III
Henry-, s'appuyantsur Mitonneau et le colonel, rentra dans son appartement de 1 hôlel de France. Il donna à son valet de cliambro Tordre d'apporter des bougies , de Teau -devie et des pipes pour Mitonneau, et, ensuite, il
le congédia. Lorsque les premiers rayons du soleil d^automne trembloUèrent dans les rideaux des fenêtres , ces trois hommes étaient encore assis devant la cheminée. La nuit tout entière s''était passée sans qu'*aucun d'yeux songeât au repos. Urbain et Mitonneau avaient expliqué au jeune homme tous les mystères de sa position ; puis, après bien des paroles prononcées à Yoix basses , et avec cet instinct qui dit à ceux qui veillent de ne pas déranger ceux qui dorment , après bien des questions du capitaine Henry, après bien des réponses d^Urbain et de Mitonneau , un long silence s^était établi. Chaque interlocuteur impressionné par les souvenirs qu'il avait évoqués , s^était repUé sur lui-môme comme pour les détailler plus à l'aise, et Léon n'avait plus entendu que le bruit des lèvres du grenadier Mitonneau, aspirant et rejetant la fumée avec un mouvement uniforme.
Nous avons dit que le capitaine Ilenry était (Vune des grandes familles anijiaises, qu'il était jeune ^ beau , riche. Nous Pavons vu, sur le champ de Waterloo , se battant avec courage et succombant , enfin , sous les coups du général de Sainte-Suzanne, ce terrible athlète endurci par les longues guerres de Tempire. Jusque-là, certes , la situation de Henry avait de quoi satisfaire Torgueil du plus exigeant.
Les révélations soudaines qui venaient de lui être faites , brisaient celle douce quiétude dans laquelle il s'endormait. Depuis qu'il avait quitté le harnais militaire, âgé seulement de dix-neul ans, il avait peu connu celui que,jus- {[u'alors, il avait cru son père; mais, à défaut de cette tendresse qui n'est souvent que le résultat de la fréquentation avec les parens qui vous donnent du sucre et des biscuits à dix ans , et un cheval quand on sort du collège , il avait pour la mémoire de lord Bclton la vé-
néralioli que tout homme un peu bien élevé porte à l'individu qui lui a transmis un nom et une place dans le monde. Et la place laissée à Henry était fort belle. Il était riche comme un Nabab, ot le parlement attendait qu'il eût vingt et un ans pour le recevoir dans son sein. Or, il avait, sinon de Tamour^ du moins de la reconnaissance pour lord Belton , et Ton aime à estimer ceux dont on est l'obligé. Cest un besoin naturel, et qui fait honneur à Tespèce humaine.
Mais Henry pouvait-il encore estimer la mémoire de cet homme ? Non, sans doute , puisque, maintenant, il savait qu'ail avait, avec la patience et la férocité du tigre, médité deux fois le meurtre de Thomme dont il convoiiait la femme. Quelques pages enfin de Thistoire de lord Belton , regretté encore en Angleterre , étaient connues de Henry, et ces pages, c'étaient celles-ci ;
Bellon , après avoir fait un pacte tVamitié avec Léon de Sainte-Suzanne , Pun des braves fous de Téinigration , était devenu amoureux d'une danseuse d'Opéra , fille généreuse et dévouée , qui s''était attachée à la mauvaise fortune du courtisan de Versailles , après lui avoir mangé , dans des jours plus heureux , cent mille écus par an. Anglais, il était de* venu Thôte du Français royaliste, et il Tavait d'abord séduit par des dehors graves el austères qui ne pouvaient manquer défaire impression sur l'esprit superficiel d'un gentilhomme, dont Boufïïers et Dorai étaient les dieux. Ensuite, dans une expédition en Vendée, dont il avait le commandement , il avait assigné au brave et confiant marquis, un poste que , dans la nuit, deux hommes résolus, deux républicains faits prisonniers dans un combat et délivrés par lui. — Urbain et Milonneau — devaient attaquer. Ils avaient l'ordre d'égorger la
sentinelle qui n''clait autre que le marquis réduit au métier de soldat, par les vicissitudes de la guerre. Blessé à mort , le marquis avait été caché long-temps par un ami pour échapper aux griffes de la Convention nationale, puis, dans la fumée des batailles delà guerre d'Italie, il s'était fait remarquer de Bonaparte, qui lui avait fait restituer ses biens, et en avait fait un de ses lieutenans. Mais, pendant ce temps-là, lord Belton affectant une philosophie d'un ordre supérieur, sublime, fabuleux, faisait comprendre à la maîtresse du marquis , qu'il avait retrouvée à Londres , qu'elle pouvait l'aider à accomplir un acte admirable , en s'unissant à lui en légitime mariage. C'était le seul moyen de donner un nom à Tenfant qu'elle portait dans son sein , et que le marquis avait oublié ou dédaigné de légitimer, et la pauvre femme acceptait. C'était sans doute chose hardie d'épouser une danseuse pom*
un pair cVAnglelerre, mais celui-ci savait qu**!! n'aurait jamais , autrement, celle qui s'hélait
dévouée au marquis. Plus tard , Belton avait quitté Tarmée active, et il était revenu en Angleterre, où sa sévérité bien connue, son impitoyable tendresse pour sa patrie Pavaient fait nommer gouverneur général des résidences destinées, dans la grande, Bretagne aux prisonniers français. Or, la plupart de ces résidences n'étaient que des poutres et des planches pourries, restes mutilés des vaisseaux de guerre, et connucssous le nom à jamais atroce sous notre ciel^ de pontons anglais. Lord Belton apprit en même temps que les prisonniers d'un de ces pontons, à l'ancre devant la petite ville de Scurborough , avaient fait un projet de révolte , et que, parmi eux, se trouvait le marquis de Sainte-Suzanne , échappé à riiiiïiineguet-à-pcns disposé contre lui euBretiigac, et devenu, comme laiil d'auîicb (ils de
— 8G — grandes familles,un des généraux de Napoléon . Belton fit tout de suite ses dispositions : un scélérat vulgaire eût fait mettre de l'arsenic dans le pain des prisonniers, l'Anglais méthodique et patient fit augmenter leur ration , et il diminua la surveillance dont ils étaient entourés , pour qu'ils pussent organiser leur complot avec plus de sécurité. Ceci est un vieux moyen de police qui réussira toujours, et qui toujours, par conséquent, durera. Pendant ce temps-là, il préparait les moyens de répression que la législation qui régit les prisonniers de guerre rendait on ne peut plus décisifs. Des canons furent braqués sur le ponton , et les artilleurs recurent Tordre de faire feu à une heure indiquée. Mais, comme tous les hommes sont soumis aux chances mystérieuses du destin, il arriva qu'au moment indiqué pour le feu , le ponton était abandonné par les Français, et q^ie le seul Belton,
tombé dans une embûche dressée par eux , fut éventré par la mitraille , et enseveli dans les profondeurs de TOcéan avec les débris du vieux vaisseau démâté. L'angleterre jeta un cri d'alarme. Elle pleura le général Belton , presqu'autant qu'elle avait pleuré le héros de Trafalgar. Tous les fils qui nouaient cette vie d'inlrigue et d'hypocrisie étaient si bien ménagés, que la mort même ne put les briser, et que Belton entra le lendemain même de sa descente aux enfers, dans la série d'hommes illustres dont s'honore la Grande-Bretagne. Les bons Anglais furent dupes de l'homme , même après Thomme ; et nous , cnfans de la Gaule, qui nous piquons d'une incroyable finesse d'appréciation , nous avons beaucoup de célébrités de ce genre-là dans notre Plutarque français. La renommée de Belton se grava , se sléréotypa dans toutes ces cervelles insulaires. La vérité ne fut connue que d'un
petit nombre d'iûdividus , drame myslérieux confié seulement à Léon de Sainte-Suzanne, à Clarisse, à Urbain , au grenadier Mitonneau, et, maintenant, à Henry.
Dans la chambre de ce dernier , les bougies s^étaient consumées pendant le récit qui précède , et déjà la flamme rongeait , avant de mourir, les bords des flambeaux. La pipe de Mitonneau, qui avait brûlé toute la nuit, avait x'épandu un nuage de fumée qui, ne trouvant pas d'issue , se tenait immobile au-dessus de la tête des interlocuteurs comme un ciel brumeux. La narration du colonel Urbain et de Mitonneau était finie , et tous deux s'étaient réfugiés dans un profond silence , effrayés de la révélation qu'ils venaient de faire , et qui allait changer toute une vie d'homme.
Henry , étendu sur un canapé , le coude écrasant un coussin , le menton appuyé dans sa main ouverte, regardait avec des yeux fixes
et ardens un portrait du lord Belton , miniature qu'il portait en guerre et en voyage, dans un tiroir secret de son nécessaire.
