TOUS
— Merci ! oh merci !
— Ce diable de Bernard, dit un chanteur, c'est un homme précieux ! Il vous f;iil un voyage comme un autre boit une bouteille de
Tin de Bordeaux hardi aventurier, va î
Bernard , tout ébahi , regardait autour de lui avec une certaine inquiétude. Il avait pris feu si prompteraent pour les infortunes de M. Rodolphe , il avait fait à Paméla des promesses si retentissantes, si énergiques, quMeût été bien ridicule de revenir sur ses pas après avoir commencé par courir si fort. Il calcula rapidement avec lui-même ce que lui coûterait un voyage en poste à Lille, et, quoique la somme fut très élevée pour un garçon dont les quinze mille livres de rentes avaient leur emploi jusqu''aa dernier sou, et qui ne voulait pas créer de dettes, il se décida à faire bonne contenance d'abord et, ensuite, à faire le voyage.
— Mais, c''est égal, disait-il dans sa barbe, je ne croyais pas aller ce mois-ci à Lille en Flandre I L'homme propose, et Paméla dispose !
— Jeune fille, dit-il, d^un ton paternel, firai à Lille ! demain à pareille heure, je serai sur une grande route. L''air vif des champs
soulèvera les boucles de ma titus, les arbres qui encadrent le chemin fuiront ventre à terre <îerrière moi; j*'aura) fait un mauvais dîner, je ferai un mauvais souper , je serai loinde mon Paris, de mon Opéra, de ma gouvernante, de
mon édredon et, tout cela , pour vous î
Paméla ! étes-vous contente ?
Pour toute réponse la bondissante fille sauta dans ses bras et elle appuya sur sa joue un baiser qui le troubla beaucoup.
— Assez! assez! dit-il, tes baisers sont trop acres, Paméla, ils pénèlrent jusqu'à la moelle comme a dit Jean-.Tacques. -• y-^»
— Ah! oui, reprit le premier danseur,
Jean-Jacques!... c^clait un fameux! Je
l'ai chez moi relié en veau. Les mots que vous venez de citer sont dans la Psouvelle
Héloïse... la même dont le tombeau est au
musée des Pelits-Auguslins ! Mais, c'est
drôle! dans Jean- Jaques, Abeilard s'appelle Saint-Preux !
— Bizarrerie d'auteur, dit un danseurcomique.
— Ces gens-là , pensa Bernard , sont
odieusement stupides mais je ne le suis
pas mal comme ça , moi même , qui m'en vais
à Lille pour plaire à la beauté à la beauté
d'un autre.
Quarante-huit heures après, Bernard était à Lilleet, comme il faut que justice soit rendue à chacun , même aux danseurs, nous dions que son voyage en Flandre fit sensation dans les coulisses, et que^tout le personnel du Grand-Opéra chanta franchement leslouanges du bon Bernard. Paméla, quelques jours après, apporta au théâtre une lettre de lui dans laquelle il annonçait son arrivée et la levée des
arrêts forcés de M. Rodolphe. La missive fut lue tout haut dans les couHsses, derrière un portant qui soutenait une colonne du temple deTAmour, dans Psijché. D'une voix unanime tous crièrent: Vive M. Bernard!
r Pendant ce temps-là , monsieur Taide-decamp Rodolphe faisait à Bernard les honneurs de Lille. On fit quelques bons dîners, quelque bonnes parties, puis un ordre envoya brusquement le jeune militaire à Bruxelles. Bernard l'accompagna en se promettant bien de le laisser là, et de revenir très vite à Paris retrouver sa gouvernante et son édredon. A Bruxelles Rodolphe trouva son père, vieux général de Napoléon, et il lui présenta Bernard comme un ami de Paris qui avait quité les délices de cette ville pour venir à Lille payer les dettes de son Pylade. Or, le général était un vieux hussard , il jura affreusement par sa moustache , qu'il saurait reconnaître
son dévouement , et d'abord, il rendit à Bernard les mille écus de la pauvre Paméla. A l'Opéra , Bernard était chaste mali^ré lui; malgi^é lui , il fut un héros d'amitié à Bruxelles , parce qu^il sentait qu'Hun comte de Tempire rougirait de voir les dettes de son fils payées par une danseuse. Il se laissa donc avec résignation traiter de Pjlade , lui qui n'était, dans cette circonstance, qu'un Mercure. Il renvoya à Paméla l'argent qu'on lui avait remis , et il entretint la bonne fille dans la douce pensée qu'elle avait sauvé la vie de son amant. Le père de Kodolphe lui proposa un petite excursion vers le Rhin , et Bernard, ne voulant pas paraître trop tenir à ses habitudes parisiennes, devant des militaires fort enclins à mépriser le bourgeois , qu'ils nommaient alors le péki'n^ Bernard se décida à suivre ce j^éncralet son état-major. Il répondit même, d'un air infiniment cavalier, qu'il iraitau hou
du monde, si cela pouvait faire plaisir à ces messieurs. Mais tout bas, il soupira, en songeant à sa gouvernante et à une demi-douzaine de ^Mlets de flanelle quHl avait négligé de prendre en parlant de Paris.
— Encore un voyage! dit-il en lui-même , mais n'oublions pas, toujours, de dire que je suis myope et incapable de viser un cosaque à trente pas.
De ce moment, il ne quitta jamais ses conserves.
Tous partirent , mais il arriva qu''au même moment , beaucoup de Russes , de Prussiens , de Suédois, de Danois avaient passé le Rhin , et refoulaient vers !a Fi'anco Tarméc de Na poléon. Vn matin , Iît;rnard se trouva au miieu d'un bivouac français.
Journée mémorable!!!
A midi , le canon se fit entendre au loin, et Bernard se donna deuv soufflets en disant bien bas :
— Imbécille! on est si bien , le matin , auprès de ton feu, et, le soir, à TOpéra !
A une heure , le canon se rapprocha , et î^iernard se tâta le pouls sous son manteau. Il constata cent vingt pulsations à la minute.
A deux heures , il vit au loin dans la plaine, de longues lignes noires qui semblaient se mouvoir. En sa qualité de mjope , il demanda ce que ces lignes voulaient dire , et on lui répondit : — Elles veulent dire : Hurra! ... Ce sont les Russes !
Bernard , alors, regarda derrière lui , et il vit d'autres lignes encore. Alors , il se hasarda à demander de nouveau ce quelles voulaient dire , locution qui lui était familière; et on lui répliqua de nouveau :
— Elles veulent dire : Vorwertsl, . . Ce sont les Autrichiens!
A trois heures , on ci ia : Aux armes î en bon français, et Bernard se sentit des éblouis-
semens. A trois heures et demie, le général dit à ses aides-de-camp — : Lorsqu'on est entouré, il faut se rendre comme des lâches , ou pas - €r sur le ventre dePennemi comme de braves gens. Le choix n'est pas douteux. M. Bernard, savez'vous monter à cheval ?
— Oui, geziéral, mais je n'y vois pas clair;
— Qu'on donne Betty, ma coureuse anglaise, à M. Bernard! Bernard, vous savezvous servir d'un sabre ?
— Pas plus que d'un télescope, mon général, et puis je n'y vois pas clair.
— Qu'on donne un sabre de cavalerie .légère à M. Bernard ! M. Bernard , vous savez bien ajuster un coup de pistolet ?
— Je m'en acquitterais assez bien; mais TOUS savez , général , je n'y vois pas clair!
— Que Ton donne des pistolets à M. Bernard !
— Oli I Poraéla,dit Bernard, en sepieUaiit
en selle, oh! Paméla, encore si lu m'aimais!.. Paméla , Paméla'.. . Le sang de Tinnocence va peut-être couler pour toi !
Pendant qu^il parlait ainsi , on se préparait au combat. Les cavaliers serraient les sangles de leurs chevaux , les re'gimens d"'infanterie se massaient , Tartillerie se plaçait entre les colonnes, les aides-de-camp, les officiers d'or- <ionnance couraient porter leurs ordres, et par relTet d'un vertige, Bernard voyait ces cavaliers, ces fantassins, cette artillerie et ces aides-de-camp tourner rapidement autour de lui, au milieu d'un brouillard épais. Rodolphe, Theureux amant de Paméla , s'approcha de lui et il lui présenta un chapeau d'uniforme.
— Mettez cela , dit-il ; avec cette coiffure et le grand manteau bleu qui vous couvre , vous aurez une physionomie militaire. Il ne faut pas que les alliés voient un chapeau rond dans nos rangs.
Et, comme Bernard, pétrifié par la terreur, ne répondait pas , Rodolphe lui ôta son chapeau rond qu"'il jeta au loin , et il le remplaça parla coiffure d'ordonnance. Bernard se laissa foire avec la docilité d'un agneau , en répétant avec une persévérance machinale :
— Vous savez que je n'y vois pas clair ! j'ai été réformé en séance solennelle à l'Hôtelde-Villc de Paris, pour cause de myopie avérée... et puis j'ai acheté un homme... deux honmies même!...
— Vous n'avez pas peur, je pense , dit Rodolphe ?
— Peur? fi! fi donc!... Mais je suis en règle avec la conscription. J'ai le droit de ne pas faire la guerre I
Mais liodolphe ne l'écoutait pas , son esprit de jeune soldat était tout au grand événement qui allait avoir lieu.
A un signal , toutes les bouches à feu du
petit corps d^armée, dont Tintrépide Bernard se trouvait faire partie , vomirent le fer et la flamme avec un effroyable bruit. Betty, la jument que montait Bernard , se mit à piaffer avec une généreuse impatience , et son cavalier, que cette explosion soudaine avait fait bondir, s'écria douloureusement :
— Si l'on meurt de peur, je nVi pas dix minutes à vivre! oh! maudits soyez-vous, hommes , créatures à Timage de Dieu , qui TOUS entre-déchirez comme des bêtes féroces!
Cependant, le mouvement hardi ordonné par le général était commencé. Les têles de colonnes avaient abordé Tennemi à la baïonnette ; elles avaient éventré la muraille d'hommes qui lui barrait le chemin , et Pétat-major dans lequel chaque officier allait faire le métier de soldat reçut Tordre de suivre les régimens Ce groupe d'hommes à cheval s''ébranla à Tordre du chef, puis, chacun faisant
sentir Téperon à sa monture , tous partirent aui^ranJgalop.Or Betty, la coureuse anglaise, n^avait nullement besoin de Téperon; légère comme la biche des bois, elle s' élança en avant , sans Tavis du cavalier.
— Saints du paradis, exclama Bernard, veillez sur un honnête garçon!... Il est bien effrayé, je vous jure !!!
Cependant, il sentit le besoin de ne pas rouler sous les pieds des chevaux, et il se raffermit en selle , mettant à profit les quarante leçons qu''il avait reçues dans un manège de Paris. Voyant qu\autour de lui chacun avait mis le sabre à la main, il fit de même, mais non sans difliculté, car, ignorant la manœuvre du sabre, il passa la main droite, pour saisir la poignée de celte arme , entre la bride et les fontes de ses pistolets; il en résulta un mal horrible pour arracher la lame du fourreau. Tant bien que mal, enfin , il en vint à bout, T. I. 12
et personne, heureusemenl , n'cul le loisir de remarquer sa gaucherie. Il clait temps que Bernard se mît en défense, car un moment après, un gros de Cosaques qui s'étaient glissés légèrement entre lescolonnes, entourèrent cetétat-major brillant de dorures, et l'attaquèrent avec une fureur augmentée par l'appât du pillage. Bernard n'avait plus de sang dans les Teines, la terreur l'écrasait. Cependant l'instinct de la conservation lui fit jeter les yeux autour de lui , pour chercher quelque issue dans laquelle Betty put l'entraîner loin du canon, des fusils et des Cosaques.
Il vit alors trois de ces derniers acharnés contre l'aide-de-camp Rodolphe, cet innocent auteur de ses angoisses. Le jeune militaire se défendait avec un courage de lion. JMais, pendant qu'il tenait tcte à ces trois sauvages, un quatrième arriva ventre à terre derrière lui , et, avec une force décuplée par la rapidité de
la course, il lui passa sa iancc au travers du corps.
Bernard senlil deux larmes dans ses yeux. La bonté nalive de son âme l'emporta sur Tellroi et il dit, oubliant âes hommages méprises : — Pauvre llodolplis ! pauvre Paméla I
Ensuite , il lui sembla voir le Cosaque qui avait tué Rodolphe, retirer sa lance du corps de ce malheureux jeune homme en riant , ei voyez- vous, Bernard , la douceur môme cependant , se mit dans une colère alTreuse. 11 grossit sa voix naturellement aigrelette , et il Il 11 ri a :
— Fichue canaille!... affreux meurtrier!
