‹ Ni l'un ni l'autreChapitre 8 sur 13 · FIN DU PREMIER VOLUME · texte numérisé non relu

FIN DU PREMIER VOLUME

Henry, tout on racontant celte histoire, jeta une fois encore les yeux sur Miette, et il vit que la jeune fille ne perdait pas une de ses paroles, que ses yeux pleins d'une naïve bienveillance restaient fixes sur lui ; il vit enfin,

qu''isolée au milieu de tout ce monde qui remplissait la chaumière de la mère Ledru , Miette n'avait des yeux, un coeur et des oreilles que pour lui. Dans d''autres circonslances, Henry eût fait cette remarque avec un sentiment de mélancolie; probe, planant audessus des idées qui régissent la plupart des jeunes gens de famille dans leurs rapports avec les filles de pauvres maisons, il eût surpris avec peine l'expression de celle préférence à\\ne vierge sans dot et sans nom pour lui, homme si haut placé dans le monde. Avec sa rude vertu il eût dit :

— Il ne faut pas qu'elle m'aime , puisqu'elle ne peut être ma femme, et que je ne veux pas la séduire î

Mais, dans un moment où tant de calamités fondaient sur lui, ou la calomnie, l'insulte le frappaient, où il sentait plus que jamais Taraertume de sa position d'homme à deux

familles, à deux patries, dans ce moment, rinnocente tendresse de la jeune Languedocienne ne lui inspira qu\m sentiment de bonheur, elle fut pour lui une joie consolante qu'il goûta avec un avide plaisir , comme le voyageur mourant de soif, savoure Teau de la citerne dans le désert.

Il termina sa narration par ces mois dont personne ne comprit le sens, mais qui peignaient trop bien Tétat de son àme :

— Maintenant, mes bons amis, à nous les plaisirs du moment. Le prudent Bernard a transporté avec lui , la Bourgogne , le Périgord et la Champagne , félons ces beaux pays, laissons-nous vivre et à demain les alïbires sérieuses.

— D'autant plus, dit Bernard, que Ton ne peut guère compter sur un lendemain dans ces temps de désolation et de guerre civile.

On se mit ù table et jamais la respectable

—Laquelle, laquelle?

— Nous avions une excellente voiture qui pouvait nous ramener à Paris chacun chez nous. Je ïài renvoyée, et comme il pleut h verse il nous faudra coucher ici où il n'y a pas de lit. J'ai pensé que cette attention de ma part vous serait agréable à tous et ajouterait au plaisir que vous goûtez déjà.

Tout le monde, excepté la mère Dumon qui tenait à ses huit heures de sommeil, reçut cette nouvelle avec de cliauds e'clats de rire, et Berr/ard, qui avait largement fêté le chambcrtin dit eu se penchant à l'oreille de Pamcla :

— Le duvet arraché aux roches de Norwège serait moins ;doux [qu'un lit de paille partagé avec vous, Bayadère I 1

— Voulez-vous bien vous taire, moqueur î Cependant la mère Ledru ravie de donner

à sa nièce une preuve de sa reconnaissance

pour tout le bien qu'elle en avait reçu se leva à son tour, et un peu échauffée par le vin de Champagne elle s'écria :

— Trédame I il ne sera pas dit.que nornièce et ses amis dormiront sur la dure dans une maison où tout vient d'elle. Qu'est-ce qui nous donne toujours cent écus à la fêle deLedru, la Sl-Ignace? c'est Paméla! Qu'estce qui nous donne cent écus à ma fête à moi, Ste-Anne? c'est encore Paméla!

— Assez ! assez, ma tante, dit la danseuse tirant madame Ledru par son jupon de futaine.

— N'y a pas à dire, hurla le père Ledru tapant sur la table d'une main et, de l'autre donnant une foudroyante claque sur la cuisse de Bernard, n'y a pas à dire, c'est la vérité y ta ! et toi, Paméla, laisse parler (a tante.

— Donc, reprit madame Ledru, nous sommes môiîtés eti matelas et autres objets de

manière |à vous coucher tous, mes bonnes gens.

— Amen^ dit le Ledru, se versant à boire. La fête continua.

Henry possédait ce courage vrai, qui est le résultat d'une organisation délicate et non pas celui d'un amour-propre ou d'un système nerveux irritable. Il sut donc oublier complètement le terrible et dangereux compte qu'il avait à demander aux Anglais Sydney et Hamilton, les deux gentlemann les plus adroits au pistolet qui existassent dans la Grande-Bretagne. Il eut aussi la force d'ajourner à d'autres temps l'examen de sa position dans le monde et des dernières paroles prononcées devant lui par Arabelle, paroles qui résonnaient encore à ses oreilles, et il se dit assez poétiquement pour un hussard de Cumberlaud ;

— Pourquoi ne pas m'arrêter pouv çueiUjr,

quelques fleurs si j'en trouve sur mon chemin?

Et, tête baissée il s'*abandonna aux plaisirs du moment.

La bicoque de madame Ledru retentit jusqu'à la douzième heure du soir du cliquetis des verres et de quelques chansons à boire que le père Ledru, Tune des basses- tailles du lutrin du château exécuta avec ce goût, cette facihté que vous êtes libre de supposer chez un homme qui a Thabilude du plain-chant.

Au -dehors on entendait la bise qui faisait craquer les branches décharnées des arbres et qui bruissait dans les brujères.

Puis, enfin, la mère Ledru ouvrant sa grande armoire de chêne y prit plusieurs paires de draps d'une toile qiiseet rabotteuse. Aidée de Paméla et de madame Dumon elle dressa des lits dans sa grange, dans son cellier; chacun eut le sien et chacun Paida en riant.

Bernard môme se fît remarquer par la précision et la netteté avec laquelle il ajustait la couverture sur les draps.

Et, tandis que tous se prclaient activement à ce travail, il advint que Miette et Henry se trouvèrent seuls dans !a granjje et que le sage jeune homme, emporté par je ne sais quelle idée, dit à Tenfant :

— Miette, écoutez-moi.

Et la petite posa sur une botte de paille la lanterne qu''elle tenait dans sa main, et elle répondit avec confiance :

— Vous savez bien, monsieur Henry, que je suis trop heureuse de vous entendre.

— Miellé, dit Henry , le jeune homme grave, Miellé, pendant que loul le monde est Qccupc sous l'inspection de celte bonne Paméla, j'ai quelque chose à vous confier.

— Je vous écoule, monsieur Henry.

— Vous savez , Miette , oh ! oui , vous devez le savoir que, dès la première heure où je vous ai vue, j'ai conçu pour vous une amitié, une tendresse de frère.

— Mais, dit Miette, en baissant les yeux, mais oui, monsieur Henry, je crois bien que vous aimez un peu la pauvre Languedocienne. Oh ! nous vous le rendons bien, ma mère et moi, allez ! tout-à-Hieure , quand vous êtes rentré après vous être perdu dans le bois, vous aviez Tair triste, malheureux. Eh bien! voyez-vous, ça m'a pris au coeur et j'ai eu envie de pleurer.

— Bonne Miette ! ah çà! puisque vous

me reconnaissez pour un attii, c'est en ami que je vais vous parler.

— Oh ! mon dieu, monsieur Henry, vous me faites peur ! vous avez l'air sévère comme le directeur du Conservatoire , quand il écoute chanter les pensionnaires.

— Miette, ma bonne, ma gentille Miette , j'ai été élevé clans un pays où le mensonge le plus innocent fait tache dans la vie (Pun homme , où Ton regarde comme infâme ces détours, ces ruses dans le commerce de la vie qu''en France on nomme d'aimables supercheries. Miette, j'ai près d'un million de revenu, et je suis un officier de sa majesté le roi d'Angleterre!

Miette jeta sur Henry un regard de conslernalion, deux grosses larmes descendirent lentement sur ses joues, et elle dit d'une voix tremblante :

— Oh ! tant pis , monsieur , tant pis ! Je

vous en demande bien pardon mais cette

grande fortune, ce grand bonheur I.... ça me fait pleurer! ainsi vous êtes riche? quel malheur, pourtant!

Henry crut simplement que Miette voyait entre elle et lui toute égahtc détruite, et il reprit avec Çcu:

— Miette, ne me faites pas Tinjure de voir en moi un riche comme il y en a tant. Riche? mais je Tctais, ma chère, quand je vous rencontrai à Ljon, quand, à Paris, je visitai vos pauvres foyers. Ce que je viens de vous dire ne change rien à nos relations. Seulement, j''ai voulu ne pas vous mentir plus longtemps.

— J^ai encore à vous dire, reprit le jeune homme, que je ne me suis abaissé jusqu^à ce mensonge que dans Tintenlionhien innocente de ne pas éveiller la susceptibilité de mon ami Bernard et de votre mère. Les jeunes hommes aux riches héritages, Miette, se sont tant fait craindre depuis bien long-temps dans les pauvres familles que j'ai cru devoir vous cacher ma position. Mais le bon Bernard m'a déjà pardonné mes millions et mon uniforme anglais. Serez- vous plus sévère que lui , Miette?

— Monsieur Henry, dit la jeune fille d'une voix faible, j\iimerais mieux que vous fassiez pauvre et Français; mais vous avez été humain pouv ma mère, vous m'avez traitée comme un bon frère traite une soeur et... voyez-vous, ça ne peut pas s'oublier.

— Hélas! Miette, voire frère, mes compatriotes Font tué.

— Pauvre Justin! c'est vrai mais, j'ai

là, dans le cœur comme une voix secrète qui me dit que vous Tavez remplacé. Bien des pardons de la liberté, monsieur Henry !

Henry, le grave, le stoïque jeune homme sentit une larme dans ses yeux, et il songea un moment aux amères paroles d'Arabelle.

Ces deux jeunes gens étaient assis sui: des bottes de pailles dans la grange de la mère Ledru. Entre eux tremblotait la lumière blafarde d'une lampe de fer blanc, criblée dans le hôul de petits trous, desquels s'échappait

une fumée au parfum peu suave. Autour d'eux étaient jetés pêle-mêle les instrumens aratoires de la métairie. Dans le fond on voyaitun édifice pyramidal de bottes de foin; au-dessus de leurs têtes s'étendaient les noires solives du plafond parsemées de toiles blanchâtres et festonnées d'une myriade d'araignées, dont la république vivait en paix dans ces hautes régions.

Tel était le lieu modeste oii Miette et Henry, tous deux^ jeunes, beaux, tendres^ causaient têle-à-tête, à l'heure de minuit.

A la clarté mélancolique et pauvre de la lanterne, un observateur habile eût deviné sur leurs figures expressives leur pensée intime., leur caractère.

La lumière éclaii-ait, chez Henry, un fi^ont large, et légèrement traversé par une ride naissante. Ce sillon, creusé de si bonne heure, n'était pas» certes^ une de ces lézardes qui

révélait Inorganisation maladive et destinée à périr avant le temps; elle était là comme le signe d'une pensée grave et mélancolique. La figure pâle de Henry ressortait sur les vêtemens noirs qu'il portait d'habitude et sur la masse de ténèbres qui remplissait, en dehors du cercle étroit, illuminé par la lanterne, la grange des époux Ledru. Dans ce visage ainsi en relief, il était facile de trouver l'expression d'une volonté forte et d'une austérité rigoureuse. Un peintre eût choisi les traits purs et chastes de Henry pour reproduire sur la toile un jeune puritain prêchant, l'épéeau côté, sa morale de sublime fanatique.