Et cet homme n'était pas , n'était plus son père. La nouvelle venait d'en éclater comme la foudre à ses oreilles. Les senlimens sur lesquels il avait appuyé sa vie , ses croyances, ses religions de l'àme , tout cela était bouleversé depuis quelques heures. Il était comme un homme qui tombe dans un abîme, et qui , dans le trajet de Thonible chute, ne pense plus à force de pensées. Ses esprits dispersés ne s^atlachaient à rien , n^apprcciaienl rien. Comme un torrent , sa position remportait sans qu'il eût le temps de jeter les yeux sur la rive.
L'amour demnnde à cire détruit par un amour; il en est de mrme des autres fortes émotions qui tourmentent le coeur humain , jusqu'à ce qu'il ait cc.^sé de bntlic. Ln surprise
" 00 — de Henry, heureusement pour son cerveau fatigué , devait être atrophiée par une autre surprise.
Des coups redoublés retentirent à la porte, et une voix forte , une voix afFreusement toulousaine cria :
— Au nom du roi , ouvrez !
— Le roi? dit Mitonneau , secouant les cendres de sa pipe , le roi... je vous demande un peu si le bonhomme s''occupe de nous.
— Tais-toi, vieux grognard, dit Urbain, tu ne sais donc pas qu'Hun mot contre le Bourbon nous ferait pendre.
— Ouvrez! ouvrez ! le roi le veut!
— Que le diable emporte ton roi! dit INIitonueau, et il ouvrit la porte.
Alors on vit entrer un animal très malfaisant, dont Tespèce est heureusement détruite, et qu^on appelait un commissaire royal. Il portait une ceinture blanche , un brassard
aux couleurs de madame la duchesse d^Aiigoulême — pauvre femme, à laquelle Dieu fasse paix — et, à laboulonnière de sou habit vert , la décoration du lys.
— De quel droit, monsieur, dit Henry d'un ton fier, vouspréseniez-vous chez moi, et au nom du roi de France encore? Vous ne savez donc pas que je n'ai de comptes à rendre qu^au roi d'Angleterre.
— Milord, bien des pardons!... mais je suis autorisé par M. de V ilrolles , monsieur le préfet, monsieur le commandant de place
et autres Du reste, nous avons tous à
Toulouse trop de respect pour les Anglais !.. Diable! les Anglais! ahl mais c'est que les Anglais !... Je viens tout simplement arrêter ces deux soldats du Corse, du brigand, de Tusurpateur.
1 lenry, dont la tète était moulée, jeta un re- L;ard plein d'éloquence bur une paire de pis-
tolels, armes de cîioix qui étaient sur sa table, et il avança la main. Le commissaire royal et sa bande de gendarmes firent un pas en arrière.
— Monsieur, dit le chef de la troupe, ces deux militaires n^oiil rien à craindre. Il ne s'a^nt que dVuic captivité de deux jours qu'ils subiront pour n''ctre pas partis hier comme ils en avaient reçu l'orclre. Ensuite, ils seront libres de quitter la France... la France royaliste, qui ne veut plus des briijandsde la Loire et de Waterloo.
Mitonneau , qui rallumait sa pipe , se retourna et dit :
— Eh ! le commissaire du roi dix-liuil , tu es une canaille , vois-tu?
Ailleurs , Mitonneau eut été mis en pièces. Chez lordBcIton, chez l'Anglais, que Ton avait vu sepromener farailièromcntsurresplanadc avec le grand \\ cUini^lon; chez le vain-
queur de Toulouse cl Je Waterloo il fut épargué. Le commissaire royal se contenta de dire :
— Quant à vous, milord, les autorités de œtte ville royaliste ont vu avec ctonnement un homme comme vous frayer avec des hommes comme ça ! Elles veulent bien ignorer ce qui a pu ê^re dit cette nuit entre vous , dans un moment où les complots des bonaparliates sont si à redouter. Vous voudrez bien maintenant ne pas meltre obstacle à Texercice de mes fonctions. Monsieur le colonel Urbain, et toi, vieux scélérat de la vieille ^arde , vous allez me suivre.
Le colonel prit la main de Henry.
— Adieu, dit-il, si vous voulez voir votre père , allez à Lyon, où nous devions nous retrouver.
— Dans une heure, je suis en route.
— Dites au i^énért»! ce; qui nous airivc.
Dès que nous serons libres nous partirons pour rilalie, où il doit se rendre. J'ai de For dans ma ceinture : avec de Tor on voj âge Tite. Dans un mois à Milan î
— A Milan ! bien !
— Et adieu!
— Adieu!
Henry prit la main du colonel et celle de Mitonneau. Trop d'évènemens sVtaient amoncelés autour de lui depuis la Teilie pour qu'il pût trouver une parole. Il échangea avec les hardis î-oldats de Napoléon un regard plein de feu, et il les vit ensuite suivre les alguazilsde la restauration avec cette dignité flegmatique que donne aux vieux militaires l'habitude du danger.
Quant à lui, il était libre. Son immense fortune lui ouvrait un crédit assuré sur tous les banquiers de FEurope II pouvait, porté par ses millions, courir, sans crainte , d'un lieu à
un autre. Il fit demander des chevaux, et, une heure après, il brûlait le pavé de la roule de Lyon,
Le mi<li (le la Frnnrp os! rrlMjro par ses vins , ses huiles , ses InifU's et ses chanteurs. Toulouse, par exemple, renferme une population merveilleusement ori,'ani.sée pour la musique vocale. I /amour du chant y est poussé T. I 7
si loin, qu'une heure après avoir assassiné le général Ramel , les Toulousains exécutaient en cœur des hymnes royalistes avec un accord, une justesse, une pureté qui eussent fait pâlir les coryphéesdu grandOpéra de Paris. Le méridional est beau diseur et hon chanteur. Il n^ a pîîs à revenir là-dessus.
Le Languedoc , — dont nous allons nous sauver avec le lecteur , — a donné le jour à Lays qu^un vaudevilliste, de ma connaissance, confond avec Lays, la courtisane grecque... à Derivis et autres renommées du vieil Opéra. On va chercher des chanteurs dans ce pays-là, comme on va chercher de bons chevaux dans le Mecklembourg. La plupart de ces hommes à voix, étaient perruquiers, gardeurs de dindons, ou garçons de bains , sous le ciel natal. A Paris , ils deviennent de grands artistes ; les lèles couronnées leur donnent des tabatières enrichies de diamans ; iis ont une
voilure , tles gens , et ils sont électeurs , ce qui leur donne le mojen de pousser à la chambre des représcntans , une foule de grands hommes , tels que M. Jacques Lefèvre et compagnie. El, vive Dieu ! il y a là quelque chose de réjouissant. On aime à voir le talent mener à la fortune. Seulement , on souhaiterait qu^m homme qui a donné sa voix, comme un chanteur, fût moins fier qu\m homme qui a donné son sang , comme un généi'al.
Eu i8i5, florissait dans Paris et autres lieux , un chanteur, né à Montpellier. Jeune, il avait vendu du fil et des aiguilles, parce que son père , pauvre savatier , n'avait pas d'argent à lui donner pour acheter des ^m/nedoulas et des poumas à dous cJossès ^ friandises du pays , qui ne valent pas le diable. Garai , dans un de ses voyai^es , avait entendu le petit Tourrion chanter dans les rues :
Mon paièri? m'a maridada.
Mon paièré m'a maridada.
Un bel homme m'as dounada
Tchul! tchut! tchal Tchut! tchul! tchut né fao pas rire, tchul!
Fascs pas tant de bruts.
Enchanté de la voix de Tenfant, il lui parla de Paris , de TOpéra , du Louvre , d'une foule de merveilles , et il n'eut pas de peine à le décider à laisser, là le pays natal. Tourrion vint à Paris , et tous les individus qui ont le malheur affreux d'avoir une trentaine d'années, se rappellent encore ce ténor, sa grande voix , son gros ventre , ses yeux cernés et à fleur de tête , son nez à la Bourbon et sa pantomime stupide.
Or, en i8i5 , Garât était mort. — J'ai la honte d'avouer que je n'en suis pas sûr ; — mais, au moins, s'il n'était pas mort, il n'en valait guère mieux, et Tourrion, qui avait fait un grand chemin à la pointe de ses roulades , était pensionnaire du roi , professeur au Con-
— dôl —
servatoire, et, à son tour, il courait le midi de la France pour chercher des voix. A mesure qu'il en trouvait une , il lui faisait donner un passeport, et la voix à laquelle il était permis de librement circuler dans le royaume ^ s''acheminait vers Paris , la ville d'or, pour les imagination s de province.
Quant à Tourrion , lorsqu'il avait fait son expédition sur la capitale , et que la voix était en roule , il remontait dans sa bonne voiture de voyage , et il allait plus loin.
Eni8i5, il avait fait quelques envois de bonne qualité à la grande fabrique, nommée Opéra, et il roulait vers Lyon en même temps que Henry , le héros de mon choix.
