CHAPITRE XII
Anciens Théâtres. — Le premier Casino. — Les Cercles. — Le Carnaval. — Batailles de Fleurs. — Les Kermesses. — Les Courses. — Les Régates.
Le plus ancien des théâtres était l’Opéra Municipal. Il datait de 1766 et se nommait Théâtre Macarani, parce que le terrain sur lequel il fut bâti appartenait à un seigneur Alli de Macarani. Mais il devint la propriété de quarante gentilshommes qui avaient obtenu du roi Victor- Amédée III le privilège, moyennant une somme d’argent assez considérable. Il fut ensuite réédifié en 1830 et restauré en 1865. Les plus grands artistes du monde s’v firent entendre. J’en entretiendrai les lecteurs dans des chapitres consacrés aux événements artistiques du théâtre, et aüx artistes céèbres, ainsi que de son incendie qui eut lieu en 1881.
Le second théâtre, était le Théâtre Tiranty, du nom de ses propriétaires, et qui fut le Théâtre français. Il occupait une partie de l’emplacement où s’élèvent les Galeries Lafayette (côté rue de l’Hôtel-des-Postes). Sa construction datait de 1855. Démoli en 1886-87 le Théâtre Français se transporta, la même année, rue Deloye, vécut peu, et finalement alla se réfugier au Casino Municipal.
Un troisième existait encore — celui-ci très populaire — il s’appelait : Théâtre Ségurane et avait été construit en 1856 rue Victor. Il mourut comme il avait vécu, obscurément. Quant aux cercles, le plus ancien était le Cercle Philharmonique — disparu aujourd’hui et en renom autrefois. — Mme Ratazzi, alors Mme de Solms prétendait que c’était un cercle philharmonique où l’on ne faisait jamais de musique. « La salle de bal est laide, ajoutait-elle, mal décorée, étroite et triste. Les rafraîchissements sont rares et n’apparaissent qu’aux heures fixées par la commission.
Le service est mal fait, on a grand peine à retrouver ses manteaux ».
Il était composé presque uniquement de Niçois. Elle y aura éprouvé quelque vexation ; car de là, notre spirituelle 4 Princesse « s’en va-t-en guerre ». Et la voilà qui nous parle de la manie ruineuse des procès qui hante les habitants du pays ; et qu’elle a vu l’un d’entr’eux en soutenir cinquante-sept à lui tout seul.
Je demande l’érection de la statue de cet héroïque plaideur dans la salle des Pas-Perdus du Palais de Justice !
Mais revenons aux cercles. Venaient ensuite : le Cercle des Alpes-Maritimes qui eut une courte existence ; puis le Cercle de la Méditerranée, au Casino, promenade des Anglais, l’inauguration eut lieu en 1854, et le Cercle Masséna.
Le Cercle de la Méditerranée s’ouvrit sous la direction ' de M. Schneider par un grand bal de bienfaisance. Mais le ciel ne lui fut pas clément, car l’ouverture se fit au grondement du tonnerre, d’un vent effroyable et d’une pluie torrentielle, enfin au bruit d’une tempête indescriptible.
Cette inauguration n’en fut pas moins sensationnelle. Mme de Solms en est ravie. Elle en profite pour faire une comparaison désobligeante, et à haute voix, avec le Cercle Philharmonique de la rue du Pont-Neuf (rue du Palais).
Le Cercle de la Méditerranée fut plus brillant que le Cercle Masséna. Mais je peux dire que partout, c’était les beaux jours des réceptions priées, des concerts et des matinées dansantes. C’était les beaux soirs des soupers et des bals. Toute la haute société niçoise et la société étrangère rivalisaient de parure, de luxe, d’éclat ! Cependant la somptuosité du Cercle de la Méditerranée dominait. Ses
salons, ses bals, ses fêtes faisaient époque dans les * annales de la vie mondaine à Nice et avaient un grand retentissement au loin. Comme membres et comme invités c’était presque les mêmes qui se portaient de l’un à l’autre cercle.
Si le Cercle Philharmonique était de composition niçoise, le Cercle Masséna fut mixte et le Cercle de la Méditerranée surtout cosmopolite. Il eut à sa tête le comte Caravadossi d’Aspremont, le duc de Rivoli et M. Nicolas Xantho. A ce Casino, qui avait été fondé et dirigé par M. Léopold Amat, la prospérité du Cercle était assurée. Il fut très brillant dès le début, ajoutant un grand attrait à la vie mouvementée et très élégante de la promenade des Anglais.
