, dit Miette avec un grand sang-froid, était fils d'Isaïe de Bethléem, et il régna sur tout Israël. l

— Je n''dis pas ! mam'zelle... mais, fin finale, puisse le Père éternel donner un coup de main à m'sieu Henry. Dans u«e heure, en apportant votTricot, je vous apprendrai des choses qui vous feront dresser les cheveux sur la tête.

Et une heure après, Mitonneau exact au rendez-vous, apportait à Miette un dîner dans lequel une main amie se faisait reconnaître.

— Monsieur Mitonneau, dit Paméla, vous allez vous asseoir avec nous. Miette et moi nous sommes impatientes d^entendre parler de Bernard et de Henry Belton. Deux mois ! deux: mois! et pius une lettre, pi*^ une mol!

— Vrai Dieu I je ne saurais vous dire dans quel cantonnement de Tunivers ils font séjou r pour le quart-d'heure. L'un accusé de conspiration, l'autre d'assassinat! il y a de quoi aller demander la table et le logement à Tempereur des Chinois !

Mais la mère Dumon qui tournait autour de la table où Miette avait dressé un couvet sans nappe, cria d'une voix aigre :

— Encore l'Anglais I Pourquoi parle-t-on de l'Anglais ici ? Je ne veux plus qu'on parle de l'Anglais. A bas l'Anglais !

— Sans vous commander , la maman , vous êtes bien méchante , dit Mitonneau , en fronçant le sourcil.

— Je suis comme je suis! Les Anglais ont tué mon enfant , et je voudrais en tuer un I mon pauvre enfant. Pécàirc! Ah ! on Taccusc d'assassinat! Oh! qu'on le prenne donc et qu'on le pende , ça en ferait toujours un de moins !

Et Miellé pleurait à chaudes larmes.

— Quelle a été assez bêle, ma petite , reprit la mère Dumon ; qu^elle a été assez bête pour lui donner sa chaîne d'argent bénie par le pape, sa chaîne qui porte bonheur ! LWitre, il lui en a donné une en or bénie par personne, et qui est de mauvais or , j'en suis sure ! Oh ! tu as bien mal fait , Miette !

— Madame Dumon , dit Paméla bien tranquillement , M. Henry n''est pas Anglais.

— Que?

— M. Henry nVst pas Anglais.

— Tu vas me jurer ca sur Timage de notre divin Sauveur , mamVelle Paméla.

— Je le veux bien , dit Paméla , étendant la main vers un Christ en ivoire suspendu audessus du lit, je le veux bien. Mère Dumon, je le jure.

— Eh bien ! éles-vous contente, la mère du diable? dit Mi tonneau.

Et il raconta en peu de mots l^histoire fort embrouillée de Henry Belton.

— Mais ce n^est pas le tout , continua-t-il après un moment de silence , le marquis de Sainte-Suzanne , son père pour de vrai , est mort d'une apoplexie foudrojante dans son château de Minemont, dans le Béarn , et la famille, les héritiers, grâce aux avocats du

pays Les avocats ! en voilà une peste

n'ont laissé à la marquise qu'une petite rente. La pauvre dame est revenue à Paris, et

— Eh bien ! dirent à la fois Miellé , sa mère et Paméla?

— Et elle a passé Tarme à gauche il y a deux jours. Prévenu à temps par sa femme de chambre, j'ai suivi son corbillard de ma propre personne jusqu'au cimetière, et en pleurant commo un veau. C'était la mère du pauvre , c'était le soleil qui réchauile celui qui a (roid, la grappe de raisin qui désaltère celui qui a

— 4 00 — soif, le pain qui nourrit celui qui a faim. Elle esi avec les anges , bien sûr , et monsieur Henry perd là une fameuse conseillère ! Et remarquez bien, ruinéen Angleterre, certainement, parce quHl y a contre lui des preuves terribles d\m assassinat qu"'il n'a pas commis, et qu'en Angleterre comme éh tous lieux de Tunivers connu , la justice prend tout, il est aussi ruiné en France. Sans famille, sans patrie... cré mille noms d'un diable I C'est être trop malheureux 1 11 y a deux mois , il avait deux fortunes qui Tattendaient, maintenant il ne possède pas un écu... Ah! mâtin , comme le père Milonneau partagerait bien avec lui ses économies qui sont dans un bas de laine!!! Mais bah ! c''est fini , et ça ira crever tout seul dans un coin !

Et, le dhier restait sur la table et personne ne songeait à y toucher. La mère Dumon , elle-même , se croyant relevée du vœu de

— ir,i —

haine qu"'eUe avait fait contre la race anglicane, sentait son cœur serre au récit de tant d''infortunes , et elle dit en levant au ciel ses mains ridées :

— Eh ! mon bon monsieur , la passion de notre Seigneur Jésus-Christ est moins lamentable que ce que vous nous racontez là.

— Pour moi, continua Mitonneau, j'ai trop vu de malheurs dans la grande vie de ce monde depuis que j'y suis : la chute de l'empereur , les alliés à Paris , la mort de Ney et les catastrophes de celte famille Sainte-Suzanne près de laquelle je vis depuis si longtemps. J'en ai assez. Je trouve un acquéreur pour ma gargote et je m'en va m'établir dans la campagne. Là, il n'y a pas de rois, de mouchards , de cours prévôtales. Je vendrai de la soupe au lard à des imbécillcs, à de bons gros paysans qui ne me parleront pas de tout ça cl j'alleiuhai Iranquillemcnl le moment de

— i62 —i retourner chez le bon Dieu , où chez le diable. Vous, madame Paméla , si jamais vous retrouvez le commandant Bernard , ^ous lui direz , si c^est un effet de la vôtre , que j^ai de côté les mille francs qu^il m'a prêtés, le digne homme, pour acheter mon fonds de gâtesauces, et qu'à son premier signe

Paméla voulut faire entendre raison à Mitonneau et lui donner un peu d'espoir, qu'elle n'avait pas.