Sa calèche avait de l'avance sur celle de l'Anglais. — Henry n'avait pu changer de patrie comme de père , — et il advint que, pendant une quarantaine de lieues , le chanteur ariivait toujours avant le capitaine , avait tou-
jours les meilleurs chevaux , et que , de plus en plus, il le devançait sur la route. En entrant dans Lyon, Henry, qui avait appris des maîtres de poste quM était précédé par une calèche jaune ♦ avait pris déjà en horreur la voiture et celui qui Poccupail. Son postillon le descendit à l'hôtel de TEurope , et, au moment où il mit pied à terre, il aperçut dans la salle à manger, un homme dont la figure lui déplut tout de suite. Il lui déplut bien plus ensuite, quand il Sut que cet homme était le voyageur de la calèche jaune. Avant de se mettre dans Lyon, à la recherche du général de Sainte-Suzanne , il entra dans Timmense réfectoire de Thôtel de l'Europe ; et, avec ce flegme dédaigneux , qui appartient à Paristocratie de tous les pays du monde, il donna son attention au voyageur de la voiture jaune et à deux personnes qui se tenaient près de lui : citaient deux femmes. L'une était jeune et bien j olie.
Mal^'ré les impressions puissantes qui remplissaient l'âme de Henry, le jeune homme céda un moment à Pinstinct de ses dix-neuf ans , et il regarda la jeune fille avec celte expression de plaisir qui s'épanouit dans nos yeux , quand ils rencontrent un beau tableau , un beau site, une belle fleur, une jeune femme.
Puis, il fui distrait brusquement de cette suave contemplation , par ces paroles qu'échangeaient deux voyageurs qui sortaient de la salle à manger de l'hôtel.
— Et vous êtes sûr que le général de Sainte- Suzanne a été arrcté ?
— Très sûr; il était descendu ici même avec sa femme. Il avait demandé des chevaux pour ce malin, voulant gagner promptement l'Italie. Mais, à la pointe du jour, une troupe de gendarmes se sont présentés à l'hôtel. Le général et sa femme ont été enlevés et cmmenéb un ne sait uù.
— L''horrible temps que le nôtre !
— Du reste , les fastes de notre ville n^aurontpas un meurtre judiciaire à mettre à côté de celui de Mouton-Duvernet ; le général de Sainte-Suzanne n'est plus dans nos murs.
Henry fut étourdi par ces paroles. Il s'élait mis en route pour Lyon avec un but, et il n'en avait plus. Il se trouvait seul dans celte ville. Par une malheureuse fatalité , il se voyait brusquement séparé des individus qui avaient ouvert une vie nouvelle devant lui. Il semblait qu'ils ne lui fussent apparus que comme ces visions fatales, dont le passage rapide laisse dans l'âme un long retentissement , et qui ne reviennent plus.
Où Henry, désormais , irait-il chercher de •nouvelles lumières sur son étrange destinée? Urbain et Mitonneau étaient en prison à Toulouse, et le crédit de l'Angleterre n'allait pas, dans ce Icnips-li!, jusqu'à faire tomber les
chaînes des Bonapartistes. Le marquis de Sainte-Suzanne, enlevé par les sbires du parti Bourbon , avait été conduit sans doute dans quelque forteresse ; mais il y a beaucoup de forteresses dans un pays comme la France ! et Henry, le capitaine de hussards de sa majesté britannique, irait-il, nouveau Blonde!, chercher son Richard de place forte en place forte, sur un air de Grétry ? Le parti le plus sageétait de partir pour Paris, foyer de Tinquisilion royaliste. Cette grande capitale était encore toute palpipante de la dernière invasion. La restauration n^ vivait encore qu'à Tombre de TAngleterre et des autres puissances alliées. Là, seulement , Henry pourrait connaître les intentions du parti vainqueur sur le général de Napoléon , et les combattre avec avantagCi à Vaide de son nom et de quelque haute protection parmi les chefs de la sainte-alliance. Il demanda des chevaux, et, avant démonter en
voiture, il regarda une fois ercore les hôtes de la salle à manger.
Tourrioii, Tillustre chanteur, s'était établi au bout (le la grande table qui partageait la salle à manger dans toute sa longueur. 11 avait le dos au feu et le ventre sur son assiette. Devant lui fumait un perdreau, dans lequel déjà il avait mis la fourchette. Toutes les voluptés de la gastronomie satisfaite s''épanouissaient dans sa large face. Les gens de Thôtel qui Pavaient vu descendre d'une belle voiture de voyage, le servaient avec empressement; et Henry parla deux fois dans le désert en demandant à déjeuner. Habitué au servilisme d'une nuée de laquais , Henry s"'impatienta de la lenteur de ceux de Thôlel de l'Europe , et il en prit un par roreille en disant :
— Eh bien! butord, m'en tends -tu?... une aile de poulet et du thé !
Le domestique t;c rappelia que \i\ voitiu'e
de Henry était encore plus belle que celle du gros chanteur, et il obéit avec une rapidité deux fois plus grande que celle qu^il venait de déployer pour le service de Tourrion. Henry se mit à table , et fit semblant de s'absorber dans les joies de la mastication ; mais ses sens étaient ailleurs : il regardait la jolie fille.
C'était une charmante créature de dix-huit ans. Bien que sa chevelure fui brune, elle avait une peau blanche et soyeuse. Son front était bien développé. Sous deux sourcils gracieusement arqués, brillaient des yeux bruns à l'expression bienveillante , mélangée d'une certaine mahce , et dont la prunelle foncée nageait dans un blanc limpide et azuré. Sa bouche un peu grande était bien ornée , et les lèvres vermeilles qui l'encadraient avaient un je ne sais quoi de bonne humeur, de bonne sauté réjouissant à voir. Elle était d'une tuilUi
moyenne et bien prise. On comprenait, en voyant cette jeune llile, qu^il y avait là une organisation pure, harmonieuse. On comprenait aussi que la vieri,'e ferait plus tard une femme belle, une de ces femmes privilégiées, qui gardent long- temps leur jeunesse et leurs charmes.
Henry n\ivait que dix-neuf ans; mais, déjà^ sa haute vie d'aristocrate anglais à la fortune immense Favait amené au dédain de toutes les choses que Dieu a données à lliomme pour cire heureux, et des l'emmes en particulier. Il n^était pas dissolu, infâme comme don Juan ; mais, comme don Juan, il ne croyait pas à la femme. Cette incrédulité venait pour lui, comme pour tous les enfans de riche famille, du grand nombre de dames du monde, de demoiselles romanesques et maniérées , et de sultanes audacieuses qu'd avait rencontrées depuis sa sortie du collège. Son temps — car
il faut tout expliquer lorsqu^on fait de la psycologie — sY'tait passé dans les salons, dans les lieux oi^i Pamour se vend, et dans les bivouacs de la campagne de 16147 et delà campagne de Waterloo.
Re'sultat forcé : des précieuses, des prostituées et des vivandières.
Emporté par la grande haine qui animait alors PEurope contre la France, il était monté sur son cheval de bataille en quittant l'université, et il n'avait pas eu le temps d'aller dans ses domaines étudier la (ille simple chez ses vassaux.
Voilà pourquoi il était si joyeux, si vivifié parla vue delà jeune personne que vous savez. Le costume original, et tout-à-fait peuple, qu'elle portait était encore un attrait de plus pour lui. C'étaient un casaquin et un déshabillé d'une indienne foncée, une coiife de percale , avec de longs tuyaux empesés sur le devant de
la tête. C'étaient, en outre, des bas bleus et des souliers au\ semelles solides. A côté de la jeune fille se tenait une grande femme vêtue comme elle, et d''un âge qui permettait de supposer une mère. Toutes deux immobiles, elles regardaient le chanteur Tourrion qui dépeçait son perdreau, la tête basse, comme un chien affamé qui ronge son os en le couvant de Toeil, et il était facile de comprendre qu'elles eussent été heureuses qu'il leur adressât la parole, mais que, par respect, elles n'osaient l'interrompre dans son déjeuner.
Henry se disait avec dépit :
— Ce gros mangeur-là nefera-t-il donc pas attention à ces pauvres femmes?
Tourrion, enfin, leva les yeux pour se verser à boire , et il aperçut les deux femmes. Henry remarqua dans son regard un éclair rapide à la vue de la jeune fille, et un mécontentement visible en rencontrant la figure sèche et renfrognée de la mère,
— Eh! quoi^ ditTournon, s'adiessant à la jeune fille avec une figure de chanoine en mai d^amour ; eh I quoi, petite, vous n''êtes encore qu'à Lyon ? Morbleu ! j'ai fait deux cents lieues depuis que je vous ai quittée à Montpellier.
— Dam ! ra^sieu, vous avez une voiture de poste, vous! et ma mère et moi nous sommes venues dans la patache.
— Dans la palache, mon trésor! mais c'est odieux cela ! On ne voyage pas en patache, ma chère.