Celte même lumière qui permettait de détailler à la façon de Lavater la psycologie du jeune homme, dans les traits du visage, semblait s'adoucir et prendre des tons plus moelleux en baignant la fraîche ligure de Miette.

Ici^ ce n'étaient plus ces lignes hardies, ce regard froid et aigu, révélateur d'une âme forte et calme dans 1* tempête. C'étaient des contours arrondis, des yeux suaves et limpides, un front harmonieux qui annonçaient la bienveillance et Tingénue timidité de l'innocence. Chez Pun l'image de la force et d'une précoce austérité, chez l'autre l'image de la candeur et de la bonté.

Cette double expression, si bien en relief à la lumière delà lanterne dans la grange de madame Ledru n'avait rien que de très vrai; et ces deux caractères se révéleront assez dans les développemens de celte histoire.

— Ainsi, Miette, quoique Anglais ou à

peu près Anglais Car sais-je bien qui je

suis vous me gardez votre amitié?

— Oui, monsieur Henry.

— Mais votre mère ?

. — Si ma mère cessait de vous aimer, elle

deviendrait donc ingrate, et ce serait bien malheureux pour elle.

— Bonne Miette ! mais les m tnnens sont

précieux..... Miette, je vais partir, quitter la France pour long-temps peut-être.

— Oh ! mon dieu, cria Miette, jetant sur Henry un regard épouvanté. Partir! est-ce que cela est possible ?

Confiante, elle s^était rapprochée de lui et, au milieu de la nuit, dans un lieu écarté, elle prenait en pleurant les mains du beau jeune homme. Henry en voyant cette alarme subile, en sentant la douce pression de celle main qui, semblait le retenir au moment du départ, Henry sentit une pensée cruelle jaillir à son cerveau — M\iimerail-elle d\nmour? ditil avec un elFroi qui faisaithonneurà la loyauté de son cœur, m''aimerait-ellc?

Puis il reprit modestement :

— Oh! non. Elle ne peut m'*aimer. Hélas!

je ne suis pas aimable , moi ! ma gravilo anglaise n'inspire qu^un peu d'eslime et une confiance de soeur à la jeune fille du Languedoc. . . . L'Angleterre et le midi de la France. . . . Mais c'est la glace et le feu.

— A quoi pensez-vous, M. Henry?

— A votre avenir, Miette. Etes-vous donc bien désireuse de monter sur un théâtre ? Celte vie folle , insipide , ces hommages flat' teurs , mais bruyans , vous tentent-ils donc bien?

— Hélas ! non , monsieur Henry. Mais on a ruiné mon père et ma mère. Couturière , modiste , je ne leur rendrai pas ce qu'ils ont perdu. C'estsi peu payé, M. Henry, un travail de femme!... Que j'entre à l'Opéra , tout de suite , on me donnera des appointemens , et mes parens auront une petite aisance. Oh! 'aimerais bien mieux ma bonne vie de Montpellier , sous notre beau ciel , nos courses à

Lunel,àFronlignan, au temps si joyeux des vendanges...et puis nos petits bonnets si simples et qui ne font rougir personne... et puis nos

belles processions de la Fête-Dieu Avez<»

vous vu nos processions , M. Henry ? Savezvous bien que, Tannée passée, la corbeille des pénitens blancs était aussi haute qu'un deuxième étage.

La petite s''arrêta toute confuse d'en avoir dit si long sur le compte de Montpellier, et en présence de M. Henry. Celui-ci, en voyant le feu qu'elle mettait à vanter son pays , lui sourit avec mélancolie , et il se sentit reconnaissant de l'abandon avec lequel elle lui parlait.

— Mais, reprit Miette, je m'occupe de moi quand vous allez partir ! M. Henry , est-ce une affaire malheureuse qui vous force à quitter la Fi ance ?

— Non, non;, répondit le jeune homme

avec un sang-froid de fer....- une affaire de famille, fort insipide, mais qui ne se peut remettre..... Au moment de vous quitter, Miette, je pensais, je viens de vous le dire , a vous, à voire avenir. Deux mots encore ladessus , ma chère I

— Mais puisque vous reviendrez bientôt

— Oh! sans doute, je reviendrai bientôt. Mais , pour parler comme mon ami Bernard ,V on ne peut répondre de rien dans ces temps de désolation et de guerre civile. Ainsi donc, demain , en allant vous faire mes adieux , je vous remettrai une lettre pour M. Duvai, mon correspondant àPaiis. Jf^aime à croire que je ne mourrai pas en route et , tant que je serai de ce monde , ce monsieur vous comptera toutes les sommes dont vous aurez besoin.

— M. Henry, je ne veux pas, je n'ai besoin de rien .'....

— Jeune fille , dit Henry avec un accent sévère, presque rude même, jeune fille , il est des hommes avec lesquels les susceptibilités , les prétendues délicatesses de l'âme sont quelquefois déplacées. Je ne suis guère plus âgé que vous, Miette, mais je suis un homme, moi je me sens, à voU^e égard, comme un père. La loyauté, le désintéressement de mon affection ! pour vous n'ont plus besoin de garantie , j'espère. Je vous donne parce que je vous aime honnêtement. Si j'avais de l'amour pour vous, je ne vous offrirais pas d'or , je vous offrirais ma main , entendez- vous , Miette. Mon or est pur , mademoiselle , vous pouvez y toucher.

Miette baissait les yeux, et elle cherchait, en serrant les paupières , à écraser ses larmes , mais elles s'échappaient malgré elle. Etaientelles produites par le ton âpre de Henry , ou par ces mots trop significatifs : — Si f avais de Vamourpour vous ? Miette, sans se rendre

un comple bien précis de Tétat de son cœur , aimait-elle , à son propre insu ? Cest un fait qui bientôt se vérifiera. Poui' le moment, l'historien ne peut que constater une chose : Miette pleurait.

— Ainsi donc, reprit Henry Belton , vous accepterez mes dons , parce que je les destine à vous doter. Vous serez femme de ménage et non pas femme de théâtre. Vous épouserez M. Oscar.

Ici Miette qui, vous le savez, faisait partie de Técole de chant au Conservatoire, bondit avec autant de légèreté que si elle eût été élève de Técole de danse ; et se dressant devant Henry :

— Mais je n^aime pas monsieur Oscar, ditelle impétueusement, je ne l'ai jamais aimé , je ne Faimerai jamais. Pour Dieu, monsieur Henry, n\illez pas parler de cela à ma mère^ elle me forcerait h épouser monsieur Oscar, et

j'en mourrais. Oh ! oui, monsieur Henry, ne plus vous voir et être la femme de cet homme, ce serait la mort.

Il n'y avait plus à se méprendre. Hardie à force d'ingénuité, Miette venait de trahir l'état de son âme, état dont elle-même ne se doutait pas. Ses yeux en regardant Henry, sa bouche en lui parlant, la colère qui paraissait l'animer, la vivacité subite de ses paroles, tout cela n'était qu'amour. Henry, la tête dure, le comprit enfin, et la première impression qu'il en ressentit fut chose douce et raffraîchissante qui glissa sur son pauvre cœur fatigué de peines. Puis cette inexorable conscience, cette probité superbe et un peu romanesque qui se font remarquer chez quelques Anglais de vieille et bonne souche, reprirent le dessus. S'il était permis aujourd'hui de croire aux définitions comme les chansonniers et les auteurs dramatiques les ont faites,

nous pourrions dire que Henry vit, comprit Tamour Je Miette en Français heureux de plaire, puis qu'yen Anglais penseur il calcula tout de suite le mal que cet amour causerait dans l'avenir à la pauvre enfant. Ce qui est bien certain, c''est que Henry, Anglais par réducation , était Français par le sang, et Ton peut, au moins, partir de ce point bien constaté pour juger ses impressions et sa conduite.

Dès sa jeunesse il s'était habitué dans toutes les circonstances de sa vie, à regarder les choses de haut, c'est-à-dire sous leur point de vue honnête ou poétique ; quand l'un ou l'autre manquait, il en inventait un tout de suite, et cela ne lui était pas difficile , parce qu'il avait à la fois un coeur noble et une imagination vaste.

Mais eût-il été privé de ces deux qualités , eût-il été jeté dans la vie avec des sentimens et un esprit étroit, c'était encore une bonne

habitude à adopter que celle de prendre toutes les questions, tous les faits par leur côté le plu%moral ou le plus spirituel. Bien des gens nés médiocres n^ont pas eu d'autres secrets pour se faire une réputation. Tout s'apprend. De nos jours, n'a-t-on pas vu de grands misérables, nés avec l'âme et les penchans du lâche , étudier d^arrache-pied le couragCj cl finir un beau jour par tuer en duel des hommes d'honneur et d'énergie î

Henry, selon cette coutume inexorable de chercher le pur, l'honnêle en toule occasion, se rappela tout de suite que, quelques heures auparavant, il avait parlé d'amour à miss Pelham, et qu'il avait senti, ou cru sentir en lui cette passion. — Encore palpitant de tout ce quej'ai éprouvé auprès d'Arabelle, pensa-t-il, je ne dois pas m'abandonncr, maintenant, nu charme d'être aimé par cet ange. Certes, miss Pelham api'cs les horribles paroles qu'elle a

prononcées contre moi est un démon d'orgueil etdemcchancelc dans un corps de Silphide... et je ne l'aime plus. Mais, dans un mois peutêtre, je serai mortel je ne dois songer à Miette que pour lui donner une place sur mon testament.

— Miette, vous refusez donc une dot pour épouser Oscar?

— Oui, oh ! oui.

—Eh bien ! dit Henry avec un sourire mélancoHque, je vous ferai une autre proposition, quand je reviendrai. Maintenant, Miette, je veux vous demander une faveur.

— Oh ! parlez, M. Henry... mais est-ce que la pauvre Miette peut quelque chose pour un grand seigneur comme vous ? savez-vousbien que la plus belle heure de ma vie serait celle où je vous verrais un peu heureux par moi. Mais bah ! c''est impossible !

— Miette, vous rappelez-vous cette chaîne

cl\'irgent qu'un jour vous vouliez vendre pour acheter un chapeau,

— Oh! oui ; mais je n^ai pas eu besoin de m'en défaire, puisque vous m'avez fait ce superbe présent...

— Le sacrifice de cette chaîne vous eût été pénible ?

— Oh ! sans doute. Jugez un peu. Elle a été bénie, il y a bien long-temps^ bien long-temps, par notre saint-père le pape, dans un voyage que mon grand-oncle lit en Italie. Elle m'a toujours porté bonheur. J'y tiens beaucoup,

— Miette, j'ai besoin de bonheur en ce moment, voulez-vous me donner voire chaîne ?

Avec un geste plus rapide que la pensée, Miette, sans songer le moins du monde aux bienséances, au lieu où elle se prouvait, à l'heure de minuit qui, s'il faut en croire les poètes, est l'heure des amours et des galantes témérités, écarta sa pèlerine et ôla de son cou

la chaîne bénie. Ensuite avec un visage dans lequel s'épanouissait Texpression tVun grand bonheur, avec un accent tout réjoui, la bonne liile dit à lord Belton :

— Voilà, M. Henry ! elle vous préservera de tous les dangers. Avec elle vous n'aurez rien à craindre de vos ennemis, si vous -en avez; avec elle, vous pouvez m'en croire, les séductions du monde ne sont plus à craindre...