Et, emporté par cette colère , pir celte indignation qui donne du cœur à tout poltron bonne pâte d homme, il poussa Betty, l'osseuse anglaise, contre la rosse efflanquée du Baskir. Celui-ci n'eut pas le temps de remettre en arrri sa !oni,'Me l.uice , r( il hii cul!;uté avec
son cheval, par la vigoureuse jument de Bernard.
— Ah! tu ris, gredin, vociférait celui-ci, ah! lu ris, gueusard, après avoir frappé par derrière un pauvre jeune homme, attends! je l'en vais donner de la gaîté ! tiens ! attrape celui-ci!.., et puis encore celui-là!... sans compter cet autre î
Et Bernard, dont l'arme était de choix, légère comme un fuseau , pointue comme une aiguille, tranchante comme un rasoir, déchiqueta les chairs du Cosaque avec une rapidité terrible. Il termina par un coup de pointe qui fut mortel.
— Bravo ! bravo! crièrent les soldats qui passèrent près de là , formés en colonne d'attaque , bravo! le pékin! vive le pékin!...
— Non , mais c'est que c'est une horreur, leur disait naïvement Bernard. Imaginez-vOus qu'il riait, ce brutal-là, après avoir tué son semblublel ah ! mais c'est que...
~ i81 — BernarJ, cuiportc par Delty, se trouva tic nouveau face à face avec les guerriers aux lonij'ues lances.
— Cosaques , leur cria-t-il , vous êtes des polissons! je vous méprise!
Alors il laissa pendre par la dragonne sa bonne lame à son poignet droit , et il prit ses pistolets. A travers ses excellentes conserves d'or, il visa un Cosaque et il le tua raide; il en visa un autre , et Puutre eut le même sort; Puis brandissant son sabre , il cria :
— En avant î en avant , braves guerriers î qu^un paisible citadin vous donne Texemplc; du courage.
Pendant quelques minutes , Bernard criant comme un aveugle, frappant comme un sourd, fit un abattage énorme de Cosaques. Il finit par leur inspirer une si grande peur, que ceu\ échappés au tranchant de son sabre prirent le galop et s'en allèrent raconter à
leurs camarades comme quoi ils avait-nt été houspillés par Murât, ou par Excellemans.
Bernard avait fait une demi-lieue et lue dix sujets deTempereur de toutes les Russies, sans s^en douter. Quand il reprit un peu ses sens , il se vit dans un champ foulé par la cavalerie. Devant lui était un homme qu'il reconnut tout de suite, quoique myope, et qu'il salua du sabre, comme il avait vu faire aux oiTiciers dans les grandes revues du Champde-Mars. Cet homme, c'était Napoléon.
— Le voilà , disait d'une voix sombre à Tempereur le général père de Rodolphe , le le voilà, sire, le héros de la journée! il a vengé mon pauvre enfant , et nom d'un tonnerre! puisse Dieu le bénir !
Alors, Bernard se mit encore à pleurer sous ses conserves d'or.
— Qui étes-vous? dit iVapoléon d'une voix douce.
— Bourgeois de Paris , sire ?
— Comment vous Irouvez-vous au milieu de Tarmée ?
— Sire, je suis venu pour la petite Pâmé... c'est-à-dire, non; je suis venu en amateur.
— Avez- vous servi?
— Ah ! jamais , sire !... je suis en règle : réformé pour myopie I et puis, j'ai fourni deux hommes à l'état. Sire, je vous en donne ma parole d'honneur, je suis en règle.
— Votre nom ?
— Bernard, sire , Lucien Bernard.
— Votre famille ?.. .
— J'ai perdu mes parens. Mon père était confis... c'est-à-dire, chimiste. J'ai quinze mille francs de rentes et...
— Je vous nomme capitaine et membre de la Légion-d'IIonneUr. La journée a été gloiitiisc. Vous aurez riionncur d'en porter la nouvelle à riinpéralrice. Dans une heure
les (lépcches seront prêles et vous partirez. '— Oui , sire.
— Vous êtes , de ce jour, un de mes officiers d'ordonnance. Revenez bien vite, nous avons besoin de braves. Capitaine Bernard, je vous salue.
•—Sire, j'ai riionneur... mais c'est que je suis myope... reformé, sire, reforme au bureau de la conscription, place de rHôlel-de-VilIe.
Biais Napoléon était déjà bien loin:
— Ah ça! me voilà militaire, moi!...
comment vais-je faire à présent? disait Bernard.
— Vous étiez fait pour ce métier-là , dit un des officiers témoins de ses prouesses.
— Allons don ! mais je suis poltron comme la lune, moi!
— Farceur, va! dit l'officier.
— Mais quand je vous dis!..:
' — Allons, allons, vous êtes un bon com-
pagnon. Vous vous ballez bien ei vous aimez à rire.
— J^aime à rire î j'aime à rire!... dans les coulisses de TOpéra, je ne dis pas! ou bien encore au coin de mon feu en mangeanl des marrons , et en buvant du vin blanc.
— Est-il gai! est-il gai , ce grand corps-là. Bernard allait répliquer, lorsque plusieurs
militaires aux splendides uniformes, galoppèrent près de lui, et renlourèrent.
— Nous sommes, dit Tun d'eux, les officiers d'ordonnance de sa majesté, et nous venons saluer notre nouveau camarade. L'empereur a daigné nous instruire lui-même de votre belle action, capitaine. Or çà, faisons connaissance le veiTe à la main, un temps de galop vers ce village là-bas , et nous trouverons un déjeuner qui nous attend.
Bernard fut entraîné vers le déjeuner comme il avait été entraîné vers la gloire , sans savoir pourquoi, ni comment.
Une heure après , toujours pousse par celte puissance mystérieuse qui faussait toutes ses volontés, tous ses instincts , il était huche sur une haridelle de poste, et il i^^dopait vers Paris à fi anc étrier, emportant un bulletin et une mèche des cheveux de Rodolphe, et en se disant :
— Il y a huit jours , j'étais si calme , si heureux... sauf, cependant, ma passion pour Paméla... mais, vous me diiez : On ne meurt pas d'amour tandis c]u''on meui t très bien de la gloire, témoins, Bayard , Lannes et Lassalle auxquels on veut absolument que je ressemble. Dire que moi , moi , Lucien Bernard, je suis couché en belles lettres dans ce bulletin que je porte à l'impératrice. Tout cela m'est venu aussi vile qu'un mal de dents!... Si cet indjécille de Cosaque ne s'était pas mis à rire, pourtant, je serais mort de peur là-bas!... .
Que vous dirais-je, lecleuro, Dcruard cirriva
sain el sauf à Paris , el la nouvelle de ses prouesses el celle de la mort du jeune Rodolphe vinrent éclater comme un tonnerre dans les coulisses de TOpéra.
Bernard, après s^êtrc abandonné deux jours aux soins de sa fidèle i^ouvernanle , parut enfin au théâtre. Mais ce notait plus le Bernard que tout le monde y avait connu. Soldat malgré lui et trop certain qu'il lui serait impossible de se soustraire à la terrible bienveillance du grand Napoléon, il sVHait résigné à la gloire et à toutes ses conséquences.
Ses conserves, ses souliers, son parapluie avaient disparu. Il portait un large pantalon bleu de ciel, dont les coutures étaient cachées par deux galohs dW, une redingote verte , un gilet rouge , brodé à la hussarde et et une cravate noire. Ses pieds d'homme de guerre étaient enfouis dans des boites dont
les éperons aux molettes retentissantes faisaient un bruil terrible. II tenait en main une canne dont la tcte était surmontée d^un marteau d'acier.
Ce fut dans cet équipage qu'il salua ses anciennes connaissances. La sensation fut prodigieuse. Une foule de flâneurs, qui s'étaient souvent moqués de lui, ne savaient plus quelle contenance tenir. Pour eux , Bernard était un sournois qui avait caclié son courage pour mieux les exciter contre lui , et qui revenait sur les ailes de la Victoire — style du temps — pour leur couper les oreilles. Mais le bon Bernard ne coupa les oreilles à personne. 11 fit, comme par le passé, des politesses aux vieilles danseuses j il leur parla de Dauberval, de Vestris le père, des débuts de Duport; aux jeunes, il offrit des jujubes et des pastilles de chocolat, puis, apercevant Vavaèh qui, ce soir-lù, remplissait diuis le bal-
lot (le 7clêina(jiic le rûlc (l'une nymphe de Calypso , il marcha vers elle (Vune pas grave , cl il (lil, en tirant de son sein un petit paquet : — Voilà de ses cheveux , nymphe éplorce ! il est mort en brave, la face tournée vers Tennemi... ce qui n^a pas empêché que Pun des ennemis Tait frappé par derrière I il laisse un père et une maîtresse inconsolables. Que la terre lui soit légère !
Paméla lui répondit en sanglotant :
^-Eh! monsieur Bernard!... ah!... vous êtes un bien honnête homme !
— Je Pcspère , dit froidement Bernard.
El il quitta Paméla. Il savait que son amour pour cette jeune fille était connu , et il ne voulait donner à personne le droit de penser qu'ail profitait du veuvage dont il apportait la nouvelle pour se mettre en bonne posture auprès d'elle.
Quelques jours après, le capitaine Bernard
reçut l'ordre du major-géncral de rejoindre l'armée. Il obéit et il finit la campagne ma'-! heureuse de 1814 à la salisfaction du gi'and empereur. A la bataille de Montmirail , il était à la tcte d\me cinquantaine de dragons. Son coup-d'œil était fort peu exercé , il prit un escadron isolé de hussards prussiens pour des cavaliers français, et il courut vers eux brides abattues. Quand il reconnut sa méprise, il ne pouvait plus revenir sur ses pas, et il continua sa course en se recommandant à son saint patron. D^un côté, les Prussiens lurent épouvantés de celte attaque téméraire, de l'autre, les dragons de Bernard de s''enflaramer d'un beau feu envoyant Taveugle vaillance de leur chef, et ils sabrèrent les Prussiens. L'empereur, qui avait vu ce mouvement du bout de sa lunette, nomma Bernard chef d'escadron, et loule Tarmée prit en amour Bernard, l'officier d'ordonnance de Napoléon.
En 1815, Bernard fut encore la viclimc (le celle rcputalion faite malgré lui. Il assista à la campagne Je Waterloo, et il fut jeté clans la demi-solde au retour des Bourbons. Ses quinze mille livres de rente, heureusement lui restaient.
Alors, il eut une idée fixe : celle que le gouvernement nouveau avait pris de Tombrage contre lui , et il se sauva en Italie. Dès loi\s, il commença toutes ses conversations par ces mots : Dans ce temps de désolation et de guerre cmle !
Tels étaient les personnages que la voiture de Henri Belton emportait vers Paris.
riN Di: LA PRF.Mlîilii: l'AIîT.E.
Bernard, en anivanl a Paris, voulul ahsolixmenlmwsonami inlime^ Henry Belton, vînl ' loger cliez lui. Henry, aj)rùs une belle défense lui obligé de se rendre. Il avail le bonheur de posséder un valel dont la discrélion éfail à
répreuve. — Tom, lui dit-il, je suis Alsacien. J'ai vingt mille livres de rente. — Cela suffit, maître. — Avec un domestique comme le fidèle Tom, Henry eût pu être Auvergnat, ou Osage sans la plus petite ci'ainte.
Miette et sa mère, après bien des remercîmens, avaient quitté Henry en descendant de voitui»e, et elles étaient alléesprendre un petit logement dans la rue des Filles-St-Thomas, laquelle, en 1815, se composait de fort sales masures que Ton a abattues, depuis, pour faire le palais de la Bourse. Henry prit Tadresse de ses compagnes de roule et il promit de leur rendre quelques visites. Il eût été bien heureux de jeter un peu d'oi dans le tablier de Miette; mais la jeune lîlle était si jolie qu'il ne l'osa pas. Il y a des circonstances où il vaut mieux être un laidron qu'une jolie femnie.
La vie de tous ces personnages continua
— i95 — dans Tordre d'idées et de senlimens , avec les chances et les soubresauts dont nous allons donner un aperçu.
Bernard, militaire, guerrier, héros malgré lui, eut beau revenir aux penchans très bourgeois et infiniment paisibles qu'il portait en lui , il lut obstinément casé, par l'opinion publique, dans la catégorie des hussards- napoléoniens , des batailleurs intrépides dont Murât, Lassalle, Rapp et Fournier avaient été les chefs. Lui, qui donnait du mouron lui-même à ses serins, et qui se servait d'une chaufferette depuis l'automne jusqu'au milieu duprintemps, il fut compté parmi ces hommes de fer jue le soleil de l'Espagne et les neiges de la llussie n'avaient pu abattre. Pacifique, débonnaire, il fut noté dans les bureaux de la police comme un bonapartiste féroce, toujours prêt à conspirer contre le trône du fils de saint Louis; conciliant, timide, il p^assa dans le
monde pour un duelliste, luanl son adversaire iFun coup de pistolet à quarante-cinq pas, et pourfendant un homme à Tespadon toiis les malins avant déjeuner; par une autre bizarrerie de son étoile, les femmes se confirmèrent dans ridée qu'au courage du héros il joignait une chasteté d'apôtre, comme ces pieux soldats puritains d'Ecosse, dont Scott nous à laissé de
si beaux portraits. Le pauvre garçon se défendait de son mieux, mais quoiquHl fît, il ne pouvait détruire ces écrasantes convictions du public, il se débattait en vaiu sous elles. On a assez l'habitude à Paris de trier les gens, de les parquer dans un compartiment de la grande boîte sociale. Une fois place' il n'y a plus moyen de sortir de là. C'est une espèce de carcere duro que l'obstination publique vous impose.