— Il le faut bien, quand la bourse elle est ]ésère,dit la mère avec son accent languedocien.
— Ah! la bourse est donc lésère ? dit en riant le gros Touri ion.
— Hélas! oui, m'sieu.
— Allons, allons, quand la petite aura bien travaille ou Conservatoire, el qu'elle sera
chanteuse à l'Opéra, c\\o. aura des chevaux, à elle, cl surtout, elle n^ira plus en patache. Mais faites diligence, ma bonne femme. Dans huit jours je serai à Paris; il faut que je vous y trouve pour présenter Taimable Miette au Conservatoire. Maintenant, allez...' alleZ) ma bonne !
Il fit de la main ce geste dédaigneux avec lequel on congédie ordinairement un inférieur. Henry, qui n'avait pas perdu un mot de l'entretien, et qui, pendant sa durée, avait ob» serve sur la grosse ligure du chanteur la trace de beaucoup de dédain pour la mère, et de beaucoup d'appétit pour la fille, Henry, disje, sentit le sang lui bouillir dans les veines el il se leva avec impétuosité ; il prit deux chaises, et, les traînant devant les deux femmes :
— Vous n'avez donc pas entendu, mousieur, dii-il, ce que mademoiselle vient de dire ? Sa mère el elle sont fatiguées.
— Ii3 —
Or, Henry était un grand jeune homme brun, à la figure altière. Il possédait, à un degré éminent, Tart d'être insolent du regard et de Taccenl quand cela lui paraissait utile. Pour la plus grande vérité de celte histoire, il faut dire qu'il le fut, dans cette circonstance, dVme manière si forte, que Tourrion en perdit conlenance.
— Ah! dit-il, en balbutiant... elles sont laliiTuées. . . certainement. . . ah I sur Thonneur je siiis loin de dire le contraire !... mais pardon I... riieure sY'COule... il faut que j"'aille m'informer de celle à laquelle... vous sentez bien, l'heure à laquelle...
On venait de lui servir un fort joli desserti Il Tabandonna et il sortit en saluant avec humilité à droite et à gauche. Pendant ce tempslà, le domestique d'Henry était cnlré.Le jeune homme lui donna un ordre en anglais, et, un moment après, Tora, cYtait le nom du groom,' T. I. 8
— il4 —
reparut Cl vec un plateau sur lequel il y avait un poulet froid et tous les oppclissans brimborions qui composent un déjeuner de bon goût. Il plaça le tout devant la mère et la fille qui se resrardcrent avec ctonncment.
— Allons , mesdames , dit Henry, il faut tléjeuuer.
— Le fait est , répondit la mère, que la patache donne appétit ; mais Thôtel de FEurope fait payer trop cher pour notre bourse.
— Eh ! ma bonne dame , s'écria ïienrv avec tm air de bonne foi, qui eût trompé un diplomate, vous êtes dans une grande erreur I Vous ne paierez pas plus cher un déjeuner dans cette maison que dans le dernier cabaret de Lyon :
• — Vraiment!
— Je vous le jure.
Rassurées par cette dernière réponse de Henry, la mère et la fille s^cmpressèrent ds
faire honneur au déjeuner de riiôlel deTEurope. Pendant ce temps-là , on entendit un bruit de chevaux dans la coar, puis le roulement d^une voiture courant sur le pavé. Un domestique vint annoncer que le gros monsieur, qui avait mangé un perdreau pour son céjeuner, venait de partir pour Paris.
— Bon voyage, dit Henry tout bas.
— Brave homme, que ce M. Tourrion , di la mère de Miette tout haut.
Tîenry, pendant ce repas, dont il était Tarnphilryon anonym.c, resta absorbé dansses pensées. Il songea ù sa position en Angleterre , aux amis , aux habitudes d'intimité qu^il y avait laissées, à ses beaux domaines, à son Lôlcl de Picadiliy, à son litre de membre du parlement qui Tal tendait à deux ans de là ; puis il songea à son père , à sa mère , ignorés «le lui jusqu^à ce jour, et qu'il connaissait pour la première fois à dix -neuf ans. Il se demanda
— lie —
encore si riiomme que, jusquV.or5,iI avait cru son père , avait jamais eu une place dans son cœur, et il fut obligé de se répondre avec une ])Onne foi naïve : — Non î
Il était encore enfant quand lord Belton avait cessé de vivre, et Tenfance, vous le savez, n^iiœe que les confitures. Aujourd'hui, il apprenait que cet homme dont il s'était cru ie fiis, et pour lequel, à défaut d'amour, il avait nourri au fond de Tàme un sentiment de vénération , avait accompli des actes d'une
diabolique scélératesse contre un ami dont il -convoitait la maîtresse. Cette dernière lueur c;ni brillait encore dans Tàme do Kcnry s'éteignait , et par un mouvement bien naturel , il se sentait entraîtié vers ceux dont ii c'tait jssii, et qui avaient souffert pour lui. Puis, les idées dans lesquelles il avait été élevé , les croyances qu'il avait caressées venaient tinter d.r.is sa cervelle comme une musique infer-
iiale. Il sVxaminait , il s^interrogealt , il se atmandait où allaient ses pensées, jes cMsirs, et il était oblige do se dire : — Je suis Anglais, je ne puis être qu^nglais!
Le déjeuner des deux femmes était terminé, et Henry se laissait toujours aller à ses rêveries , lorsqu'un l)ruit terrible retentit dans Ihôtel accompngné des cris : — Au recours ! au secours.
Henry se précipita hors de la salle à manger ; arrivé dans la cour, il vit qu'une Toiture de voyage , entraînée par des cîievaux fjugucux — état anormal chez les chevaux da poste — sV'îait brisée en entrant à rhôlel de l'Europe. Le voyageur qui occupait ce malencontreux-équipage, se trouvait serré entre les débris de la voilure et Us chevaux qui, furieux cl épouvantés , ruaient avec rage et menaçaient de le broyer. Bomesliques , paysans ^ flâneurs, formaient un cercle autour du pau-
vre homme; mais personne n'osait s'avancer pour le secourir. Henry sV'Iança bravement. Il avait arraché une canne des mains d'un rentier Lyomiais, qui, selon Thabitude de cette espèce , était entre' dans la cour pour jouir tl'un spectacle gratis. Armé de ce bauabou d'une redoutable dimension , il frappa sur les chevaux d'une main tandis que, de l'autre, il saisissait le voyageur embarrassé dans les palonniers et dans les rennes comme un autre Hippoîyte. Joignant la parole aux gestes , il hurlait avec vigueur quelques notes aiguës , quelques-uns' de ces cris toujours décisifs dans pareille circonstance , langue intime entre les chevaux et les cavaliers. Ses efforts furent couronnés d'un plein succès , et il parvint à délivrer le voyageur aux applaudissemens de l'assemblée qui, le danger passé, montra une grande ardeur à débarrasser le postillon qui était tombé un peu plus loin siu' un tas de fu-
mier, et à ramasser les valises, les paquets semés dans la cour.
Cependant, Henrj avait conduit le voyageur dans la salle à manger, et comme déjà , une sorte do lien s'était formé erxtre lui et les deux femmes qui venaient d'y déjeuner à ses côtés , il leur recommanda le pauvre homme. Elles s''empressèrent autour de lui. La mère lui offrit un verre de vin qu'ail but tout d'un trait, la fille lui offrit un verre d'eau sucrée qu^il but de même. Ensuite il tomba sur une chaise , et il regarda autour de lui comme lui homme qui échappe à un cauchemar terrible. Il tendit la main à Henry.
— Ma foi , monsieur, dit-il , il me semble que je vous dois la vie, et je vous fais bien tous mes remercîmens. Morbleu ! cette villo de Lyon mVst fatale. Voilà, sans mentir, la deuxième fois que la mort... HIot^s PalUda , étend sur moi se;s ailes sombres. Monsieur est militaire ?
— Oui, dit Henry, capitaine de hussards.
— En effet , je me souviens... oui parbleu, je vous ai vu à Waterloo , sur le grand plateau u droite , vous (;tiez de la cavalerie du général Pajol.
Henry allait lui dire qu^il était Anglais , et capitaine aux hussards de Cumberland , mais Fimpélueux personnage lai coupa la parole en disant :
— Je passai près de vous sur les deux heures , avant que Blùcher et ses Prussiens parussent dans la plaine. Je me rappelle que votre bonne mine me frappa... Ah ! j\ii bonne mémoire I vous aviez le doliman Lieu de ciel , le pantalon rouge.
— J'étais en elfet à Waterloo, monsieur, mais...
— Touchez-là, vous êtes un frère d''armes.
— Au fait, dit Henry, le cœur serré, suisje Anglais, suis-je Français ?
Il essaya Je prendre une physionomie enjouée, et il dit :
— Monsieur n''est plus au service ?
— r^on. Oh I non ! je suis un brigand de !a Loire , un scélérat de bonaparliste. J'ai brisé mon épée.
