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— Qu'est-ce à dire? qu'est-ce à dire? s'écria Bernard, accourant tout essoufflé, et regardant le visage de Phomme élendu sur le pré , je reconnais celte figure ! c'est celle de mon Adversaire.
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Napoléon , qui a la réputation d'être un brave; faut voir ça... Et puis, moi, tonnerre de Dieu ! je vous* aime , parce que, lorsque j'ai tourné casaque au général Sainte-Suzanne , à cause qu'il va à la messe du roi dix-huit , vous m'avez, sans rien dire, avancé mille francs pour l'institution définitive et solennelle de ma gargote, rue du faubourg Poissonnier...
— Ah ! Mitonneau , interrompit Henry, pourquoi ne vous adressiez-vous pas à moi?
— Ohl c'est que, lui , il était de mon uniforme... Tandis que... mais pardon, monsieur Henry! je viens de tuer un homme, c'est toujours un peu embêtant, et ca fait que je ne sais pas trop ce que je dis.
Henry redressant la tête avec fierté ;
— Je conçois que l'uniCorme des hussards de Cumberiand ne soit j)as loit agréable à un soldat du Munt-Saiul-Jean, maître Miton-
— Oh! monsieurHenry, tlii le vieux grenadier, flont les lèvres devinrenj blêmes, si vous voulez dire que les hussards de Cumberland ont fait peur rmx soldats de Nnpoléon , vous avez peu de mémoire. N'oubliez donc pas ce carré de huit cents fantassins qui a résisté à toute votre cavalerie rouge, et qui n'a pu êlre enfoncé qu'avec du canon. Jeune homme 1 jeune homme I nôiis sommes maintenant sur un champ de bataille , à côté d'un mort ! il n'y a que des égaux ici. Respect, s'il vous plaît, aux vieUx soldats de l'empereur !
— Pardon! pardon , Mitonneau, diî Henry, prenant la main calleuse du brave homme; Mitonneau, j'ai tort.
— Parlons pas de ça. Bref, je me suis mis en route pour le bois de Boulogne, et je suis arrivé avant vous. J'avais ma belle redingote bleue des dimanches, mon castor neuf, et le fin ruban rouge à la boutonnière. Pour lors,
j'avais Pair (l\in officier. Via que je rencontre cet homme qui me dit : — Ali ! liens , tiens ! sereriez-vous Tun des témoins du commandant Bernard? — Non, que jMis; mais je viens vous voir tuer. Ça m'amusera , parce que je déleste infiniment les royalistes. — Sais-tu , dit Tautre, que je suis maître d'armes , cité dans toute la Bretagne ? — J'm'en moque beaucoup, que je réponds . — Qu'es0ce que lu portes ià, sous ta redingote? qu'il me dit encore. — C'est une épée montée en quarte, he commandant pourrait casser la sienne, ou bien oublier d'en apporter une — Bref, c'thomme, qui s'ennuyait en vous attendant , s'avise de me dire : — Crie : Vive le roi ! — Moi je crie — Vive l'empereur I — Il m'appelle brigand. Je lui crache an nez. Il lire son épce , moi la mienne, et puis, de (il er» aiguille, histoire de rien du tout , je lui repasse un coup droit , cl je le tue ! vnilà r(jl)]el .
— Ce que cet homme vient de raconter est exact, dit le témoin du Breton défunt. Du reste , M. le commandant Bernard ne dira pas quVin duel lui a manqué. Mon ami s^est fait tuer^ me voilà, moi 1
En parlant ainsi , cet individu jetait son habit par terre et s'*armait de Tépée qui avait si mal défendu le maître d'escrime breton.
— Mais, dit Henry , assez de sang a coulé. Bernard ne peut avoir de haine contre vous , monsieur, qu"*i! ne connaît pas.
— Sans doute, dit Bernard, je n'ai pas de haine... Si monsieur pouvait comprendre... Qu'est-ce que je demande, moi ? la paix.
— Du tout , du tout , répondit l'entêté qui sans doute était aussi de la Bretagne. Ceci est une querelle d'opinion !
— Pas le moins du monde, dit Bernard. Ce monsieur, ce pauvre monsieur fait une route énorme pour venir me délier, il est mort,
j'en suis bien fâché pour lui ; mais tout doit en rester là.
— Impossible , je suis de la maison du roi. il ne faut pas que Ton puisse dire qu'un garde de sa majesté a reculé , même devant le redoutable monsieur Bernard. En garde, monsieur I
— Mais, ayez donc la patience... x
— En garde , monsieur!
— Comment, se disait Bernard, celte horrible renommée de courage ne s'étemdra pas? Si j''étais un homme comme. tout le monde, si j'avais la réputation que tout le monde a. personne ne me chercherait querelle. Sacrisli, monsieur, est-ce (|ue vraiment vous voulez vous battre?
- Ebl oui I en pjarde , donc !
— iMalédiclion sur le premier imbécille (|(n s'est mis à exalter mon courage, (ju'il soit niallienreiix lui cl les siens juscju'à la Iroisicm»;
génération ; que le feu lui manque Thiver , la glace Pelé ; que ses enfaus deviennent voleurs,
que sa femme le fasse Ah ! ca, nous tirons
donc l'épée ?
— Oui , monsieur , dit Tadversaire de Bernard.
— Mitonneau , prête-moi la tienne !
— Crès bien , mon commandant !
— Mais vraiment, dit encore Bernard, c'est «ionc bien sérieux ?
— Pour toute réponse , le garde-du-corps lui présenta la pointe de son arme , et il lui porta une botte vigoureuse. Bernard rompit \estement et il dit encore :
— Cependant une explication de quelques
secondes eût suffi Vrai , monsieur , est-ce
que vous ne voulez pas vous expliquer?
