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CHAPITRE XIII

Théâtre Royal. (Théâtre Italien). — Troupe italienne lyrique : Dèjazet, Mmc Frezzolini, Tamburini, Corsi, Gardoni, Sivori, Chekky, Mmc Borghi-Mamo, La Lucca, La Patti, La Dory, La Urban, Nicolini, La Galetti,

Tamberlick, etc.

Jetons un coup d’œil sur le passé de l’Opéra de Nice.

En 1853, le Théâtre Royal (théâtre italien), édifié rue Saint-François-de-Paule, en 1830, sur l’emplacement du théâtre Maccarani bâti en 1766, — ainsi que je l’ai déjà dit — en 1853, le Théâtre Royal toujours en vogue subissait néanmoins une décadence financière. L’impresario, M. Bonacorsi, était dans une position critique. Il avait une piètre subvention et les prix des places n’étaient pas suffisamment élevés pour les frais et les cachets des artistes. On avait une place pour 24 sous ! Et l’impresario sollicitait humblement de la ville une subvention de 10 à 12.000 francs !... jugée énorme ? Que nous sommes Join de ces modestes prétentions !...

En tête des troupes, je vois : La Corbari, La Mora, la Sannazaro, le ténor Daniele, la basse Antonucci.

Il faut dire aussi, qu’on avait imposé au malheureux

imprésario : le grand opéra, l'opéra-comique, le drame et le vaudeville. C’est-à-dire une troupe lyrique italienne et une troupe dramatique française.

Alors, les décors et les accessoires se ressentaient de ces exigences. Une table en bois blanc simulait un piano, et la tragédie lyrique s’épanouissait au milieu de meubles Louis XV et de divans. Mais à cette époque, le public était plus soucieux de la valeur des artistes que de l’exactitude de la mise en scène.

Ce fut cette même année que Mme Déjazet s’y fit applaudir, avec enthousiasme, dans son incarnation du duc de Richelieu.

Après cette représentation, de Bazancourt écrivait :

« L’actrice disparaît devant le personnage. On admire et Ton comprend dans toute son étendue cette merveilleuse transformation du talent, qui parcourt tous les degrés de l’échelle, parle tous les langages, revêt tous les costumes, et répond à tous les échos qui l’appellent. Le succès que cette artiste vient d’obtenir à Nice est, pour elle, parmi tous ses triomphes, un des plus précieux et des plus chers ; car c’est l’élan d’un nouveau public, et une nouvelle consécration de sa renommée ».

Peu à peu, cependant, la Municipalité comprit mieux ses devoirs, et les plus grands artistes ne cessèrent depuis de 'venir, de toutes les parties du monde, se faire admirer et applaudir à ce théâtre. Parmi eux : je cite d’abord, Erminia Frezzolini, fille du célèbre bouffe Mancini, cette merveilleuse artiste dont le nom ne s’effacera jamais du Livre d’Or du monde musical. Comme femme, elle était d’une beauté classique, expressive et passionnée; comme cantatrice, elle était d’un ordre élevé, et, de l’opinion de tous les critiques, elle n’avait dans Paris, aucune rivale. Elle possédait au plus haut degré une vocalisation savante, l’élégance du style, et l’inspiration poétique. Elle était surnommée la sublimissime.

Mais dans le costume, elle ne se souciait nullement de la vérité historique, et l’accommodait à la mode du jour. Si bien qu’en 1855 on la vit aux Italiens à Paris, personnifier Eleonora du Trovatore en crinoline. Aussi le caricaturiste

Marcellin s’empressa-t-il de la crayonner, et d’écrire audessous : « Crinoline moyen-âge chantée par Mme Frezzolini. »

Ces caricaturistes ne respectent rien ! N ’ajoutait-il pas, ce profane, que le Miserere était un duo pour cloche et soprano. Et il dessinait une cloche qui lançait un formidable haoum ! auquel Mme Frezzolini répondait par un sublime miaou !

Mais n’usons pas trop de la plaisanterie, même spirituelle. Malgré toute sa beauté, sa gloire et ses triomphes fructueux, la Frezzolini, ruinée, finit par se faire entendre, dans un âge avancé, sur la scène de petits théâtres en Italie, et mourut sans aucune fortune, et la tête perdue, à l’âge de 66 ans, en novembre 1884, à Paris.

Une revue belge annonçait sa mort, en rappelant un mot de l’illustre cantatrice, lequel peint bien sa superbe nature d’artiste passionnée.