Et comme Henry, à ces dernières paroles souriait avec une expression de tristesse , Miette reprit avec feu :

— Oui, M. Henry, oui ; les séductions du

monde ne sont plus à craindre avec ma

avec votre chaîne ! tenez, moi, pauvre fille sans expérience, je marche tranquille au milieu des dangers qui menacent une demoiselle du Conservatoire ; je ne crains pas les oeillades des pensionnaires, les mauvais con-

seils des camarades, et les soupirs de messieurs les professeurs....

— Mais, dit Henry, si vous vous défaites de ce talisman précieux...

— M. Henry, le charme est fait. Les plus adroits ne pourraientpaslerompre. D^ailleurs, entre nous, quel est ce grand danger que nous courons toutes, jeunes élèves du chant et de la danse? celui ^le succomber à un amour maudit de Dieu. Miette n'*apas à craindre ce malheur-là ! Outre ma chaîne, voyezvous, il y a encore quelque chose qui nie préserve? ce sont les bons conseils du père Bertrand, mon confesseur. Nous autres filles du Midi, nous apprenons à servir Dieu de bonne heure, et comme m''a dit le père Bertrand — Suis ta destinée, mon enfant, lu pourras encore plaire au Seigneur, si , dans celle vie de ihéàlrc , tu restes pure. Tu pcu\ faire ton salut en donnant du pain à ta famille avec

les (alens dangereux dont tu vas apprendre le secret à Paris, — et lé père Bertrand m''a bien promis de brûler tous les premiers du mois un cierge à mon intention devant Tautel de la sainte Vierge. Oh ! je suis tranquille, allez ! et vous pouvez garder ma chaîne.

Henry regardait Miette pendant qu'elle parlait et lui, Thommeà Vâme déjà glacée par les déceptions de la vie, et plus encore par Texcès des joies que la fortune avait semées devant lui, s'échauffait à ces naïves expressions d'une foi profonde en Dieu. Cette confiance touchante de Miette au milieu des écueils de sa profession, cette ardeur de piété qui venait illuminer ses beaux yeux et resplendir sur son jeune front inspirait à Thomme blasé sur presque toutes les choses de ce monde, un sentiment a la fois d'admiration et de bonheur. Rapide et brûlante, celle pensée traversa son esprit : r— Auprès de la riche et

noble miss Pelliam, mon dédain des hommes n"*eût fait qu^augmenter. Avec la croyante jeune fille , que voilà, j"'apprendrais à sentir qu'il est doux de vivre.

Alors, plein de cette idée qui se forma, grandit et s"'empara de tout son être, Henry ne fut plus maître de lui, et, imprudent, fou ," brusque, comme Teût été un homme au début, il dit à Miette, d'une voix frémissante :

— Je n'ai dit qu'un mot qui fut vrai dans le récit que j'ai fait de mes aventures aujourd'hui. Miette — je me suis perdu — là est la vérité.La voici, encore, sur le reste des évènemens qui me sont suçv.enus : emporté par je ne sais quel vertige, j'ai dit à une noble et belle demoiselle , ancienne amie d'enfance que j'ai retrouvée dans un château, sur la lisière du bois, que je Taimais et que je souhaitais d'être son mari !

— Ah ! lit Miette, pleurant sans savoir pourquoi , ah ! vous serez son mari ! Personne ne priera Dieu pour votre bonheur à tous les deux, avec plus de ferveur que la pauvre Miette. Oh ! oui, monsieur Henry , vous pouvez m'en croire !

— Eh bien ! Miette, je me trompais. Je suis, désormais, séparé de cette femme par un mur de fer et, vive Dieu! c'est un bonheur , car j'ai senti aujourd'hui que ce n'était pas elle que j'aimais et que c'était toi, enfant!... entends-tu ? toi î

Or, dans ce moment , le boudoir de Miette était une grange. La pauvre fille, sous le poids d'une émotion écrasante, se sentit défaiUir , et elle s'appuya , non contre le bois doré d'un fauteuil , mais contre le lien d'une botte de paille.

— Miette, Miette, réveille-toi et regarde en face Henry Bellon, ton fiancé, car, vois-

tu, chère ange , je vais disputer ma vie à deux hommes, et j'ai besoin de bonheur!

Ces derniers mots an^achèrent Miette à l'engourdissement extatique qui s'était emparé d'elle. Elle ne dit pas à Henry qu'elle était courroucée de la témérité de ses paroles , elle ne lui dit pas qu'elle en était heureuse. Elle lui prit seulement la main ; par un geste doux et éloquent elle l'attira à elle et, d'une Toix faible , elle murmura :

— Oh ! ne vous battez pas ! Vous voulez donc que je meure?

Henry fut plus heureux de ces simples paroles que d'un aveu formel, fait les yeux baissés et entre deux soupirs, d'un aveu comme ils se font tous. Et c'est, qu'en effet, il y avait bien plus de tendresse, de passion dans les mots que Miette avait dits. Simple, étrangère à la gracieuse diplomatie des demoiselles du mondc^ Miette, avec l'innocence d'un ange,

laissait son amour briller dans ses yeux, frémir dans son accent, elle disait à Henry : — Je meurs, si tu meurs !

— Non! disait-il avec feu, non! je ne mourrai pas. Je donnerai une leçon à deux fats, je romprai joyeusement avec ce grossier Pelham, et, quant à miss Arabelle !.... oli! ses dernières paroles vibrent encore à mon

oreille Arrière, cette femme qui fait des

vœux de mort avec la voix et les traits d'une

Silpbide frêle créature, dont Torgueil

blessé a fait une Furie.

Il posa la main sur la tête de Miette, et d'une voix grave il dit :

— Tu seras la femntp de Henry Bel ton ou son héritière... un anneau de manage ou un testament... jegarde ta chaîne, Miette; prends

la mienne oh ! tu la regardes avec chagrin

parce qu^elle est d'or, prends-la, prends-la i Il faudra bien que désormais tu t'habitues à

l'or, enfant que tu es, puisque, quoi qu^il arrive, je te ferai riche.

— M. Henry, ayez pitié de moi î tout ce que vous me dites, hclas! et tout ce que je dis, moimême, me semble un rêve. M. Henry, je vous ai donc dit que je vous aimais,* et c'était donc de Tamour que j'ai^is pour vous ? mais, vraiment? est-ce que je vous aime?

— Oui, Miellé, tu m'aimes et je te le rends de toutes les forces de mon âme... va, chère et bonne amie, prie pour moi, quand je serai

parti et — au retour... car je reviendrai

lu seras ma femme.

— Moi ? moi ?... la fille de la mère Dumon, qui parle à peine intelligiblcmenl; moi, qui allais à Montpellier chercher de l'eau à la fontaine, et qui en revenais en portant ma cruche sur le côté, moi qui apprends un état aux frais du roi, moi.. I moi..! c'est impossible. VAil mon Dieu, loul viendra do vous, donc, M. llcuiy .'

— Tout viendra de toi, ange^ qui m'aideras à vivre, avec ma mère que.. . je te ferai connaître!..

— Vous m'aviez dit qu''clle était morte.

— Ah ! je te Tai dit î j'ai pu le dire eu effet. Ma vie a été si bizarrement arrangée!.. Miette, c'est une étrange devinée que la mienne !... tiens, je ne sais plus trop si je suis Anglais encore.

Miette le regardait avec des yeux étonnés. Il reprit, en proie à une agitation croissante :

— Mais, qu'Importe ? avant tout, je suis un homme ; toi, tu es mabien-aimée... lord Belton, ou marquis de Sainte-Suzanne, morbleu, je te donnerai un beau sort !

— Tiens ! tiens! tiens! dit une voix.

Henry et Miette se retournèrent et virent

Bernard qui entrait, une lanterne à la main.

— J'ai entendu (es dei'niers mots, Henrv,

mais je te jure sur la plume blanche du chapeau de Paméla, que c'est bien sans le vouloir.

— Bernard, mon ami Bernard, au sortir de ces lieux je t'aurais tout dit.

— Cest-à-dire que tu aimes mademoiselle et que tu veux Tépouser ?

— Oui.

— Eh bien ! je Saurais répondu : — Tu agis sagement. Unbon coeur et de joUs yeux sont une dot. Tu vois que Tentretien eût été bientôt terminé.

— Cestce qui te trompe, Bernard. J'avais encore à te dire...

— Eh! quoi donc, mon très cher?

— Que, demain, je pars pour TAngleterre,' cil j'ai à soutenir un duel, à mort, contre deux gentilshommes campagnards , d'une terrible habileté au pistolet.

Bernard devint plus blanc que cette blanche

— déplume de Paméla par laquelle il venait de jurer.

— La cause de ce duel ? dit-il d\me voix violemment émue.

— Tu sauras tout.

— Mais, ce matin, je t'ai trouvé nonchalamment couché ; tu m'as servi de témoin avec une iranquilhté parfaite ; tu as joué à cache-cache comme un joyeux écolier et, enfin, tu as fait réveillon, en buvant comme un Anglais. Pourquoi ne m'as-tu rien dit pendant cette longue journée ?

— Je me suis perdu dans le bois du Vcsinet et j'ai rencontré.. . J'ai rencontré ce duel ! A demain déplus amples renseignemens! Bernard, les rôles changent : tu avais fait ton testament, de'chire-le. Je ferai le mien en Angleterre où je t'emmène... car, toi, l'homme le plus brave de France, lu seras mon témoin.

— Mais...

— Bernard, quand tu sauras que ma mère, mon père sont mêlés dans cette malheureuse affaire, quand tu sauras que j^ai été frappé à la joue !!!

— Hélas ! mon Dieu, il pleut donc des soufflets? dit Bernard.

— Monsieur Bernard, dit Miette, en croisant ses petites mains devant lui, vous, qui êtes fort comme Samson et brave comme David, monsieur Bernard, vous le défendrez !

— Certes, oui, mademoiselle... mais tout les lits sont faits. Allez, ma belle enfant rejoindre votre mère, qui ronfle déjà dans le fom-nil de madame Ledru. Toi, Henry, tu dormiras dans une petite chambre oCi je vais te conduire. Quant au pauvre Bernard, je ne sais trop où Pamcla, qui s'est charge'edu soin de caser tout le monde, Taura placé ; mais , à coup sûr, ce n'est pas près d'elle... Un soufflet... un duel à mort... en Angleterre

moi qui ai en horreur la perfide Albion... Henry, tu te bats ?c"'est bien sûr ?

— Bernard, tute rappelleras avec quel empressement je f ai servi ce matin dans ton duel Prépondit froidement Henry Belton.

g — Oui, certes, je me le rappellerai!... mais, sacristi ! que d^évènemens !... encore, si Paméla voulait... mais bah!... et il n^y a pas moyen d'arranger l'affaire ?

— Je me bats à mort, Bernard !]!

— Le duel, en voilà un affreux préjugé..: parole d'honneur, Fhomme est un tigre !

— Cela te va bien de parler ainsi, batailleur I Est-ce que ta bravoure un peu querelleuse n'est pas connue ?...

— Ma bravoure ? tiens , allons nous coucher !