Une nouvelle botte poussée ti'ès drue fut encore la seule réponse que le pauvre Bernard obtint.
— Sois ojaudit aussi , loi , énergumène sanguinaire, qui veux tuer un honnête homme! Oh! c'est horrible ! eij'écume! foi de Bernard , j'écume !
Eu parlant ainsi , il poussa le bras en avant avec une force décuplée par la colère. Par un coup du ciol , son épée chemina si rapide et si puissante , qu'elle écartai celle de Padverliaire , et que sa pointe fut se loger dans Tépaule -de Tobsliné garde-du-corps. Après ce bel exploit , Bernard sauta en arrière, se remit en g3rde et dit :
— Oh! homme , tu Tas voulu!
— C'est vrai, dit le soldat ro^yaliste
mais laettez-vous à ma place. La maison du roi étail ici représentée par moi. El puis, ma foi, rhonneuà' d'avoir combattu Tintrépide commandant Bernurd peut bien se pa^er... Mâtin , je souflie !
iBernat d , Mi tonneau cl H<'nrv s'cmprosc-
rent auprès du garde-du-corps. Mitonneau qui avait vu bien des plaies dans sa vie, pansa celle du jeune fou royaliste qui répétait :
— Ça fait mal , un coup d'épée... mais j'ai l'honneur d'avoir été blessé par TAcliille de l'armée impériale, et cela fera des jaloux , j'en suis sûr.
— Vous êtes trop bon, vous êtes vraiment trop bon, disait Bernard s'empressant auprès du jeune homme. Guérissez-vous, guerrissezvous bien vite et venez me voir, rue de Provence, n° 10... Que diable! vous avez beau dire, le commandant Bernard n'est pas un turc !
Le blessé fut installé dans un fiacre qui attendait à quelque distance, et reconduit à Paris par Mitonneau, à qui Bernard le recommanda comme un enfant chéri. Puis le vainqueur de la maison du roi et son jeune ami rejoignirent au café de la porte Maillot, Pa-
mêla el la petite Miette qui pleurait pendant que sa compagne mangeait des échaudés en faisant des vœux pour Bernard.
— IL VIVRA! ! ! cria la danseuse, comme Julia dans la Vestale^ lorsque Licinius échappe au danger, et elle se jeta dans ses bras.
Et, comme il se penchait pour diminuer sa haute taille, elle Tembrassa au front.
Cesl ici le moment de placer Paméla dans son véritable jour. Paméla, quoique en aient dit quelquefois les méchantes langues du corps de ballet àTOpéra, est une bonne, une excellente fille. Mais ilya — prenez-y bien garde —
deux Paméla.
D'abord, celle qui danseà TAcadémie royale de musique; ensuite celle qui ne danse pas , celle qui peut, à l'occasion, être femme de ménage, marchande de briquets phosphoriques, duchesse ou fleuriste... Paméla danseuse, Paméla fornme; Paméla dans Patmosplière ha-
bylonnienne d'un théâtre, Paméla hors du métier et ayant ôlé ses paillettes, son rouge , sa coquetterie diabolique, compie un soldat dépose son casque, comme un voleur dépose sa lanterne sourde ; Paméla démon , Paméla ange.
11 ne s'agit guère que de celie-ci i^our le moment.
Elle aime Bernard, elle lui est dévouée, et vous savez qu'un dévouement de fille libre , extrêmement libre, peut aller fort loin. Chez une coui'lisane , la vertu, comme le vice, agit avec audace. Paméla vendrait demain diamans et meubles si Bernard avait besoin d'argent. Elle l'aime — elle l'a dit — comme ou aime un bon frère, quand on est une bonne sœur. Depuis le voyage qu'il fit dans l'intérêt de Rodolphe, son rival, Bernard est pour la danseuse un de ces hommes purs, une de ces individualités (jui tiennent plus du ciel que de
— 2f)7 — la lerre^ ci^éalures quo l'on fréquente non pas tout-à-fail pour le plaisir qu'elles donnent , mais pour Phonnenr qu'il v a dans une inlimité avec plus haut que nous. Paméla , fiont Bernard eût payé de mille sacrifices une légère parole d'amour, Paméla, que le pauvre garçon aimait comme un fou, croyait do bonne foi à Pimpossibilité de cet amour. Elle avait l'habitude de dire, quand elle Pavait vu plus pressant, plus explicite que de coutume dans ses requêtes amoureuses : — Il n'a poiu' moi qu'un défaut, c'est celui d'être moqueur. L'idée que Bernard était trop honnête homme pour aimer une femme comme elle, s'était stéréotypée dans sa têfe. Paméla ne pouvait voir qu'un persifîlage cruel dans l'expression de cet amour auquel elle ne prétendait pas.
Mais vous dire la joie qu'elle éprouva quand elle apprit que le duel était fini à la t;lf)ire de son cher Bernard, oh! cela est im-
possible! Elle en pleura, la pauvre fille ! et comme une femme ne peut en voir pleurer une autre sans pleurer aussi, Miette lira son mouchoir.
— Bernard, dit ensuite Paméla,il fait froid, mais il lait beau. Voulez-vous finir gaiment cette journée?
— Volontiers.
— Je vous emmène tous à la campagne.
— Quelle idée I dit Bernard. La campagne est décharnée et maussade dans ce momenlci , comme une vieille danseuse qui a vu monsieur Dauberval.
Bah! bah! c^est toujours amusant. Il y a de l'air, de Tespace... Si vous voulez et si, surtout , M. Ilenrj le trouve bon, nous irons chez ma tante de Chatou.