— Non, dit-il, non, c'est embêtant, Paris, quand on a le malheur de sortir de la vieille garde. Que je me mette dans le caisson... autrement dit dans la tête , un coup de cidre , et je suis homme à crier : Vive l'empereur ! dans les champs il n'y a pas de mouchards. Tenez, sans aller si loin , tout-à-l'heure , quand j'apportais ici celte ratatouille à laquelle personne ne touche et qui a pourtant si bonne mine , j'ai été suivi par deux gaillards. . .

Plusieurs coups , frappés assez rudement à la porte, interrompirent Mitonneau.

Les assistans se regardèrent avec stuH peur.

— Ce sont eux , sans doute , reprit l'ancien soldat qui avait ressaisi au moment du danger sa vieille impassibilité , co sont eux. Ouvrons-leur la porte. Personne ici ne pense à conspirer et, s'il arrivait malheur, il y a dans la garde royale plus dVin général

de [l'empire qui réclamerait Mitonneau

mais, c'est égal , j'ai ici unesouleur, là, dans le creux de l'estomac.

Et, d'un pas tranquille, il alla vers la porte et il l'ouvrit.

Deux hommes entrèrent brusquement.

Mitonneau, qui avait posé une main sur la serrure, tournait doucement sa tête, sans clianf^er de position, elles suivait de Toeil , avec une cxpi espion d'clonnemciil lia Kjnillc.

Puis un cri fut poussé par Miette qui, frappant ensuite ses petites mains l\ine dans Fau- (re, dit à haute et très intelligible voix :

— Monsieur! Henry ! ! !

— Chut, fit Mitonneau.

Et il ferma précipitamment la porte.

Madame Dumon et l'ancien grenadier de la garde, les seuls parmi les assistans qui eussent conservé du sang-froid, virent alors, à la lueur rougeâtre de la mauvaise chandelle qui brûlait sur la table, Henry serrant les mains de Miette qui lui montrait sa chaîne d'or, et Lucien Bernard, le héros malgré lui, humblement agenouillé devant Paméla qui pleurait.

Pendant quelques minutes on ditbeaucoup de mots inutiles, de phrases hachées par Témotion et, enfin, et fort heureusement, Mitonneau prit la parole :

— J'ai tué des hommes, dit-il, j'ai brùlc

167 — des maisons, j'ai violé des femmes, j'ai vu flamber le Kremlin , j'ai vu les cosaques entrer à Paris. Je dois avoir, par conséquent , plus de présence d'esprit que tous ces gens-là. Ma mère sortant du tombeau, viendrait me dire : — Paies-tu une chopine de vin blanc? — que je n'en serais pas étonné. Ainsi, à moi la parole : D'où diable sortezvous, commandant Bernard, et vous, capitaine Belton?

— Oui , oui , dit Paméla , d'où venezvous?... hélas! et pourquoi venez-vous , quand le danger est si grand I

Bernard répondit, en regardant la société et sans quitte» la main dt Paméla qu'il tenait serrée :

— Nous possédons, mon ami et moi...

Orcsle et Piladc, Euryale et Nisus, Gonzalve cl Liira, saint Roch et son cliicn... nous possi'doMS iinc'f.iiiu ;>lruce !

Tous s'empressèrent autour d^eux ; Pamcla servit la soupe, Miette ajusta sur la poitrine de Henry, un serviette de toile écrue qui montait jusqu''au menton du vainqueur de Sydney, Mitonneau déboucha une bouteille de vieux Beaune qu'il avait apportée, la mère Dumon mit les plats sur le poêle, et pendant quelques instans un grand silence se fit dans la chambre , interrompu seulement par le bruit que faisait Bernard aspirant, avec la force d\in requin, le potage au gras servi par l'active Paméla.

Après le potage, les deux nouveaux venus tombèrent avec ardeur sur le reste du dîner. Tout futengloufi, et Bern*rJ, ayant bu son dernier verre de vin dit, en essuyant sa moustache :

— Cest que, voyez-vous, mes bonnes gens, depuis hier malin, nous avons fait vingt lieues à pied... sp.ns manger!

Alors une averse, un déluge de questions plurent sur les deux amis.

— Mais comment se fait-il?

— A pied et sans pain I

— Un chef dVscadron qui possède quinze mille francs de rente !

— Un Anglais... c''est-à-dire un anglo- Français riche comme un crésus!

— Cest étonnant!

— Prodigieux !

.* Inoui !

— Ecrasant! ! !