Dans le galetas habile par Miette et par sa mère, la pauvreté s'établit et prir domicile
avec elles. Dès le lendemain de leur amvce à Paris, il leur fallut commencer la vie à laquelle les trois quarts et demi de la population sont condamnés dans tous les pays où la civilisation est en progrès, vie, dont le bon Dieu vous préserve, et qui consiste à se passer de feu dans Thiver, de glace dans Télé, d'un bon dîner quand on a faim, et d^un bon lit quand on a sommeil. La mère supportait la pauvreté avec cette apathie qui résulte du défaut d'intelligence, la fille avec ce courage que donne Tespérance, et qui, toujours, vous entraînant vers l'avenir, ne vous bisse pas le temps de faire attention au présent et à ses tortures.
Bernard n'était pas heureux avec ses quinze mille fi'ancs de rentes. Miette et sa mère, avec leur pauvreté, soufTraienl. Henry Bellon,avcc sa fortune de prince, son nom illustre — soit (|u'il conservât celui do licltoii, soi qu'il prît
celui de Sainte-Suzanne , chose difllicile par parenthèse — Henry Behon, dis-je, avec ses millions, ses seigneuries et sa noblesse accusait aussi la destinée. Tous^ ils résumaient la misère, la médiocrité, Topulence; et tous, dans leur condition, ils avaient leurs peines. Unphilosophe eût eu beaujeu pour divaguer là-desssus et pour dire, en grossissant sa voix, que le bonheur n'est nulle part. Nous, qui ne sommes pas philosophe , nous vous dirons seulement que, de ces quatre personnes avec lesquelles nous avons 'voyagé de Lyon à Paris , la plus profondément affectée, c'était Henry. Dès l'âge oii l'enfant commence à bégayer, l'expression de sa première pensée jusqu'à celui où Henri était parvenu^ il s'était innoculé , pour ainsi dire , l'Angleterre. Privé de sa mère, lorsqu'il avait six ans , de sa mère, qui , veuve du général Belton, et ayant, grâce à l'atroce h.abileté des gens de loi , été privée
des biens de son mari et de la surveillance de son enfant , était revenue en France , il avait bien vite oublié les quelques mots français avec lesquels la douce femme Tavait bercé. Ignorant que Henry n'était pas du sang des Belton, les membres de cette famille s'étaient emparés de Penfant , avaient assuré sur sa tcte rimmense fortune de celui qui s'était dit son père devant la loi. Ensuite, un conseil de famille , après avoir réussi à ruiner la Française, veuve du général, l'avait contrainte à quitter l'Angleterre , et avait décidé que Téducalion de l'enfant se ferait dans un château éloigne de Londi-es , et dans lequel tous les objets , les croyances , les pompes de Tarislocratie anglaise étaient répandus. C'était un séjour noble, immense et triste comme une résidence royale abandonnée par le souveram , mais soigneusement entretenue par l'état. Du grand balcon qui sortait de la masse du châlcau,
soutenu par de colossales cariatides, l''œil du maître pouvait plonger dans une perspective à fatiguer la vue , et dont les prés , les bois , les eaux , les villages étaient autant de dépendances du domaine seigneurial. Dans le château , il y avait la salle d'armes : là étaient suspendus les boucliers , les cuirasses , les casques des Belton, aïeux, de Henry, et qui, depuis la bataille d'Hastings jusqu'à celle de Waterloo , avaient guerroyé à la tète des armées anglaises. Partout , dans cette aristocratique retraite,les yeux du jeune Henry avaient rencontré les traces de Tillustration de sa famille : sur les portes surmontées d''écussons , dans la galerie de tableaux , où revivaient les vieux Belton d'autrefois, dans le servilisme des valets , des fermiers , des paysans , des magistrats même du comté , l'héritier du général Belton avait Uouvé des leçons d'orgueil anglais. Tous les échos de ce domaine lui
avaient dit qii^il devait être heureux et fier parce qu'il était Anglais. Son éducation Pavait confirmé dans cette opinion. Les historiens anglais, tout aussi menteurs que ceux de notre pays , lui avaient montré TAngleterre victorieuse toujours sur terre et sur mer, intrépide comme Sparte , riche comme Tyr, civihsée comme Athènes. Henry avait grandi dans ces convictions; elles étaient devenues comme Fécorce se développant avec le jeune arbre ; Henry, bref, était un bon Anglais.
Aujourd'hui, tout en courant chez les ministres, chez les princes, chez les chefs de 1.» Sainte- Alliance , occupés encore à briser les dernières plumes de Taigle impérial, aujourd'hui, tout en cherchant avec activité ce que les Bourbons ont pu faire de son père , il roule dans sa tète de pénibles, d'écrasantes pensées ; il se demande s'il est lord Bebon, ou le mai-quis de Saintc-Suznjinc : s'il t'?.l Anglais ou
Français ; il se demande s^il doit renoncer aux croyances , aux religions de son âme ; s'il faut
qu^il dise en Angleterre: «Je ne suis pas Belton ; tous les biens , les titres de celui dont je porte le nom, ne m"'apparliennent pas; )> et alors, il pense qu'on le traitera de fou, qu'on lui prouvera, son acte de naissance en main, qu'il est très Belton , infiniment Belton , qu'il ne peut pas ne pas être lui, et que tout ce qu'on pourra faire pour lui être agréable, ce sera de l'interdire et d'abandonner à qui de droit l'administration de ses biens. Au lieu d'être le Belton connu jusqu'à ce jour , il sera seulement Belton l'idiot, Belton Tmterdit, voilà tout.
Alors il se frappe le front , il s'arrache les cheveux.
Quelquefois, en s'éveillant dans la jolie chambre de garçon que le bon Bernard lui a donnée chez lui, il se sent Français, parce
que la partie ainiante de son individu a été remuée par une pensée filiale, parce que Henry s'est dit qu'il avait une mère et que celte mère était Française .Alors, en déjeûnant avec son ami Bernard , enveloppé dans sa robe de chambre , les pieds sur les chenets, il écoute avec plaisir les récits de Tadorateur malheureux de Paméla sur les habitudes, sur les actions inconriues de Napoléon que Tofficier d'ordonnance a pu prendre sur le fait. Il se laisse dire tranquillement que Paris est la première ville de l'univers , que Molière et Corneille sont les plus grands génies dramatiques du monde, que l'Opéra est un théâtre enchanteur et que Paméla est une divinité.
Puis, si Henry d'aventure traverse le boulevard, et qu'il reçoive le salut de quelque militaire anglais avec lequel il a fait les deu\ dernières campagnes, il sent l'Angleterre l'é- Irt'indre de nouveau ; les idées avec lesquelles
il a vécu se rcveiUcnl pleines de force, el le pauvre jeune homme s^écrie :
— Je suis Anglais, g^oddaml je suis Anglais. . . La preuve , c^est que le spleen nrte ronge, el que, si cet état dure , je me ferai sauter la cervelle.
Plusieurs évènemens qui s^accumulèrent dans un seul jour autour de lui vinrent le fortifier dans celte pensée de suicide éminemnienl anglaise.
Il était sorti seul el à pied pour chercher (juelques renseignemens sur le i^énéral do Sainte-Suzanne auprès d'un ministre, qu'il ne rencontra pas, et , pour tuer le temps, il élnil entré au Musée de peinture. Arrivé dans Timmense galerie, il reconnut, postée devant Pun des tableaux de Lesucur, sur la vie de Saint-Bruno, toute une famille anglaise, près de Inquelle il avait passé sa jeunesse, celte famille ayant un domaine vc-isin du sien dans le couilé de Duaifrics.
Cette vue produisit sur un un cirel puissant; elle fit npparaître devant lui tous les objets auprès desquels il s''était lentement fait homme. Il revit son noMe et riche château , les masses de verdure du parc , la salle d'armes aux trophées de famille ; il revit son blason , ses valets, ses vassaux. Il redevint Anglais.
La famille Pelham accourut au-devant de lui ; ou s'embrassa , on se serra les mains. Henry, qui avait quitté l'Angleterre depuis un an , vit avec admiration le changement heureux qui sV'tail fait dans la personne de miss Arabcllc, la fdle de lord Pelham.
Agée de dix-sept ans , Arabelle était une beauté anglaise dans toute Tacception du mol. Elle était grande et svelte; son visage pur était admirablement beau ; il v avait dans loutes ses lignes, dans tous ses contours autant d'harmonie (jue dans une fii,Mire d'ani^e : c'était une créature fH^^le , délicate , aérienne. Quand elle
— 20G — marchait , on eût dit qu'elle était portée par trinvisibles ailes ; cette fille , c'était un nuage , une vapeur, un soupir. Henry se sentit heureux et fier en la voyant courir au-devant de lui et prendre son bras. Beaucoup de femmes se pressaient alors dans la grande galerie du Musée, et certes Arabelle était la plus jolie.
Lord Pelham, gros Anglais avec un chapeau à la forme basse , un habit carré, des guêtres montant jusqu'aux genoux y prit l'autre bras d'Henry en disant :
— Dieu me damne! mon cher, je suis aise de vous revoir. Nous avons bien pensé à vous làbas , en Angleterre , et tenez , j'ai donné votre
nom à mon cheval bai un des plus beaux
élèves de mon haras Le plus noble animal
de mes écuries se nomme Henry, mon cher !.. A propos , comment vous porlez-vous?
— Très bien , niilord , très bien , balbutia Henry... Mais, oserai-je vous demander ce
qui a pu vous décider à quitter votre belle retraite du comté de Dumfries au moment de la
chasse ? car, si mes souvenirs son fidèles,
voilà le moment où vous commencez vos prouesses annuelles contre les renards du pays.
— Que veux-tu, mon enfant ! mes femelles ont voulu voir Paris !... ensuite, depuis que lu as quitté le pays, je m^ennuyais beaucoup, moi !
— Je suis flatté , milord , de ce que vous me faites la grâce de me dire, dit Henry, mais il vous restait d'autres voisins de campagne , les Sidney, les Beans
— Bah ! les uns sont des ivrognes; les autres
sont Français diablement Français, mon
cher!
— Je ne comprends pas, dit doucement Henry.
— Je vcu\ direjquc ce sont des gens qui ac--
cor(lent quelque chose à ce triste paysfrancais, qui ne mérilait pas^rhonneur que nous lui avons fait de le conquérir... Les Beans, lorsde ja paix (FAmiens, en i 8oa, se sont alliés à une fiimille française Je les exècre, vois-tu?
— Miss Arabelle, dit Henri timidement, pardonnait autrefois à la France : je me rappelle qu'acné admirait Voltaire, Racme et même Napoléon, Nous nous sommes querellés souvent à ce sujet.
— Ah ! toi , dit le gros Pelham, lu es Anglais de la bonne école, et tu grondais la petite, jem"'en souviens Mais maintenant elle
s^est ralliée à notre parti ; elle te dira cela,
elle elle te dira pourquoi tiens, je vous
laisse. Sans y penser, nous sommes venus à un sujet de conversation qui me fait diablement mal.
Lord Pelham abandonna Arabelle à Henry et les deux jeunes gens marchèrent seuls le
long (le la bnlustradc en bois qui courl, dans toute la longueur de la galerie , devant les tableaux.
— Vous ne me parlez pas de mon frère Jack, dit Arabelle ?
— Pardon , mais le plaisir de vous revoir absorbe tous mes souvenirs.
— Mon frère Jack, reprit la jeune fille, a été lue en duel par un oflicier français.
Henry avait partagé long-temps les jeux de Jack et d*'Arabelle ; privé de son père et de sa mère dans un âge foit tendre, il n'avait pour souvenirs doux et gracieux de sa jeunesse que cette belle fille et son frère. La mort tic celui-ci, dont la nouvelle lui était donnée si brusquement, Téraut profondément et il fut lorcé d'essuyer deu\ grosses larmes qui coulaient sur ses joues pales. Avec un accent plein de mélancolie, il dit à miss Pelham :
— ilappclez-vous , ma chère Arabelle ce
jour où, dans le parc du château de Belton , à Tombi e de ces hauls arbres dont le feuillage épais protégeait nos innocentes parties de plaisir, rappelez-vous ce serment d^amitié que, tous les trois, nous fîmes. Hélas ! nos chiffres sont encore gravés dans IMcorce du vieux chêne et, déjà, Tun de nous n'est plus... pauvre Jack !