— Ah I dit Bernard, madame de Chatou est votre tante? Je la connais, moi... Femme de mérite , cinq pieds deux pouces , veuve du baron de Chatou, colonel du 20""* dragon?
— Vous êtes dans Terreur , mon ami ! ma tante s^appelle madame Ledru , elle est paysanne... laitière, vachère., métayère à Chalou , village à trois lieues de Paris ; bonne femme du reste , et qui nous recevra bien.
Bernard , sans quitter son ton de cérémonie , quoiqu^il ne fût question que d'une campagnarde en sabots et en bonnet rond, répondit avec un imperturbable sang-froid.
— Je ferai, avec un très vif plaisir, la connaissance de madame votre tante , Paméla... et toi , Henry?
— Je n"'ai pas d^invitation pour ce soir , car ma mèr... c'est-à-dire madame de Sainte- Suzanne dîne chez je ne sais plus quelle marquise du grand faubourg... Je serai des vôtres avec plaisir. Aussi bien, yai besoin d'un peu degaîté.
Puis regardant iMielte, qui rougissait et baissait les yeux comme un enfant qui désu'e
iirie chose et qui n'ose la demander, il ajoule :
— Mais, mademoiselle pourra-l-elle venir avec nous courir les plaines de Chatou sans sa mère ?
— Henry, cria Bernard, d'abord il y a peu de plaines à Chalou , ensuite la jolie Miellé n^a rien à craindre avec nous. Je le jure sur... sur une foute de choses.
— Soit , dit le sévère jeune homcde , mais elle a déjà manqué sa leçon , ce qui est fort réparable, sans doute. Une partie aux champs avec deux jeunes gens à moustaches , à éperons, pourrait être plus dangereuse pour elle , si elle venait à être connue.
— C'est un puritain , un apôtre, utl Sdint que ce Belton! dit Bernard à Paméla.
— Je ne suis ni saint , ni apôtre; mais je ne prends part à votre partie qu'à la condition que madame Dumon viendra avec hou^,
— Eh! parbleu, qu'elle vienne ! dit Bernard . Paméla , j'aurai Thonneur de vous présenter à madame Dumon , excellente Languedocienne qui parie admirablement Pidiorae de ce pays reculé.
— Oh ! que je suis contente, dit Miellé en frappant ses deux mains et en faisant un petit saut. Je mettrai le chapeau... que vous m'avez donné, M. Henry.
— Moi, mademoiselle, je vous jure...
— Fi ! c'est laid de mentir , M. Henry. La marchande de modes avait bien dit à ma mère que les chapeaux... car il y en avait deux , mademoiselle Paméla... m'élaienl envoyés par madame Branchu. Alors, Taulre jour, je suis allée remercier cette dame qui était venue nous entendre chanter au Conservatoire. Savez-vous ce qu'elle a fait, madame liranchii? elle m'a donné ui^e petite lupe sur la joue et elle m'a dit : — Mon enfant, ce n'est pas moi
qui ai payé votre marchande de modes. C'est, sans doute , quelque généreux protecteur des arts dont vous ferez bien de vous défier... J''ai dit cela à ma mère ; mais nous n'avons pas eu de défiance parce que nous avons pensé que c*'était vous , monsieur Henry.
Ce fut au tour de Henry de baisser les yeux sous le regard malin de Paméla, qui dit en riant :
— Allons, Mietfe mettra son joli chapeau..; ne vous troublez pas, M. Henry. Je lis sur votre front que vous êtes capable de protéger honnêtement une pauvre petite élève du Conservatoire. C'est beau, mais c'est rare. Maintenant, allons chez madame Dumon et , de là , allons chez ma tante... C'est très amusant, allez, la maison de ma tante... on n'y mange que du pain bis , des ognons crus et du fromage de Brie... Mais^à la campagne , tout est bon, n'est-ce pas, Bernard.
Celui-ci avança les deux lèvres , hocha la tête et répondit :
— Jusqu^à un certain point, ma chèrebelle, jusqu^à un certain point!... Et , pendant que madame Dumon s'apprêtera , j'irai faire un tour chez Corcelet.
En moins d'une heure on avait quitté le bois de Boulogne , théâtre des prouesses du magnanime Bernard. Madame Dumon s'était mise en toilette ; Bernard s'était procuré une berline bien douce ; il avait rempli les caissons d'une foule de comestibles de choix , de vin de Bordeaux, de Champagne, et Ton était parti pour Chatou en se disant :
— Drôle d'idée , d'aller aux champs en décembre !
Paraéla était radieuse comme doit l'être toute femme bien organisée , dont la volonté est faite ; Bernard, selon sa coutume, était heureux du bonheur de Paméla , comme il
eût été triste de son chagrin ; Miette, la pauvre fille , habituée aux rigueurs du sort , aux privations, à la pauvreté, se laissait aller doucement au plaisir que le malheureux goûte si profondément quand il peut faire vie de riche seulement une heure. Henry , étourdi de tous les évènemens qui Pavaient assailli depuis quelques mois , s'abandonnait aussi au bien-être du moment ; quant à la mère Dumon , elle prenait d'énormes prises de tabac , et , de temps en temps , elle donnait de fortes tapes sur les genoux de Bernard et de Henry , en disant avec son accent languedocien :
— Jésus ! vous êtes de bien honnêtes zens .'
On arriva à Chalou à une heure. Le temps était assez beau. Le soleil faisait de son mieux pour briller encore, ei la bise ne sifflait pas .Tvec Irop (le force. Une promenade dans le l>ois du Vésinel était une chose assez propo-
sable , même à des gens qui n'hélaient ni postillons, ni facteurs de la petite poste.