— Cela est pourtant, dit Bernard el, comme je Tai dit si souvent, on doit s'attendre à tout dans ces temps de désolation et de guerre civile...du reste, rassurez-vous. Jusqu"'à nouvel ordre, nous ne sommes pas positivement en danger... in periculo, et nous savons parfaitement bien notre position vis-vis le tribun.il des hommes : lui, est accusé de meurtre,

moi, de conspiration. L'un et l^aulre nous sommes sous le poids de charges écrasantes, car, d\me part, l'homme assassiné en Ecosse avait insulté Henry, quelques momens avant sa mort violente, et des témoins Tonl vu le poursuivre dans un bois où, en vérité, cet homme s'est trouve' seul avec le dit Henry Belton et moi. D^autrepart, de pauvres bonapartistes qui avaient formé le pian téméraire d'aller au bout du monde, chercher Napoléon, ont justement pris le même chemin que moi ily adeux mois, sans doute, pour dépister les espions et Ton m'a condamné, par contumace, à mort avec eux. Tout semble nous accuser et, s'il m'était permis d'employer une locution considérablement populaire, je vous dirais que nous ne sommes pas blancs !

— Pardon, commandant, dit Mitonneau , tout ca , sans vous commander , ne nous apprend pas grand'choso ei , puisque \v Dieu

du sort. . . celui-là qui a trahi Napoléon comme

un gredin a voulu que deux hommes

aussi huppés que vous , n'eussent pour amis et soutiens qu'une danseuse de TOpéra , une élève du Conservatoire , la mère Dumon et un gargotier, faut-il au moins que ces bonnes gens-là sachent de quoi il retojjrne.

— Eh bien ! que Henry soit l'historien de nos faits et gestes , dit Bernard.

— Non , ce sera toi , répliqua l'amant de Miette. Je ne me rappelle rien. Tous ces coups précipités m'ont rendu fou , stupide...

— D'abord , dit Bernard , mon ami ment comme un dentiste I Si l'un de nous deux a soutenu l'autre durant ces horribles deux mois qui viennent de s'écouler, c'est lui. Mais il veut que je prenne la parole , et je la prends. Aussi bien il doit vous tarder de savoir ce que nous sommes devenus depuis si longtemps , et f)Ourquoi nous voilà de retour avec

la bourse exaclemenl vide, et le bonnet de police ainsi que la capote des fantassins de l^ancienne armée.

— Le fait est, dit Milonneau débouchant une seconde bouteille , que cela a de quoi vous bousculer la chose de Timagination.

— J'aime ton langai^e animé et pittoresque , ami, dit Bernard J'aimerais bien,

aussi , un peu de café et d'eau- de-vie , après ce diner copieux et trop vite mastiqué.

La mère Dumon se précipita avec empressement vers l'armoire oi!t était serré le filtre dans lequel tous les matins elle combinait avec un peu d'eau chaude la poudre parfumée de la Martinique', où d'ailleurs.

— Dans cinq minutes , dit-elle à Bernard, vous aurez du café comme le roi n'en prend pas.

— J'en suis persuadé , ma bonne dame

Je vais donc , mes amis , vous raconlcr nos

avcnlures, quanquain aninius inenùnisse horrei !

La mère Ducnon mit son mouchoir bleu el sa tabatière de corne sur ses genoux. Elle fixa un oeil sur Bernard et Pautre sur sa cafetière.

Mitonneau mit une chique dans sa bouche , et appuya le coude gauche sur la table.

Paméla croisa les mains sur sa taille, entrelaçant ainsi ses doigts mignons. Sa figure ilécidée et moqueuse , sa bouche de maligne parisienne , perdirent leur expression ordinaire et s'illuminèrent du reflet de toute la tendresse franche et dévouée qu'elle avait au coeur pour le pauvre Bernard.

Miette, penchée en avant, comme une jeune nymphe qui va s'élancer à la course , avait toute son ame dans ses yeux.

Et Bernard commença :

— Par un froid de douze dci^rés audessous de zéro , dans une prairie immense bordée au nord par un bouquet de bois , au sud par Tantique château des Belton , Henry tua, il y a deux mois, l'honorable sir Williams Sydney , écuyer ; vingt minutes après il cassa la cuisse gauche de Thonorable sir Edouard Hamilton , colonel de cavalerie. L'arme choisie pour ce terrible duel était le pistolet.

— Anges du ciel! quelle horreiu', dit Miette.

— C'est rien que ca, répliqua Mitonneau. ({ — Henry , reprit Bernard , était pour

ainsi dire fiancé avec miss Arabelle , fille du défunt lord Pelham. Ayant appris les mystères de sa naissance et retrouvé son père et sa mère , les défunts marquis et marquise de Sainte-Suzanne. — Car tout le monde a Tair de s'être donné le mot pour mourir dans ce lugubre poème. — Henry , dis-je , fut sui'pris

— •475 — un jour par lord Pelham clans une position très familière auprès de la marquise , laquelle était encore une jolie femme. Le vieil Anglais qui n'étaitque de la troisième force en fait d'esprit, s'en fut dire partout que Je capitaine Henry Belton était Pâmant de la marquise. Le marquis avait près de six pieds de haut , il était fort comme Hercule et mauvaise tête comme Diomède. Il donna des coups de canne au noble lord. Le noble lord , pour se

venger , lâcha deux neveux dont il était possesseur, contre Henry fds du coupable, et mon ami reçut de Tun d'eux l'outrage qui ne se lave que dans du sang : Résultat : Voyage en Angleterre où nos Anglais et Henry lui-même voulaient faire leurs dernières dispositions avant de se battre, et ensuite duel à mort.