Henry et miss Arabelle marchèrent quelque temps en silence. Ils passaient devant Titien et Murillo sans leur donner un seul regard ; absorbés dans leur méditation douloureuse , ils recevaient, sans les rendre, les saints d^une foule d'Anglais , bons amis de Londres qui les prirent tout de suite en haine et s'en furent répandre partout la grande nouvelle du prochain mariage de miss Pelham et de lord Henry Belton.
Et ce mariage, en effet, avait été jadis projeté par le père de Henry et lord Pelham. Henry étant resté maîtie de ses volontés, le
■vieux gentilhomme, orgucillcLix de son litre et (le ses livres sterlings, ii\ivaitplus parlé de celte union dans la crainte d'être placé dans la classe de ces pèics qui jettent au nez du prochain leurs filles bonnes à marier ; mais au fond de Tàme il nourrissait Tespoir que les jeunes gens finiraient par Tamour leur ancienne amitié. Henrj etArabelle étaient égaux, en naissance et en fortune; dès Penfancc ils s*'claient aimés. Tout se réunissait pour faire de ce mariage un acte de raison et, en même temps de bonheur.
Or, Henry, battu depuis quelque temps par desombres émotions , Ilcnrj triste, malheureux, décourage, se sentait un peu ranime en écoutant cette douce voix d'Arabelle qui lui avait bégayé les premiers mots tendres qu'il eût entendus ; gracieuse, pure, limpide, la belle miss lui apparaissait comme un de ces souvenirs frais et chastes que nous retrouvons
quelquefois lorsque nous nous léfugions dans le passe. Arabclle le consolait, il sentait qu''elle pouvait Paitler à vivre : l'amour n'était pas loin.
Lortl Pelliani et sa femme s^ipercurcnt facilement du plaisir que les jeunes gens éprouvaient à se rencontrer. Les vieux époux ne s'^cmprcsscrent pas de les déranger dans leur lête-à-lête.
— Dieu me damne ! dit lord Pelham , le petit Henry est devenu un homme superbe. Savez-vous bien, ma chère, qu*'ily a peu d'héritiers de son chiffre dans les trois royaumes ! c'est un bon parti.
— Oui, répondit froidement milady; mais il ne faut pas pareutre, devant lescurieiLX, désirer beaucoup ce mariage. Alors il se fera.
— Vous êtes une femme d'un grand seiîs.
— Je le sais bien.
On quilla le musée et lord Pelliam proposa une promenade au bois de Boulogne; Henry accepta et l'on partit.
Au bois, on mit pied à terre dans la grande allée qui court à Boulogne. Là, étaient plusieurs ijroupcs composés de familles ani^laises, venues à Parisaprès la déclaration de la pai\ définitive. Tous ces insulaires, hommes et femmes, profilaient des dernières lueurs du soleil que Phivcr et ses nuages étaient sur le point de voiler, et ils s'ébattaient, aussi joyeusement que possible pour une nation pensante, sous les arbres dvya décharnés. Dans ce temps-là TAnglelerrc confortable était en France. Dans nos promenades, dans nos théâtres, on la voyait, Torgueilleuse , se pavaner, jeter ses guinées avec une prodigue insouciance, dont elle est bien revenue depuis, et, dans les momens où elle venait à songer que Nupol<'un n'était pas moit, nous faire,
quelques politesses , quelques i^Tacieuselés. Henry reconnut au bois de Boulogne tout le personnel des salons de Londres , il avisa même deux ou trois gentilshommes campagnards de son comté qui , vaincus par la mode, avaient quitté leurs châteaux, lâchasse aux renards et leurs chères écuries, pour voir cette France qui avait donné tant de fil à retordre aux matelots et aux soldats de la vieille Angleterre.
Un nombre fabuleux de poignées de mains fut échangé entre lui et toutes ces personnes. On parla de Waterloo , de Bonaparte , de la duchesse d^Angouleme et des gâteaux de Nanterre. Uidiome anglais bourdonna encore aux oreilles de Henry comme au temps oi^i, fraîchement échappé de l'université, il passait sa vie dans les grandes assemblées de Londres.
Il vitplusieursbcautés renommées danscelte
ville , lui adresser ces petits saluts aimables , ces œillades sans conséquence , que les femmes du bel air, dans tous les pays du monde, savent si bien décocher, et, parmi toutes ces belles insulaires , aux formes délicates , aux regards suaves et caressans , miss Pelham lui parut la plus aimable, la plus jolie. Quand le soleil commença à sMleindrc et que cbacua remonta en voiture pour gagner Paris , Henry portait la vie tranquillement, et il goûtait auprès de son ancienne amie , le bien le plus grand pour les malheureux, Poubli.
liOrd Pelham, au déclin du jour , n'avait jamais qu'un seul but, et il dit en sautillant
sur les coussins de son landaw : '^
— Dieu me damne î ce grand air donne
appétit.
Alors Henry se rappela qu'il avait promis à
son ami Bernard de dîner avec lui chez l'un
dos rcblauratcuis du boulevard, et qu'il lui
avait donné rendez-vous dans le passage des Panoramas ^; à six heures. Pour ia première fois, depuis qu'il vivait dans rinlimité de Talaant infortune de Paméla , il sentit contre celui-ci, un mouvement d^mpalience en songeant à ce fatal rendez-vous qui l'éloignait d'Arabelle, près de laquelle 5a vieille intimilc avec la famille Pelliam lui permettait de rester en s'invitant sans façon au repas de la famille. Lord Pelham ne manqua pas de chercher à le retenir, et Henry fut forcé à un refus qui le contraria violemment.
Depuis le bois de Boulogne , jusqu'au passage des Panoramas où les Pelham devaient jeter Henry, la conversation fut assez mélancolique , car elle roula sur la mort de Jack , le frère d^Arabelle.
— Figure-toi, mon enfant, dit lord Pelham, qui, quelquefois se laissait aller à un tutoiement paternel avec Henry, figure -toi,
que c^est un des anciens officiers de ce scélérat de Bonaparte qui m^a tué mon fils .'.... aussi, vois-tu, j'ai en horreur cette • diable de
France Oh ! je voudrais aussi haïr son
vin ! Mais , bah I c'est impossible !
— Pour moi, dit Arabelle , j'ai rompu pour
toujours avec miss Anna ma meilleure
amie, après vous, monsieur Henry... parce qu'elle esl sur le point de se marier à un Français.
Il sembla alors au pauvre Henry que la foudre venait de tomber devant lui. Il pensa aux terribles révélations du colonel Urbain et de Mitonneau ; il pensa aux bizarreries de .sa position dans le monde. Il ne se rendit pas tout de suite un co:nplc précis de cette position qui, par son élrangcté même lui permettait de rester Anglais quoiqu'il fùtFrançaispar le sang, cl cela en supposant même que le marquis de S;iinte-Suzanuc donnât de la pubhcitc
aux mystères delà naissance de Henry Bellon. II ne vit qu'une chose, un mur de fer entre lui et Arabclle* et lorsqu'il la quitta à Tenlrce de le galerie des Panoramas , il avait le cœur serré, et il se demandait pourquoi les hommes mettaient un si haut prix à la naissance et à la fortune.
Il fît quelques tours dans le passage , sans rencontrer le commandant Bernard. Il commençait à perdre patience , lorsquVm événement qui eut lieu devant lui vint le distraire de sa mauvaise humeur.
Un groupe de jeunes gens étaient rassemblés devant une boutique, et parlaient en riant entre eux. Comme la boule de neige dans ravalanche,ce noyau de flâneurs se grossissait d'un flâneur de plus , à chaque seconde , et bientôt Tétroite galerie des Panoramas fut obstruée au point qu'il eût fallu du canon pour s'y faire jour.
Henry, qui connaissait Thumeur badaude de son ami Bernard, se glissa dans cette foule, espérant l'y rencontrer. Mais il le chercha inutilement; alors, il se retourna vers son voisin, lequel pressé par d^aulres voisins , lui labourait le flanc avec Tos pointu de son coude.
— Savez-vous , dit-il , ce que nous regardons ^ monsieur ?
— Oui , depuis une minute seulement.
Nous regardons une jeune et belle fille , dont le costume extrêmement bizarre , et extrcment étranger, a fait sensation dans le passage. Effrayée du nombre prodigieux de curieux ou d'admirateurs qui se pressaient sur ses pas , elle s'est réfugiée dans celte boutique dont le propriétaire hospitalier lui a donné... un verre d'eau.
Henry regarda à travers le vitrage du magasin, et il reconnut la gentille Miette, sa compagne de voyage. Elle était assise près du
comptoir. L^induslriel, chef suprême du maga^in , paraissait fort contrarie du scandale qui se faisait devant sa porte. Cette foule qui n'était pas là pour vanter, et, surtout/ pour acheter ses produits, lui faisait mal à voir- Il luttait entre le désir de faire un peu d'hospitalité en passant , et la rage de voir celle troupe d'oisifs qui masquaient sa dcvanlure* Henry entendait autour de lui que Ton riait beaucoup du costume de la jeune laui^ucdocicnne , et il ne put s''empécher de dire:
— On peut rire d'une toilette bizarie, mais on pourrait, aussi, la laisser librement circuler.
Ensuite, il fendilla presse, et, tournant le bouton de cuivre qui ouvrait la porte , il entra résolument.
— Monsieur, dit-il au marchand , vous enverrez demain des cravates et des jabots au capitaine iicnry Cellon, rue de Provence,
n" 10 Vous, mademoiselle, veuillez me
suivre.
Mais la jeune fille n^avait pas besoin de celte invitalion. Du moment où elle avait reconnu Henry, elle s'était prccipilce vers lui. Pendant toute la roule de Lyon , elle avait appris à le connaître ; elle avait acquis la preuve de sa loyauté , de sa réserva. Elle avait vu par elle-même , que le capitaine Henry était un homme qui cnlenclait la ^'nlanlcric autrement que beaucoup de jeunes gens. En courant la poste avec elle , il Tavait soignée en père , sans lui parler de ses beaux yeux ; elle n\\vait pas peur de lui. Henry fit un salut froid au marchand , et il quitta le magasin avec Miette fortement cramponnée à son bras.
En fermant , derrière lui , la porte du magasin, Henry jeta sur lafoulc un regard à la fois fire et tranquille, et la loule lui livra passage. Une provocante œillade de la part du jeune
liomme, cul entraîné quelque querelle, de môme qu^une tenue timide eût suscite quelques-unes de ces plaisanteries parisiennes , souvent dures à entendre. Avec un maintien froid et décide^ il sut inspirer du respect et se faire un passage.
Il avait fait à peine quelques pas , lorsqu'il se trouva face à face- avec Bernard , à qui il raconta ce qui venait de se passer. Pendant ce rapide récit, les curieux disaient, en suivant de loin Miette et ses deux cavaliers :
— C'est le commandant Bernard ! le fameux commandant Bernard ! peste! il ne faut pas s'y frotter.
Et Miette, qui entendait ces propos, disait, en croisant ses mains devant le terrible homme :
— M. Bernard, mon bon M. Bernard , je vous en prie , ne faites de mal à personne.
Du mal I moi !... Mais je suis une brebis,
mademoiselle.
— Oh ! non ! oh I non ! je sais bien que vous avez une mauvaise lèle.
Et Duval frappa du pied et se mordit les ongles, comme cela lui arrivait toutes les fois qu'on lui jetait ain^i à la face sa bravoure et sa chastelc , ces deux vertus dont il était si cruellement accuse dans le monde.
— Capitaine, dit-il conduisez celtejeune fille sous Tailc de sa mère, achevez celte mission vraiment française , et revenez me trouver au café Ani;lais. Charmante Miette , je me mets à vos pieds et je les baise humblement! maintenant^ séparons-nous. Dans ces temps do dé solalion et de i^njcrre civile , il fiut éviter tout scandale public, tout rassemblement.
Il s'éloii^Mia à t;rands pas , et il fv'ndit la presse.
— C'est le brave, Tinlrépide Bernard.,, le tueur d'hommes , dit un badaud pur san^^', ôtanl son chapeau. ,
— Diable iVmportc, avec ton lueur tVliommes, dit Bernard alongeant le pas... Mais, dans ces temps de désolation et de guerre ci- Tile, il faut céder un peu à son prochain.
Henry reconduisit Miette chez sa mère, dans le réduit plus que modeste de la rue des Filies-Saint-Thomas. La petite était haletante , les mots qu^clle prononçait étaient encore entre-coupés. Henry, qui lui donnait le bras , sentait son flanc batlie etse soulever convulsivement comme celui d'une jeune bi- -che que le chasseur a long-temps poursuivie. Il crut devoir attendre la fin de ce paroxisme de frayeur, avant de questionner Miette sur son aventure^ et il garda discrètement le silence.