Après quelques politesses à madame Ledru , tante de Paméla , on se disposa , sur Tavis de celle-ci, à une excursion dans le bois, et la tante s'écria :
— Allez ! allez ! mes bonnes gens ; bien du plaisir. Moi je reste, à cause que cVst demain Noël, et qu^il faut que j'prépare le réveillon que j'ferons avec nout Lomme!
— Réveillon ! dit Paméla , réveillon !... Elle sauta sur une chaise et elle reprit :
— Messieurs et mesdames, une idée!...
déjeunons avec du pain bis et du lait. . .je vous Tai dit, c'est très amusant!... Dînons de même, et conservons toutes nos provisions pour ce soir. Nous ferons réveillon avec ma tante Ledru et son homme... Un citoyen agriculteur très renommé dans le pays, et qui a manqué sept fois d'être adjoint du maire, n'estce pas , ma tante?
— Cest mafine vrai c^qu'alle dit... Mais, voyez-vous, faut pas vous gêner; pour ce qui est de la nourriture, le père Tridouille , nol' voisin, a tué-z-hier son cochon et nous aurons des boudins, des saucisses , du salé... tout c^qui pourra-z-être agréable à la société.
Paméla , pour toute réponse , glissa deux pièces d'or dans la main de sa tante et elle lui dit:
— Voyez donc le père Tridouille,et achetezlui toute la dépouille mortelle du défunt... allons, c'est dit, nous restons, nous couchons ici... Je sais bien qu'il ne nous manquera que des lits ; mais c'est bien plus drôle. N'est-ce pas, Bernard ?
— Sirène , dans ces temps de désolation et de guerre civile , il faut s'habituer à la dure. On ne sait pas ce qui peut arriver.
Et tout le monde se précipita hors de la chaumière de madame Ledru.
Et il arriva que Miette rougit beaucoup en apercevant un jeune homme qui cheminait dans la rue de Chatou , le nez en l'air , les narines dilatées comme un chien courant qui cherche la trace d'une biche.
Et il arriva aussi que Henry en fit la remarque, et qu'il demanda doucement à Miette si elle connaissait ce monsieur.] Kunb jo'L
Or, |)arun instinct secret, par une indéfinissable attraction, celte jeune fiile se sentait portée à i\p sentiment à la (ois de tendresse et ^e soumission pour Henry. Sa conduite respectueusement froide pour elle pendant le voyage de Lyon à Paris, la sévérité des principes dont il jetait par intervalle l'expression dans ses entretiens, son air loyal, distingué et, sans doute, ses beaux yeux noirs aussi, avaient fait sur Tàme de Miette une profonde impression. Elle avait pqur ce beau
jeune homme le seutimjent que les dévoles de
campagne portent à leur bon ange, mélange de respect, de crainte et de confiance. Incapable de mensonge, quoiqu'elle eût déjà deux mois de Conservatoire, elle répondit à Henry, en jetant sur lui des yeux purs et sereins comme un ciel d'été :
— Ce jeune homme s'appelle Oscar. Il étudie le chant au Conservatoire, c'est une bassetaille. Il donne le bras à ma mère, il porte notre parapluie quand il pleut; et il m'a dit l'autre jour qu'il était amoureux de moi.
Le grave Henry ne put s'empêcher de sourire de la précision de ces détails. La mère Duiuon ayant aperçu le jeune homme courut à lui et elle le présenta à la société qui le salua poliment. A Texceplion de Bernard et de Henry, monsieur Oscar, la basse-taille, connaissait l'assistance, et il allait sans dire que Paméla, la danseuse du Grand-Opéra, célèbre par ses boutades, srs beaux diamans et sa pi-
rouette,étaitunediviniléqu'il avait saluée plus d''une fois lorsqu"'elle venait au Conservatoire épier les progrès de sa petite sœur. Oscar reçut donc l'invitation en forme de partager les plaisirs du jour, Vaïv vif du bois, les comestibles du réveillon, et il accepta joyeusement.
Le bois du Vésinet, comme tous les bois dumonde^est fort insipide la veille de Noël. La bise qui y glisse entre les branches nues coupe le visage du piéton, les feuilles sèches s'écrasent sous vos pieds avec un cri désagréable. Les oiseaux n'y chantent plus.
Mais quand une jolie femme veut quelque chose, il faut que ce quelque chose, raisonnable ou fou, ait lieu. Paméla avait ordonné que toutes les figures fussent réjouies, et elle avait positivement déclaré que les frileux n'étaient pas dignes de sa société. Tout le monde pi'il un air enchanté , et cette journée
commencée par un duel qui avait un peu tourmenté Théroïque Bernard, promettait d'être joyeuse, un peu folle, même sur sa fin.
La mère Dumon s'était emparée du bras d'Oscar, la basse-taille. Celui-ci était ravi de cette préférence de la rude Languedocienne , femme opiniâtre, hargneuse, d'une espèce , enfin, fort difficile à apprivoiser. La joie d'Oscar, cependant, était un peu troublée parles éloges sans fin que la vieille femme donnait à Henry , et par le récit que , tout en cheminant dans le bois du Vésinet , elle lui faisait sur les relations qu'elle et sa fille elles avaient eues avec le capitaine Belton depuis leur rencontre à Lyon. Oscar regardait en soupirant l'objet fortuné de toutes ces louanges et il disait :
— Il est bien beau ! ! !
— Mais patience , disait-il encore , mademoiselle Miette est sage, et elle n'aimera
qu\jn mari. Or, moi , qui vais débuter bientôt à rOpéra , je puis fort bien être ce marilà !
Pendant qu'il raisonnait ainsi , Miette marchait à côté de Henry , la tête basse , heureuse sans savoir pourquoi ; elle écoutait Henry qui lui expliquait très gravement Thistoire des canards sauvages , dont une bande énorme venait de passer sur leurs tètes.