«( Or, miss Arabellc s'était montrée plus que jalouse en apprenant le bruit absurde répandu par son père sur Henry et la marquise. Pré-

— 17f> — sente à la scène où Sydney avait frappé Henry à la joue , elle avait poussé un cri de joie à la vue de cet outrage , et nous avon% appris qu'elle n'avait pas dédaigné, Taimable Furie qu'elle est, de faire deS voeux de mort contre notre ami commun. J'abrège : Pelham assiste au duel , il en voit les horribles conséquences , il oublie que le sang de ses neveux a coulé, et à son tour, il rudoie, il insulte

Henry Vieillard rageur que d'un seul

coup Henry eût assommé ! Henry, sévère à maintenir ses droits selon la belle expression de Jean-Baptiste Rousseau , lui dit :

— Non, je ne veux plus de votre iSlle

Devant tous, je la refuse. — Et le dit Pelham frappe Henry , qui se laisse faire comme un agneau , parce qu'il est écrit dans le code des honnêtes gens, qu'il faut respecter un vieillard quand même , ce qui est profondément stupide. Le duel terminé , nous gagnons

un petit bois. Pelham nous y poursuit , en apostrophant Henry , en le traitant, ma pa-. rôle d'honneur , comme le dernier des derniers. Nous pressons le pas , nous échappons

à ce sanglier écossais Oh! Paméla , ce

n'est ni beau ni bon le pays des Écossais

et nous voilà partis. ÎNous gagnons Edimbourg. Là, dans les environs de cette capitale, nous nous cachons , et notre hôte nous apprend , en nous regardant de travers , que nous ne fuyons pas pour un duel dans lequel Henry auriiit eu la main malheureuse , mais bien pour un assassinat commis par Jedil Henry Belton , sur la personne de lord Pelham.

« Nous levons d'abord les épaules , mais bientôt, nous recevons un message du digne M. Jones, homme de loi plein de droiture , malgré son métier , qui nous apprend qu\mpics du cadavre (ui a Irouvé Icg pi'cuvcs \i:\\- 1. u.

pables du crime. Que rien au monde ne peut laver Henry de cette accusation , que luimême , Jones , a été obligé ^de porter au shérif, s^étant trouvé par un hasard fatal , mêlé aux individus qui avaient trouvé le cadavre.

« Fureur , indignation de Henry , qui veut absolument aller se livrer à la justice.

« Il était perdu , le pauvre garçon , sans une fièvre chaude qui le terrassa.

« Moi , qui ai entendu souvent Napoléon dire , que le plus grand talent d^un homme était de saisir les bonnes occasions , je fais mettre mon cher malade sur une charrette du pays... Un épouvantable casse-cou... et me voilà parti pour Dumbar, chef-lieu du comte de Haddington , où un navire contrebandier nous reçoit.

« Nous mettons à la voile pour Hambourg, cent quatre-vingts lieues de mer!..,..

Notre vaisseau, dans une paix profonde, Sur le vaste Océan , voguait légèrement.

« Qui n'a pas vu Ellevion dans ce rôle, n\i

rien vu Pierrot du Tableau parlant. ....

Or, comme dans le Tableau parlant , le ciel s'obscurcit , et une effroyable tempête assaillit notre embarcation , sloop fort chélif je vous assure. Les secousses que la mer nous donnait déterminèrent une crise chez Henry; elle fut favorable. La santé lui revint.

« Pendant deux jours et deux nuits , la bourrasque nous harcela ; tous mirent la main à l'œuvre, et j'ai encore des ampoules aux mains pour avoir travaillé aux pompes avec une ardeur qui, sans me flatter, me valut plusieurs fois les applaudisscmens unanimes de tout le bord. Henry est là , pour le dire.

Henry s'inclina, en souriant avec mélancolie.

« Mais , reprit Bernard , le troisième jour.

les fiu^eurs de Neptune ne connurent plus de bornes. Penché sur le culé , le bâtiment se remplissait de Tonde amère , et les plus peuj'cux se jetèrent dans la chaloupe. ... Puissances du Ciel!... Dieu!... Diable!... Furies!... mort et sang! quelle écrasante, bouleversante, étourdissante terreur, je possédais alors dans tout mon individu, mes chers amis!!!

« Le capitaine voulut s'opposer à cette fuite dans une frêle chaloupe , il criait en vain à la bande de peureux dont je faisais partie, que le navire était encore Tasile le plus sûr. Vams efforts! on se révolta , on le menaça ,

on le frappa et Ton décampa! Emporté

par je ne sais quelle diabolique peur , j'allais me jeter dans le léger esquif, mais deux pauvres prisonniers français qui rentraient en France sur notre bâtiment , et qui étaient à la tête des révoltés , me renversèrent à grands coups de poings et s'élancèrent à ma place.

— 181 ~ Heureux , suaves , délicieux coups de poings qui me sauvèrent la vie , comme aussi , celle de Henry qui n'eût pas manqué de me suivre!

« La chaloupe s'éloigna, montant et descendant sur les vagues , avec une effrayante rapidité' , puis , renversée , par ce que nous autres marins , nous nommons un coup de mer , elle disparut dans les profondeurs de l'Océan. Nous étions trop loin des malheureux qui la montaient pour leur porter secours. D'ailleurs la mer soulevait ses vagues avec une force qui ne nous permettait pas de manœuvrer vers eux. Tous s'engloutirent , et nous, poussés par lèvent, nous nous laissâmes aller à la grâce de Dieu. »

Miette et sa mère firent le signe de la croix.

Paméla sentit un frisson.

Mitonncau serra sa chique avec r;if;c enfic sco dents.