Les fameux bals parés masqués y étaient en renom, et les costumes étaient éblouissants. Or, Mme Ratazzi qui prétendait que certaines grandes dames s’y produisaient par trop dédorsées h faire rougir un spahi (sic) s’y montra, elle-même, si j’en crois certains racontars, sous le costume de... l’amour. Et nul n’ignore que le costumier n’a pas grand’chose à fair-e dans ce costume. Le carquois et l’arc en sont la seule parure. Il est vrai, qu’il y a encore les ailes !?! Je me suis laissé dire que la jolie Mme Ratazzi fut priée d’aller réclamer quelque voile au vestiaire. Les diamants et les perles ruisselaient sur les épaules nues, les traines de dentelles précieuses ondulaient sur les parquets où glissaient les couples ondoyants et joyeux. Et au Carnaval les fêtes costumées battaient leur plein.
A Nice, à l’époque des fêtes du Carnaval et des Courses, l’animation était féerique et l’est encore, sur toutes les promenades et les jardins et le cours. Ce dernier était le point central (comme toujours d’ailleurs) du Carnaval. Chars mirifiques, cavalcades caracolantes et variées, imposantes ou folles ; asinades bondissantes et ruantes, bandes tapageuses et multicolores de masques en délire. Festons, girandoles, guirlandes, portiques, arcs de triomphe, loggias, estrades drapées, fleuries, illuminées ! Et bataille à outrance, sous l’œil paternel du monarque carnavalesque.
Hélas ! on l’a tellement républicanisé, qu’il n’a plus
aucun caractère. Il l’a perdu ! je le crains, irrémédiablement — hélas ! trois fois hélas ! Un bonhomme quelconque, a remplacé Sa Majesté Carnaval d’antique origine ; autrefois si noblement, si solennellement personnifiée par ce magnifique souverain Polichinelle (Pulcinella). Ce philosophe ironiste implacable, humoriste avisé, infatigable et intrépide, et dont la royauté et la pompe majestueuses se manifestent au Carnaval seulement.
Le Carnaval, disait une bête d’esprit, la seule suprématie que l’homme ait sur les animaux !
Le Carnaval! Nice depuis un temps immémorial répond à son cri d’appel par de nombreux hurrah ! et change d’aspect à son arrivée, et le fête avec tous les pompeux honneurs dus à sa royauté. Les hérauts de plaisir l’annoncent à grands efforts de poumons.
Au loin, chacun se précipite dans les trains dits de plaisir, lesquels viennent déverser ce pêle-mêle humain sur notre plage. Alors tout s’émeut, s’agite, fermente ; mais il faut reconnaître que si l’on accuse nos extravagances carnavalesques d’avoir une brutalité méridionale inconnue dans le Nord — nous voulons parler de nos confetti — nous avons en compensation des us galants tels que les Batailles de Fleurs. Les étrangers sont sincèrement enthousiasmes de notre Carnaval, avec ses mitrailles de confetti, ses batailles de fleurs et ses veglioni.
Ces jours-là, les habitants de Nice, seigneurs, bourgeois et manants, nobles étrangers, fiers hidalgos, chevaliers du high-life, vilains des rives du Paillon, se portent en masse sur le parcours du Carnaval.
Nous sommes tous égaux devant le Carnaval, roi du monde, annuellement l’espace de quelques jours — son règne est court, mais bon — ses sujets peuplent l’univers : ils reconnaissent tous sa souveraineté, dont l’origine remonte à celle de la folie humaine, laquelle, dit-on, était contemporaine d’Adam et d’Eve.
Dès le matin de l’arrivée de Carnaval, le canon, Yultima ratio regain, le canon V alpha et V oméga des réjouissances publiques, tonne pour annoncer la royauté éphémère du roi des Sans-Soucis.
En. France, Nice seule a conservé l’étrange cérémonial avec lequel les sujet de ce roi égoïste et goguenard fêtent sa présence. — Le premier jour, foin de la galanterie ! Polichinelle professe un si profond dédain pour les égards dûs aux sexes qui faisait dire au galant roi François Ier : « une cour sans femme est un parterre sans roses, un printemps sans fleurs » — aussi le sexe fort l’accable de confetti, et le sexe faible riposte avec une violence qui fait mentir une fois de plus le qualificatif faible.