Il n'y a pas loin du passage des Panoramas à la rue des Filles-Sainl-Thomas. La course fut bientôt fiûle. Miette, suivie de son protecteur à qui elle n'avait pas encore eu le
temps de raconter Taventure qui venait d'avoir lieu, se précipita dans Tescalier, et elle entra chez sa mère avec la promptitude de la foudre. La mère Dumon, qui avait froncé le sourcil en voyant un homme derrière sa fille, se rassura lorsqu'elle reconnut Henry, et elle dit, en voyant l'agitation de sa fille :
— Jésus ! ques a quo ?
Miette ne lui donna pas le temps de continuer. Arrachant son bonnet, elle marcha dessus avec colère en disant :
— Il faut vendre ma chaîne d'argent , ma mère, et m'acheter un chapeau.
— Un chapeau ?
— Oui , un chapeau , dit la petite avec une gracieuse colère de jeune fille. Je ne peux pas faire un pas dans ce Paris , sans que l'on ne se moque de moi avec mon bonnet du pays. Tout-à-1 heure , encore, ils m'ont poursuivie. Les uns disaient ; — C'est une Cauchoise ! —
Les autres : — Cest une Picarde ! — Ceux-ci : — C'est une Allemande! — Ceux-là : — Elle arrive de Berlin!... Ma mère, il me faut un chapeau, je veux un chapeau! Au Conservatoire , elles ont toutes des chapeaux!... Mon Dieu , je jure bien que ce n'est pas par coquetterie !... Mais on se moque de moi, je t''assure ma mère ! n'est-ce pas monsieur, qu'on se moque de moi ?
En parlant ainsi , Miette s'était rapprochée de Henry ;, et le tirant par le bras :
— Dites-le donc monsieur, criait-elle , dites donc qu'ils m^ont poursuivie ! dites donc qu'ils se sont assemblés autour de moi... Oh 1 je veux un chapeau. Ma mère , un chapeau , vite, vite !... N'est-ce pas M. Henry, qu'il faut que j'aie un chapeau.
Henry pensa un moment à sa fortune de prince. Il jeta un regard attendri sur la pauvre Miette , sur cette pauvreté qui étreignait
la jeune fille. Il vit avec un serrement de cœur, un lit étroit où la mère et la fille dormaient ; ensuite , sous une table , quelques poteries où le maigre dîner de la future chanteuse d'Opéra se faisait, puis , sur une vieille chaise , un gros chat noir , animal sinistre dont les yeux élincelans semblaient deux torches éclairant untombeaul il dit d'une voix émue :
— Oui , madame Dumont , oui , il faut que Miette... que mademoiselle Miette, ait un chapeau. Mais adieu. Je suis attendu.
— Oh! M. Henry, que vous êtes bon , dit la petite.
— Oui , c'est un bon jeune homme , dit la mère... Je Taime bien! oui da ! m'sieuîje vous aime. Je vous aime autant que je déleste les Anglais.
— Les Anglais? dit Henry, qui, pendant que la mère parlait , regardait Miette , belle ,
jeune , pure comme une rose de mai , les Anglais ?
— Oui les Anglais ? répondit Miette ! . . . Ah! c'est que vous ne savez pas.
— Non, il ne sait pas la chose, reprit la mère Dumon tout en remuant des pommes de terre qui cuisaient dans le four d'un poêle de fonte. Dam ! en route , il avait l'air si tris(e que je n'ai pas voulu augmenter sa peine , en lui disant le pourquoi et le comment de notre histoire. Je ne lui ai conté ca qu'en gros! aujourd'hui que le v'ià brave et content , j'vas lui dire la chose.
La mère Dumon, grande femme à la figure pâle, au corps décharné, au front étroit comme tous les animaux obstinés et querelleurs, regardait Henry avec des yeux fixes et ardens, dans lesquels l'expression d'une volonté tenace brillait comme un feu sombre. Le jeupe homme crut voir une des sorcières
— 225 '-^ de Macbeth, et il ne se sentit pas la moindre envie de rire.
— Faut vous dire , reprit la vieille femme ^ que nous avons été volés, pille's, assassines par la bande de ïrestaillons.
— Vous m'avez déjà raconté cela, madame, dit Henry froidement.
— Oui; mais je ne vous ai pas raconte que mon jeune fils est allé àïoulouse, pour demander justice au duc d'Angoulcme... quM est le neveu du roi XVIII, le duc d'Angoulcme!... , et que , chemin faisant , il a eu dispute avec des scélérats d'Anglais qui Pont tué parce qu'ail ne voulait pas dire de mal du grand Napoléon. Je ne vous ai pas dit cela, mon enfant... parce que je n'en parle jamais, et que je défends qtTon m'en parle. Aujourd'hui ca m'échappe ," parce que vous avez encore rendu service à Miette, et qu'il ne faut rien avoir de cacho pour ses amis.
Ensuite , la mère Dumon se leva et , redressant sa taille haute et sèche , elle marcha vers Henry en disant :
— N'est-ce pas , mon fils, que j'ai raison de de'tester les Anglais.
Henry n'avait eu avec la pauvre famille que des rapports passagers, peu devait lui importer les sentimens et les volontés de madame Duraon. Cependant, Texpression de la haine que cette vieille dame portait à l'Angleterre retentit avec autant de force dans son âme que celle de miss Pelham lançant à la France son imprécation. Il balbutia quelques mots et il sortit en promettant de revenir et , cela , pour ne pas désobliger la maman Dumon qui Ten priait avec instance. En passant sur le boulevard pour se rendre au café anglais où Duval l'attendait , il entra chez une marchande de modes et il acheta deux chapeaux , bien simples , mais d'un excellent goût.
— Vous porterez tout de suite ces chapeaux, dit-il, chez madame Dumon, rue des Filles-Saint-Thomas , N" 4 , et vous direz qu'ils viennent de la part de de comment se nomme la première chanteuse du grand Opéra ?
— Madame Branchu.
— Vous direz quHls viennent de madame Branchu.
— Faudra-t-il dire , repondit la modiste , que madame Branchu a des moustaches et des éperons.
•'- Il faudra, dit Henry, ajoutant une pièce d'or au prix convenu pour les chapeaux, acheter des bonbons avec cela cl être discrète.
— Je suis le tombeau des secrets , monsieur, reprit la grisette d'un air grave.
Henry, en entrant au café anglais , trouva Bernard installé devant une table et expri-
mant le jus d^un citron dans des huitres d'Ostende,
— Eh bien ! Henry, la petite est elle rassurée ?
— Pauvre enfant! ils la tourmentaient à cause de son costume. L^affreux peuple que celui de Paris!
— Allons, vous êtes de mauvaise humeur.
— Oui , et je vous avertis que je veux absolument m*'enivrer.
— Tiens! tiens ! tiens! se griser, c'est bien hussard, bien postillon... bien Anglais!
— Eh! mon cher, laissez là TAngleterre. Oui ou non , voulez-vous vous griser ?
-]f Mon Dieu, si ça peut vous faire plaisir!...
— Grisons-nous donc , continua Henry.
Ensuite nous irons au jeu. J'ai besoin de tuer des émotions par d'autres qui soient plus fortes, plus cuisantes. Je voudrais perdre cent mille francs à la roulette.
— Minute , mon cher, mon budjet ne me permettrait pas de faire une folie pareille.
— Mais vous^ Bernard, dit Henry avec une animation de geste et de figure à laquelle son ami ne comprenait plus rien , mais vous, mon cher, vous devez être un bourreau d'argent , n'êtes-vous pas un tapageur, un fou •• un enragé !
— Hélas î dit Bernard , ils me feront mourir avec leurs idées... je suis, mon Henry, une religieuse en habit d^miforme, j'ai horreur du bruit, des querelles^ de Torgie... il faudra absolument que j'en tue un pour prouver aux. autres que j'ai des moeurs.
— Ah çà! reprit Bernard, quel genre d'ivresse adoptons-nous? aborderons-nous celle du Champagne, légère, pétillante et qui fait éclore la pensée.... comme je l'ai dit dans un
couplet au caveau de Morniis ou bien celle
de l'orgie qui tue à coups de Pommard et de
Volney ? irons-nous en Champagne ou eu Bourgogne ?
— Allons où Ton s'étourdit , où Ton se grise complètement, Bernard.
— Ah cà ! vous avez donc un chagrin secret, Henry ? tenez, je parie que votre bourse est dérangée.
— Eh! non, dit impétueusement Henry, j'ai six cent mille livres de rentes !
Bernard fit un bond sur sa chaise et, levant les mains au ciel, comme un grand-prêtre de
rOpéra, il dit :
— Six cent mille livres de rentes! Si J'en
avais autant je nevoudrais jamais boire de vin pur dans la crainte d'oublier un moment mon bonheur; mais dites-moi donc? Pourquoi cette immense fortune gardait-elle l'incognito?
. — Tout cela est si triste, si inconcevable que je veux me griser avant d'en dire un mot; du reste, Bernard, il me faut un confident, un guide, et je vous ai choisi.
— C'est me faire honneur et plaisir. Dînons:
Le repas eut lieu ; Henry, qui avait voulu sMtourdir comme le fait tout bon gentleman qui a du chagrin, but d'une manière tout-àfait anglaise; mais, soit que Bernard et lui fussent dans une situation de santé florissante , soit que le propriétaire du café anglais mît beaucoup d'eau dans son vin, ils ne purent arriver qu'à se donner ce qu'on nomme une pointe; alors , sous l'influence du vin , leurs pensées intimes devinrenlplus ardentes et plus bavardes surtout. Bernard parla beaucoup de Paméla, de l'espoir qu^il nourrissait de s'en faire aimer. 'Pour Henry, il raisonna très longuement sur le suicide et sur la nécessité où il se trouvait d'en finir par là ; avant de se tuer, pourtant, il paya la carte qui se montait à cent francs, et Bernard refusant d'aller au jeu chercher des émotions , il fut convenu
que l'on rentrerait au logis et, qu''en prenant du thé , Henry prouverait que la vie ne pouvait plus être d'aucun prix pour lui malgré de la jeunesse, de la santé et six cent mille francs de revenu , argent de France.
Devant un bon feu, pendant queFeau chantait dans la cafetière, Bernard commença ainsi Tenlrelient:
— Ma femme de ménage est partie; Tom, voire domestique dort dans Tanti-chambre ; personne ne viendra nous déranger dans ce réduit de la rue de Provence ; ma lampe jette une douce lumière, les triples rideaux des fenêtres amortissent les bruits de la rue, Tnistant est précieux, le lieu est convenable pour les confidences. Parle donc, nébuleux jeune homme ! verse ton âme dans celle d''un ami ! lis sont rares les amis, dans ces temps de désolation et de guerre civile! Des pieds jusqu''aux cheveux, je ne suis qu'oreille. Toutes
mes facultés sont passées clans mon timpan. Henrj acceptant de bonne grâce ce fraternel tutoiement , répondit :
— D'abord , mon bon Bernard , je te dois un aveu : je t^aime, et si je ne tWais connu , depuis quelques jours, je me serais pendu ou noyé.
— Mais c''est une idée cxlraordinairement anglaise, cela !
— Je suis Anglais ?
— Hein ?
— Je suis Aniilais.
— Pas possible !
— Je suis lord Belton ; dans deux ans , je n'ai qu'à me présenter pour que le parlement m'ouvre ses portes.
li.'rnard se leva brusquement, et se drapant dans sa robe de chambre, il dit avec une certaine majesté :
— Milord, depuis notre rencontre à Lyon
— 23^1 — jusqiràrheui cou nous voilà, vous me jouez... Vous en demanderai -je raison ?
— Oh ! mon Dieu ! comme il le plaira, Bernard! mets une balle entre mes deux yeux et lu me rendras service; tu passes pour avoir la main malheureuse !
Bernard se rejelta dans son fauteuil avec colère et il reprit :
— Je passe pour un bourreau , pour un crâne , comme on dit, et rien n^esl plus faux. Je suis très formellement disposé à rompre en visière à tous ceux qui me parleront de ma bravoure.... Cest ennuyeux, ça!...;
— Mais tu es un brave, que diable !
— Brave toi-même, entends-tu !... Maintenant, dis-moi pourquoi tu es Anglais.... car, enfin, tu as une raison pour cela; mais bah! c'est le vin qui a parlé, tu n'es pas Anglais, n'est-ce pas?
— Je suis le lord Bellon, Tun des plus
riches liéritiers de l'Angleterre , capitaine aux hussards de Cumberland.
— Eh quoi! le léopard d'Albion s^est introduit chez le berger Bernard, eh quoi i Pofficier de Napoléon a fait de la sympalhis avec on habit rouge de Waterloo ! . . . .