Et Bernard reprit son histoire :

« La grâce de Dieu nous poussa vers Tem-

bouchure de TElbe, et, si le roi des mers avait voulu nous détourner de notre route, il dirigea mal son trident, car nous arrivâmes à Hambourg , destination arrêtée par le capitaine du navire. Ce brave patron, après avoir débarqué quelques marchandises , et les deux voyageurs , ici présens , seuls passagers qui lui restassent, remit à la voile... et Dieu le conduise !

« Ici , dit Bernard , mettant un morceau de sucre dans son gloria^ remarquez bien le doigt de la Providence :

« Nous cherchions un asile dans la ville, encore toute palpitante des guerres dernières, lorsque, dans un café où nous étions entrés pour renouer d'anciennes liaisons avec le vin de France , nous vîmes dans un journal que j"*étais condamné à mort par arrêt d\me

cour prévôtale, pour être allé en Angleterre où — disait mon jugeaient, —j'avais fait le complot avec d'autres scélérats d'aller à Sainte- Hélène délivrer l'empereur. Mon ami et moi nous fîmes alors une réflexion dont le monde, ici, sentira la justesse : Henry accusé d'assassinat n'était guère en sûreté en France, la paix générale permettant l'extradition des e'trangers arrêtés sur le territoire ; quant à moi , mon affaire était claire et singulièrement simplifiée : on m'attendait pour me fusiller! Nous avions trouvé, par hasard, dans nos effets, les bardes et papiers des deux prisonniers français engloutis avec la chaloupe. Nous nous en emparâmes, et avec une audace merveilleuse, nous nous présentâmes aux autorités de Hambourg sous les noms de ces deux militaires. La ruse réussit , on visa avec un sang-froid lout-à-f;iit hambourgeois, nos feuilles de roules , et nous partîmes pour

Paris.....' à pied, car nos fonds baissaient d'une manière alarmanle.

Paméla, et vous, ma gentille Miette, vos

amans sont tous deux condamnés à mort

car cela ne tardera pas pour Henry. Ils sont ruinés... la fqi'tune de Sainte-Suzanne échappe à celui qui devait en hériter.

— Quoi ! dit Mitonneau , vous savez donc — ?

— En déjeunant dans un café , à Lille , nous avons vu sur le Moniteur ofîiciel , qui ne ment jamais, que le marquis et sa femme étaient morts à quelque temps Tun de l'autre, et que Timmense fortune laissée par le chef de la communauté , élait allée redorer une branche cadette assez pauvre. Résumonsnous : rien dans le monde ne peut m'ôter les quinze mille francs de rentes que mon père m'a laissés. Mais , comme il est écrit, qu'il fuuî. s'attendre à loiil dans ces temps de dé-

solation et de guerre civile ; je ne peux pour Tinstant toucher à mon revenu , dont la

moitié serait tout de suite pour Henry

Pamcla ne s^opposerait sans doute pas

— Moi , grand Dieu ! dit en sanglotant la danseuse, oh ! non, je ne m^ opposerais pas... sans compter que , fidèle à ma parole , j'ai vendu , diamans , plumes , vermeil , tout ce qui sent TOpéra , et que le produit de la vente est à votre service , mon bon Bernard.

Celui-ci , qui même in articulo inortis , eût conservé dans son accent une [emphase lout-à-fail dramatique , répondit :

J ai le prix de mes soins ,

Et de roa Paméla je n'aUendais pas moins.

Pardon, beauté ge'néreuse, si j'estropie Voltaire en votre faveur! oui, sans doute, il me faudra avoir recours à votre bourse , car, par une suile de Li nialignUc du dcoliu ,

M. Grinchart , mon receveur de rentes , est un enragé, un furieux , un volcanique ami des Bourbons. Il a déjà dénoncé son père , comme bonapartisle , et vous sentez qu'il ferait bon marché de moi , qui ne suis que son client. Notre séjour à Paris doit être ignoré, il sera bientôt connu de l'autorité si je me présente chez M. Grinchart.

— Paifîni, maintenant, que faire?

Tous baissaient la tête , abattus , écrasés sous un malheur si profond , si compliqué. Quelque part qu'ils regardassent la position de Bernard et de Henry , ils ne voyaient que péril, que mort.

D'un côté, Henry sous le poids d'une accusation d'assassinat , exposé à toutes les horreurs dont la justice humaine s'entoure dans l'exercice de ses fonctions : hurlemens d'avocats, incurie des jurés, dureté de la cour, et puis enfm le bourreau et puis la honte I

Et le pauvre Bernard !.. lui que Popinioa publique désignait comme un ami dé Buonaparte , et en 1 81 5 encore !

Oh ! c^est qu'alors les. habitans de Paris qui ne poussaient pas le royalisme jusqu*'à la férocité , se rappelaient en frémissant la mort de Ney , Thorrible dégradation du général Bonnaire , au pied de la colonne Vendôme ; tous savaient, à n'en plus douter, que le gros Louis XVIII, ce magnifique vieillard à la vénérable face, avait rayé de sqn dictionnaire royal \q moi pardon. Peu à peu , on avait compris en France, que les rois dévots, pacifiques et poudres , pouvaient être moins démens que les empereurs belliqueux , conquérans toujours en bottes et Tépée au côté.

— Il faut, dit Mitonneau d'un air sombre, il faut quitter Paris, ce soir, tout de suite. Il vous faut uncretraitc pour quelque temps... jusqu'à ce que vou3 puissiez quitter la France

dans laquelle , en conscience , vous auriez dû ne pas rentrer.