« A Paris, le 5 novembre, dit la Revue Belge, est morte Mme Erminia Frezzolini, épouse Vigouroux. Née à Orvietto, elle avait débuté à Florence en 1838 — et obtint ensuite, d 'éclatants succès à Londres, à Pétersbourg, Madrid et surtout à Paris où elle eut de véritables triomphes. C’est elle qui créa le rôle de Gilda du Rigoletto de Verdi, en 1856, à la salle Ventadour.

« Il est d’elle ce mot qui montre ce qu’il y avait d’ardeur en son âme d’artiste : elle venait de chanter sans se ménager, le duo du troisième acte avec le baryton Corsi ; le public criait da capo ; Corsi, fatigué, hésitait ; mais la Frezzolini lui dit mezzo voce, au milieu des bravos, et non sans être entendue des premiers fauteuils d’orchestre : « Crevons, mais chantons ». Et ils chantèrent mieux que jamais, on devine avec quel redoublement de succès.

« Dans son voyage aux Etats-Unis, elle était accompagnée de Vieuxtemps avec qui elle donna des concerts. Depuis de longues années, la grande artiste n’était plus que l’ombre d’elle-même. Elle s’éteignait peu à peu lentement, sans secousse, sans souffrance. Elle avait perdu la mémoire, elle ne balbutiait plus que des mots inintelligibles. »

Quelle détresse, et quoi de plus navrant que de voir ce

beau génie en déroute, cette rayonnante intelligence artistique dans le coma final.

Du peintre, du sculpteur, de l’écrivain, du compositeur, les oeuvres survivent, restent — Hélas ! du chanteur rien ne survit, rien ne reste !

Tamburini mourut à Nice, aussi avec son intelligence complètement obscurcie. Je le voyais souvent chez sa fille, Mme Agathocle Bounin, où, très jeune, je fréquentais. Gros mangeur comme bien des chanteurs, Tamburini, alors, ne parlait guère que pour s’informer du menu des repas et demander qu’on le mît dans son fauteuil roulant, pour aller choisir des mets succulents chez un charcutier, son compatriote, établi rue Saint-François-de-Paule.

Tamburini, qui faisait partie de l’illustre quatuor des Italiens avec Mario, Grisi, Lablache, Tamburini, dis-je, n’avait même pas l’air de se souvenir de son glorieux passé. Son corps trapu, épais, lourd, était surmonté d’une tête fort belle encore, mais vide d’expression.

Il mourut à Nice sans agonie. On lui fit, en l’église du Vœu, sa paroisse, des funérailles somptueuses, et la marche funèbre du maestro Franco Faccio, chef d’orchestre de la Scala de Milan, fut exécutée par l’orchestre du Théâtre Italien de Nice ; et la messe fut chantée par les artistes et les chœurs dudit théâtre. Après la cérémonie, on transporta le corps à Faenza, sa ville natale. C’était en 1876.

A cette époque et à propos de cette mort, La Musique Populaire, revue parisienne publia l’anecdote suivante :

« Sait-on que Tamburini, que l’année 1876 a vu mourir, joua, un jour, un rôle de femme?...

« Cela se passait à Venise, on était en Carnaval et l’affiche portait. Elisa Claudio. — Mercadante.

« Au milieu de la pièce, Tamburini apprend que Mme Lipparini, qui chantait le principal rôle, médite des projets de retraite ; l’absence de cette prima donna va mettre le. directeur dans l’impossibilité de continuer la pièce à peine commencée. Le public, mécontent, brisera tout ; il faut prévenir une attaque bien plus redoutable que celle des sonnettes et des poêlons. Tamburini court à la loge de

Mme Lipparini pour la ramener en scène ; mais, hélas ! c’était trop tard elle avait décampé, laissant sur le parquet sa dépouille théâtrale. Tamburini fut aussi désappointé que le malheureux Pyrame quand il trouva le voile de sa bien aimée Thisbé. Tamburini recule de surprise devant ce harnais féminin en désordre groupé ; il s’arrête pourtant, et, laissant tomber ses bras, croisant les mains, baissant la tête, il se livre à des réflexions philosophiques sur les vicissitudes des choses d’ici-bas, lorsqu un cri général parti de la salle, l’avertit que le public demande la prima donna, et les voix des avertisseurs répétant dans les corridors : la prima donna ! Un long soupir s échappé ensuite de ses poumons comprimés par la douleur.

« L’idée la plus folle vint à l’instant dissiper ces nuages. Tamburini relève pièce à pièce la défroque de cette virtuose et la passe!