Henry, qui s'était attendu à quelque mouvement oratoire du commandant Bernard, laissa parler celui-ci avec une grande patience. Bernard termina ainsi :
— Ces paroles, mon cher, ont paye ce que je dois à la France et à l'aigle impérial. Maintenant je redeviens homme, citoyen de l'univers et je dis : Anglais ou Russe, ô homme ! je t'aime.
Henry prit la main de Bernard avec un geste de reconnaissance.
— Eh! oui, je t'aime... il n'y a que ces six cent raille livres de renies qui me taquinent. La sainte égalité est morte entre nous.
— Comment! parce qucj^ai le malheur dV'tre millionnaire!... mais, Bernard, il y a beaucoup d\isuriers, de fournisseurs d'armée qui ne peuvent plus compter leur fortune. Te crois-tu donc inférieur à ces gens-là ?
— Au fait, j'ai dit une sottise. Je te pardonné ta fortune et je l'aime.
— Bien parlé !
— Maintenant, dis-moi pourquoi tu désires quitter un monde dans lequel lu as six cent mille livres de renies à dépenser. C'est être par trop Anglais, cela !
— Anglais! Anglais !... je ne le suis qu'à moite! l'autre partie démon individu est française, pure race.
— Alors, tu serais donc un phénomène.
— J'en ai peur... mais tiens, écoute.
Henry raconta l'histoire bizarre de sa naissance.
Quand il eut fini, Bernard lui dit gi'ave-
mcnt :
— C'est une destinée singulière ! N'aime pas miss Arabelle, car elle a horreur de la France. Laisse la petite Miette apprendre tranquillement à chanter POpéra, car, chez elle, on exècre l'Angleterre.
— Mais que faire ? que faire?
— A ta place, je me ferais Allemand, et tout serait dit... Maintenant, j'ai à te dire que la Moniteur officiel annonce une amnistie pleine et entière octroyée par le roi Louis XVIII au lieutenant - général de Sainte - Suzanne , ton
père... c'est-à-dire, l'un de tes pères.
L'hôtel (le Sainte-Suzanne s'cicvc , entre cour et jardin, dans la rue Saint-Lazarre^ ancienne limite de la Chaussée-d'Anlin qui s'est si fort ai^randie depuis plusieurs années. C'est un corps de logis spacieux, sépare de la rue et
(le son bourdonnement. Vous voyez , sur le devant, le bâtiment d'un seul étage, percé au milieu par une grande porte cochère et qui se dresse, là, comme un bouclier contre lesbruits, les querelles, les joies du populaire. Aufond de la cour, vous montez le perron qui mène aux appartemens, et au-dessus duquel un.artiste des temps passés à scultpté les vieilles armoiries des Sainte-Suzanne.
Mais, aujourd'hui, ce séjour, tout étincelant de Torgueil de la vieille noblesse, est rajeuni par l'orgueil de l'empii-e. Le marquis de Sainte^ Suzanne, comme tant d'autres gentilshommes de vieille roche, a daigné se battre au service de Bonaparte. Or, il s'est battu bravement , et, au bout de ses longues guerres impériales , il est rentré en France avec un nom populaire, chargé de gloire et portant dans le cœur le souvenir du grand Napoléon. Il a oublié son vieux blason pour
celui que l'empire à inventé, et il dit quelquefois à ses familiers : Quel dommage que j'aie été marquis de naissance, je serais duc, et j'aurais caché mon ancien nom sous celui de quelque ville du Tyrol ou du Piémont. » Le marquis de Sainte-Suzanne, il faut bien Favouer, est un bonapartiste. Il a aussi le bonheur de pouvoir rire de sa demi-solde, car il a , aux vieux temps monarchiques, l'obligation d'une très grande fortune, fruit des générosités des anciens rois pour ses aïeux, et dont la révolution n'a dévoré qu'une partie. Le noble maître de l'hôtel de Sainte-Suzanne , en rentrant chez lui après la paix, et grâce à l'amnistie du roi Louis XVIII , qui voulait bien lui pardonner sa gloire, leva la tête en montant la première marche du perron qui sautait de la cour dans les apparlemens du rez-chaussée. Retrouvant le vieil écusson de sa famille sculpté sur la pierre, il dit :
— 24ïi —
— Ah! tiens, à propos. Je suis gentilhomme. Je n'y pensais plus, moi !
Ces seuls mots peuvent donner une idée des senlimens du vieux général. Ils furent redits dans le quartier, et la classe moyenne, excessivement bonapartiste, même quand il n'y eut plus de Bonaparte, se prit d'un grand amour pour le lieutenant du grand homme. On dit même qu'un épicier retiré du commerce , et dont la maison louchait à l'hôtel du général , nommait toujours ce dernier : — Mon glorieux voisin.
Mais, si le général de Sainte-Suzanne rentrant dans ses foyers y produisait la même sensation que, jadis, les preux de retour de la croisade, sa femme, depuis long-temps était connue, et elle n'avait plus une renommée à se faire. Pendant la durée des grands pèlerinages des soldats impériaux, elle avait vécu solitaire dans son hôtel , évitant avec
soin les intimités qui s^ofFraient à elle , et recherchant avec la même persévérance les malheureux qui avaient besoin de la charité du prochain. Madame de Sainte- Suzanne , quoiqu''elle eût été danseuse d'Opéra et la femme d'un Anglais, Fennemi naturel de Terapire , s'était fait aimer par ses vertus, son inépuisable charité , et, au retour de son mari , sa propre renommée eût suffi pour jeter de Téclat sur ce vétéran des armées impériales.
Telle était la situation des hôtes de l'hôtel de Sainte-Suzanne, lorsque , par une froide matinée de décembre, le commandant Bernard, dans une toilette demi-militaire, avec un ruban rouge à la boutonnière noué néghgemmcnt, descendit de cabriolet devant la grande porte , et se présenta au concierge.
Or , ce concierge n'était autre que le vieux
Mitoiineau, volontaire de 1792, grenadier sous Hoche, Kléber, Masséna et Napoléon.
— Le général est-il chez lui, mon vieux brave ?
— Salut, mon commandant. J'ai celui de vous reconnaître. Cest vous qui êtes venu nous apporter les derniers ordres de sa majesté l'empereur et roi sur le terrain de Waterloo..; Honneur au courage malheureux ! quant au général, il y est, et il n'y est pas.
— Au fait, dit Bernard, se rapprochant familièrement du vieux Blitonneau, dans ces temps de désolation et de guerre civile, les généraux de l'empire ne sauraient prendie trop de précaution... mais j'espère que M. de Sainte-Suzanne me recevra.
: — J'en suis sûr, mon commandant, et vous pouvez passer.
Cinq minutes après Bernard était introduit dans un petit salon où le général et sa femme
causaient conjugalement auprès d^un bon feu.
— Eh ! c^est Bernard, le brave des braves, s'écria le marquis de Sainte-Suzanne. Clarisse, je te présente le Bayard de Tarmée. Je dis Bavard , car il a le courage téméraire et la continence du chevalier sans peur et sans reproche.
— Deux réputations usurpées, madame, dit Bernard en s'*inclinant, et qui ont pour résultat de me faire haïr par les hommes du nouveau gouvernement, et d^éloigner toutes les femmes de moi, sous prétexte que je suis une espèce de sainte en uniforme de chef d'escadron.
— Ah! tu ne sais pas, Clarisse, il a la singulière manie de se croire poltron et libertin... Monsieur à des prétentions ! mais qui n'a pas les siennes ?
— Mon général, dit Bernard, d'un air grave
qui n'allait pas du tout à sa physionomie, mon gênerai , nous laisserons , s'il vous plaît, ma mince individualité, et nous nous occuperons d'un samj plus illustre et plus infortune, comme à dit M. de Voltaire quelque part. Monsieur le marquis , et vous, madame la marquise, je viens vous parler de votre fils.
Le mari et la femme se levèrent irapétucusament et «''élancèrent vers Bernard.
— Où est-il ? où est-il?
— Tout près d''ici; il a voulu que je vinsse l'annoncer, et, tenez, cela était utile, voilà madame qui s'évanouit, jugez de ce qui aurait eu lieu, si Henry lui-même
Bernard, très familiarisé avec les évanouissemens depuis ses accointances chez les danseuses, femmes ordinairement très nerveuses, aida savamment le marquis de Sainte-Suzanne à secourir sa femme, et, lorsqu'elle eût repris ses sens, il dit :
— Le hasard a mis Henry et moi face à face dans une circonstance que je n"'oublierai
jamais; il m'a sauvé la vie Quant à
vous, général, vous avez failli compromettre la sienne.
— Moi, grand Dieu !
— Rappelez un peu vos souvenirs Waterloo, à la fin de la journée — un jeune ofllcier an:^lais foulé aux pieds de votre cheval....
— Malédiction î c'était lui, Clarisse, Clarisse, j'assassinais notre enfant î
Le général tomba sians force sur un fauteuil en se couvrant le visage de ses deux mains.
— Plus tard, reprit Bernard, le hasard vous réunit encore; mais dans un lieu plus gai.... C'était h table, à Toulouse, dans la salle à manger de l'hôtel de France.
— Quoi , s'éciia la marquise , ce jeune homme qui, le soir au spectacle
— Défendit le général contre les assassins royaux. C'était encore lui.
— Et Mitonneau qui Ta vu ne nous a rien dit.
— Mitonneau, dit Bernard, a voulu vous laisser une surprise entière. C'était agir prudemment; d'ailleurs, depuis deux mois le général a langui dans les cachots du royalisme , toujours ouverts pour la gloire dans ces temps de désolation e( de guerre civile.
— Mais où est-il, où est-il ?
— Dans un cabriolet de place , couleur jaune, no 427, à la porte de l'hôtel, je cours le chercher.
Deux minutes après Henry était dans les bras de son père, et Bernard s'essuyait les yeux avec un magnifique foulard exporté des grandes Indes.
Après les premières effusions pendant les^ quelles on avait beaucoup parlé sans rien dire.
Henry, assis sur un petit tabouret aux pieds de la marquise de sainte Suzanne , examina les auteurs de ses jours; il vit un homme ayant passé la cinquantaine, à la taille haute et ferme, et dont le visage bruni et sillonné révélait de longues fatigues , et une part bien active dans les terribles guerres dont les dernières fusillades retentissaient encore. Il vil aussi^ et son
orgueil d'*aristocrate en fut charmé, que le général n'avait de commnn avec les vieux généraux de Tempire que le courage chaud et impétueux; mais qu'ail avait sur eux Tavantage de Téducation et de Télégance des manières. Il sentit, il prit sur le fait le marquis de vieille noblesse à travers la fumée de la poudre à canon. Ses yeux se portèrent avec plaisir sur un grand tableau de famille représentant le grand-père du général avec son habit de maréchal de France coupe par le cordon bleu. Kl puis, emporté par un sentiment plus doux,
il prit la main de la marquise et il la baisa tendrement ; ses yeux s^attachèrent avec amour sur cette femme belle encore après la quarantaine sonnée , dont la voix était harmonieuse, dont le ravissant visage exprimait une bonté d'ange et un esprit délicat , et il dit avec un accent plein de passion:
— J'ai une mère, moi !
— Oui, dit Bernard, et, pour qu'elle ait un fils long-temps, tu renonceras sans doute aux noirs projets dont tu parlais hier.
Et Bernard raconta comme quoi Henry, avec du sang français dont les veines s'était promis d'en finir à l'anglaise avec la vie.
— Oh ! je te ferai aimer la vie , mon amour 1 dit la marquise entourant de ses deux bras la tête de Henry.
Et Henry ne put retenir ses larmes, car c'était la première fois qu'il se sentait tendrement serré par sa mère 5 une mère c'était un bien
ignoré de lui jusqu^à ce jour, el il sentait frémir dans son âme des cordes secrètes , muettes si long- temps. La femme ne s^était encore révélée à lui que sous les dehors d^une coquette, avec des paroles, des soupirs de volupté.Dans le salon deThôtel Sainte-Suzanne,il la connaissait dans tout le sublime, dans toute la splendeur de sa mission. Il n'était plus seul dans la vie; avec Tappui et les consolations un peu rudes de ses amis; il aurait maintenant un coeur de mère pour épancher son âme, une voix de mère pour lui doucement murmurer des paroles d''espoir et de bonheur.
— Pleure, pleure, lui disait Bernard, pleure de joie d^avoir une mère! Ah ! si j^avais la mienne encore, je serais bien heureux! pauvre femme I si elle eut vécu je n'aurais pas été chercher à la guerre celle falalc renommée....
— Eh! mon cher, dit le général, relrous-
sant sa moustache, c^est la plus belle page de votre histoire.