— El Paméla ! et Tamourî dit Bernard avep feu.

— L'amour , c'est des bêtises quand il y va de la peau d'un quelqu'un , mon commandant. Du reste, soyez calme , je me fais fort de vous cacher quelque temps , et de dépister les mouchards.

— Pendant ce temps-là, dit Bernard, le gouvernement finira peut-être par y voir clair , et par comprendre qu'il n'y a pas en moi rétoffe«d\m conspirateur.

— Oui , dit Henry Belton , rompant enfin le silence que jusque-là il avait gardé, et quand tu te seras justifié de ce côté-là, il restera ta complicité dans le meurtre que j'ai commis sur la personne de lord Pelham.

— Ah! mon cher , répondit Bernard, que je me liie d>^s griffes de la cour prévôtale ,

— 18^ — c'est Pessentiel. En i8i5, les accusations de crimes politiques sont les plus redoutables... Si je i^ëcoutais , toi , il y a long-temps déjà quej aurais perdu toute énergie. Jour de Dieu! on a fait de moi un homme résolu. Je veux mériter celte réputation.

— Mon Bernard est un héros, dit Paméla avec exaltation.

— Et comme on fusille très bien les héros dans ce temps-ci, reprit Mitonneau-, il faut mettre à couvert le commandant et son ami. Leur affaire est dans le sac sous le rapport d'un bon logement. C'est moi que je va^cn charge.

— ^7 continua Bernard, si Henry peut vaincre le spleen qui le jionge , peut-être estil permis d'espérer...

— Le spleen? dit Paméla , mais monsieur n'a plus aucun droit sur cette maladie, dii moment qu'il n'c.-t plus Anglais.

Ce fut après que Paméla eut prononcé ces dernières paroles, que les assistans virent Henry se lever gravement et s'^avancer d'un pas lent et solennel, comme celui d'un fantôme, vers madame Dumon.

A la clarté pauvre de la chandelle qui éclairait ce misérable réduit, on voyait dans sa pâle et noble figure la trace d'une douleur déjà ancienne. Le cœur de miss Arabelle lui-même se serait ému , si la noble héritière eût pu voir Henry , jadis si beau , si resplendissant de bonheur , aujourd'hui sillonné par le chagrin , mais conservant au milieu de son front déjà dévasté , le signe encore distinct d'une grande force d'àme, éclair brUlant au milieu de la nuit , fleur vigoureuse et colorée sur un tombeau.

— Que va-t-il faire ? dirent en eux-mêmes tous les assistans.

— Madame Dumon , dit Henry d'une voix

ferme , Bernard se trompe. Je ne suis pas atteint encore de ce découragement qui n'a que le suicide pour remède.

— Et bien vous faites , mon cher enfant du bon Dieu , répondit la mère Dumon, tout étonnée.

— Au risque de me perdre , je suis revenu dans ce pays, parce que toutes mes espérances n'étaient pas brisées dans mon cœur , reprit Henry , parce qu'il y a encore quelqu'un au monde que j'aime, et dont je suis aimé. Madame Dumon , ruiné en Angleterre , ruiné en France, sous le poids d une hideuse accusation d'assassinat , je viens vous dire que votre fille a promis de n'avoir que moi pour époux. Il y a trois mois j'avais beaucoup d'or à offrir à Miette , aujourd'hui je suis plus pauvre qu'elle.

— Dam!., m'sieu Henry, ça n'est pas gai, sans doute!

— Mes seules relations au monde sont désormais bornées aux personnes ici présentes. Je n''ai plus d^aulres amis que ceux qui m''écoutent en ce moment. A eux je m abandonne. Si leurs soins, aidés de Dieu, parviennent à me soustraire aux dangers que je suis venu chercher ici, j'irai offrir mon énergie et quelques talens à un peuple étranger...

Militaire ou professeur d'anglais Un sabre

ou une grammaire La voix qui parle au

cœur me dit que je léussirai. Vous, madame Dumon , conseillerez-vous à Miette de m'attendre, ou lui conseillerez-vous de m'oublier.

— Saints du paradis , monsieur Henry, il ne faut pas de conseils aux filles amoureuses. Elles n'en font jamais qu'à leur tête. Miette vous aime. Miette vous attendra; elle ira même au bout du monde , à Moscou , à Châlon.s pour vous retrouver. 3îais, du mopent

que vous n^êles pas Anglais par lesang, ehbien! dam! que voulez- vous, je vous aime aussi.

Henry serra la main de la mère Dumon , et il fut se rasseoir, en disant :

— Maintenant, Bernard, et vous, mon vieux Mitonneau, je veux faire face au malheur, car vive Dieu ! il y a encore un espoir dans mon âme. Voyons, que faut-il faire?

Les yeux de Henry étaient devenus brillans , sa tête s'était redressée , et Mitonneau dit, en se frottant les mains :

— Morbleu I c'est toute la figure du défunt marquis de Sainte-Suzanne, quand il nous ordonnait de ch argcr Tenncmi pendant les guerres . . . mais n'oublions pas que nous sommes en paix, état plus dangereux encore, foi d'honnête homme , sous les Bourbons. D'abord, capitaine llcniy^ car le diable me serve de camoradc de lit, si jum.iis je vous nomme auliemciil, il (aiil quit-

T. II. l^

ter Paris ce soir. Vous, commandant Bernard, il ne faut pas songer à montrer vos moustaches dans la rue de Provence, histoire de revoir une minute voire joU logement de garçon. Le lendemain même de votre départ, la justice y a fait une descente et mis tout sous le scellé. Votre gouvernante a dû prendre garnison ailleurs. Tom, qui attendait son maître en disant souvent goddam ! parce qu'il était vexé de rester à Paris, ce garçon, Tom est parti de son côté. Il n^ a plus créature vivante chez vous, commandant Bernard, car certainement vos serins sont morts de faim de-r puis trois mois.