Quanta Bernard, il était en ce moment le plus heureux chef d'escadron qu'il fût possible de rencontrer dans les cadres de l'armée active et de l'armée disponible. Pamcla , qui l'aimait véritablement , ne quittait pas son bras ; elle l'appelait mon bon , mon petit Bernard !
— Que je suis heureuse près de vous, Bernard .'
— Oh ! est-ce possible ?
— Si c'est possible? il le demande ! mais ,
songez donc quelle joie c'est pour une danseuse d'avoir toute une journée sans amour... c''est sciant^ Tamourî
— Merci !
— Si j''élais à Paris, maintenant, il me faudrait entendre les fadeurs de ce chargé d'affaires danois... ou bien de mon général français; tandis qu'avec vous, eh bien! c'est de l'amitié. Ça rafraîchit l'âme. Oh ! sans l'amour notre sort serait ravissant à nous autres artistes.
— Ah ca ! Pamt-la , entendons-nous. J'en ai de l'amour, moi.
— Ah ! bien tant mieux , je serai votre confidente.
— Mais , cruelle, c'pst pour vous que j'éprouve «et amour.
— Allons , Bernard , ne vous moquez donc pas de moi. Le beau mérite , en vénic , la belle prouesse pour un homme cnmmo vous
— 31/i — d'humilier une pauvre fille! Cest mal, Bernard, c^est mal.
— Ma parole d'honneur^ si j'avais un rasoir quelconque , hurla Bernard , je me couperais la gorge avec une volupté atroce.
Mais Paméla croyait sérieusement que les paroles d'amour du chef d'escadron Bernard n'hélaient qu'un persifllage d'homme chaste et sévère , une sorte d'avertissement cruel pour lui faire comprendre qu'il ne pouvait y avoir entre eux d'autres rapports que ceux qui déjà existaient ; voyant que Bernard revenait sur ce chapitre amoureux , elle quitta son bras et courut vers les autres personnes de la compaj^nie , elle proposa une partie de cache-cache dans le bois, jeu dont nous ne donnerons pas la théorie, persuadé que le lecteur ou la lectrice en connaissent les secrets.
La partie commença , et le sort voulut que Henry fut le patient, dont le supphce consiste
à déterrer, pour ainsi dire , des gens qui vont au loin se cacher.
Bernard , selon Tordre qu'il avait reçu , cria les mots sacramentels : Fait à fait ^ fait! et Henry , le grave jeune homme , se lança dans le bois avec la vigueur d'un jeune cerf. Après unecoursede quelques minutes, il aperçut, au détour d'une allée et à une assez grande distance , une personne sur laquelle flottait un vêtement rouge, et il dit :
— C'est mademoiselle Paméla La bonne
fille! parbleu! il faut que je l'attrape. Ce sera flatteur pour moi de vaincre à la course une danseuse.
Et voilà Henry qui part à toutes jambes à la poursuite de l'objet rouge, qui paraissait et qui disparaissait dans l'éloignement , selon les sinuosités de ce chemin du bois.
— Goddam! dit Henry en bon anglais, c'est une véritable flèche que celte fille-là,
— '^'t6 — une fois qu'elle s'est lancée! Certes , elle ne vole pas l'argent qu'on lui donne à TOpéra pour être légère et rapide. Ce n'est pas une femme, c'eist un oiseau i
Henry , dont la poitrine se soulevait avec force, reprit encore courage , et il continua sa course à travers le bois du Vésinet. C'était un grand jeune homme mince , habitué dès sa jeunesse à tous les exercices de corps, et, au temps heureux ou malheureux du collège, il avait excellé à la course. Pendant une demiheure donc il fendit l'air , et en débouchant , rapide comme la foudre , de la lisière du bois, il se trouva face à face avec l'objet rouge qu'il avait poursuivi. C'était un piqueur de la maison de son altesse royale Monseigneur le duc d Orléans , qui allait , par ordre de son noble maître , à Saint-Germain , à Passy , ou ailleurs, sur un excellerU cheval anglais.
— Je donne ma malédiclion aux livrées
rouges , dit Henry , se jetant sur un tas de feuilles sèches — Voilà une heure que je poursuis un misérable postillon, en me croyant sur la piste d^une jolie femme.
Le domestique à la livrée rouge regarda Henry en riant; puis donnant de Pcperon à son excellente monture, il partit au grand galop. Le vigoureux coursier, avant de prendre cette |Uure, fit deux ou trois bonds, cl ses pieds de derrière lancèrent au nez de Henry un peu de l'excellente terre de laquelle, lors de la création , le bois du \'ésinel sortit au commandement du grand architecte de Tunivers.
— CVst le sort des piétons , dit Henry ", s"'essuyant avec son mouchoir de poche.
Puis, avisant une paysanne, qui passait chargée d\m tas énorme de fagots, il lui demanda son chemin quM avait tout-à-fait perdu eu T. I. 21
poursuivant dans les sinuosités du bois le postillon de la branche cadelte.
— Ma fine, m'sieur, vous êtes ici au Pecq. Si vous voulez retourner à Chatou, vous n'avez qu'à prendre à travers le bois. La route vous y mène tout drêt. Mais v'ià la pluie et m'est avis quVous serez bien arrosé.
Une averse épouvantable commença aussitôt à descendre des arrosoirs (j^estes, et Henry dit encore : Goddam î mot de circonstance , qu'il accompagna de ceux-ci :
— Le diable soit du jeu de cache-cache et des postillons des princes du sang.
— Mais , dites donc , ma brave femme , votre chaumière est-elle loin ? vous m'y donneriez bien l'hospitalité?
— Ma fine , oui ; mais il y a une bonne îieuc à faire. Au lieurre que dans cette belle maison...