— Bah! bah! il faudrait connaître le fond
des choses dans ma vie, général allez !
allez ! si mes respectables parens avaient
vécu ! mais il ne s'agit pas de moi , mais
bien de Henry et de vous. Votre position est plus embrouillée qu'une comédie de Beaumarchais. Vous voilà, général, avec un fils qui n'est pas votre fils, voilà un Français qui est un Anglais.... c'est à y perdre la tête , l'essentiel pourtant est de la conserver.
— Corbleu ! dit le général, il y a des avocats à Paris.
— Les avocats ne pourront pas faire que ce qui est, ne soit pas, et que ce qui n'est pas, soit. Si mes faibles lumières osaient ici se produire , je donnerais d'abord un humble avis.
— Donnezj mon cher, donnez^ dit le marquis.
— Eh bien donc ! je crois, en attendant une décision que la réflexion et le temps amèneront, je crois qu'il faudrait garder un profond secret sur tout cela.
— Comment? dit la marquise, il faut que je cache mon bonheur, il faut que je me prive
Ide dire aux autres mères : — Moi aussi, j'ai un fils! Mais c'est horrible , cela !
— Bernard a raison, dit le général.
— Mais je ne pourrai jamais cacher ma joie, dit la pauvre mère.
— Ta, ta, ta, dit le général avec quelqu impatience, les femmes n'entendent rien au chapitre des considéra^ons.
— Mais, mon ami, ces considérations doivent-elles passer avant les senlimens de ràrae ?
— Oui, madame la marquise, dit le général, qui, depuis deux jours, s'était enfin souvenu de
sa noblesse et des façons de parler qui étaient en usage au temps où il commandait pour le roi le régiment de Roy al- Anjou, oui, madame la marquise, il est des situations [dans la ^ie où il faut imposer silence à Pâme par égard pour certaines convenances. Qui vous dit qu^'Henry n'a pas en Angleterre cetraines liaisons, certaines promesses à tenir pour les temps qui viendront... El, tenez, il a rougi, et je parie bien...!
— J'avoue, dit Henry, qu''une jeune personne près de laquelle j'ai passé ma jeunesse, miss Arabelle Pelham
— Tu Taimess, dis? s'écria la marquise, caressant la chevelure brune de Henry.
— Oui, ma mère, et elle elle a en
horreur la France et les Français.
— Drôle d'idée ! dit Bernard , nous sommes de si bonnes gens, nous autres gens de la Gaule.
— Tout cela, interrompit le général, nous ordonne, provisoirement au moins, un silence absolu ; du reste, Henry, la maison de Sainte- Suzanne est d'aussi bonne noblesse que celle de Bel ton, et ma fortune est considérable.
— Fi, ah! Il, mon père! je suis votre fils... els^il était possible que je le devinsse aux yeux de la loi, j'en serais fier, fussiez-vous un
simple artisan Eh bien ! Bernard, diras-tu
encore que je suis un aristocrate?
— J'attendrai , dit tranquillement Bernard. La nature fait taire en ce moment l'orgueil ; mais, comme disaitmon père, le plus honnête confiseur... je veux dire chimiste de tout Paris, c^est à l'usée que Ton connaît le drap.
Pendant que Bernard prononçait ces dernières paroles, le général de Sainte-Suzanne ayant sonné un domestique donnait Tordre que Milonneau se rendît sur-le-champ près de lui. Exact, ponctuel comme le règlement militaire, le vieux soldai arriva bientôt.
— Mitonncau, dit le marquis, le hasard — et ma confiance... ont mis dans tes mains le secret de la naissance de ce jeune homme.... en as-tu parlé à quelquVm I
Mitonneau répondit avec un grand calme :
— Des fois, il m'est arrivé de tirer le sabre avec d'aucuns pour des insultes moins fortes que celle que vous me faites Thonneur de m'adresser. Je n''ai rien dit !
— Bien, Mitonneau, bien. Tu continueras a être discret ?
— Et je ne ferai que la moitié de mon devoir !
— Dans Tintérét de Henry, comme dans le nôtre, madame la marquise , nous devons nous taire, reprit le général de Sainte-Suzanne. Demain, on me présente au roi. Sa majesté me pardonnera mes guerres de Terapire, Waterloo même... mais, dans une cour pieuse comme celle de Louis X VIII, on ne me pardoftperait pas un scandale.
Pendant que le général parlait , Henry put faire une remarque qui tout de suite le fixa sur le caractère de ses parens. Sa mère fit un mouvement imperceptible des épaules comme une femme bien élevée qui vient d^enlendre une sottise, et qui n'ose formuler sa pensée sur le coupable. Henry comprit que la marquise était une femme d'un grand sens, et qui employait une diplomatie bien généreuse pour dissimuler sa supériorité sur son mari, gentilhomme frotié d'empire, tête folle et cœur chaud. Mais Mitonncau, qui n'avait pas une aussi grande délicatesse d'esprit que madame de Sainte-Suzanne, et qui eût dit sa pensée à l'empereur Napoléon lui-même, s'écria rudement :
— Eh quoi! mon général, vous allez voir le roi dix-huit? celui qui a laissé fusiller le maréchal Ney, celui qui est l'ami intime de nos ennemis. Eh bien ! excusez I ce serait du
propre! mais vous n'irez pas, j'en suis sûr.
— Mitonneau, tu as servi sous mes ordres, et tu sais b:en que je ne prends jamais conseil que de moi-même, assez là-dessus !
— Avec ça que c'est du gentil, vos BourboMS... mais bah! les maréchaux, les généraux, les gros bonnets iront chez le roi dixhuit pour la chose des places, des commandemens et de Targent. Il n'y a que le simple troupier qui reste fidèle au pauvre empereur.
— Mitonneau, dit le général d'une voix éclatante, une fois pour toutes, je te défends tout commentaire sur la conduite de ton général. Tu peux faire à ton aise de la politique dans ta loge de concierge ; chez moi, cela t'est formellement défendu.
— Mon général, je sais ce qui me reste à faire. Quant à l'objet de M. voire fils, qui n'est pas votre iils, quoique vous soyez son père, vous pouvez compter sur ma discrétion.
Mitonneau prononça d'une voix sombre ces derniers mots, et sortit après avoir fait à la compagnie le salut militaire. Bernard prit aussi congé du général et de sa femme ; il sentait que, dans la position nouvelle où ils se trouvaient, ils avaient besoin de solitude et de recueillement.
On sait que Thôtel de Sainte-Suzanne est flanqué sur un côté par la maison d^un honnête épicier qui nomme le général son glorieux voisin, absolument comme M. Viennet nommait le roi Louis-Philippe son auguste ûm'\.
Sur la partie latérale de gauche, s''élève un petit hôtel, dépendance de celui du marquis. C'est une jolie habitation dont le luxe est tout aussi bien entendu que dans la maison voisine, avec cette différence, seulement, qu^il décore des localités d'une dimension moindre. Le petit hôtel est au grand, ce que Trianoncst à Versailles.
Là, fut installé Henry. Sa mère voulait qu'il vînt chez elle, sous son toit; mais il a été décidé en famille que le conseil de Bernard était bon à suivre, et que Ton gagnerait du
temps avant de prendre un parti. Le général , cependant, eut pour sa femme et les sentimens qu'elle nourrissait une attention fort délicate. 11 fit ouvrir une porte dans la muraille, et la bonne mère eut toujours sous la main son bien-aiméfils.
Deux mois s'écoulèrent.
Ils suffirent à Ilenrv pour reconnaître que
son père, avec d'excellentes qualités, une probité chevaleresque , et un esprit qui s'était enrichi beaucoup dans tous les grands évènemens dont la France avait été le théâtre depuis trente années , était loin d'être ce que nous nommons aujourd'hui un homme complet. Il acquit en même temps la preuve que ces avantages avaient du souvent être neutralisés par une grande faiblesse de caractère , et une vue assez bornée dans les choses importantes de la vie. Au contraire, il reconnut dans sa mère, un sens parfait, une bonté, s'il est possible de parler ainsi , meilleure que celle du général , car elle n'était jamais fantasque , et une fermeté capable des plus grands sacrifices. Il n'avait pas vécu deux jours auprès de cette femme, qu'il l'adorait, et que toute son àme s'était abandonnée à elle.
iiernard faisait de fréquentes visites à l'hôtel , il amusait tout le monde par son humeur
joviale, et le récit de ses infortunes en amour. La vie coulait douce , tranquille. Henry avait bu largement dans le fleuve d'oubli auprès de son aimable mère. Miette , Arabelle, TAngleterre, le beau domaine du comté de Dumfries, Fhôtel de Londres , tout s'était effacé.
Un malin , Henry était étendu dans son lit, quoique Theure ordinaire de son lever eût sonné déjà. Il était légèrement enrhumé, et la marquise avait expressément ordonné qu'il restât encore couché jusqu'à midi. Le général était venu lire ses journaux et fumer sa pipe à côté de lui, puis, à l'heure de la messe du roi Louis XVHI à laquelle il assistait tous les soirs sans en rien dire à l'hôtel , il s'était fait remplacer auprès du malade par sa femme.
Dix heures venaient de sonner à la pendule, la marquise assise sur le bord du lit, vêtue d'un large peignoir, un de ses pieds veuf de sa panlouffle qui était tombée sur le lapis, avait
pris le bras de Henry et elle comptait les pulsations (le son pouls, lorsque la porte s'ouvrit brusquement et qu'un homme entra.
Poussée par un instinct de pudeur qui fut plus fort que la réflexion, madame de Sainte- Suzanne poussa un cri, et s'entourant à la hâte de son peignoir elle disparut par une porte secrète, un pied chaussé et l'autre nu.
Lord Pelham, car c'était lui qui entrait sans se faire annoncer, composa habilement son visage, effort terrible pour lui, car il était d'une brutalité avantageusement connue en Angleterre, et, d'un ton assez naturel pour tromper Henry, il dit :
— Eh ! bien le bonjour donc, mon cher ! on vient de me dire dans votre antichambre que vous étiez malade ; je ne m'étonne plus que TOUS nous ayez si fort négligés.
liassurc par ces poroles llcgmaliquemcnt prononcées», Henry crut que lord Pelham
n''aTait pas vu la marquise, et il en fut fort heureux, car il eût été bien embarrassé de répondre aux questions du vieil Anglais sur celte femme assise le matin sur le lit d'un malade de vingt ans. Mais pendant qu'il s'efforçait de répondre sur un ton enjoué à son ancien ami, Pelham attirait doucement à lui, avec le bout de sa canne, la jolie pantouffle, puis, se baissant pour ramasser son chapeau qu'à dessein il avait laissé tomber, il escamota la mule et il la glissa dans sa poche.
— Dieu me damne ! mon cher, j'ai cru un moment que vous étiez retourné en Angleterre sans nous en informer.
Kenrj passa la main sur son front comme un homme qui sort d'un rêve et il répondit :
— Je suis dans mon tort, milord. Je suis un homme bien mal élevé, vraiment, mais... ma santé..:, ah! et puis un petit voyage,., un voyage forcé,.»
*— Bien ! bien ! mon i^arcon. OnnedcraanJe pas d'explications à un ami. L''essentiel pour nous , c'est que vous ne soyez pas mort , mon très cher ! Ayant appris par hasard hier soir, votre nouveau domicile, je suis venu ce matin, et je vois avec plaisir que votre santé n'est pas encore dans un délabrement complet.
Lord Pelham parla encore quelque temps du vent et de la pluie, de l'Opéra nouveau et des chevaux du duc de Berry , et il prit congé de Henry avec des formes amicales qui trompèrent celui-ci sur les véritables senlimcnsdu père de miss Arabelle.
Resté seul ,* Henry s'abandonna à de pénibles réflexions. Il eut honte de l'infidélité qu'il avait faite à l'Angleterre pour la France , puis rallié un moment à celle-ci, parce qu'il vint à songer à sa mère , il se tordit les bras en disant :
— Ah! pourquoi suis-je né?.... Ma bonne étoile, si j'en ai une , ne m'enverra-t-elle pas quelque catastrophe pour sortir de celle position , pour l'oublier au moins.
Il avait à peine fini de parler , que Bernard se précipita dans la chambre , avec une figure toute renversée, des vêtemens en désordre, et qu'il se jeta sur le même fauteuil que lord Pelham avait occupé.
— Eh ! qu'as-tu , mon bon Bernard , dit Henry tout surpris de cette brusque apparition, et jetant la moitié de son corps hors du lit.
— J'ai.... j'ai !.... Henry , m'aimes-tu?
— Comme un frère , Bernard ! et j'ai toujours à ton service une bourse et un bras.
— Pour ce qui est d'une bourse , c'est inutile ; avec mes quinze mille francs de rentes , ma demi-solde et mon économie, je suis aussi riche que toi avec les revenus de prince
Quant à ton bras , c^est autre chose; j'en aurai besoin, et je viens le chercher. . . Je viens chercher ton bras pour me soutenir si je succombe. Henry, je me bals dans une heure.