Bernard poussa un profond soupir et il répéta d'une voix basse : — Dans ces temps de désolation et de guerre civile I...

— MaisTheure s'avance, dit Paméla, où ses messieurs passeront- ils la nuit.

Mitonneau répondit tranquillement :

— Dans Tauberge de La Villette, ou de la Chapelle-Saint-Denis, la plus pauvre, la plus sale qu^ils pouironl trouver. Ils me donneront rendez-vous pour après-demain à Pontoise.

Bernard et Henry ouvraient de grands yeux.

— A propos, commandant, sauriez-vous faire une omelette ?

— Hein ?

— Je dis : — Saûriez-vous faire une omelette :

— Dam ! repondit Bernard, si quelqu'un me cassait les œufs, me mettait le beun-e dans la poêle, les oeufs dans le beurre et se cliargait d^assaisonner, je ne dis pas que...

— Vous, capitaine Henry, dit Mitonneau sans faire attention aux derniers mots de Bernard parce que les premiers avaient sufli pour le fixer, vous, capitaine, cavalier anglais, vous savez panser les chevaux?

Henry, qui regaidaitMiette/douce fille dont la vue tuait les pensées acerbes, Henry, qu'une question pareille eût bien troublé clans une autre situation^ répondit en souriant :

— Je suis de première force, Mitonneau. Je manie Fétrille, la brosse, la fourche et la pelle d'écurie mieux que le dernier goujat de France et même d'Angleterre.

— D'Angleterre? reprit Mitonneau avec son imperturbable sang-froid, d'Angleterre, qui est un pays très cheval ; eh bien ! donc, maintenant, messieurs, voulez-vous être mes domestiques ?

— Tiens ! tiens! tiens! dit Bernard.

— Faut que vous sachiez que la m<Ve Mitonneau est morte.

— Voyez-vous ça? dit encore Bernard.

— Elle est morte à quatre-vingt et seize ans ,' parce que, dans ma (aiiiille, nous sommes corriaces comme des gredins. J'ai fait vendre la

maison, les vignes et les prés... et j'ai reçu dix mille francs, produit de ladite vente, comme dit le notaire. Je trouve un acquéreur pour ma gargote du Faubourg Poissonnière, et je la cède avec un bénéfice-conséquent, comme disent les gens bien élevés, total, quinze mille Irancs avec lesquels j'achète une auberge qui est à vendre à Cormeilles, en Vexin... neuf ou dix lieues de Paris... pays perdu... des paysans, des rouliers, des conducteurs de la diligence de Gisors, des marchands de beurre deGournay... un tas de particuliers qui n'ont jamais vu ni connu des hommes de votre style et qui, par ainsi, ne les reconnaîtront pas.

— lionne idée l bonne idée I dit Paméla,

— Oh! oui, iijoula timidement la petite Miette, et puis M. Henry ne sera pas loin du nous.

La mùic Dinnon cioisHUt les bras sur sa poiiiine t.\xi j.; :

— Eh bien! la petite!... mais voyez donc comme le babil lui est venu!

— Absolument comme à vous, quand vous aviez son âge , dit tranquillement Tex-grenadier de la vieille garde. Revenons à nos moutons. Comment vous appelez-vous, messieurs, maintenant que vous n'êtes plus vous ?

— Bastien, dit Hemy.

— Bichu, dit Bernard.

— Eh bien! Bastien et Bichu, puisque vos papiers sont en règle, vous obtiendrez facilement Tautorisalion d'entrer chez moi, vous, Bastien, lord Belton, comme charretier, vous Bichu, chef d'escadron Bernard, comme marmiton.

— C'est ça, et je ferai des omelettes.

— Vous n'en ferez, mon commandant, que le temps nécessaire pour dépister les mouchards, puis vous filerez vers les régions étrangères ouss qu'il y a moins de danger pour le quart-

dTieure... ça me fera de la peine de crever tout seul dans mon coin... mais, quoi, faut d'abord que vous viviez tous les deux, puisque vousêles jeunes et amoureux.

Paméla et Miette , se jetèrent dans les bras de Mitonneau et elles l'embrassèrent avec tant d'efilision , que le vieux guerrier se mit à pleurer.

— Mâtin ! ça fait tout d'mêmc un drôle d'effet, ces caresses-là, ça attendrirait le Roi dix-huit iLii-même, quoiqu'il soit joliment dur à la détente de la sensibilité Allons , bah ! nous aurons du mal , mais nous n'mourrons pas ; la semaine qui vient n'est pas passée, et l'hôpital n'est pas pour les chiens. J'ai dans l'idée qu'un an ne passera pas, sans que d'Angleterre ou de France, il ne vous vienne quelque bonne nouvelle. Maintenant , voyons si vous répondrez à l'appel : — Baslien!

— Présent , dit Henry.

— Bichu!

— Présent, dit Bernard.

— Vous savez vos noms , vous savez la consigne qui vous attend chez le père Mitonneau; vous êtes en règle , ça ira bien !

Le lecteur n'a pas oublié que tous ces évènemens se passaient en 1845.