« L’assemblée carillonnait de toutes ses forces en attendant Elisa, qui s’obstinait à ne pas venir. L’orchestre avait recommecné dix fois la ritournelle de la cavatine ; les plus turbulents se levaient déjà pour escalader le theatre, lorsque Tamburini parut de la sorte affublé. Je ne chercherai point à décrire l’explosion de bravos, d applaudissements, d’éclats de rire, de trépignements, la sonnerie, les fanfares, l’orage, la tempête, le hourra, le charivari, le tocsin, les cris, les hurlements de plaisir qui dans ce moment éclatèrent ; c’était à faire crouler la salle, à faire sauter le plafond. Lorsque la prima donna eut témoigné par ses révérences, ses regards reconnaissants levés au ciel ou dirigés sur les spectateurs, tandis que sa main se posait sur son cœur avec une expression charmante, et que l’autre main essuyait des larmes d’attendrissement ; quand elle eut montré combien elle était touchée de cet accueil flatteur, et jusque-là sans exemple, elle chanta sa cavatine, et la chanta dans la perfection, sans charge ; celle du costume suffisait pour mettre le public en belle humeur. Tamburini, prenant la voix de femme fut infiniment supérieur à son chef d’emploi la prima donna assoluta et il excita un véritable délire d’enthousiasme ».

IOO

Hélas ! dans le Tamburini dont je venais de suivre le convoi, dans le Tamburini des dernières années, qui eût pu se douter qu’il fut le brillant mystificateur de l’amusante anecdote !

Tamburini était le beau-père de ce ténor exquis, d’une rare distinction, fort joli homme et bel artiste au charme conquérant, qui avait nom Gardoni, le plus charmant ténor cLi gra'zia de son temps et qui vint souvent en villégiature à Nice.

Tout jeune, Gardoni chantait en Italie, son pays, jouait six fois par semaine et gagnait mille écus par an, lorsque Léon Pillet, ancien journaliste et directeur de l’Opéra de Paris, passant par Brescia, le vit et l’entendit. Il fut frappé de la voix pure, fraîche, sympathique du tout jeune ténor, de son impeccable distinction, et de sa sensibilité passionnée. Léon Pillet paya alors immédiatement un dédit à l’impresario, et emmena Gardoni à Paris; où ses appointements augmentèrent considérablement — - point n’est besoin de l’ajouter, car ses succès furent considérables.

Il avait épousé, je l’ai déjà dit, une fille de Tamburini. Elle était elle-même fort belle. D’ailleurs, toute cette famille était remarquable par sa beauté.

Je connus personnellement Gardoni, qui avait grand air et de belles manières. Il était d’un commerce doux et charmeur. Il quitta le théâtre bien jeune encore, et m’avouait l’avoir quitté sans regret. Il me disait très sincèrement : « Me peindre le visage, me costumer, jouer un rôle, tout cela m’ennuyait, me fatiguait, me dégoûtait, m’humiliait. »

Pour en revenir au Théâtre Royal, Sivori s’y fit entendre pour la première fois, en 1854. Son succès fut prodigieux ; et l’on racontait dans les salons que lorsqu’il avait six ans, on le fit jouer devant Paganini, qui s’écria : « Ce petit gaillard-là aura du talent un jour, je vous en réponds.»

En 1854, Sivori revenait de Paris où la critique lui avait été des plus favorables. G. Bousquet disait de lui :

« C’est le disciple ou imitateur de Paganini dans lequel revivent les qualités et aussi les défauts de ce maître si

— roi —

célèbre. M. Sivori a recueilli de cet héritage tout ce qu’il était possible d’en recueillir. Les secrets de ce mécanisme inoui dont tout le monde fut émerveillé, lorsque Paganini parut, M. Sivori les a tous pénétrés ; aussi quand il joue une œuvre de son maître on croirait entendre le maître luimême. »

Moi je ne connus et n’entendis Sivori que vieux, à Monte-Carlo et à Nice. La dernière fois en 1882. Et j’exprimais ainsi mon impression :

Le grand violoniste Sivori (c’était au figuré que je parlais, car il avait un petit corps et une grande tête), le grand violoniste Sivori, après avoir été recueillir des bravos et des billets de banque au Casino de Monte-Carlo, est venu chercher, sinon une liasse de bank-notes, du moins force bravos à Nice. — L’étrange musicien, bizarre individu échappé d’un conte fantastique d’Hoffmann, et pas plus haut qu'çà — tout en toupet (physiquement parlant, bien entendu), n’a rien perdu de sa maestria, et il exécute toujours des variations vertigineuses avec une facilité inouie. — Il a joué devant un auditoire respectueux, le Concerto en mi mineur de Mendelssohnn et une fantaisie sur Un Ballo in Maschera composée par lui-même, avec accompagnement d’orchestre.