Donc, en ces jours, ni hommes, ni femmes, tous sujets de Polichinelle le sans-soucis — tous des masques, tous des fous.
Place aux fous ! Plus on est de fous plus on rit.
Rire, est le mot d’ordre donné au nom du roi Carnaval par la Folie, la grande maîtresse des cérémonies.
Toute la ville illuminée et pavoisée attend, dans une aussi irrespectueuse qu’hilarante réjouissance, la venue de son souverain bien-aimé. Foule bruyante et feux de bengale sur toute la ligne. Enfin des fusées annoncent que Carnaval est reçu par les autorités de Nice. Après une foule de salamalecs plus irrévérencieux les uns que les autres, Carnaval, tout comme les rois d’autrefois, veut faire souvent son entrée en ville, à cheval.
Les berneurs de Carnaval — tradition niçoise par excellence qui s’en va, hélas ! — sous la forme d’arlequins, et bernant le mannequin de Carnaval dans un. drap, précèdent tout le cortège.
De formidables hourras accueillent le roi des rois.
Avec bienveillance, de droite à gauche, il salue du chef branlant et de la main ; puis, malicieusement, il dit : « Bonsoir, mes amis, bonsoir ».
Les dimanche et mardi, corso des confetti. Qui est joyeux, qui se fâche ; car on n’y va pas de main morte !
Le défilé est à peine en branle, que les querelles commencent ; ceux qui n’ont point de masque assez grand et assez fort pour les préserver des confetti sont aveuglés, ahuris, défigurés ; s’ils se fâchent, gare ! alors, ils sont perdus. C’est une bataille sans trêve ni merci. Sous le roi
Carnaval, la force c’est le droit. La loi du plus fort, il n’en est pas d’autres.
Tout le parcours est pavoisé : fleurs, feuillage, drapeaux, banderolles, draperies ; l’avenue de la Gare, les quais, la rue Saint-François-de-Paule, le Cours, la place de la Préfecture, la Préfecture et les tribunes.
La gendarmerie à cheval endigue les flots de curieux et fait circuler les voitures.
La ville, au bruit des grelots de la Folie, s’est éveillée en poussant des cris, des rires et des chants à toute volée.
Attention : voici les chars qui précèdent Carnaval.
Et Carnaval arrive escorté des cavalcades, des tourbillons de masques à cheval, à âne, à pied, en bandes ou isolés.
Puis vient la distribution des prix du haut, des tribunes de la Préfecture.
Le soir, corso de gala.
Tout le parcours est éclairé à giorno : la rue Saint- François-de-Paule et le Cours semblent d’immenses tonnelles incandescentes. Les fenêtres, les balcons sont pavoisés, illuminés ; les tribunes sont garnies de lanternes vénitiennes aux mille couleurs. Les musiques échelonnées mêlent leurs accents aux cris des masques. Les chars sont féeriquement éclairés à la lumière électrique ; chaque masque porte, soit une lanterne, soit un flambeau ; les équipages fleuris et illuminés se suivent de près ; les bouquets traversent l’air à la lueur des feux de bengale. Le Casino, les Théâtres, les Cercles, les Clubs s’éclairent â giorno. On est étourdi de cette ronde lumineuse éblouissante, grisante, fantastique à outrance.
Les lundi et jeudi — Corso dei fiori.
Dès midi, les voitures enguirlandées, enrubanées, drapées, encombrent déjà l’avenue de la Gare, la place Masséna et les quais, pour ouvrir le feu du corso dei fiori, promenade des Anglais, devant la tribune du Comité. C’est fort beau d’aspect, les équipages sont très nombreux,; riches, éblouissamment parés. On remarque une foule de voitures ornées de feuillages et couvertes de violettes, de mimosas, de camélias, etc.
Les musiques échelonnées sur tout le parcours jouent des airs entraînants. — Des rires et des cris de joie dominent. — Les bouquets sillonnent l’air.
Le soir, veglione dans les théâtres. Les façades sont magnifiquement décorées et illuminées invitant la gent carnavalesque à entrer dans ce pandémonium. — Des bandes de fous s’y engouffrent. — Et là, groupes insensés, couples grotesques sont dans leur temple, le veglione est leur grande cérémonie.