— El vous allez, comme tant d^autrcs, sur la terre étrangère ?
— J'y suis allé, et j"'en reviens. Mes amis de Paris m*'ont écrit à Genève, où je m'étais caché, que je pouvais reparaître sans danger, et je retournais dans la grande ville, Babylone la corrompue, lorsque, comme vous Tavcz vu , ma voilure s'est brisée. J'entrais ici pour demander une volaille froide, une botileille de vin de Bordeaux, pour le pauvre voyageur, et voilà qu'une maudite borne et un postillon maladroit...
Pendant que Tinconnu débitait ces paroles avec une grande volubilité , Henry faisait si-
lencieusement un examen c!e sa personne. C'était un homme de vingt-huit à trente ans, cVune taille élevée , mais frêle. Des moustaches assez clair semées ombrageaient sa lèvre supérieure. Sa figure joviale était singulièrement tourmentée par les elTorîs que son propriétaire avait fait pour la rendre martiale et terrible. Ses favoris aux brins rares et mous , comme ces herbes qui poussent dans un mauvais terrain , n'avaient pas été coupés depuis long-lemps. Soigneusement couchés avec la brosse, ils réparaient tant bien que mal , par leur longueur démesurée , ce qui manquait à leur épaisseur. L''c?il était d\me expression comique et bienveillante, mais, par intervalle, le sourcil qui le dominait, se fronçait avec un mouvement tout-à-fr,it guerrier. Tout dans cette fîirure d*'homme , résumait le tvne du bon enfant, et grimaçait péniblement la fierté et Taudace. Cet individu portait une longue
redingoUe verle , un pantalon rouge dont les coutures étaient cachées par un galon d''or. Les talons de ses bottes étaient armées d'éperons monstres. Sur sa tète se pencliait de côté, et d'une façon toul-à-fait troiipiere^ un bonnet de police avec le gland à grosses torsades des officiers supérieurs.
Henry fit judicieusement la remarque qu''uii homme pouvait être d"'une bravoure à toute opreuve , sans avoir les proportions colossales d^un crocheteur, et le regard terrible d'un bandit. Il se sentit donc dans les meilleures dispositions pour ce soldat de Waterloo, et, d''un ton de courtoisie qui parut flatter infiniment réLranger, il fit la demande d'usage:
— A qui ai-je Tlionneur de parler?
— Au commandant Bernard , mon cher monsieur, au commandant Bernard I six mois d'empire de phis , etjV'lais colonel...
— Mais, ojoula-t-il , regardant avec altcn-
lion autour de lui , clans ces temps de cIc^olalion et de guerre civile, je ne dis pas aussi facilement mon nom et mon titre que je viens de le faire. Vous m^ivez arraché aux horreurs d'une mort affreuse sous des pieds de chevaux, vous êtes un arai, un fière, et, près de vous,
Ma fortune va prendre une face nouvelle.
Et ma réserve habituelle se chanirera en une douce franchise. Ces dames sont de votre société... Mesdames, j''ai bien Tlionneur de vonr. sal...
— Ces dames, dit Ilenrj, souriant de celte pcLulancc , sont de ma société depuis une îicure , nous avons déjeuné à la même table. Made*moiselle va étudier le cliant au Conservatoire; du moins, j\ii cru rentcndre cire tout-à-rheure. •
— Cela est vrai, monsieur, dit en rougissant la ieunc nlle.
' Ta rassurée par Pair c!e bienveillance qui brilloit dans les beaux yeux d'Henry, elle se rapprocha de lui parce que le commandant Bernard la regardait avec une fixité qui lui faisait peur.
— D''oii il suit que nous voilà une paire, c^'està-dire deux paires d'amis, et qu"'il n''a fallu que soixanleminutespour cela.Oli! lesvojagesl oliî la vie ! . . .A r ropos dévie, j"'ai idée que la mienne va s'^élcindre faute dV.limens. Oli ! eh I oh ! eh ! tjarcons! des côtelettes, unrosbifT, un gigoll.. r.h! el puis du vin de Pommard. Paibîeuî non cher ami, dont je ne sais pas le nom...
— Henry Bellon.
— TieiiS, Belton I c'est un nom anglais !... il y a un eu général Belton chez les fiers insulaires, lequel, tombé dans une embûche dressée par les prisonniers d'un ponton , a reçu dans son anglaise personne une foule de boulets Je canon dslinés p r Iji ;iU\ pauvres Fran-
çais, drôle J"'liisloire... voilà des côtelettes exquises et Ycritablemen^supérieures à tout ce que j'ai mange dans ce genre... oui, c''est vrai, vous avez un nom anglais... mais nous en avons beaucoup dans Parmce : d'abord le maréchal Macdonald , et puis Clark, et puis d'autres... tiens, j'y pense, il faudra que j'emporte cinq ou six saucissons de cette ville de Lyon cù j'ai le plaisir de faire votre connaissance , mon cher Belton, ainsi que vous mesdames... ah! pardon! mesdames qui, de grâce ?
— J'm'apelîe marne Dumon, dit la mère de la jolie fille et, elle, c'est ma cadette ; Miette qu'on la nomme.
■ — Charmante personne, Dieu me damne ! reprit le commandant Bernard , et puisque vous avez un nom anglais, capitaine, nous boirons à ces dames, et à l'anglaise, un verre de vin !
— Volontiers !
La rasade bue, le comraandanl Bernard montra à Henry la jeune languedocieniie, du coin de Toeil et à voix basse :
— Mauvais sujet! dit-il, vous irez la voir au Conservatoire plus d\me fois, hein?
— C'est possible, dit Henry avec une froideur un peu dédaigneuse. J'ai pourcette jeune fille un intérêt... honorable et tout- à-fait désintéresse, monsieur.
— Eh bien ! tant mieux, car c'est comme moi, dit Bernard , qui bien loin de se fâcher, prit mîc expression de bonne humeur; oui, c'est comme moi, non pas à Végard de cette enfant que je ne connais que depuis un moment, maisà regard d'une autre, la petite Paméla que je vous ferai connailre à Paris, car TOUS allez à Paris, n''cst-ce pas ?
— Oui, dit Hfcnry, oui, ^y vais pour clierchcr... pour voir... pour...
: — Bien, bien, dans ces temps de désola-
lion et (le guerre civile , l'incognito et le mystère sont choses forcées. Du reste, mon cher camarade, si, cVavenlure, vous courez après de Targent, il y en a ici à votre service, dans le porte-feuille de votre serviteur.
En parlant ainsi, Bernard tendait à Henry son porte-feuille duquel s'échappa une odeur d"'ambre et de musc comme du nécessaire d\me coquette. Henry louché de cette marque d''intérêt, examina de nouveau celui qui la lui donnait et, malgré sa défiance anglaise, il fut forcé de constater dans les traits du commandant Bernard une bonne foi qui ne . laissait plus de doute sur la sincérité de son offre.
' — Merci! dit-il! merci connnandant Bernard, je suis riche î
— Mais, continua-t-il en posant une main Mir son coeur, je suis honoré, je me sens lieurcux de cette confiance que je vous ins-
pire de prime-abord. Cela peut-être décidej a madame Dumon à accepter une proposition que je vais lui faire.
— Dam! si c'est acceptable, je Taccepterai, monsieur.
— Ma voiture est une calèche à quatre places. Nous allons tous à Paris. Faisons la route ensemble; quand mademoiselle Miette sera première chanteuse à POpéra, elle me rendra les frais de poste dont je ferai Ta-
vance.
— Et c'est t'y cher, dit madame Dumon ? -
— Moins qUe rien, répliqua Henry.
— Dam î Miette, vois... veux -tu ? ces pataches ça est bien dur.
— Les pataches, dit le commandant Bernard, comment, vous avez été en pataches, ma bonne dame !
— 1 lélas ! oui. De Monlpelhcr ici.
— Sarpc jeu! il ne sera pas dit que, dans lu
société de deux braves militaires français qui ont, chose rare, Tavantage d^être en fonds, vous continuerez votre route en pataches. Venez, avec nous. Je suis un galant homme et monsieur est mon ami. Je vous réponds de lui !
Henry, Miette et madame Dumon ne purent s'empêcher de rire de cet homme, qui donnait sa caution à un autre, après une Uaison d''une heure et un quart, montre à la main.
Maintenant, dit Bernard, il serait urgent de quitter Lyon... la seconde ville de l'Empire, je yeux dire du royaume... Lugdunum...
on y a déjà fusillé un général de Napoléon ; à ma dernière poste, messieurs les gendarmes m'ont appris que le général de Sainte-Suzanne, — un de nos frères d^armes de Waterloo, capitaine Belton! — venait d'être enlevé nuilamrnent et emmené à Paris. Le lieu n'est pas sûr. raime encore mieux la capitale. En courant les départemens on a l'air de cons-
pirer et , dans ces temps de désolation et de guerre civile ! . . .