J’avoue n’avoir pas regretté les fameuses variations sur la Prière de Moïse, si souvent acclamées, et exécutées sur un seule corde. — Je ne peux les entendre sans me souvenir d’une plaisanterie, malheureusement non dénuée de justesse, émanant de Benedict, du Figaro — qui les appelai les variations du tournebroche.

Et je posais cette question : Pourquoi Sivori se retourne-t-il toujours vers l’orchestre pour lui télégraphier du pied, de la tête et du coude qu’il n'y est pas du tout ?

I ourquoi ? C est pour dire a l’auditoire : Vous voyez comme mon jeu est merveilleux, — jugez donc si l’orchestre était tant soit peu excellent !... et le tour est fait. — Ah ! comment un grand artiste peut-il forcer ainsi l’admiration au détriment de son entourage !

Et ses variations du fameux Carnaval! Tour d’adresse, acrobatie anti-artistique !

~ foi

Ët dire que Chekky, violoniste américain fantaisiste, exécutait correctement ce Carnaval, hérissé de variations, avec... ses pieds.

Mais quel beau thème pour variations, sans fin, que le Vanitas vanitatum !...

Or, je reprends ici, les représentations théâtrales de l’Opéra de Nice.

Au Théâtre Italien de Nice, vint aussi la célèbre Borghi- Mamo, cette artiste de style impeccable, dont la voix avait une sonorité exquise, et les notes graves une merveilleuse énergie.

Je la connus lorsque, retirée du théâtre, elle présenta à l’imprésario Bolognini sa fille, qui fit de brillants débuts dans La Forza del Destino. Je citerai encorè : La Marini, la Scalchi, la Berini, la Boccabadati, Mmes Stolz, Vandenheuvel-Duprez, la Lucca. La Lucca, à la voix extraordinairement étendue, au timbre splendide, et qui fut une des grandes prima donna de l’époque, avait débuté comme choriste. Je ne puis résister de raconter sa première entrevue avec la Patti, déjà célèbre, mais beaucoup plus jeune que sa rivale. Par déférence, la Patti avait été lui rendre visite ; en voyant entrer la Patti, petite, toute mignonne, la Lucca manifesta son étonnement en s’écriant : « C’est donc vous la grande Patti ? »

Mais je continue. Beaucoup plus tard, à Nice, vint la Galetti. Je vis cette dernière dans La Favorite, en représentation extraordinaire. Tout comme l’illustre contralto Alboni, elle était devenue si énorme, si pesante, que le plancher de la scène gémissait sous ses pas. Mais quelle belle tête expressive et quel superbe organe ! Puis vinrent : Mmes Miollan-Carvalho ; Patti, maintes et maintes fois, et l’on a tout dit et tout écrit sur ses triomphes, dont l’éclat n’a jamais été altéré par le plus léger nuage ; Albani, Heilbronn, Donadio, Dory, Urban, Krauss, Melba, Nevada, etc.

MM. Tamberlick, Rpnconi, Pardini, Prudenza, Faure, Pavani, Nicolini, etc. La liste en est longue.

Tamberlick avait la réputation très justifiée de possé-

— io3 —

der ufi style simple et noble, une manière sobre et grandiose de dire le récitatif et de lancer, avec le même rare bonheur, Vut naturel du Trovatore que Vut dièze d’Otello,

Tamberlick revint à Nice en 1884 avec sa charmante fille, qui avait épousé le docteur Galezowski. — L’un et l’autre étaient d’une fréquentation des plus agréables, ainsi que j’ai pu en juger par moi-même maintes fois.

Le Théâtre Italien de Nice eut, pendant son existence, une renommée, une vogue, je puis dire certainement mondiale. Paris avait fermé les portes du sien ; Nice restait donc la seule ville française possédant un Opéra Italien. Et nous en regrettons encore et toujours profondément la perte. Car nous avions constamment des troupes de premier ordre, très homogènes ; et tous les artistes premiers sujets qui se produisaient pendant toute une saison, auraient certainement été des artistes que l’on aurait pris en représentations exceptionnelles dans les plus grandes villes de France, d’Angleterre et autres pays.

Un exemple entre tous. En 1880, nous voyons arriver Carolina Dory, une magnifique cantatrice, et actrice accomplie, dans laquelle on retrouvait toutes les pures et belles traditions de l’antique chant rossinien. Patti et Nicolini viennent en représentation. Le Trovatore est mis en scène, et la Dory, aux côtés des deux célèbres chanteurs, offre une Azucena insurpassable.