— A qui est-elle?
— A un gros beeifteack cVAnglais , depuis quinze jours.
— Son nom ?
— Pelham... même qu''il a une fille aussi belle et aussi mignonne qUes fauvettes du bois.
La paysanne sVloigna, et Henry, après avoir marché quelque temps le long du mur qui entourait les jardins , trouva une petite porte ouverte et il entra.
Il fit quelques pas, et son attention se porta bientôt vers un pavillon duquel s'échappaient les sons mélancoliques d^une guitare.
— C'est, sans doute, Arabellc, dit Henry. Il faut la surprendre... mais par quel hasard dans ce pays... et à une saison pareille?
En parlant ainsi avec lui-même il grattait a la porte du pavillon. Sa main , poussée par quelque mystérieux et mauvais génie, fît tourner un bouton de cuivre et Henry Belloa se trouva en pré<4encc do miss Arabellc.
Elle était seule dans ce joli réduit, boudoir parfumé, retraite ravissante , toute tendue en soie d^un bleu tendre^ avec une cliemiïiée lilliputienne en marbre noir dans laquelle pétillait un bon feu. Ce ' pavillon coquet , éblouissant, était , là , au fond des jardins, comme une avant-garde du beau etsplendide corps de logis.
Arabelle laissa échapper un petit cri en apercevant Henry qui, debout à la porte, son chapeau à la main , ses vétemens trempés par l'eau du ciel , paraissait assez embarrassé de sa personne, lui, qui avait voulu surprendre Arabelle.
Cette jeune fille le regardait avec étonnement , mais sans colère. Il reprit donc toute sa confiance et, s\ivancant vers elle, il dit en saluant : .
— Le temps des fées est-il revenu , mademoiselle? Chevalier perdu dans ces bois, j'a-
perçois un château , j'y pénètre; dans un pavillon isolé j'entends les accords d'un luth ; entraîné par ces sons mélodieux , comme le papillon -par la lumièi^e, je m'approche et je trouve un merveille de grâce et de beauté.
— Henry , dans le temps des fées , on ne mentait pas aux dames. Dites-moi donc ce qui vous amène ici ?
— Le l^KÉpd seul, je l'avoue. J'aime mieux cire sincci è^uc galant.
— J'aime mieux cela aussi ^ IJclton.
Henry , reprenant toute son assurance ,
roula un fauteuil à côté de celui d'Arabelle et il continua :
— J'arrive de... de... de Saint-Germain, oii j'étais allé voir un ami. J'ai cédé à la fantaisie de l'evenir à pied jusqu'au village de Nanterrc où j'ai donné ordre h mes gens de ra'altendre. Surpris par la pluie , j'ai appris d'une paysanne que celle maison appartenait depuis
peu à lord Pelham, et j'y suis entré. Maintenant, Arabelle, dites-moi par quel prodige je vous trouve ici ?
— La santé de ma mère est un peu dérangée. Les médecins ont ordonné qu'elle passât cet hiver à Nice , et Télé prochain dans les environs de Paris. Notre départ pour le Piémont doit avoir Ueu ces jours-ci. En attendant , j'habite cette délicieuse ^von , et j'y fais mettre tout en ordre pour i^emps où la belle saison nous y ramènera. Mon père passe toutes ses journées à Paris , et il revient le soir. Hier pourtant, il n'est pas rentré, il faut que des affaires importantes...
— J'ai eu l'honneur de recevoir ce mal m sa visite.
— Oh ! Henry ! et c'est le vieux, lord Pelham qui est forcé de vous rechercher... Vous nous avez cruellement négligés , mon ami.
— P.îrdonî p.uJoîi ,'... Mais des (racasi>e-
ries , des évènemens dont plus tard je vous entretiendrai... et puis ma santé.
— Je ne veux pas d'excuses, Henry... Vous m'*avez pourtant bien fait du mal ! A la veille d'un long voyage, inquiète pour la vie de ma bonne mère , j'ai senti le besoin d'av(fir un peu près de moi , mon plus ancien ami... Et il m'a manqué.
Heniy fut au moment de tomber à genoux dans ce petit temple de la beauté, à l'audition de ces paroles prononcées d'une voix suave et plaintive , au milieu de cette atmosphère tiède et embaumée de boudoir dans laquelle il se sentait ranimé au sortir d'un bois où il avait couru en chevalier errant et piéton. Le passaf^e subit d'une nature renfrognée et froide à cet intérieur confortable , celte douce voix qui murmurait à son oreille fatiguée par les sifTlemens de la bise, avaient pour lui quelque chose d'cnivi anl , de magique. 11
lui sembla entier dans une terre promise après avoir enduré les rigueurs du désert.
il regarda miss Arabelle avec passion, et prenant sa main qu'il serra tendrement.
— Nos parens , dit-il , voyaient jadis avec bonli(?ur notre amitié, Arabelle... Lord Pelliam et votre mère", consentiraient-ils aujourdliui à ce que je remplaçasse près d'eux le bon Jack , qu'ils pleurent encore ? Arabelle , je vous aime. Voulez- vous que Henry Belton devienne votre mari.
Toute la figure de miss Pelham s'illumina à ces paroles. L'expression d'un bonheur profond jaillit de ses yeux, et elle répondit :
— Moi aussi, je vous aime, Henry. Et elle lui abandonna sa main.
Les antccédens de ces deux jeunes gens justifiaient assez la promptitude de leur décision. Ils avaient vécu toujours l'un près de l'autre ; les indioCrc lions de leurs familles
leur avaient révélé souvent les vœux que tous formaient pour que leur union se fit un jour ; ils étaient réciproquement dans la condition unique où des paroles d^amour et de mariage pouvaient se prononcer entre eux sans hésitation , et , cela , par les raisons qui viennent d^être données, d'abord, ensuite, parla certitude que chacun dVux avait de plaire à l'autre.