— Quoi! dit Henry, le marquis de Sainte- Suzanne a été conduit à Paris ?
— Oui. Le connaissez -vous ?
— Oli! de réputation, seulement!
Comme Henry finissait de parler, le maître
de riiôtel entra et vint annoncer à Bernard que le plus gros morceau qui restait de sa voilure n'avait pas dix-liuit pouces de long — c'est dit-il, gravement, le bris le plus complet que j'aie vu de ma vie.
— Très bien dit, Bernard, .mais, comme, dieu merci, mes malles et paquet sont douillettement tombées sur le fumier avec mon postillon, et qu'ils sont intacts, vous les placerez sur la voiture de monsieur, qui veut bien me donner jusqu'à Paris riiospitalilé, ainsi qu'à ces dames, ^'ous vendrez les débris de ma chaise et vous en donnerez l'argent aux:
pauvres. Maintenant, j^ai mangé trois côtelettes, une carpe frite, des beignets, du fromage du Mont-d^Or et j^ai bu un bouteille de Pommard, voilà un Napoléon... je veux dire une pièce de quarante francs, payez-vous et en- TOjez-moi des curre-dents.
Le maître de Thôtel sortit. Henrj, alors, se pencha vers la jolie Miette et, bien timidement, il lui dit : — avez-vous aussi vos malles toutes prêtes ? nous tâcherons de les placer sur la voiture.
Miette rougit beaucoup et, montrant un petit paquet, entouré d'un mouchoir rouge, que sa mère tenait sur ses genoux, elle dit, en baissant les yeux :
— Voilà, monsieur!
Et Henry — il faut le lui pardonner— sentit une larme dans ses yeux et il dit en lui même :
— Et moi, j'ai six-cent mille livres de ren^ tes ! ! ! Pauvre Miette .'
Or, le commandant Bernard avait vu et entendu tout cela. Il se leva, prit d^autoritéle paquet sur les ^^enoux de la maman toute ébahie et il le fourra dans son porte-manteau, puis, il dit à un domestique qui entrait :
— Portez les efTets de ces dames sur la voiure.
— Tiens, dit' le lourdaud, je croyais que c^était à vous, ca !
— Tu croyais de travers, imbécille.
— Mais, c''est quVn eiïet, dit la mère Dumon, ce porte-manteau...
— Est à vous, dit le commandant, vous voyez bien que je m^empresse de le déclarer à cet homme.
— Merci, mon bon lîernard, merci, dit Henry, serrant la main de Poriginal.
— Il a dit: Bei-nard tout court, sV^cria le commandant, voilà un ami trouvé !... <'t les amis sont rares dans ces temps de désolation et de i^uerre civile.
Un heure après tous se trouvaient à Limonest, le premier relais de Lyon à Paris, et la petite Miette disait naïvement :
— Ah ! que c'est bon d^aller en poste. Ce à quoi le bon Bernard répondait :
— Enfoncé la patache ! enfoncé I
On a tout dit sur Tinfluence d'un vop^'e fait dans une même voiture par plusieurs personnes , sur la facililc avec laquelle les liaisons se forment, en pareil cas, entre les voyageurs. Nous, ne reviendrons pas là-dessus. Nous
nous garderons bien, surtout, des amours sur le grand chemin , et relayant toutes les trois lieues. Les voluptés en diligence et en |>oste sont tombées dans le domaine des commisvoyageurs, et nous leur laisserons celte joie. Il faut bien que ces messieurs aient quelque chose à dire après les dîners dViuberge.
Dans la voiture de Henry, le voyage se fit sans amours et sans scandale.
Par tempéramment , Henry était sérieux et Teservé. Les révélations terribles qui lui avaient été faites à Toulouse , par Urbain et par Mitonneau, n'avaient pas peu contribué à épaissir le nuage soucieux, mélancolique, qui Tcutourail ordinairement. Naguères, il était triste, ennuyé, parce qu'il avait trop d'or à dépenser, et, quà dix-neuf ans, il éprouvait déjà la fatigue de vivre. Maintenant , il était sous rinfluence d'une peine , d'une ariXicté . trop fondées, et il ne vojaii plus rien dans
ce monde qiiW travers un prisme de misanthrope. La petite Miette avec ses gros soiiUei-s, son bonnet à tuyaux, ses bas bleus, son casaquin et sa misère ne lui révélait que les injustices du sort, la stupide répartition des biens de ce monde. Il ne voyait que ?a mauvaise fortune de cette enfant. Chaste, pîiiîosoplie , ou, plutôt , honnête homme , il ne songeait pas, que sous le bonnet languedocien, il y avait de jolis yeux , dans les gros souliers des pieds mignons, et que le casaquin trahissait une taille souple et gracieuse. Bernard qui avait à sa manière , son côté moral et généreux imitait cette discrétion , et Miette un peu intimidée d'abord, se trouva, au bout de ■vingt lieues , aussi à Taise dans la calèrhe de Henry, que dans la maison de son père.
Mais il y a loin, de Lyon à Paris, et , comine iîernard s'apercevait de la triste préoccupalion de Henry, il chc'rcba plusieurs expéJiens
pour le distraire, d'abord il lui parla des ^ticoliques traduites par Fabbé Delille, ouvrage qui florissait dans ce temps-là; il lui parla de TOpéra , des Français t du Triomphe de Trajan , des Templiers , et Henry Pécouta avec une sainte résignation. Pendant ce temps la Miette et sa mère dormaient. Bernard, alors, imagina un moyen de tuer le temps, et il l'indiqua tout de suite en ces termes :
— Racontons nos histoires , dit-il , cela nous fera faire au moins vingt relais, et c'est autant de gagné. Il faut que JNÏ. Belton, mon ami Belton , commence par la sienne. Il est le maître, Thôte de cette maison roulante, et à tout seigneur tout honneur ! D'abord, à son accent, je devine qu'il est alsacien , n'est-ce pas que vous êtes alsacien, îlenry 1
— Mais... mais oui, je suis alsacien.
— Quand je disais!... de Strasbourg?
— Non, de Colmar.
— Permettez-moi d'arranger votre généalogie.
— Voyons.
— Dans les troubles de l'Angleterre , une famille qui tenait pour le prétendant, aura quitté cette île maudite... Je dis maudite , car je hais l'Angleterre, moi ; et vous ?
— Moi aussi.
— Errante, proscrite, cette famille sera venue s'établir sous le ciel hospitalier de l'Alsace... et voilà.
— Telle est, en elTct, l'histoire de ma famille, dit Henry avec un grand aplomb. Quant à la mienne , elle est bien peu intéressante, je vous jure.
Alors, il fit une petite narration passablement improvisée pour un homme naturellement grave, et qui, pour la première fois, faisait un conte. Il revint assez adroitement sur
FAlsace, cette patrie que Bernard lui avait donnée, el dans laquelle il jugea prudent de se renfermer jusqu'^à nouvel ordre. Le peu de temps qu'il avait passé avec ses compagnons Je route , avait suffi pour lui faire bien croire qu'il était près d'honnêtes gens; mais, guidé par cette circonspection qui fait le fond d'une éducation anglaise , et par un sentiment délicat qui le porta à ne pas étourdir le roturier Bernard , et les pauvres Languedociennes , par un grand nom , un titre de lord et l'aveu de six cents mille livres de revenu, il s'intitula prudemment alsacien , capitaine en demisolde , et possesseur d'une iorlune de vingt mille francs de renies. 11 se réserva, à part lui, d'être plus sincère ukcrieurcmcnt , en supposant que son intimité nouvelle ne cessât pris en ariivant à Paris. '
La mère de Miette , madame Dumon , eut son tour, et, dans un patois languedocien que
nous traduirons le mieux qu''iî nous sera possible, elle raconta ce qui suit :
Elle avait long-temps tenu un petit café dans la ville de Montpellier, où se réunissaient tous les soirs, les militaires de la garnison. Le papa Duraon , son mari, à force de servir des petits verres et des prunes à l'eau-de-vie , à ces soldats du grand empereur, avait fini par s'éprendre^ comme eux, d'un grand amour pour lui. Son âge et un pied-bot, ne lui permettant pas d\'îller en Russie et en Autriche monter la garde et croiser la baïonnette, il s''élait borné à faire des voeux pour Napoléon , et à accorder de loin en loin un peu de crédit a ceux de ces braves qui passaient par Montpellier. Puis, un jour, une nouvelle éclata dans la ville comme un coup de tonnerre. C'étaif celle de Tenlrée des alliés dans Paris. Soult et Sucbel faisaient encore belle contenance daïis le midi , mais la prise de Paris les contraignit
à mettre bas les armes. Alors un Bourbon ,' monseigneur le duc d'Angoulême , sortit inopinément d\m vaisseau anglais, et nul son auguste pied sur la terre de France , dans les environs de Bordeaux. Il traversa le midi, et le midi devint royaliste avec toute la folie dont il est capable. Les militaires ne vinrent plus au café du papa Dumon , par la raison^ infiniment simple , que le nouveau gouvernement les envoya ailleurs, et que ceux qui restèrent à Montpellier furent admis à la demisolde qui leur procurait tout au plus du pain. Alors , le père Dumon se mil à détester de tout son cœur Louis-le -Désiré et la cocarde blancbe, et un biuit vague, n'abord, retentissant eftsuitc , se répandit qu"*il était un bonapartiste. "
— Eli! certainement que je le suis, dit-il , lorsqu'au mois de mai 181 5 , Napoléon reparut, sortant de l'île d'Elbe, 011 il s'était ennuyé quelque temps.