—Eh bien! ai-je tort, Bernard, quand je dis, avec toutlemonde, que tu es une mauvaise tête?
— Malédiction ! mort ! sang ! furies ! exclama Bernard , moi une mauvaise tête ! . . . moi l moi!... tu quoqiie i Henry, toi aussi tu veux absolument que je sois un tapageur, un dénicheur de querelles , moi qui ai IVime plus douce que les dragées que feu mon père composait....
— Tum^avais dit que ton père était chimiste ?
— Eh! oui, eh! oui... mais, quelquefois," pour sa propre satisfaction, il s'amusait à nous faire quelques douceurs
— Au fait, au fait.
— Le fait, le voilà. On m'a affublé bien malgré moi d'u-ac renommée de bravache, de
pourfendeur criiorames , et c"*est ccUe renommée qui me vaut Thorrible affaire d'aujourd'hui. On veut absolument que je sois chaste comme Joseph , et je ne peux pas faire comprendre à Paraéla que je suis ardent , amoureux; de façon que j'adore la paix et que j'ai la guerre, de façon, encore, que je voudrais posséder ma Paméla et que je ne possède rien. C'est une vie ça, ?... merci.
— Mais enfin
— Henry, dit le pauvre Bernard se levant avec gravité , voici mon testament , j'ai passé la nuit à l'écrire I Tu seras , s'il te plaît , mon exécuteur testamentaire. Je ne te laisse rien en fait d'argent , puisque tu es au moins quarante ou cinquante fois plus riche
que moi Je donne mille écus de rentes à
Paméla et le reste à quelques parens qui mangent des châtaignes dans le bas Limousin. Mais les armes, les décorations , tous les ob-
jets cVart qui sont chez moi, te reviennent, mon bon ami. Cela est stipulé dans récrit signé de moi dont tues porteur.
— Henry, vaincu par la volubilité avec laquelle le commandant Bernard parlait , n''esseja pas del-interrompre, mais il le regardait avec des yeux effares et , à part lui , il se demandait si son ami était dans son bon sens.
— Figure -toi, reprit Bernard, figureloi qu^hier je rencontre Paméla sur le boulevard.-. Paméla est d^une santé délicate
Elle est sujette à des fringalles violentes. Elle me dit de sa jolie voix timbrée : — Bernard , je donnerais six ans de ma vie pour manger quelques petits pâtés. — Pour toute réponse^ je la conduis chez un pâtissier, et la pauvre petite se refait Testomac. Elle a mangé neuf petits pâtés , Paméla ! très bien. Quand elle eut fini , elle me demande si je veux la conduire au Conservatoire. Elle a là une sœur qui étudie
le chant sous le célèbre Tourrion. Et , liens , elle est une camarade tle la gentille Miette.
— Pauvre petite Miette ! murmura doucement Henry , je Favais oubliée aussi.
— Nous voilà donc partis pour le Conservatoire. Ah ! il faut te dire que j*'avais deux raisons pour y conduire Paméla. D"'abord le désir d^ôîre agréable à la beauté , ensuite je voulais voir une vieille connaissance de ta famille , le pauvre Miîonneau qui , brutalisé par le général de Sainte- Suzanne le jour de ta première visite sous le toit paternel
— C'est vrai , il a quitté Thotel , dit Henry.
— Et , reprit Bernard , il a ouvert avec ses économies une boutique de gargotier devant les bâtimens des menus plaisirs. Il fait assez
bien ses affaires A propos, je lui donne
cinquante louis sur mon testament. V^eilles-y bien , Henry !
— Oui, oui j mais explique-moi donc
— J'avais conduit Paméla au Conservatoire, et je tournais la rue Bergère pour entrer dans le faubourg Poissonnière où demeure le vieux Mitonneau, lorsque je fus accoste par un grand homme à la figure sinistre , portant un habit vert, et, à son chapeau, une cocarde blanche plus large qu\me assiette. — Vous êtes le commandant Bernard , me dit-il ? Oui, monsieur. — Ancien officier d'ordonnance du brigand corse? — Ancien officier d'ordonnance de l'empereur, dis-je. — Moi, monsieur Bernard , je suis Vendéen et royaliste 1 — Vous en avez le droit, dis-je encore. — Et, continua cetenragc^commeon dit que vous êtes \m fléau des royalistes, le brave des braves, j'arrive à l'instant de ma Bretagne pour me battre avec vous. — Monsieur, répliquai-je,
veuillez considérer — Je ne considère
rien — Je ne mo b.illrai pas — V ous vous battrez — Non — Si. — et p\iis, v'ian ! cet
homme me donna en public, à midi , dans le
faubourg Poissonnière, un soufflet Or,
je suis très connu dans Paris et j'entendais dire autour de moi : — Le Vendéen est venu chercher la mort, Bernard le tueur le tuera.
— Et, certes, oui, lu le tueras. Ah! ça mon cher il t'a frappé. Tu as le choix des armes.
— Parbleu ! sabre , épée ou pistolet , cVst toujours un duel , du sang... J*'ai une peur !
— Uernard , dit Henry avec un ton de reproche , dans une circonstance aussi grave que celle-ci, je ne conçois pas que tu t'amuses encore à rire à mes dépens avec ta prétendue peur. Je sais fort bien que tu pousses !f courage jusqu'à la témérilé. Il y a de la fatuité Vraiment dans ton obstination à répéter que tu es un poltron , Bernard.
Et Bernard déchirait ses gants avec fureur, et il répétait, pendant qu'Henry faisait à la hatc une toilette du matin :
— Incliquez-moi donc un coin de Tunivers 011 il y ait des hommes pour croire que j'ai peur du danger, et des femmes pour croire que je ne suis pas de neige et de glace. Alors j'aurai de la paix et des amours, biens dont je suis privé dans cette vie. Décidément! le premier homme qui parle de ma bravoure, je l'égorge !
Henry était habillé, il prit sa boîte de pistolet et des épées, et Ton partit dans le cabriolet qui avait amené Bernard. On se rendit à la porte Maillot, où le rendez-vous avait été donné.
Par une fatalité attachée à Bernard, plus celui-ci approchait du lieu où le combat devait se livrer, plus, aiguillonné par la crainte, il s'agitait sur les coussins du cabriolet. Henry, comme tout le monde, se méprenait sur ces mouvcmcns nerveux , et il les attribuait à une généreuse impatience d'en venir aux mains.
— Allons , allons , disait-il, calme-loi, mon
bon Bernard ! Quel terrible batailleur tu fais , va!
Quand on entra au bois de Boulogne, Bernard fit arrêter le cabriolet devant la maison du traiteur Gillet , dans laquelle il entra, eu disant à Henry :
— Je m'en vais boire un verre de rhum pour me remettre un peu les esprits.
Henry prit ces paroles pour une bravade d^homme habitué aux duels ^ et il se dit tout bas :
— Le seul défaut que je connaisse à Bernard , c'est ce dédain qu'ail a pour sa vie et celle des outres.
Bernard avait à peine demandé son verre de rhum , qu''une femme , c^était Paméla , se précipita dans la salle, et courant à lui :
— Bernard , mon bon Bernard , dit-elle , est-il bien vrai, vous allez vous battre?
— Hélas ! oui , ma belle amie... Mais par
— 277 ~ quel hasard , dans celte saison lout-à-fait rigoureuse , vous risquez-vous jusqu^au bois de Boulogne ?
— Il le demande ! dil Paméla , levant les deux mains au ciel, mais je viens pour vous , je vous aime tant !
— Oh! déhcieuses paroles! hélas! et ne les entendre qu'eau monienl , peut-être , de faire la grande promenade dans l'autre monde! Quoi, tu m'aimais, femme , dis?
— Oui , dit avec exaltation Pamcla, je vous aimais, je vous aime comme la sœur aime le frère... Oh! cela est bien plus durable que Tamour. J'aurai peut-être encore vingt amans et je n'aimerai jamais qu'un ami; vous Bernard !
— Mais de Tamour ? Paméla , de Tamour ?
— Je sais, dit Paméla , baissant les yeux, que vous ne voudriez pas de celui de la pauvre danseuse!
— Ainsi , cria Bernard , jusqii\'iu moment suprême, je suis la victime de l'entêtement de mon prochain. J'ai peur, et je suis un spadassin , je brûle! ardeo, comme nous disions au collège, et Pamcla croit à mon indificrence. Que diable faut-il donc faire pour prouver aux gens que Ton est poltron et amoureux ?
En parlant ainsi , il buvait par petites gorgées son verre de rhum. Henry, qui Faimait déjà comme son meilleur ami , malgré sa réserve ordinaire, et son habitude essentiellement prudente , c'est-à-dire essentiellement anglaise , d'étudier long-temps un homme avant de se confier à lui, Hem^y, dis-je, subissait lui-même l'influence de l'opinion générale. Quels que fussent les efforts du pauvre Bernard , pour se poser devant tous tel qu'il était , tous se trompaient sur lui , et Henry lui-même avec eux.
Paméla , qui regardait Bernard boire du rhum , au moment de tuer un homme , ou de se faire tuer par lui , et qui disait doucement : — Homme étonnant, va! brave des braves! — Paméla s'interrompit brusquement , et se posant un doigt sur son front , elle s''écria :
— A propos^ mon bon Bernard , j'ai trouvé au Conservatoire une jeune et jolie enfant qui s'est mise à fondre en larmes , quand elle a su que vous vous batliez ce matin. Elle se nomme Miette.
— Miellé , dit Bernard, ab! je la connais, et mon ami aussi... A propos, je vous le présente, mon ami! C'est le capitaine Belton , beau , riche, spirituel et brave. Capitaine, c'est mademoiselle Paméla, première coryphée de la danse au Grand-Opéra. Elle sera premier sujet un jour... s'il est possible de compter sur quelque chose dans ces temps de désolation cl de guerre civile.
Henry et Paméla se saluèrent , ensuite la jeune danseuse reprit :
— î Cette jeune et gente Languedocienne est la rose du Conservatoire. Grâce à elle , il y a de Tinnocence dans cet établissement! Moi , en la voyant si malheureuse , je lui ai dit : — Enfant, si lu oses me suivre , viens. Je vais au bois de Boulogne. — Et elle est venue , en me racontant son voyage de Lyon avec vous , messieurs , et en me disant que, sans doute, M. Henry serait là, et que, partout OLi M. Henry se trouvait , rinnocence n'avait rien à craindre.
Paméla , en prononçant ces derniers mots , regarda Henry avec une expression malicieuse qui fit baisser les yeux du jeune homme. Mais cette faiblesse fut de courte durée. Henry reprenant toute son assurance , fixa sur Tespiègle bayadère un regard à la fois doux et fier, et il dit :
— Micllo a eu raison , mademoiselle. Une jeune et honnête fille peut compter sur moi.
Ce fut au tour de Paméla de baisser les yeux; mais cette explication à laquelle, d"'ailleurs , Henry n'*eût pas donné de suite , fut interrompue par Miette, qui entra timidement dans la salle , et s'approcha en rougissant, selon son habitude , toutes les fois qu^elle voyait Henry. Elle se serra près de lui avec confiance, en disant d'une voix douce :
— Monsieur, je vous prie de ne pas m'en vouloir, si j'ai manqué ma leçon du Conservatoire aujourd'hui. D'aillcurg , je suis avec mademoiselle Paméla, qui m'a bien promis de me ramener chez maman.
— Pauvre petite I dit Paméla... oh I oui , je te ramènerai à (a mère. Oh I j'aimerais mieux qu'il m'en coûtât ma plus belle bague , ([ue d'abandonner aux Philistins, c'est-à-dire aux Parisiens, un joli et frais diamant comme toi.
— Bien parlé , mademoiselle, dit le grave Henry.
— Mais on ne se battra pas , n'est-ce pas, M. Henry, on ne se battra pas , continua Miette, dites que vous ne le voulez pas, d'ailleurs.
Henry se sentait tout ému de celte confiance enfantine que Miette avait en lui , et il lui répondit souriant avec mélancolie :
— Hélas! ma pauvre Miette , je ne puis faire qu'un homme comme Bernard ne lire pas vengeance d'un soufflet, et le combat aura lieu.
En parlant ainsi, il tira sa montre. L'heure du rendez-vous était déjà dépassée de quelques minutes, lien avertit Bernard, qui poussa un long soupir et s'écria :
— Ma chère Paméla, Henry, le bon, l'excellent Henry est mon exécuteur testamentaire... je n'ai que ça à vous dire.,. Attendez ici de mes nouvelles I adieu ! ! î
Henry cl Bernard, en arrivant dans la parlie du bois qui touche au mur d^enceinte , et où le rendez- vous était fixé, trouvèrent un homme mort, et Milonneau, le vieux soldat, les bras nus, et essuyant à son mouchoir bleu une épée sanglante.