Or, eni8i5, plusieurs choses pouvaient étonner les acteurs de la scène que nous rapportons , et leur arracher le cri de surprise qu'ils poussèrent ; après les dernières paroles du vieux grenadier Mitonneau; en première ligne nous mettrons :

Napoléon, revenant de l'autre monde flanqué de ses maréchaux et des quatre cent mille hommes de sa grande ai mée , le tout porté par un arc-en^ciel plongeant, d'un côté, dans l'Atlantique , sur le sol meurtrier de Sainte- Hélène , et de l'autre, en France, sur les }«HV('"^ l:j;(()j jques du Caiiousel,

Paméla, Mi tonneau , madame D union, et les deux amis fraîchement arrivés de Hambourg, pouvaient sentir leurs cheveux se dresser sur leur tête, et leur voix s'arrêter dans le gosier à la vue :

De Louis XVIII à cheval , en costume de hussard ;

De monseigneur le comte d'Artois arborant le drapeau tricolore ;

De la garde nationale parisienne proclamant la république ; A la vue de beaucoup d'autres choses encore.

Mais ce qui les stupéfia dans le pauvre réduit de madame Dumon , ce fut la timide , Thumble Miette , frappant ses petites main* Tune dans l'autre, et disant au grenadier Milonncau , après lui avoir donné sur l'épaule une lape énergique :

— Père Mitonneau , que vaut un rouble-^ , en Hussie?

— Pardon , dit Mi tonneau d'un ton très galant , pardon , ma jeune tourterelle , j'ai pas entendu. Non , d'honneur , j'ai pas entendu.

— Que vaut un rouble, en Russie ?

— Un rouble?., attendez donc Je me

rappelle qu'ayant été fait prisonnier du côté de Moscou, et puis, ayant été conduit chez des particuliers du pays , ousque j'ai mangé de la vache enragée pendant six mois , j'ai appris à connaître un peu la chose monnoyée du pays. Ça fait que je peux vous dire, qu'un rouble , c'est comme qui dirait quatre francs.

— Alors , mille roubles , ça fait quatre mille francs , dit Miette , les yeux fixes comme une personne qui fait attentivement un calcul.

Et tout le monde de regarder Miette , avec c «ttc expression de pitié que l'on prend toujours en regardant un pauvre aliéné.

Mais , comme a dit monsieur A rouet de Voltaire, homme de lettres du siècle dernier que nous daignons lire encore de loin en loin:

Ah ! que l'amour inspire de courage !

Miette , dont les yeux timides se baissaient toujours sous le regard du prochain, Miette se laissa tranquillement examiner, el elle dit d'un ton ferme qui étonna tout le monde , et surtout sa mère:

— L'autre jour, après avoir chanté au Conservatoire, Pair d^Anligone, dans le second acte d' Œdipe à Colonne , j'ai cle abordée par un général, un sergent, un notaire , ou un ambassadeur russe, tout chamarré de dorures et de décorations, il m'a dit... cl avec bien du respect, allez.'.... il m'a dit :

— Mademoiselle, au premier examen qui va avoir lieu au Conservatoire , gagnez seulement la place de pensionnaire, et je vous

envoie à Saint-Péiersboui'i,^, avec quatre mille roubles cl^^ppointemens. Vous n''aurez pas Tennui de travailler encore deux ou trois ans sous des professeurs revèclies , et vous gagnerez tout de suite de Pargent. Plus tard , vous chanteriez TOpéra à Paris écrasée par des rivales en nom. En Russie , vous ne chanterez que le Vaudeville, mais vous serez un chef, et vous comînencerez immédiatement votre fortune... Jeui^e fille,

veuillez réfléchir Voici ce qu'il m'a ait^

ce monsieur russe ; et moi , je Tai oublié tout de suite, parce qu'alors je ne tenais pas à Pargent. jy tiens aujourd'hui , et la mémoire me revient.

Miette n'en avait jamais tant dit. C'était une fille essentiellement timide dont l'àine se manifestait peu et repliait constamment ses ailes comme une colombe peureuse. Mais ce soir-là. Miette eût parle devant Tempereur de Russie,

et, bien plus, devant le directeur suprême du Conservatoire. .Aussi elle continua :

— Ce monsieur de la Piussie demande pour preuve de mes progrès, mon admission, après concours, à une place de pensionnaire. Dans deux mois Texamen a lieu. Je réussirai. Le lendemain — c^est toujours le Russe qui parle, M. Henry — le lendemain je donne ma démission et je pars pour la Russie. Avec quatre mille francs, nous pourrons bien vivre tous les trois.

— Oh ! mais c'est un ange que ma petite Miette, dit Paméla.

Henry, dont les yeux étaient pleins de larmes, réfléchit quelque temps, puis il dit :

— Miette, j'accepte. Ma mère fut une femme de théâtre. Lord Bcllon épousera une comédienne. Nous travaillerons!.. . mais, toi, pauvre fille, tu ne sais donc pas que ton cpoux sera peiuiii bieiiiôt en efligie sur la i^'rande splace d'Edimbourg?

Bernard répondit par ce vers fameux :

Le crime lait la honte et non pas l'échafaud !

Et il ajouta, parlant avec feu :

— Et par là corbleu ! nous te suivrons en Piussie. N'est-ce pas, Paméla ?

—Sans doute, et s'il le faut, je danserai encore !

— Et à la garde du bon Dieu, dit la mère Dumon, en faisant le signe de la croix.

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