L'hiver régnait avec toutes les rigueurs, dont il a coutume d'accabler Paris et ses environs — et, par parenthèse, dans la capitale d'un pays comme le nôtre, il faudrait que les horribles intempéries du ciel que nous con-

~ 44 — naissons si bien, fussent choses ignorées. — Pour mon compte, si jamais je renverse le roi des Français de son trône, et que je me fasse chef de la grande nation, je promets bien que je transporterai le siège de Tétat du côté des Pjrénées j qui m'aimera me suivra , 0t nous aurons bien chaud !

En attendant, le lecteur voudra bien se laisser docilement conduire dans la campagne de Chatou, où il fait un froid terrible. Non loin de la rivière, du sein de laquelle sVlève un brouillard glacé, se dresse, sur d'assez mauvais fondemens,la petite propriété de monsieur et madame Ledru^ oncle et tante de mademoiselle Paraéla. C'est un bâtiment dont le style bizarre n'a pas encore reçu de nom en architecture, entouré d'un terrain ayant pour ceinture une haie d'aube-épine et planté de tous les légumes que la cuisinière bourgeoise recommajidc dans les potages à la Julienne.

Au faîte de l'édifice il existe une petite chambre où les laborieux cultivateurs ont rhabitude de faire sécher leurs ogaons, de suspendre leur lard et de cacher toujours une certaine quantité de farine que, dans leur langage de banlieue, ils appellent une poire pour la soif.

Dans cette chambre, Tactive Paméla a dressé de ses mains mignonnes le ht de son ami Bernard, et,'en véiité, elle a choisi le matelas le plus douillet et les draps les plus fins, car, à Famour près, que de très bonne foi elle n^oserait offrir au sage et vertueux Bernard , elle a pour lui tous lessentimens tendres que le cœur d'une femme est susceptible d'éprouver.

Après avoir, donc, quitté Henry, Tex-officier d'ordonnance de Napoléon, armé d'une chandelle jaune , captive par un bout dans une bouteille de Sèvres, est allé prendre pos-

session de sa chambre à coucher. Il a étendu sur lui son vaste manteau vert, lequel a vu Waterloo , vous pouvez m'en croire, et il s'est endormi en se recommandant avec piété à son saint patron; et en proférant d'affreuses paroles de malédiction contre les duels et les duellistes. Ensuite, bercé par l'ange des songes, il a oublié la terrible mission qui l'attend en Angleterre ; et, il a rêvé que, re'uni avec sa Paméla dans une jolie maison au bord de la Loire, il coulait des jours sans nuages.

La nuit a passé et l'aurore est venue, comme cela a lieu depuis que Dieu à créé le monde. Il est neuf heures du matin ; il fait froid comme en Sibérie. Les vitres de la mansarde sont couvertes de jolies fleurs en glace ; un courant d'air qui a trouvé passage dans la porte mal jointe, se rue en tourbillonnant sur un jambon pendu aux solives du plafond, et le balance gracieusement dans le

vide. Bernard se réveille, les yeux couverts par un mouchoir de cotonnade rouge sorti de Tarmoire de madame Ledru; il se recueille et rassemble ses idées en fuite.

— Ah! bon, dit-il, je suis à la campagne, à Chatou, en France, sous le jvingtième degré de longitude. J'ai fait réveillon, hier, avec Paméla et d'autres individus plus ou moins amusans ; le matin, je m'étais couvert de gloire dans un duel où j'ai eu une peur atroce, et, aujourd'hui, il faut que je parte pour l'Angleterre chercher une autre peur encore. Me voilà fixé! •

Bernard, ensuite, entend dans la chambre deux bruits distincts et, sans remuer pour ne pas gagner du froid, sans de'couvrir ses yeux qui sont bandc's comme ceux du dieu de Cyihère, il cherche à deviner ce qui peut produire ces deux sons qui frappent doucement Pair par un mouvement aussi régulier que celui d'une pendule.

L'un, est un coup sec dont Bernard, dans sa sagacité, constate le retour toutes les quinze secondes ; soulevant un peu son mouchoir , le sus nommé Bernard risque un œil vers le plafond, dans la région duquel son oreille subtile a perçu le bruit, et il dit en luimême :

— Tiens .' c'est un innocent jambon qui se balance là en attendant sa métamorphose en grillades dans la poêle. Eh bien ! ce jambonlà suffirait pour faire peur à un honnête homme, la nuit; un honnête homme qui ne jouirait pas, comme moi, d'un sommeil de plomb.

Bernard fut plus long-temps à définir la nature de l'autre bruit, lequel se faisait entendre non loin du lit, et dans une sphère moins aérienne que celle oCi le jambon de madame Ledru dansait au vent d'hiver. C'était un son criard, sec et alongé, un crrrrrrrrric, grin-

— /iO —

çant, filandreux , dont il était assez difFicile d'assigner la cause. Bernard pensa encore que le meilleur moyen d''asseoir son opinion était de risquer l'autre oeil. Il fit plus, le magnanime chef d'escadron, il les risqua tous les deux.

Et, savez-vous ce qu'il fit, lecteur une foule de fois aimé ?

Dites?

Il poussa un cri aigu, il leva les bras au ciel et il se mit, avec rapidité, sur son séant en disant :

— Prodige! miracle! fascination! chimère! mirage ! énormité ! ! ! ! !

Oh? c'est qu'il avait vu

Quelque chose déplus étourdissant, de plus stupéfiant, de plus renversant, de plus monstrueusement écrasant que tout ce que vous êtes parfaitement libre de vous imaginer. Il avait vu :

La terre promise.

Un beau jour, après un mois de pluie.

Une fleur embaumée.

Le ciel s*'ouvrant.

Une étoile étincelante.

11 avait vu :

Oh! pourquoi ne suis-je pas le premier poète de Tunivers, et autres lieux, pour vous dire, en vers, ce qu'il avait vu?

Ou seulement un vaudevilliste, pour vous le dire en couplets?

Figurez-vous quHl avait vu pauvre

garçon I mettez-vous à sa place ! . . . . il avait vu Paméla, le cou et les épaules nues et encadrées , seulement, par la danlelle de sa chemise, Paméla, la gracieuse et agaçante fille mettant son corset,

Ce crrrrrrrrric dont je vous ai parlé était produit par le lacet sifflant sur le basin.

— Dormé-je?.... est-ce que je dors ?....

Paméla, Paméla^ parle-moi parle-moi ,

reine de mon âme ! dis-moi si un songe a envahi mon intelligence ? Dis-moi si ce que je vois là c^est un cou plus gracieux que celui d'une vierge de Raphaël ? des épaules plus suaves que celles de la Vénus de Mcdicis ? Dis-moi si tu es Paméla ?

— Peste ! mon petit Bernard, comme vous avez le sommeil poétique, c'est-à-dire bavard! Ebloui, c'est moi, bcla!

— Au fait, c'est bien sa voix. Je la reconnais, mais je ne connaissais pas ses épaules et je suis bien flatté de faire leur connaissance! Maintenant, ù femme I pourquoi dans cette chambre ? pourquoi dans le simple appareil

D'une beauté qu'où vient d'arracher au sommeil, dis? (hs-le ?

— Est-il étonnant, ce grand fou-la! estce qu'il )ie faut pas s'iiaibiller quand on sort du lit?

— Du lit?

— Eh ! oui, (lu lit, croyez-TOUs que j'ai couché à la belle étoile, la nuit de Noël encore ?

— Oh! non, sans doute; mais, Paméla

Une supposition..... puisque vous vous habillez ici, il est permis de supposer que vous y avez couché, n"'est-ce pas, là , on pourrait le supposer ?

— Est-il bête! Et qui vous dit le contraire ? sans doute j'y ai couché.

— De plus en plus prodigieux ! de plus en plus fantastique! je ne crains pas de le dire... elle a couché là, dit-elle. Mais où , où, où, où, où????? Ce n'est pas , certes , dans ce bahut de chêne où votre respectable tante met sa farine... vous seriez, à Theure qu'il est, plus blême que Pierrot, le domestique de Cassandre et le rival d^ Arlequin. Ce n'est pas, non plus, sur ce 3it d'ognons , dont le#

- ^3 parfiims ne sont pas de mode à TOpéra ; ce n'est pas sur ces fagots , dont les aspérités eussent offensé cruellement vos membres de nymphe. Or çà! où avez-vous couché , ma bien-aimée Paméla ?

— Là î fit la petite, montrant le lit de Bernard d^une main , tandis que, de l'autre , elle prenait son jupon accroché à Tun des montans d'une vieille échelle.

— Quoi ! dans mon lit ! vociféra le commandant Bernard, dont la figure était devenue rouge comme la cuirasse d'un homard cuit à point.

— Eh ! oui ! dans votre lit ,' dit tranquillement Paméla;

Bernard avait le cou tendu, la bouche ouverte , SCS yeux, roulaient dans leurs orbites comme ceux d'un fou.

— Dans mon lit! dans mon lit! Pamc'la , bivous ne dites pas — Pai'ole la plus sacrée — j«; lie vous troirai pus.

— Eh ! mon cher, quand je vous dis.T. Tenez, regardez plutôt, là, ù gauche, tous verrez encore le creux que j'*ai fait dans les matelas.

Bernard étendit la main , et il trouva , en effet, la trace, chaude encore, d'un corps humain.

— Il faut vous dire , reprit Paméla, qui remettait sur elle , pièce à pièce , tous les ajustemens quVÎIe avait quittés la veille , il faut vous dire qu'hier soir je me suis aperçue, après avoir assuré une bonne nuit à tout le monde, que j'avais oublié la fille de ma mère. Je me suis gratté Toreille quelque temps ; mais^ moi, je suis toujours très prompte à sortir d'embarras. Armée d'un bougeoir , je suis hardiment montée ici. Vous dormiez avec délices et vous n'ave^as oublié , sans doute, que souvent vous nous avez raconté à TOpéra comme quoi le tambour, le canon et le ton-

lierre n'ayaient jamais eu le pouvoir Je vous arracher aux joies du sommeil. J'ai soufflé ma lumière; j'ai soulevé ce manteau militaire sous lequel mon brave Bernard a dormi dans les grandes guerres de Napoléon ; doucement je me suis glissée, et puis, bonsoir les voisins! Je me suis endormie au bruit harmonieux et extrêmement régulier de vos narrines aspirant et rejetant Tair atmosphérique.

Mais Bernard était sourd à ces paroles; d'une palpitante et convulsive main il passait et repassait sur la place où le corps de Paméla s'était reposé. Ensuite il s'y roulait , absolument comme feu Hercule se débattant sous les poisons dévorans de la robe du Centaure Nessus. Il baisait celte place , il labourait avec sa figure la petite vallée creusée dans la laine par la jolie danseuse ; il la baisait , il la rebaisait, et Paméla riait comme une folle.

— Mais, sacrédieu! dit Bernard , sortant enfin de son caractère , et regardant la danseuse en retroussant sa moustache; mais," mille , et , môme , trois mille sacrédieu , jeune femme , sais-tu à quoi tu ^exposais en le mettant ainsi à mes côtés?

— Ah! bah!

— Qu'est-ce que c'est que ah ! bah ? Saistu , fille imprudente, que je n'ai que vingthuit ans, et que, dans mes veines , il y a de la poudre à canon, du bitume..... du feu, enfin !

— Je sais , Bernard , qu'avec vous il n'y a pas de danger.

— J'écume de fureur , foi d'ofîicier français ! Mille tonnerres , crois-tu , Paméla , que j'ai jamais chanté, d'une voix aiguë comme celle d'une femme, dans la chapelle du pape ? Crois-tu que le commandant Bernard soit un homme... ? car, il faut s'expliquer, çufui.