— Soyons heureux maintenant , disait Henry. Plus tard, je vous demanderai pardon de Tespèce de brutaUlé avec laquelle je vous ai parlé d'amour pour la première fois.
— Et, surtout, répondit Arabelle , dans un moment où vous n''aviez que des excuses à me faire... Car vous êtes bien coupable, Henry.. . Voyons , qu'avez-vous fait depuis le siècle qui vient de s'écouler sans que les foyers des Pclham vissent leur meilleur ami ? Où vous cles-vous caché? Mon père, qui rentre tous les soirs ici, nous a fait défaut hier, cl je n'ai pu
apprendre de lui la confession que vous lui avez faite sans doute.
Henry baissa les yeux.
H avait pensé à sa mère , aux intrigues si compliquées dans lesquelles le marquis de Sainte- Suzanne , la mémoire de feu lord Belton , et lui-même maintenant , se trouvaient engagés. Il s'était rappelé le rôle qu'il remplissait dans ce drame si long, et il se demandait si avec des Anglais de vieille roche comme les Pelham , il devait avouer la position dans laquelle le sort Pavait jeté.
Sa vie, depuis quelque temps, ne se composait que de violentes secousses qui ne lui laissaient pas le temps de la* réflexion. Brusquement, comme un coup de foudre , il avait retrouvé sa mère; et le retentissement de celte rencontre inattendue , l'avait rendu sourd et aveugle pour le reste du monde pendant deux mois. Brusquement , comme un coup de fou-
dre, Arabelle lui était apparue, et, pendant les quelques instans qui avaient suivi , il n^avait vu qu^elle.
Mais les dernières paroles qu'elle avait prononcées, le ramenaient à la réalité de sa situation , à ce monde nouveau dans lequel il s''était vu transporté. Il se voyait Anglais, et fils légitime d\m illustre membre du parlement , il se voyait Français , et fils naturel d'un général de Napoléon. La figure pure et chaste de Miette voltigeait aussi dans ce sombre tableau , comme une douce traînée de lumière, et Henry ne savait plus que dire à la belle fille au sang noble , à Porgueil hérédi' taire qui était près ^ lui, et à laquelle il venait d'olTiir un mariage qui devait enlacer les généalogies des Belton et des Pelham.
— Eh bien ! Henry, vous ne me répondez jias, dit Arabelle... Voyons , de la confiance. Qu'avt'Z-vous fait aujourùMiui ?
— Mademoiselle ^ répondit gravement Henry... Un de mes amis...
— Un Anglais ?
— Non, un Français, est venu ce malin me prier de lui servir de témoin pour un duel...
— Un duel?... Un duel?... Qui parle de duel ici ? cria une formidable voix au-dehors.
Et un grand coup frappe dans la porte du boudoir l'ouvrit avec violence. Le vent aigre et mordant de décembre entra en tourbillonnant dans celte jolie retraite, puis les deux, jeunes gens virent apparaître lord Pelham, pâle, le front plissé, les vêtemens en désordre.
Arabelle, qui connaissait les secrets désirs de son père à Tégaid de Henry, el qui d'ailleurs, avait si long-temps vécu en sœur avec ce beau Jeune homme sous Tceil de ses parens, ne futnulleraenl elïrayéc d'clrc sui-piise en
têtê-ii-tete avec lui , et elle s'avança joyeusement au-devant de lord Peîham.
Celui-ci la baisa au front , puis , écartant doucement sa fille chérie, il jeta sur Henry un regard terrible , en répétant :
— ^Qui parle ici de duel?
L'expression de ses traits était si hostile , si provocante que Henry, dont le sang était fort inflammable , répondit avec hauteur.
— C'est moi , monsieur ! Est-ce manquer dejj^pect à mademoiselle, que Tentretenir d'un fait qui s''est passé sous mes yeux ?
— Tu parles de duel , loi !
— Eh î oui , reprit Henry avec une grande froideur. Où est le mal, s'il vous plaii?
— J'en ai refuse un , lout-à-1'heurc, moi !
— Lord Peîham ne me doit aucun compte là-dessus, dit Henry de plus en plus embarrassé, et regardant avec surprise Vv.'w menaçant du vieux gentilhoiTiTiie.
Arabelle saisit le bras de son père, et elle s'écria avec terreur :
— Vous, mon père, vous?... Oh! mon Dieu !... un duel , vous !... et pourquoi ? que s'est-il donc passé?
— Ahl tu dis que je ne te dois aucun compte, toi? hurla lord Pelhara , repoussant encore sa fille; si , je t'en dois , écoute I
— Quand vous serez plus calme, milord, j'aurai Thonneur de vous entendre, dit Henry.
Et il fit un mouvement pour sortir. ^F Lord Pelham lui barra le chemin.
— Reste et écoute-moi !
Henry s'inclina avec respect.
— Je suis à vos ordres, milord.
• — J'étais l'ami de ton père.
— Je le sais.
— Tu as passe ta jeunesse auprès de ma fille.
— Oui.
• — Qui t'a conduit vers elle , aujourd'hui ?
— Le hasard. J''ajoute que j''ai renouvelé à Arabelle Texpression d'un sentiment presqu'aussi vieux que moi. Un quait-d'heure ne s'est pas écoulé depuis que je lui ai fait Toffre de ma main.
— Très I)icn ! dit Pelliam avec un sourire sombre, très bien ! Et quel cas fais-tu donc de ma maison, toi qui parles d'amour à son héritière, quand, ce malin, lu étais encore avec la maîtresse, avec la femme que tu aimes publiquement.