Enfin, au même instant Carnaval, sous les traits de Polichinelle rend, le dernier soupir. - — Son agonie a lieu avec la cérémonie des moccoletti — petites bougies qu’on fait circuler, ou plutôt, chacun tient son moccoletto et cherche à éteindre celui de ses voisins, tout en préservant le sien du même sort. — Ce n’est point chose aisée, car tous les moyens sont bons ; — la victoire les justifie — souffle, chapeau, mouchoir, sarbacane.
Bref, le feu d’artifice annonce que le roi Carnaval va passer de vie à trépas. — Polichinelle gravement installé avec une dignité goguenarde, sur sa chaise curule, voit, d’un sourire railleur, les flammes s’élever jusqu’à lui. Il va joyeusement être brûlé en place publique. A Nice, nous offrons Polichinelle en holocauste au Mercredi des Cendres, nous livrons son corps au bûcher, nous jetons sa cendre au vent. — Mais bah ! comme le Phénix, il renaît de ses cendres et des têtes de bois il y en aura toujours.
Les kermesses sont plus récentes, et ont hélas ! cessé d’exister. C’était charmant cependant, aristocratique, plein d’entrain et d’excellent profit. Elles avaient lieu généralement au bénéfice d’œuvres de charité. Elles s’installaient dans les jardins publics où les parcs privés. Les plus grandes dames en étaient les patronnesses et les plus grands seigneurs les commissaires. Nous en déplorons la disparition.
Mais à propos des fêtes, on mène, aujourd’hui, grand bruit autour du Comité et des réjouissances publiques et des recettes. Mais les comparaisons ne me semblent guère à l’avantage d’aujourd’hui. Or, si dans nos jardins publics, nos promenades et nos boulevards, on rase la tête des
arbres et les arrache, on les prive aussi des fêtes mondaines et de bienfaisance des jours passés. Que de fois on s'est groupé au Jardin Public, — si bien tracé alors, aujouid’hui morcelé lamentablement — autour du fier palmier de l’Annexion. Que de fois le square Masséna a vu les nombreux kiosques de la Kermesse annuelle de Charité, ou évoluaient, avec grâce, d’élégantes mondaines de la plus haute société. J’ai sous les yeux le programme de la Kermesse de Charité du 26 février 1876. J’y vois figurer les noms des titulaires : Mmes la duchesse de Castries, vicomtesse Vigier, comtesse Starzinska, comtesse Aguado, baronne de Pallandt, Mme d’Auzac, comtesse Pernetti, comtesse Bathyany, princesse Rimsky-Korsakoff, comtesse de Villeneuve, Mme Hyginius Tiranty, comtesse Mathilde de Cessole, lady Dundas, etc.
Kermesse qui produisit la recette de 29.720 fr. 30. Au Cercle de la Méditerranée, à la même époque, le 19 février, la représentation donnée avec le concours de la vicomtesse Vigier donna le résultat suivant : 24.044 francs. Pour le Carnaval proprement dit, le montant de la souscription générale fut de 42.263 fr. 50, le produit du veglione 7.970 fr., la vente de charité 29.720 fr. 30, la tribune 9.800 fr., total 89^753 fr. 80. Dépense : 54.951 fr. 80. Donc, excédant pour les Œuvres de bienfaisance : 34.802 francs. Le duc de Castries était alors président du Comité des Fêtes, et vice-présidents : le duc de Rivoli et le vicomte Vigier. Calculez l’augmentation fantastique du nombre des habitants de Nice et celui des hivernants, et vous constaterez que les fêtes, le mouvement mondain et les résultats n’ont pas progressé en proportion.
A partir de 1881 les régates sont particulièrement brillantes sous la présidence d’honneur de S. A. R. le Prince de Galles, et S. A. S. le Prince de Monaco, à la tête du Comité, et sous le patronage du Cercle de la Méditerranée, du Yacht-Club de France et le concours de l’escadre de la Méditerranée.
Les Courses sur l’hippodrome du Var furent surtout une très heureuse initiative prise par M. Dennetier et dont le comte de Béthune fut l’intelligent starter. Cette institution
grâce â ses organisateurs, au soutien financier d un comité où figuraient la ville de Nice, un groupe de chasers et enfin M. Blanc, de Monaco, eut son succès assuré. Ses réunions furent de plus en plus brillantes et recherchées rivalisant d’intérêt et d’élégance avec celles de Bade et de Boulogne-sur-Mer. Tous les équipages de luxe varié y prenaient part : la renommée et la prospérité de l’hyppodrome du Var atteignirent rapidement leur apogée.
NOTES ET SOUVENIRS