— Eh ! qui en doute ? Certainement vous

êtes un homme ou, plutôt , non, vous

êtes un demi-dieu, brave comme Mars, chaste comme un apôtre.

— Vous mêlez, là , paganisme et christianisme bien mal à propos! Sachez bien, une fois pour toutes, que je n esuis pas même un quart de dieu. Et, sacré mille diables, si je m'étais réveillé!..,.

— Si Bernard s'était réveillé, il eut respecté son amie , dit Paméla.

— Non.

— Non.

— Si.

— INlais , quand on vous dit , Paméla, que j'ai de Tamour pour vous !

— De l'amour, lui, comme si c'était possible...! *

Bernard furieux, hors de hii, s'écria :

— - Femme ! femme : il y a des bornes à lout, et la patience la mieux trempée échappe à la fin !... pourquoi avez-vous couché dans ce lit?

— Une fois pour toutes, j'y ai couché parce que je n'avais rien à craindre.

— Alors, — tranchons le mot et tournons le dos aux convenances, — alors , vous me croyez glaçon, verglas... impuissant? aloi's je suis un phénomène, un individu sans sexe, que Ton pourrait montrer pour deux sous, sur le boulevard , où envoyer aux grands hommes de TAcadémie des sciences. ?

— Oh! bien, dit Paméla, attachant sa dernière épingle, s'il faut vous répéter mille fois la même chose, ça deviendra tout de même joliment sciant... je crois très fort à vos capacités aimantes.

— Le mot est joli, ma bien bonne ÎPamélaî

— J'y crois donc ; mais, comme tout le monde à l'Opéra, je crois aussi que vous êtes comme ces guerriers de la Bible, qui se battaient comme des lions et qui avaient besoin, en temps de paix, d'une vie chaste et pure. Vous êtes un militaire pudibond, Bernard, un houzard - demoiselle, un soldat vertueux.

— Est-il permis, est-il permis d'être ainsi calomnié? beugla le pauvre Bernard en essuyant àpoings fermés les grosses larmes qui roulaient dansscs yeux. Elle est belle, elle est jeune et elle vient se mettre dans mon lit sans crainte, sous prétexte que je suis une manière d'ange , un innocent... un jobard, enfin. Crc mille tonnerres!... vois un peu où lu m'as réduit, femme trop dédaigneuse du péril : lu as couché avec moi, c'est le mot, n'est-ce pas, Paméla?

— Je ne dis pas non.

— Tu as, donc, couché avec moi. La même

— 60 — * chaleur à enveloppé nos corps celte nuit, nous avons respiré, nous avodis bu pour ainsi dire la même atmosphère ; pendant huit heures, nous avons vécu conime mari et femme... et, pourtant, nous ne sommes pas comme mari et femme. Tu as été dans mon lit, fleur de TOpéra, et je n'ai pas aspiré tes parfums, et je ne l'ai pas possédée... je suis un homme déshonoré, un Jocrisse, un Cadet Roussel, un Jeannot, un animal, en cuistre... hélas ! et un homme infiniment malheureux î on a fouetté et marqué des misérables pour beaucoup moins que ce que j'ai fait.

— Mais vous n'avez rien fait, mon petit Bernard !

— Eh I je le sais bien, je le sais trop.

— Eh bien! alors, que peut-on avoir à vous reprocher ?

— Elle le demande î... Paméla, tu dois me mépriser... atrocement.

— Gi —

— Je vous ai donné cette nuit la plus grande preuve d'estime.

— Elle est encore jolie, cette estime- là î ainsi nous avons couché ensemble?

— Très bien, mon ami Bernard !

— Et c^est absolument comme si la chose n''eût pas eu lieu.

— Oui.

— Et si , d'aventure , quelqu'un allait me dire : Tu as couché avec Paméla, je pourrais répondre : — Oui.

— Sans doute.

— Alors, le même quelqii^un ne manquerait pas de me dire que je suis un heureux coquin, et cela serait fort amusant pour moi qui ai été si près du bonheur sans le goûter... Furies! enfer ! damnation I

Bernard se rua"Comme un tigre sur la place que Paméla avait occupée; il écrasa de coups de poing le traversin j il mordit le drap, et

comme il avait des dents d'une remarquable solidité, il fit dans la toile de cretonne un accroc énorme. Il rugissait, il blaspliêmait et Paméla, qui avait entendu parler mille fois des grandes colères du tueur Bernard, commençait à éprouver quelque émotion et elle se disait avec une certaine inquiétude :

— Ah çà ! est-ce que, vraiment, il m^aimerait? Si cela est, je peux me vanter de l'avoir échappé belle... mais, bah I quelle idée! le sévère Bernard ne peut pas aimer une danceuse d'Opéra!

Car telle était la malignité de l'étoile du commandant Bernard, que, plus il s'efforçait de se montrer au prochain sous son vrai jour, plus son prochain se croyait fondé à le voir sous un jour contraire.

Mais l'heure solennelle à laquelle il était écrit aux cieux que le vrai Bernard se révélerait, enfin, à Paméla, celte heure venait de sonner.

Lucien BernarcI, aux coups frappés à Thorloge du Destin , fut touché par rétincelle électrique envoyée de là-haut, et il dit, d'une voix de prophète inspiré :

— Les temps sont venus!!!!!!

Alors, lui qui était^ qui est encore, Tliomme de France le plus décent , il s''élança hors du lit , sans e'gard pour la légèreté du costume qu^il allait montrer à Paméla , et , en deux bonds, il fut auprès d'elle.

— Eh bien ! eh bien! dit-elle avec étonnement , eh bien! Bernard, que faites-vous donc?

— Vous le voyez, ma belle amie^ je brave, sans pantalon , une température de cinq degrés au-dessous de zéro, et je vous serre dans mes bras.

Paméla n'avait plus envie de rire du tout. Elle jcliil autour d'elle des regards lixtiuiels. Son cœur battait avec force. Ce n'était pas

— Gi — une vertu , Paméla , mais elle n'en était pas venue à ce point où une femme souffre un assaut comme , autrefois, ces forteresses de la Flandre et des Pays-Bas , habituées à être prises et reprises.

— Bernard ! Bernard ! mon bon Bernard! Mon Dieu ! qu''avez-vous !

— J'ai de l'amour pour toi, depuis le jour où je t'ai vue pour la première fois, Paméla. Quand tu m'as fait confidence de la passion pour Rodolphe, quand je t'ai servie dans Tintérêt de cette passion même , je t'aimais. Quand je suis revenu de la guerre , où Rodolphe avait trouve la mort , je t'aimais. Tu as pris un auU^e amant , je l'aimais. Encore un autre, et je t'aimais ! Je te le disais , tu ne voulais pas me croire ; cela me faisait entrer dans des accès de rage contre toi , mais je t'aimais ! Tu me croyais indifférent , dédaigneux peut-être, et je l'aimais. Cette nuil,

pendant que tu dormais si tranquille à côté de moi , je l'aimais, car , selon ma coutume, je rêvais à toi. Il paraît qu'il te faut des preuves? eli bien! je vais te traiter en barbare,

en cosaque Quand je t'aurai fait violence,

tu croiras peut-être que je t'aime !

Et , d'un bras nerveux , il l'emporta vers ce lit où il avait été si heureux sans le savoir.

La pauvre Paméla se débattait de toutes ses forces.

— Bernard ! je vous en supplie , modérezvous!

— Dites donc au vent du midi qui renverse des chênes, des maisons, qui fait faire le plongeon aux vaisseaux de soixante et quatorze^ dites-lui donc de se modérer. Femme, tu seras mienne, j'en jure sur ma croiv d'honneur!

l'améla , bonne fille , galante parce qu'elle était à rOpéra, délicate parce qu'elle étaij T. H, 5

bien organisée , se sentait humiliée et malheureuse de l'attaque cavalière de Bernard dont elle avait toujours reçu les soins les plus respectueux. La pensée qu'il la traitait comme une fille d'amour la mordit douloureusement au cœur. Alors , tout en résistant de son mieux, elle pleura, et une de ses larmes tomba sur la main du commandant Bernard. Et le commandant Berpard s'arrêlant court :

— Tu pleures, ange?

— Oui , Bernard. Malgré ma conduite légère, malgré ces moeurs que le mauvais exemple m'avait fait prendre, vous me portiez quelque estime. Maintenant , voyez le casque vous faites de moi. Eh bien ! cela me désole... Certainement , je ne pourrai pas résister à la force ; mais , après , je me tuerai.

Paméla parlait avec un accent qui ne pei'meltait pas de douter de la sincérité de ses paroles.

— Bernard, reprit-elle, j'ai eu tort avec vous , j'en conviens ; mais je n'ai pas été coquette. J'étais dan^la persuasion que l'amour d'un homme comme vous pour une femme comme moi était chose impossible ; Bernard , je vous en prie , laissez-moi vous estimer. Grand Dieu ! moi qui le croyais un saint !

Bernard s'entoura de sa couverture , et , drapé à peu près comme monsieur Ligier, dans Manlius, il dit :

— Crois-tu à présent à mon amour jj femme ?

— II le faut bien , puisque vous commettriez une mauvaise aclion pour le prouver.

— Maintenant , dans celte tenue plus décente... et qui n'empôchc pas un froid aigu de me pincer les mollets... maintenant, Paméla, écoule. J^ai juré sur ma croix que tu serais mienne.

' — Ah! mon Dieu! fit encore la petite ^ en reculant dans un coin de la chambre.

— Et tu seras mienne! Paméla, je pars pour FAngleterre ce soir. Dans huit jours je serai à Paris et je le prendrai pour femme.

— Moi?

— Toi.

— Une actrice !

— Je m'en moque.

— Dont vous avez connu Tamant !

— Je m''en fiche.

— Qui ne pourra pas porter de fleur d'orange à son côté le jour de noce.

— Je m'en ris !

— Mais , Bernard , vous avez quinze mille francs de rentes , une belle réputation , un grade et moi, moi... que suis-je?

— Veux-tu m'épouser , femme charmante ?

— Ma foi , oui !

' — Dès ce jour tu es à moi.

— Ce soir ma démission , demain un petit logement... dans un quartier reculé... toutes mes habitudes rompues , et, vogue la galère ! je serai honnête femme.

— Je resterai peu de temps en Angleterre.

— lîernard, je vous attendrai avec confiance... Quoi! vous m^aimiez , Bernard ?

— Oui, enfant... et je vous prie de croire que j'en suis très capable . . .

— Ah ! je n'en doute plus.

— Maintenant, Pamcla, je voudrais bien mettre mon pantalon.

— Je vous laisse... Qui eut dit hier soir que je sortirais dici mariée ?

— Méchante , qui ne me réveillais pas! Allons voilà deux mariages faits chez Thonnête madame Ledru.

Bernard était resté seul. Il entendit les pigeons de la métairie roucouler près de sa fenclrc.

— Bon, dit-il , cela est un signe d^amour et de fidélité. Vive la campagne!

Un moment après il trouve un rat énorme dans une de ses bottes.

— Mais, reprit-il, j'aime encore mieux Paris l

— Ainsi, mcfh bon Henry, cWlà l'Angleterre? Voilà donc ces fameuses côtes aux roclies blanchâtres qui ont fait donner le nom d'Albion à cette terre?

— Oui, Bemai-d.