Le papa Dumon , recommença à servir de reau-de-vie aux gloires impériales. INIais le coup de tam-tam de Waterloo vint retentir jusqu'*à Montpellier, et ressusciter les royalistes , qui pendant trois mois avaient fait les morts.
Dieu en soit loué, nous n^avons pas à faire un résumé historique des assassinats qui se firent alors dans le midi de la France. Les Provençaux et les Languedociens qui font maintenant les premiers Paris des feuilles patriotiques, ne manqueraient pas de dire que nous sommes rococo ; nous ne nous occuperons que de Tinfiniment petit coin de cet ignoble tableau, où le pauvre papa Dumon joua un rôle.
Montpellier vit, un jour , entrer dans ses murs une bande de gredins, tous bons royalistes, et que commandait le trop cclcbre Treslaillons. Ils étaient une trentaine d1iom-
mes portant des pantalons rayés, une ceinture rouge , une veste ; sur la tête un mouchoir noué (le côté, et dessus, un chapeau couvert dVme toile cirée. Un caporal et quatre grenadiers eussent mis en fuite cette horde de lâches coquins. Mais, alors, tout tremblait devant le cri de vive le roi , et ces misérables ne marchaient qu^'en proférant ce cri. Pendant CG temps-là, le pauvre Louis XVIII se demandait sur son trône encore chancelant, s"'il était bien roi de France et de Navarre. La bande de Trestaillons, commença par mettre à contribution tous les gens atteints et convaincus de bonapartisme; elle vola beaucoup de montres à répétition et de couverts d''argent , et elle vint s'abatlre un jour dans le café du père Dumon.
On cassa les glaces ; on évcntra le comptoir, ou mit en pièces les tables j on but Teaude-vic , le rhum , toute la léserve du pauvre
homme, et on menaça de mort les individus qui oseraient se réunir dans un lieu où Ton avait porté des santés à l'usurpateur. Les habitans se tinrent cela pour dit ; le café devint désert ; les glaces, le comptoir, les tables ne furent pas remplacées, et, comme Dumon n'avait que son petit commerce pour vivre, la misère vint s" asseoir à son foyer. Or, la misère va vite en besogne. Elle commença par dévorer, une à une, les bardes et bijoux des époux Dumon. Les meubles eurent leur tour, et celui qui avait si souvent donné un peu de son pain et de son vin aux nécessiteux , vit arriver le mo-, ment où, dans toute Tétendue de cette locution , il ne lui resterait que les yeux pour pleurer. Ce fut alors que Tillustre clianteur Tourrion fut expédié dans le midi de la France , pour recruter des voix , celles du GrnnJ- Opéra — en comptant celle de Tourriou- — commençant à donner de vives inquiétudes T. I, iO
Le virtuose Languedocien céda à Tenvie de montrer à ses compatriotes jusqu'où quelle haute opulence ses roulades et ses points d'orgue l'avaient conduit, et il arriva donc un jour à Montpellier, au galop de trois chevaux de poste attelés à sa belle chaise peinte en jaune, et à ressorts anglais. M. le préfet, M. le maire l'invitèrent à diner; au spectacle, où il parut dans une loge, il tut applaudi à trois reprises, rien ne manqua à son triomphe. Ensuite , il chercha des voix.
Et il advint que celle de la petite Miette frappa son oreille , un soir que cette fille , cadette du papa Dumon revenait de la fontaine, en portant sa cruclie sur le côté à la manière des femmes du pays. Celle voix était juste , large, harmonieuse, et Tourrion se dit en grattant son front d'homme célèbre :
— Il y aurait là , deux notes au-dessus des voix de mesdames Branchu et Alhert-iîymn,
Le lendemain , il fit une •visite aux époux Dumon, et il leur fit comprendre que la petite Miette pouvait devenir pour eux une source de fortune. L^habitude des ballets inj lliologiques lui fournit même une ingénieuse allégorie qui finit par ces motsronflans et poétiques : corne d'abondance.
Miette, pendant quelques jours, eut Tbonneur de voir tous les yeux fixés sûr elle. On disait partout , dans Montpellier : — Les enfans! c^est une fortune. Mais il faut qu'ails sachent chanter comme la cadette du père DumoD.
On vit plus d'une mère donner le fouet à son petit garçon en hurlant :
— Monstre! qui ne sais pas seulement suivre l'air de la mère Michel qui a perdu son chat! ISl.lc maire et M. le préfet firent venir la petite Miette, et lui donnèrent des tape sur les joues et d'excellens conseils. Puis vint
de Paris Tadmission , au nom du roi ^ de la jeune fille au Conservatoire, avec quatre cents francs pour faire la route , un brevet de huit cents francs de pension , pour tout le temps que Miette passerait à l'école de chant , et beaucoup de fleurs de lys sur toutes ces paperasses administratives.
Le père Dumon eut du pain, et sa femme entreprit, comme on Ta dit , le voyage de Paris avec sa fille , dans les pataches , avec beaucoup de confiance et d'espoir ambitieux <jai)S le cœur ; vous savez le reste.
Quand la mère Dumon eut termine ce récit, Henry lui serra gravement la main en disant :
— Fuissiez-vous, ma bonne dame, trouver le bonheur à Paris, puisse, aussi, votre fille cchapper auxscduclions de cette graude villel
— Trèdame! j'y veillerai, dit la mère Dur.".on , redressant sa taiilc sèche. ^ .
— A l£i bo:nic heure, continua Konryavec
le même ton austère et paternel , lequel contrastait beaucoup avec sa jeune figure.
Vint ensuite le tour de Bernard. Il raconta riiistoire Je sa vie; mais sans précisément être narrateur infidèle, il oublia certains faits, certaines nuances de sa propre psycologie, par la très bonne raison que, comme tous les hommes, il ne voyait pas en lui de travers ni de ridicule, et que, de très bonne foi , il se croyait un modèle de perfection. Historien impartial, ■ nous ajouterons à son récitée que sa bonne opinion de lui-môme lui fit taire.
Bernard était né à Paris, dans la rue des Lombards. Il vint à éclore le premier jour de Tan 1787, au milieu d'une multitude de pralines dont ses père et mère faisaient un coramerce fort étendu. Bernard — il avait quelquefois la sottise d'en rougir — était le fih d'un confiseur.
Dès Page le plus tendre , il annonça de
prodigieuses dispositions pour la fainéantise et Tindépendance. il fit par conséquent de très mauvaises études ; mais , heureusement, la nature , cette bonne mère qui va chercher des enfans pour les gâter ^ jusque dons la rue des Lombards , lui donna une intelligence assez vive et une certaine audace de conversation qui lui tint lieu fort souvent d'instruction. Il avait, en outre , le bonheur de posséder des parens fort stupides, auprès desquels iravt tout de suite Pavantage d'être un aigle en .fait d'esprit et de savoir, ce qui le fît prendre par eux en grande vénération. Les braves gens avaient eu le bon sens de mener sans ambition , sans spéculation dangereuse, leur barque de confiseur , il s''en suivit qu"'à leur mort ils laissèrent à Lucien Bernard , Tunique fruit de leurs longues amours , quinze mille livres de rentes , argent de France. Lucien Bernard , -^ il avait alors vJngt-qualre ans.
— iM —
vendit bien vite le fonds de dragées et de pralines, et le 1^"^ janvier, anniversaire de sa naissance, il prit un joli appartement de garçon dans la rue de Provence. Là , il commença une nouvelle vie. ■• -i
Mais, au préalable , il se mit en règle, il s"'assura , du mieux possible, contre la conscription. Le médecin du coin de sa rue lui donna un brevet de phtysique , et il porta des conserves, jurant à ses amis et à ses ennemis qu^il ne voyait pas un bomme à dix pas.
Bernard était, dans toute Tétendue de Vexpression, ce qu'on appelle un bon enfant. La liaine, la rancune, Tenvie étaient pour lui choses inconnues. Heureux dans le présent , tranquille pour Ta venir, il avait en lui comme une surabondance de bonheur qu'jl se plaisait à répandre sur toutes les personnes de son cercle. Puis , par un contraste assez rare clieK les individus de celte trempe , celte bonté ,
cette Lien veillance, étaient tempérées doucement par réconoraie dont il avait appris longtemps le merveilleux secret devant le vieux comptoir en bois de chêne, noirci parle temps, du papa et de la maman Bernard. Ainsi , possesseur de quinze mille francs de rente , il en donnait la moitié à ses frères en Dieu — - ou plutôt en diable, car tous étaient d'assez mauvais sujets. — Mais une fois que le chiffre qu'il avait établi se trouvait dépassé , Bernard devenait dur comme un roc. Un cadenas impitoyable fermait sa bourse.