— Milord, dit Henry, je ne vous comprends pas.
— Tu vas me comprendre. Celte femme , c'est la marquise de Sainte-Suzanne.
Ce fui au tour de Henry de tonner. D'une voix retentissante il cria :
— Lord Pelhaml lord Peihamî ne parlez
— 33Si —
(le cette femme qu'avec vénération. Je vous l'ordonne. Par le Dieu vivant ! il faut qu on la respecte !
— Il faut qu'on la respecte, quand ce malin je Tai vue, moi, étendue sur toîi lit comme une nonchalante sultane! Elle s'est enfuie légèrement !... mais tune sais donc pas que je vois un lièvre dans un sillon à deux cents pas... et, vive Dieu ! je me suis avisé de mettre dans ma poche une de ses mules échappée à son pied... Je quitte ton logis... je prends quelques renseignemens, et j'apprends que le fils de l'intègre, du sage Belton est l'amant en
titre de la marquise de Sainte-Suzanne
Ah ! ah ! ah ! ah ! n'est-ce pas que c'est plaisant, Arabelle ! Croirais-tu qu'ils ont fait ouvrir une porte de communication entre l'hôtel de Sainte-Suzanne et celui qu'habile monsieur ! ! I
Pendant que Pelham parlait ainsi, Henry se couvrait le vii^nije do ses deux mains.
— Deux heures après , continua le fougueux vieillard, j'entre aux Tuileries, et je raconte le fait à plusieurs compatriotes en nommant le masque. Hélas! pour mon malheur, je Pavais déjà raconté à plusieurs personnes un peu indiscrètes. Alors un homme s''approche de moi et me dit : — J'entends parfaitement l'anglais, c'*est vous que je cherche, et je suis le marquis de Sainte-Suzanne... — Alors... oh rage ! eh bien! pourquoi ne le dii-ais-je pas !... alors il me donne un coup de canne!
— Mon père, mon pauvre père, dit Arabelle, cachant son visage dans le sein du vieux lord.
— Etpuis, il m'a proposé unduel mais je
ne me bats pas, moi, j'ai là-dessus ma philosophie!... je ne me bats pas donc; mais j'ai été
battu! Cet enragé général après avoir
frappé ton père, Arabellc, est parti. l;ne voi-
ture tle poste rallendait à une porte des Tuileries 011 il n'était venu que pour me rencontrer... on lui avait dit que j'y venais chercher du soleil tous les jours , sur les deux heures. Un de mes amis m'a appris qu'il avait emmené sa femme dans une terre qu'il possède au fond du Béarn... C'est un homme dont les résolutions sont bientôt prises ! . . . ensuite je reviens chez moi et je vous trouve, monsieur Henry ! . . . et vous me dites que vous venez d'offrir votre main à ma fille! Mais pour quelles gens nous prenez-vous donc? Oh! c'est avec vous que je me battrais volontiers , mais patience...!. J'attends Sydney et Hamilton, mes neveux ! . . . je leur ai écrit d'accourir ici, de crever leurs chevaux, ma lettre leur apprend toute celte ignoble histoire , et, puisque vous voilà, vous les attendrez sans doute, monsieur.
Avant que Henry eût pu répondre, deux Anglais longs, pâles, blon<ls et extrêmement
raides, entrèrent dans le pavillon. Arabelle frémit d'abord en les voyant. Elle avait souvent rejeté leurs hommages, et elle savait qu'ils avaient pour Henry celte bonne et franche haine qu'inspire toujours un rival.
— Comment, dit Sydney, montrant Henry à lord Pelham, il est ici ?
— Il ne manquait que cela pour completter son insulte à la famille. Je l'ai trouvé ici parlant mariage à la pauvre Arabelle, qui pleure là sur le sein de son vieux père.
Henry leva la main comme un homme qui demande la parole. Mais le vindicatif Pelham ne lui en laissa pas le temps.
— Messieurs, dit-il à ses neveux, paix au général qui m'a frappé! c'était une représaille, l'ennemi de la famille, le voilà!
Sydney s'approcha de Henry qui, les bras croisés, le regardait venir, et il lui dit :
— L'oncle a reçu un soufflet ; je vous le rends I
Et il frapp.i Henry sur la joue.
— Je m'en doutais, dit Plenry avec une horrible tranquillité.
Arabelle alors cria avec une rage qui rendit horrible son visage si doux :
— Henry , tu Pas mérité ! honneur à toi , brave Sydney !
— Nous nous battrons, si vous le trouvez bon, en Anglererre, reprit Sydney. J'ai à faire
des dispositions en cas de mort ou si vous
Fàimez mieux, je ferai le voyage le plus vite possible et je vous reviendrai.
— J'aime mieux vous suivre, monsieur Sydney I
— Soit!
— Et vous savez sans doute, dit Hamilton,^ qu'après lui, c'est moi ?
— Très bien , dit Henry avec un flegme qui étonna jusqu'à lord Pelham lui-même... vous n'avez pas d'autres parens ?
— Non , monsieur.
— Maintenant, dit Henry, à vous, lord Pelham, à vous^ belliqueux cousins!!! La marquise de Sainte-Suzanne est ma mère.
Pelham poussa un cri terrible.
— Et, reprit Henry, le fils de ma mère, pour un soufflet ne se bat qu^à mort. Je vous attends le dix janvier dans la prairie qui borde à gauche le château de Helton. ^oas nous battrons.au pistolet, et si nos coups ne portent pas, nous nous attaquerons à l'cpée. Mon témoin sera M. le commandant Bernard, ancien officier d^ordohnancc de Napoléon.
Il mit la main droite dans son gilet, et il sortit tranquillement du pavillon.