—C'est, m'as-tu dit, sur le territoire de ton domaine, c^est-à-dire de Pun de tes domaines , en Ecosse enfin , que tu dois te battre?

— Je te l'ai déjà dit vingt-deux fois , mon bon Bernard. Tiens, je les ai notées sur mon porte-feuilles.

— Eh bien ! mets une fois de plus.

— Elle est inscrite, dit froidement Henry.

— Et combien faut-il de jours pour arriver à Dumfries?

— Je ne saurais te le dire d'une manière précise. De Douvres à Londres, de Londres à Edimbourg, et d'Edimbourg à Dumfries, il y a bien des milles à franchir j mais , avec Taide de Dieu, nous arriverons le douze janvier, jour fixé par moi-même pour le combat.

— Ainsi je m'en vais traverser toute TAngleterre, moi qui m'étais promis de ne jamais voir ce pays horrible... ah! mais pardon, j'oublie toujours que tu es Anglais, moi.

— Oh ! Bernard, tu peux donner carrière à ta critique, je ne suis d^aucun pays, maintenant... mais tu es bien pâle, mon cher. Le mal de mer te prend-il ?

— Oui, je crois que la perfide Amphytrite va me faire payer le tribut ordinaire. Dieu ! quel singulier effet ! les côtes d'Angleterre et de la France, ma douze fois bien-aimée patrie, semblent danser une horrible farandole. Oh ! et puis festomaci.. j'ai bien mal à Testomac, Henry! Si au moins nous avions avec nous ton fidèle Tom, Henry, il nous serait en aide dans cette pénible circonstance. Lui qui a été matelot, il doit connaître un secret pour guérir le mal de mer.

— Tiens, dit Henry, bois un verre de rhum. De tous les remèdes, c'est le meilleur, et quant au pauvre Tom, je regrette fort de ne l'avoir pas emmené. Il avait bien envie de me suivre, n'ebt-cc pas.'

— CMiî je t'en répondi. Cest à moi et au père Mitonneau qu'il a fait ses coniîdences. Il se réjouissait de rev;:::L (lins sou comté de Dumfries où il a laissé une maîtresse, une mie, comme on dit dans certaines localités de ma Gaule chérie.

— Si je :..u ..s deux lies ma tique 5 baronnets, dit tranquillement Henry, j'en venai une ' e lettre de change à Tom qui viendra ciicrcherso:: E.r-sai-e*. Tous deux resteront au seiTice de M.c'.e et au mien. Si je meui-s, Tom trouvera er. ? dot sur mon testament. D'un côté comme de Tautre il ne saurait manquer... mais. Bernard, ton supplice va finir. Dans peu nous serons au port, et tu verras cesser ton malaise comme par enchantement.

Bernard, en eiiet, n'eut pas plutôt nus le pied sur la neille terre anzlaise. a Douvres, qu'il se sentit guéri tout-a-tail. 11 sumt son ami

à Thôtel de Paris , et là , il demanda un becfteack et du vin de France.

Henry lui laissa peu de temps pour son repas. Il demanda des chevaux, et après un séjour de moins d'une heure dans la Tille de Douvres il partit accompagné de Tinfortuné Bernard. Nous ne suivrons pas les deux amis dans le long et ennuyeux voyage qu'ils firent pour se rendi^e au rendez-vous . Les campagnes qui fuyaient derrière leur voiture e'taient désolées par l'hiver. La verdure anglaise, si vantée en Europe, était remplacée par le givre et la neige. Les champs étaient déserts, la nature — pour parler à l'allemande — avait quitté sa robe de fête ; or, ce spectacle de dévastation que l'hiver donne aux humains une fois par an, et avec la plus grande régula-» rite, n'était pas dénature à distraire nos voyageurs de leurs sombres pensées. C'est le moment pour leur historien de placer au cou-

— 76 -=^ rant de la plume, le fameux, Poit aedet atra cura .

Henry , qui possédait au plus haut degré ce courage pour lequel Finsulte est un mal dévorant tant qu'elle est impunie , Henry sentait encore sur sa joue le soufflet qu'y avait lancé Sydney , et il lui tardait de tuer ou de se faire tuer pour en finir avec cette position qui est intolérable pour tout homme de coeur-'

En quittant Paris et Miette , cette pauvre et humble fille jetée par hasard dans sa vie , le capitaine Belton avait regardé en face la position qui l'attendait dans le monde ; il y avait vu ses vieilles relations avec les Pelliam rompues, et son attachement pour miss Arabelle anéanti pour jamais, L'Angleterre était pour ainsi dire perdue pour lui , car , une fois que l'histoire embrouillée de sa naissance y serait connue, une lois que l'on saurait cjuc IkUon ne possédait les grands l>iens

attachés à ce nom et le titre de membre du parlement, que' par suite d'un mensonge fait jadis aux lois du royaume parle feu lord, sa position ne serait plus supportable. On ne lui contesterait certainement pas la fortune et le nom que le général Belton lui avait assurés en le reconnaissant pour son fils; une paternité aussi régulièrement assise ne pouvait être battue en brèche ; mais , si Henry n'avait pas à craindre d'être violemment chassé d'une position que la loi même lui garantissait , il devait s'attendre aux commérages , aux propos \f aux affronts ; les Anglais , dont il partageait si bien les sympathies , les vertus , les défauts , les Anglais lui feraient comprendre qu'il n'était des leurs que malgré eux. A tout instant il trouverait des mécomptes dans 5a vie. Quant au régiment dont il faisait partie, il était trop certain d'y rencontrer un <lucl par officier, une rébellion par chaque

— 76 -^ rant de la plume, le fameux, Poit ssdet atra cura .

Henry - qui possédait au plus haut degré ce courage pour lequel l'insulte est un mal dévorant tant qu'elle est impunie , Henry sentait encore sur sa joue le soufflet qu'y avait lancé Sydney , et il lui tardait de tuer ou de se faire tuer pour en finir avec cette position qui est intolérable pour tout homme de cœur:

En quittant Paris et Miette , cette pauvre et humble fille jetée par hasard dans sa vie , le capitaine Belton avait regardé en face la position qui l'attendait dans le monde ; il y avait vu ses vieilles relations avec les Pelliam rompues, et son attachement pour miss Arabelle anéanti pour jamais, L'Angleterre était pour ainsi dire perdue pour lui, car, une fois que l'histoire embrouillée de sa naissance y serait connue, une lois que l'on saurait que Bullun ne possédait les grands lùens

attaches à ce nom et le titre de membre du parlement, que' par suite d'un mensonge fait jadis aux lois du royaume parle feu lord, sa position ne serait plus supportable. On ne lui contesterait certainement pas la fortune et le nom que le général Belton lui avait assurés en le reconnaissant pour son fîls; une paternité aussi re'gidièrement assise ne pouvait être battue en brèche ; mais , si Henry n'avait pas à craindre d'être violemment chassé d'une position que la loi même lui garantissait , il devait s'attendre aux commérages , aux propos j aux affronts ; les Anglais , dont il partageait si bien les sympathies , les vertus , les défauts , les Anglais lui feraient comprendre qu'il n'était des leurs que malgré eux. A tout instant il trouverait des mécomptes dans sa. vie. Quant au régiment dont il faisait partie, il était trop certain d'y rencontrer un <lucl par officier, une rébellion par chaque

hussard de sa compagnie. Dans ses domaines d'Angleterre et d'Ecosse, il trouverait jusque sur les traits de ses paysans Tironie et l'expression, inquiétante à la fin , même pour les gens les plus hauts placés d'un mauvais vouloir. Gens du monde , officiers , soldats et paysans , ne pourraient plus, encore une fois, le renverser du piédestal où la volonté de son père supposé l'avait placé jadis ; mais , ils prendraient à tâche d'insulter la statue.

Du côté de la France , l'horizon n'était pas plus serein ; là , Henry avait une mère i à la vérité, et il se sentait pour elle un amour véritable. Mais , le marquis"de Sainte-Suzanne avec son ambition inquiète, son vieil attachement pour Tempereur et son désir secret de rentrer en gi'àce auprès de la cour de Louis XVIÏI, lui préparait de longs ennuis. Observateur froid et tenace, Henry avait tout de suite deviné le vieux général. Il avait

compris, que celui-ci, forcé de publier sa qualité île père pour lever Tespèce d^interdit que les prudes avaient déjà lancé sur sa femme se trouverait dans une position désagréable, et qui remettrait dans la mémoire parisienne les anlécédens de la marquise de Sainte-Suzanne, ex-danseuse de l'Opéra , maîtresse d^un marquis de la vieille monarchie , femme d'un pair d'Angleterre, et , enfin , femme de son premier amant. Henry , d'après le caractère dont il avait surpris plusieurs manifestations chez le marquis de Sainte- Suzanne , voyait trop bien que ce père véritable lui pardonnerait difficilement le trouble qu'il avait apporté dans sa famille, et il savait tout ce dont était capable, un homme moitié aristocrate , moitié soldat. Dans une organisation ainsi trempée, il devait y avoir beaucoup d'égoïsme, de vanité et d'orgueil, et c'est trop de l'un de ces défauts pour empoisonner la vie du prochain.

ToLîlc la vie du pauvre Henry, tout son avenir se résumaient donc désormais dans trois personnes , sa mère , Miette et le bon Bernard. C'était assez sans doute pour appliquer les facultés aimantes de son coeur; mais, tout en se sentant attiré vers ces trois personnes qui pouvaient, dans l'avenir, lui composer une vie nouvelle, il songeait encore à sa vie ancienne; il songeait à l'Angleterre, aux sympathies, aux croyances que ce pays lui avait données, et il se demandait avec anxie'té s*'i! était possible de se refaire une patrie quand on avait âge d'homme. Puis, emporté par un sentiment de fierté', très prononcé en lui, il s'écriait:

— Par ma iqi l je ne veux pas non plus être anglais malgré les Anglais ! Et il ajoutait, avec sagacité :

— Mon avenir, d'ailleurs, est dans les pistolets de messieurs Sydney et Hamilton !

Bernard n'était pas plus gai que son ami. Continuellement emporté par une malicieuse influence en dehors de lui-même , toujours placé sur un terrain qu'il n'avait jamais voulu, militaire, duelliste, héros malgré lui, il commençait à se sentir beaucoup de haine pour une vie ainsi faite, et il se disait, tout en traversant l'Angleterre :

— Après cette dernière expédition d'iiomme brave, j'écris une circulaire, ainsi conçue, à tous les journaux :

Monsieur le rédacteur, Je vous prie et, au besoin je vous requiers de faire bien connaître au pulilic de tous états et de tous sexes, que je suis un homme d'une organisation délicate au physique cl infiniment trcmbleuse au moral. Le clicf de l'ancien gouvernement s'est étrangement trompé sur mon compte en posant la première pierre (le celte réputation de courage qui pèse sur

T, H. Vf

moi depuis deux ans. J^ai assiste à quatre grandes batailles, j'ai tué une douzaine de cosaques, j"'ai fait fuir, moi sixième, un escadron prussien. J^ai atteint récemment, d'un coup d'épée, un jeune militaire de la maison du roi. Tout cela ne signifie rien; je suis poltron, affreusement poltron, et je m''empreëse d'en faire part à mes compatriotes, afm que, désormais,on me laisse vivre tranquille et que, surtout, les personnes qui auraient un duel ne me prennent plus pour témoin. Les lois du royaume ne s'opposent pas à ce qu'un citoyen soit ce qu'il lui plaît d'être, quand ses goûts ne portent aucun trouble dans la société ; je prie celte société de me laisser être poltron puisque tel est mon goût et mon tempérament. — Il est impossible, disait Bernard, que la France tout entière n'applaudisse pas à cette déclaration., et puis le premier imbécille qui me saluera du titre de brave , je lui en denniande raison, ou le dinblp m'emporte.