On nageait alors en plein empire. C'était encore le bon temps de la gaudriole , du Caveau et des Soupers de Momus ^ et autres dieux plus ou moins farceurs. Bernard se lança dans cette société-là , et il arriva aussi bien qu\m autre à faire rimer îa Gloire avec la Victoire^ les Pampres de Bacchus avec les beaux yeux de Vénus, H n'oublia pas de
<lonner quelques beaux dîners à Désaugiers €t autres Aiiacréons du^emps, et il prit soa rang dans la troupe joyeuse. Du reste , il était oisif, et autant faire des chansons que de mourir du spleen.
Las de chanter , et surtout de chanter loiijours la même chose, il se donna un autre passe-temps. Un arrière-petit-cousin de je ne sais plus quel commissaire impérial , lui facilita rentrée des coulisses de l'Opéra.
Et vous allez dire : — Lucien Bernard soupira pour les danseuses et leur jeta , comme un fou, le produit honorable des dragées et des pralines. — Eh bien ! non. Bernard avait je ne sais quelle physionomie de bourgeois de'cent, il y avait dans ses manières quelque chose de si pudibond, de si simple , qu'ail .s? plaça tout de suite auprès de ces dames, el en première ligne, comme un bon ami , co;nm(3 un conseiller, comme un confident. Ses seule''
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procligali'.cs consistaient en bonbons, en sucreries, et, comme il avait conserve quelques relations dans la rue des Lombards, il achetait tout cela an prix niavchaud ^ et il ne dérangeait pas Téquililire de son budget. Pendant les ballets de Télr'maque , iS!Acliille à Scyros^ de Vénus et Adonis , il conservait sur son bras gauche les schals et les douillettes de Bigottini , de Chevigny, de Clotilde et autres divinités dansantes de Tépoque. Il donnait du tabac à Beaupré, il causait mythologie avec Milon, et, quand Puns des dames du ballet perdait un cachemire, un carlin ou un amant, il devenait le confident de la belle éplorée. 1 remplissait à TOpéra , mais sans appointement et sans nrétention , Temploi que M. Dumilatre avait à la Comcdie-Francaise depuis si longtemps. Sans bruit, sans efïorts, sans le moindre billet doux , il s'était tout de suite logé dans l'intimité d'une foule de danseuses d'O-
péra, avantage que plus d'un oisif parisien eut payé bien cher. Ces demoiselles s'étaient habituées à voir en Uii un garçon sans conséquence, un individu sans sexe , près duquel on pouvait tout dire , devant lequel on pouvait changer decolerelte. Or, celte confiance qu'il inspirait ainsi lui causa plusieurs fois de furieuses insomnies , de brûlantes tentations. Il advint qu^après avoir respire à Paise les parfums du boudoir et de la toilette d'une bayadère jolis et coquette, pensées d'amour le mordirent au cœur et jetèrent son esprit dans un trouble horrible. Alors il tomba à genoux et il exposa son doux martyre en termes passionnés. Mais, pour réponse, il reçut des coups d'éventail sur la joue, accompagnés de ces paroles :
— Allons, Bernard, ne faites donc pas ainsi le mauvais plaisant. Vous savez bien qu'un sage comme vous ne peut pas aimer una femme de théâtre.
— Mais je suis amoureux, ange , sirène, ^jlphide.
— Allons donc , est-ce que c'est possible !
Et Bernard se mordit les ongles , s'arracha les cheveux par poignées, et, vous pouvez m'en croire , moi qui liens ces détails de iui-raême , il pleura de rage.
Parmi ces demoiselles ou ces dames — au choix — brillait alors mademoiselle Pamcla , enfant de seize ans , frêle comme un petit oiseau, ayant une figure de vierge , un regard d'ange , et un cœur aussi dur que celui d'uii colonel de carabiniers.
Pamcla , danseuse dans le corps du ballet,
en était déjà à sa troisième passion sans
compter les protecteurs du Conservatoire — école de danse — qu'il avait fallu payer de leurs soins. Pamëla , excellente fille , bonne comme un apôtre, rieuse comme une griselte, avait un coeur froid comme celui d'un diplo-
mate consommé. Elle faisait beaucoup rameur, et elle ne le connaissait pas. Seulement, on savait que, pour réussir près (l''elle, il fallait élre aicle-de-camp. C'était sa fantaisie , son caprice , son iJée.
Un maréchal d'empire, un préfet, deux cliar-
gés d'^affaires, et une innombrable quantité
de chambellans avaient été éconduits par elle.
— Faites-vous aides-de-camp, disait-elle ,
et Ton verra I
Bernard, un soir, était dans une coulisse. II faisait réciter la première fable de Phèdre îju petit garçon d'une danseuse qui figurait, pour le moment, dans le pas militaii'c d'^chille à Se y r os.
Paméla, qui ne dansait pas, sous prétexte d'un engorgement à la cheville gauche, s\ipprocha de lui, et, avec ces locutions un peu populaires qui distinguent la classe intércsbiuilc des dames du ballet, elle lui dit :
— Vous ne savez pas une chose, vous!
— Je vous demande pardon , on dit que Tempereur vient de gagner une grande bataille àlianau.
— C'est pas ça.
— Ail ! oui , je sais : le roi de Rome a en la coqueluche.
— CVst pas encore ca.
— Alors, je ne vois pas trop. Si fait, attendez : le gouvernement ordonne le sucre de betteraves .
— Eh bien! c''est pas ça, et je vois bien qu''il faut que je vous le dise.
— Je vous écoute, jeune beauté.
— Je suis amoureuse.
— Tiens ! tiens ! tiens !
— Pour la première fois de ma vie.
— Oh! oh! oh!
— Et savez-vous de qui ?
— De moi ?
— Ne dites donc pas Jes bclises , na !
— Mais , venlrebleul dit Bernard , s''indiiinant enfin de ce manleau de chasteté dont on Taffublait malgré lui; mais ventrebleu I me croit-on décidément, dans les coidisses, incapables d'amour, indigne d*'en inspirer ?
— Non sans doute ; mais on sait que vous
des sage.
— Ça n"'est pas vrai ! dit Bernard bouillant de colère. Je suis, comme un autre, épicurien et voluptueux. Je suis très voluptueux , mademoiselle Paméla, entendez- vous!
— Fi! que c'est vilain de se moquer comme ca cl''une pauvre fille , M. Bernard ! est-ce que lout le monde ne sait pas que vous êtes la vertu même , donc?... vous ? qu'est-ce qu'il
■*'Ous faut? une femme, des en/ans des
îuocurs ! connu , mon cher, connu !
Bernard écumail.
— Donc, je suis amoureuse.
— Alors , puisque ce nVst pas de moi , c'est d'un aide-de-camp.
— Juste! un amour d'homme... il porte une pelisse blanche brodée en or, et des bottes rouge. Un ange , Bernard, un vrai ange!... avec des éperons. Mais celui-là , voyez-vous, je Taime, oh! je Taime vraiment. C'est le premier; parole!
— Ah ca ! enlendons-nous , vous dites que c'est le premier. Je vous en ai connu trois, moi !
— Eh! qu'est-ce qui vous parle d'amant? C'est d'amour qu'il s'agit !
— ?ilais c'est la même chose î
— Tiens, celle bêtise!... sont-ils simples ces hommots verkieux !... Les autres, voyezvous , je les ai pris pour faire comme tout le monde. Celui-là , oh! M. Bernard, c'est de la Tolie, de l'ivresse! Pour lui, je me jetterais au ÏQu , à l'eau; j'en suis folie !
— Je vous demanderai ce que vous voulez que j'y fasse.
— Minute, mon ami... Mon bon petit Bernard , mon cher bon petit Bernard, vous pouvez me sauver la vie.
— Impossible , si vous vous jetez à Teau. Je ne sais pas nager.
— Il nVst pas question de cela , écoutez , j'aime Rodolphe au point de mourir, s'il est malheureux. Et il est mallieureux , Rodolphe!
— Ah! diable!... ah ! il est malheureux!
— Imaginez-vous, continua Paméla, dont le visage, ordinairement doux et calme, trahissait une vive émotion , imaginez-vous qu'il a fait mille écus de dettes.
— Je ne les paierai pas, moi , au moins !
— Non sans doute, dit Paméla avec une dignité de déesse ; ce sera moi , qui les paierai. 'i'enez, voilà dans ce porte-feuilles, trois billc(s de mille francs. Je vous prie de les lui porter.