Bernard, outre les chngrins que lui faisait la renoQimée , sa séparation momentanée de Paméla , et les appréhensions si naturelles d''un duel entre gens décidés à ne pas se ménager, Bernard était malheureux encore en songeant que Henry pouvait tomber sous la balle de Tun de ses adversaires. Il aimait ce jeune homme du plus profond de son cœur, il appréciait ses nobles qualités , et, quand il songeait que, peut-être, dans quelques jours , Henry Belton aurait cessé de vivre , il sentait une angoisse inexprimable.

Nous avons assez prouvé que les deux jeunes gens, dans leur long voyage, devaient se sentir bien malheureux, et nous nous transporterons au moment où lord Henry Belton arriva à son château du comté de Dumfries en l''.cosse. C'était le onzième jour de janvier à sept heures du soir.

Son rendez-vous avec Sydney ot ïlamillon était potir le lendemain.

Bernard, né paisiblement dans une boutique de confiseur de la rue des Lombards, bci'ilier, sansconleslalion, d'iuie fortune de ({uinzc mille francs de renies , bourgeois de l'ans , pilier du café An;^lais et de l'Dpéra, emporté

— 81) — quelque temps dans le tourbillon de gloire de Napoléon I", puis , enfin , rendu aux loisirs du citadin aisé, et à la vie douce de la Chaussée-d'Antin , ohl lecteur indulgent , Bernard plus pacifique que guerrier, plus badaud que voyageur, avait d^excellenles raisons pour êlre l'homme le plus étonné du monde, dans le solitaire et lugubre château de Belton.

Minuit venait de sonner à la vieille horloge qui hurlait les heures au faîte de la façade noircie. On entendait le vent d'hiver bruie au loin dans les campagnes qui entouraient le château. Tout dans ce morne séjour disposait rame à la tristesse, et cette impression devait être plus forte, pour Bernard , qui , quinze jours avant , était encore dans sa rue do Provence , au milieu des bruits joyeux et animés de Paris , à quatre cents pas du boulevard des Italiens , à mille de TOpéra.

L'amanl de Pamcla était <hns une vieille

salle du château , éclairée faiblement , et tendue aux quatre coins , d'armures en fer, avec lesquelles les Belton d'autrefois avaient combattu pour l'Angleterre . Auprès d'une énorme cheminée dans laquelle pétillait un feu ardent, Henry et un vieil homme au costume sévère étaient assis , séparés par une petite table d'un bois ti'availlé selon la vieille mode des siècles passés , et sur laquelle des papiers étaient cpars.

— Parlez français, parlez français, M. Jones , dit Henry, je n'ai pas de secrets pour

mon ami.

— Dieu soit loué , dit le vieillard , d'un air capable, je puis satisfaire milord. Je posfîède l'idiome de Molière , dans une perfection rare. Feu lord Belton avouait que j'étais peut-être l'homme d'Angleterre le plus initié au mécanisme de cette langue formée du celtique, du ialiii et du tudesque.

>- 88 — Et la voix de ces interlocuteurs résonnait dans les profondeurs de Timmense salle , comme les paroles du prêtre priant à Tautel au fond d'une vieille cathédrale.

— M. Jones , vous êtes le magistrat de ce comté le plus honorable^ et c^est pour cela • que j'ai pris la liberté de vous arracher celte nuit aux douceurs du sommeil. Si j'avais connu un homme de la loi plus honnête que vous, il serait ici.

— Milord est bien bon. Du reste, je ne dormais pas quand votre messager m'est venu. Je finissais la copie d'un testament.

— Ah I dit Henry, souriant d'un air sombre, vous faisiez un testament?

— Oui, milord, répondit monsieur Jones, •j'en ai fait deux même, celui du baronnet...

Ilamilton, et celui de son cousin Sydney..... une fatale aventure... un duel...

— Ces messieurs vous ont-ils nommé leur adversaire !

— 8ÎJ —

— Oui, mi lord , dit monsieur Jones, en baissant les yeux, je sais tout.

— Fort bien ! reprit Henry d'un ton extrêmement fier, et votre avis là-dessus, de gi'âce ?

— Mon avis, jeune homme, dit le vieux légiste redressant la tête, vous le voulez ?

— O^ maître Jones.

— Mon avis! d'abord mon avis est que

votre grâce à tort de parler rudement — el pour la première fois — à un homme qui Ta toujours aimée ; qu'elle a tort d'oublier que moi, Jones, je suis maintenant sa plus vieille connaissance. Ensuite je dis qu'un soufflet veut une réparation, et que vous avez raison de vous baïue. J'ajoute que, malgré les intrigues dont votre naissance est entourée, et dont vos adversaires ont fait la révélation partout, vous êtes devant la loi anglaise, lord Henry Belton , propriétaire inexpropriable

(le tous les biens du feu lord, et qu'enfin, selon les us et coutumes du royaume, à viugt-un ans, âge dans lequel vous entrez, vous êtes de droit l'un des seize pairs représentant la pairie d'Ecosse, en vertu de la loi de 170O. Voilà mon avis, milord I

— Et c'est celui d'un brave homme, dit le commandant Bernard, traversant grands pas la retentissante salle d'armes J^ venant prendre la main de maître Jones.

— Merci , mon bon monsieur Jones , merci dit Henry , essuyant une larme qui roulait dans ses yeux... allons, tout le monde ne m'a pas pris en haine dans ce pays. Maintenant, me pardonnerez-vousce ton de hauteur stupide c|ue je viens de prendre avec vous?

— Eh! oui, mon jeune ami. Est-ce que je ne sais pas bien que le malheur aigrit l'àme? Mais laissons ma pauvre individualité, et son-

geons à une destinée bien plus noble, hélas, et bien plus malheureuse que celle de Jones, le vieux garde-notes.

— Sacré dieu ! dit Bernard, retroussant sa moustache, je suis la douceur même , mais je jure par mon père, le plus fameux confiseur... je veux dire chimiste de la rue des Lombards, que si Henry Belton ne suivait pas aveuglément la ligne de conduite que le digne monsieur Jones va prendre la peine de lui tracer, je lui brûlerais la cervelle Ecoutez, respectable organe de la loi anglaise, écoulez, homme d'âge qui avez vu pousser notre jeune lord comme les champignons de la vallée... j\»imc à croire qu'il y a des vallées dans ce pays-ci.

Monsieur Jones regardait Bernard avec beaucoup d'ctonnement.

— Ecoutez, reprit Bernard, avec son impertiMb^ble sang-froid, les bons conseils sont

<ji2

plus nécessaires aujourdMuii que i'air respirable.,.. façon de parler pour laquelle je

demande un peu d^indulgence la prccipi-

lation que les ennemis de ce jeune Jioinjne ont mise à se rendre dans ce pays, et à divul- Ljucr les secrets qui entouraient sa naissance, annonce trop bien qu'entre eux et lui , c'est i,'uerre à mon. Que fera-t-il ? diles-le-lui. (vomment devra- l-il s'arranger une vie dans Ta venir?

— D'abord, dit le vieil Ecossais, fronçant le sourcil et ouvrant les narines, il taut que notre cher Henry tire bien le pistolet.

— Oh ! soyez tranquille , mon bon Jones I

vous m'avez vu souvent dans les allées du

parc couper en deux avec une balle, les branches les plus minces. Il est assez probable

que Sydney ne me manquera pas, car il est

pour le moins aussi adroit que moi ; mais, de

mon côté, je suis sûr de ma main et il y

aura deux leslamens à ouvrir

— Amen, (jit sourdement monsieur Jones... Certes, un homme revêtu de mon ministère devrait donner d''autres conseils ; mais,j''ai le vieux sang écossais dans les veines, et par saint Georges , je me battrais, moi , pour un soufflet. D'ailleurs, comme a dit monsieur le commandant Bernard, c''est guerre à mort.

— Hélas ! oui , dit en palissant beaucouD le lîls du chimiste de la rue des Lombards.

L'homme de loi reprit avec un accent qu'il cherchait à rendre ferme , mais qui trahissait «ne forte émotion :

— Si le cher enfant succombe, il a un hcrilier qui

— Un héritier, moi!

— Oh ! il a déjà dressé l'oreille comme un vieux chien de chasse qui a (lairé le renard. C'est un sir Arthur liellon, cousin dcmilord... Le feu général Bollon détestait celte branche <le sa famille, et la tenait toujours à distance.

Aujourd'hui, réveille par les propos desPelham, qui sont de retour, aussi, le vieux parent, s''est déjà mis en mesure en cas de ) décès de votre seigneurie.

— Comment , dit Henry , les Pelham sont ici? Miss Arabelle

— Miss Arabelle , milord, est venue pour voir, du vieux donjon de son château, la cérémonie de vos funérailles.

— Mais, c'*est une horreur! et je ne puis croire.....

— Depuis deux ans vous avez quitté ce pays pour aller bravement faire la guerre sur le continent. Pendant votre absence, miss Arabelle s'est fliile femme. Et quelle femme, bon dieu ! Acariâtre , méchante comme une sorcière de Shakespeare, orgueilleuse comme Junon... Savez-vous que, de sa noble et délicate main , elle ne dédaigne pas de frotter à coups de i ravache les épaules de nos paysans.

s''ils oublient de bien raliattrc le gibier pour monsieur son père? C'est Tàme d''un diable , sous la figure d'un ange.

lienrv, dont les volontés étaient grandes et fortes , avait renoncé à miss Arabelle. Rien au monde n'eût pu ôter de sa pensée Miette , l'humble et pauvre fille. Cependant les. paroles de M. Jones lui firent mal , car en le forçant à mépriser l'altière demoiselle ^ elles lui arrachaient une illusion qui avait survécu à la scène où Ihéritière des Pelham s'était montrée si cruelle.

— On doit la vérité auv gens dans votre position, milord, et j'ai dû vous la dire. Arrivés depuis trois jours dans ce pays, lord Pelham , sa fille et ses neveux ont crié à tous les échos, que vous étiez le fils d'une ex-danseuse de rOpéra, à qui lord Belton, dans le paroxÏMne d^unc iolle passion , avait donné son nom et ses litres. A ainqueur dans ce duel si

dangeroux , vous aurez encore à combaUre la féroce stupidité nommée en Angleterre et en France, l'amournational. Établi dans votre fortune et dans vos trtres par la loi, vous avez une position inexpugnable contre laquelle toutes les ressources , toutes les infamies de la chicane viendront se briser, mais, encore une fois, le vieil orgueil anglais ne vous laissera nip^x ni trêve. Votre père et votre mère sont Français, milordîlci votre ligne de conduite est tracée dans quelques mots. Heureux dans cette fatale rencontre , il vous faut quitter le pays. Partez donc , et ny revenez plus. Vendez vos domaines, et cherchez un ciel sous lequel on soit moins bêtement patriotique que sous celui-ci en 181 5! Avec le temps, au reste, cette susceptibilité nationale s'elfacéra. La paix, en établissant des rapports fréquens entre les peuples, les habituera àjugerde plus haut certaines questions, et très heureusement

pour vous, vous avez le temps d^attendre.

— Demain je quitterai l'Angleterre pour toujours, si le sort des armes est pour moi, dit Henry d'une voix sombre.

■ — Maintenant, reprit Jones, dictez-moi votre testament et songez que votre affamé cousin est déjà fort riclie.

Henry s'appuya le coude sur la table , il plaça le menton dans la main ouverte et , froidement , il donna ses biens à Miette, à Bernard et à son cousin.

Bernard, assis dans un fauteuil à quelques pas (lu notaire et de son client regardait, avec un sentiment de profonde tristesse, le tableau lugubre qu'il avait devant lui. Il examinait en frissonnant cette vaste salle, que les deux bougies placées sur la table éclairaient à peine, ces armures noircies (Bt, dont toutes les pièces, disposées dans leur ordre, complettaient à l'œil un chevalier bardé do fer, de-

puis les brocîequin.s de nu'-lal jusqa'*au casque. Il entendait, avec une angoisse qui lui serrait le cœur, le murmure des paroles de Henry Belton diclantses volontésdernières etiaplume rapide de Jones criant sur le parchemin. A. la lueur des bouges il suivait d'un regard attendri les moindres détails de la pâle figure de Henry, son front noble, soucieux et sillonné par le sabré du général de Sainte-Su^ânne, sa bouche traîche et pure et qu\me pensée fimèbre conlraclail ei, en vérité, si Bernard, le pol- 'Iron, eût tenu dans sa main les deux cousnis auteurs de tout ce deuil répandu autour de lui il les eut mis en pièces.

La nuit se passa ainsi. Bernard refusa obstinément d'aller se mettre au lit. Renversé ^aTïS son fauteuil, il sommeilla, tandis que Henry écrivait à Miellé, à lord Pelham, à quelques amis qu'il laissait dans son régiment et dans la société de Londres, et qu'il dislri-

buail à ceux qu'il avait aimés son immense fortune. Personne ne fut oublié, pas même le fidèle Tom que les deux jeunes gens avaient laisse à Paris, chez Bernard.

A la naissance du jour tout était en ordre, et, grâces aux précautions prises par M. Jones, qui unissait à la probité une grande science de jurisconsulte, les héritiers mslitués par Henry n'avaient rien à redouter des vampires de la chicane. Bernard, quand il s'éveilla sous cette impression de froid aigre que les matinées d'biver amènent avec elles, trouva Henry et Jones à la même place ; Henry cachetait sa dernière lettre.

— Maintenant, dit le jeune homme, je me sens plus calme et je voudrais que l'heure du rendez-vous eût sonné. Pour vous, messieurs, vous avez pa.ssé une bien mauvaise nuit î dcmam, peut-être, mes funérailles vous donneront encore hien du souci, bien des peines...

— iOO —

et, après demain, tout cela ne sera plus qu^un souvenir.

— Allons, allons, dit M. Jones, de la confiance, vive Dieu I et, tenez, moi, j'ai bon espoir. J'ai été homme de loi toute la nuit, mais, puisque le jour qui doit éclairer ce grand événement est levé , mon rôle change et je deviens batailleur, duelliste.. Mon cher Henry , si vous descendiez dans le parc tirer quelques coups de pistolet ?

— C'est inutile, mon bon Jones, je suis sûr de moi.

— Mais, cependant, en s'exerçant un peu. . .

— Laissons cela, mon cher monsieur... si vous le trouvez bon, avant de nous séparer ( car le caractère dont vous êtes revêtu vous défend d'assister à un combat singulier), nous déjeunerons et nous boirons encore de ce vieux vin de France dont les caves de ce château sont meublées. . . et, par sainl Georges,

— -lOi — monsieur. Jones , vous allez mettre en codicille au testament, que je vous lègue toute , cette précieuse biblioihèque.

— Mais...

— Monsieur Jones, vous me désobligeriez cruellement en refusant, je vous en donne ma parole.

Maître Jones fit radditionau testament du legs en sa faveur, de tous les vins renfermés dans le château de Bellon.

Ensuite , Henry donna des ordres pour qu'un déjeuner fût servi prompleraenl.

— Bonne chère, bon vin et grand feu, ditil au majordome.

Et, pendant que ces ordres étaient portés aux cuisines, dont les fourneaux gelaient depuis si long-temps, il fit visiter le château à Bernard, le parc, toutes les dépendances.

— Uhi'bitanl de la nie de Provence disait :

— C'est solennel, c'est imposant, c'est majestueusement moyen - âge, mais j'aimerais mieux une petite maison de campagne à Saint- Cloud, ou à Nogent-sur-Marne.

Le déjeuner fut servi.

Malgré les sombres nuages de l'horizon, la vérité historique nous force à dire que les trois convives y firent honneur.

Une vieille pendule, ornement massif de la salle à manger, faisait entendre son tic -tac pendant le repas, et poussait lentement son aiguille vers l'heure du rendez-vous.

De loin en loin, un des convives y jetait les yeux et sa figure se rembrunissait, puis il reprenait son verre avec insouciance et il laissait marcher le temps.

Mais, enfin, Henry Bellon porta à sa bouche un verre de vin de Bourgogne en disant :

— Nous n'avons plus que trente minnlc'S, et il en faut vingt pour gagner la grande piairu;

où le combat doit avoir lieu. Dépêchons !

Henry prit deux boîtes de pistolets qu'il avait préparées, et on quitta le château.

Bernard fil un soupir.

Maître Jones prit du tabac dans sa boîte d'argent, vl il dit, en marchant aux côtés du jeune lord :

— Milord, j'ai pris la liberté de tout disposer moi-même pour votre fuite si le sort est pour vous.

— Merci. Oh ! merci! mon cher maître.

— Votre chaise, à laquelle quatre des meilleurs chevaux de votre écurie sont attelés, vous attend déjà dans le petit bois, au bout (le In i^'iande prairie. On supposera sans doute que vous avez f^agné Ayre qui n^est pas très loin et, vous, il vous faudra coiu'ir vers Edimbourg, où per.>oiiiic ne pourra croir»' (jue vou.> ave/, <liercii<' uit lelu^e. Vous trouverez

plus d'un bâtiment pêcheur dans le golfe et avec un peu d'or...

— L'itinéraire est excellent, dit Henry, et je le suivrai, à moins que Sydney... ou Hamilton ne justifie sur mon individu sa renommée d'habile tireur.

— Que diable, aussi, dit Bernard, pourquoi acceplais-lu un double cartel. Quand on a attendu la balle d'un adversaire , on a assez fait , je pense !

— Bernard, dit Henry avec gravité, je te défends au nom de Tamitié , de provoquer un de ces messieurs , et de prendre pour loi la moitié de ce duel !

Bernard tressaillit comme s il eût marché sur un serpent.

— Je conçois, Bernard , qu'avec ta folle et généreuse témérité , lu serais enchanté de faire la moitié de ma tache, mais, encore Une fois, je le le défends !

Ensuite se tournant vers M. Jones, Henry continua :

— Adieu, monsieur Jones, si ma vien^a plus que quelques minutes à durer, si, là-bas , derrière ces peupliers chargés de neige, je dois succomI)er, ma pensée dernière sera que , du moins, mes volontés seront remplies , à Pégard des héritiers que j''inslitue.

— Tous les chicaneurs d^Anglet«rre n'y pourraient rien , milord... Mon très cher enfant ! vos biens seront distribués selon vos ordres, et le roi lui-même, s'il voulait s'y opposer, y perdrait son latin , si tant est que sa majesté possède celte langue classique.

— Adieu donc , mon vénérable ami.

— yj revoir^ milord, et bon pied, bon œil ! Ces paroles s'échangeaient entre M. Joncs

et Henry, auprès d'une petite porte du parc qui s'ouvrailsur la grande prairie, champ clos choisi par Henry lui-même.

— lOti —

LMionnélc législo embrassa lentlremeut le jeune homme , et^ sentant la nécessité d'abréger des adieux toujours pénibles , il s'éloigna rapi«dement.

— Allons, pensa Bernard, c'est le moment (le faire, comme à nia première campagne , contre fortune bon coeur.

Il ouvrit la porte , et les deux amis entrèrent dans la prairie au milieu de laquelle ils virent, de loin, quatre hommes enveloppes dans d'immenses redingotes, et le nez défendu contre le givre qui tombait du ciel gris, par plusieurs aunes d'étoffes roulées en cravates.

— Ils sont quatre , dit Bernard. Dis donc, Henry, nous ne sommes que deux, nous !

— Ce sont d'abominables fats , mon cher, mais ils sont incapables d'un guet-à-pens.

— En attendant, je vais toujours prendre une paire Je pisloiels , ilil Beiiiard.

— - Bernard ?

— lienry ?

— Embrasse-moi.

— Ah! de grand cœur, dil le chef d'escadron en pleurant. Puis redressant la tête, il reprit :

— Oh ! Paméla , oh I Miette , priez pour nous...

Les deux amis marchèrent à j^'rands pas au-devant des quatre individus, dans lesquels Henry reconnut les deux cousins, un gentilhomme du comté, et lord Pelham lui-même, la figure enfoncée dans le collet fourié d'un kanick.

Le vieux gentilhomme courut à lui, en criant :

— Dieu me damne ! t.i j'avais su que c'était

la mère Mais qui pouvait deviner cela.^

Ecoule, j'ai réfléchi depuis mon arrivée ici. Ce nesl pas ta faute, si lu n'es A malais qut; civilement. J»' te doime Aiahelle. Todclic là , cl excuse la vivacité de Sydiiex .

— Tiens, ça à l\Tir de s\irranger, pensa Bernard. Cependant un soufflet !

Henrj recula vivement sa main, et il répondit :

— Lord Pelham devrait connaître mieux ses parens! monsieur Sydney, dont il cite la vivacité, est connu pour le gentilhomme le plus froid et le plus compassé des trois royaumes!

— Il est vrai , dit Sydney, qui se tenait raide et droit comme un cierge, dans les trois redingotes qui le protégeaient contre les rigueurs de rhiver, il est Arai que j'aime assez Tordre, la méthode et la précision dans toutes les choses de la vie. Donc... er^o, comme nous disions à Tuniversité, j'ai offensé le capitaine 13elton , parce que lui , il avait offensé... ou, plutôt, parce que j'ai cru qu'ail avait offensé Toncle... L'oncle se tenant pour satisfait , je le suis aussi.

— Je ne le suis pas , moi , monsieur, dil

— iOO —

Henry d'une voix tonnante. Devant vous tous , messieurs , je refuse la main de miss Arahelle. Et vous, sir Williams Sydney, prenez votre distance, et préparez-vous !

— J'aurais mieux aimé un accommodement , répondit flegmatiquement le grand jeune homme. Lord Belton connaît ma force au pistolet?.*..

Mais Henry n'eut pas le temps de répondre au glacial neveu de lord Pelliam , ce dernier s'étant mis à hurler comme un matelot ivre (Feau-de-vie :

— Uefuser Arabelle... Lui!... Ce bâtard, introduit par fraude dans une famille pur sang! lui , ce misérable bour},'eon {^rellc sur le vieil arbre d'Angleterre. Il faut que je l'assomme l

Henry recula quelques pas, lecommandant nernard levant en lair un de ses pistolets , cria :

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