Jusqu’à l’incendie du Théâtre Italien, Carolina Dory, toujours réclamée par le public, comme prima donna, fit partie des troupes engagées chaque saison.

Pendant cette année 1881, après l’incendie du théâtre, pour la fin de l’année, on transporta l’Opéra Italien au Cercle de la Méditerranée, la Municipalité laissant l’impresario Bolognini s’entendre avec l’administration de ce cercle. En attendant la réédification de l’Opéra (du monument actuel), le Cercle de la Méditerranée semblait un lieu propice. Mais ce n’était qu’une salle avec un théâtre, des loges et des fauteuils, essentiellement aristocratique, sans petites places et inaccessible au gros public. Il fallait traverser une vaste salle pour entrer. Bref, ce devenait une exploitation presque purement aristocratique et non

pratique. Les premières soirées furent splendides sur la scène et dans la salle. Bolognini, en habile imprésario, avait composé une troupe d’élite. En tète : Alice Urban, le contralto Médéa Meï, Mmes Marimon, Biancolini ; les ténors Signoretti et Baroncelli, le baryton Van Den, etc.

La Urban, grande artiste inconnue alors en France, mais très en renom en Italie et en Amérique, s’était déjà fait applaudir quelques mois auparavant au Théâtre Italien, où, au lendemain des représentations de la Patti et de Nicolini, elle paraissait dans Norma. C’est avec cette artiste supérieure dans la Sapho de Pacini, que l’ouverture de la scène italienne s’effectua au Cercle de la Méditerranée. Douée d’un tempérament dramatique excessivement puissant, la Urban avait une beauté d’expression heurtée, même dure, tourmentée ; visage tragique trahissant les violences des grandes passions. Les emportements seyaient à son être, et son organe lançait ardemment l’imprécation. Sa voix nette, sonore, manquait, il est vrai, de cette douceur qui soupire et qui prie, mais elle possédait la puissance de la bravoure, du commandement, de l’amour outragé.

L’attitude énergique et majestueuse, la démarche ferme et résolue, le port de tête altier, le visage assombri par les orages intérieurs, la lèvre dédaigneuse, la bouche amère, l’âme retirée dans ses yeux profonds et méditatifs, telle apparaissait la Urban drapée dans l’antique péplum. C’était la tragédienne essentiellement archaïque, païenne.

Son opéra de prédilection était cette Sapho, qu’elle créa si victorieusement à Constantinople. A ce propos, je citerai une curieuse anecdote qu’elle me conta.

Les Grecs de cette ville, après la première de Sapho, i\ res d enthousiasme, faisait prier Alice Urban de vouloir bien, à la fin de la représentation, sortir, du théâtre par la grande porte et en costume de Sapho.

Avec étonnement, Alice Urban se rendit à cette invitation, et arriva à la porte au bras de son mari ; le public, formant la haie, 1 acclama ! On la fit monter dans une chaise a porteurs couverte de fleurs, et les choristes, tenant des torches à feux de bengale, l’escortèrent pendant que

l’orchestre jouait la finale de Sapho. De nos jours, hélas ! plus de ces manifestations admirables qui faisaient honneur aux sentiments du public.

Caractère impétueux et fier, la Urban a toujours agi à sa guise, sans souci des traditions imposées. Elève du baryton Corsi, elle débuta à Milan dans Lucrezia Borgia. Mais elle se révolta toujours contre tout enseignement scénique. La veille de ses débuts, Corsi voulait lui faire répéter le drame. « A quoi bon toute cette comédie niaise, répondit la Urban; quand je serai en scène, je sentirai alors, et l’inspiration viendi'a. »

Elle fut critiquée, mais triompha hautement néanmoins. Elle ne voulut jamais faire d’avances à la Presse. Ce qui fit dire à son arrivée à Rome, au fameux critique d’Arcaïs : « Il faut que cette femme ait un talent immense ou une prétention colossale pour ne point chercher à nous gagner. » Certes, elle avait l’immense talent; mais avec simplicité. Elle n’appréciait et ne recherchait que la sincérité.

Alice Urban avait épousé le docteur Hermann Urban, en lui imposant la condition qu’elle n’abandonnerait jamais la carrière théâtrale.

Alors, ce fut lui qui, par amour, abandonna sa profession et accompagna sa femme.

Jeune encore, elle se retira en Bavière, pays de son mari, fils d’un docteur du Roi.

Lui, rouvrit son cabinet de médecin ; elle, se consacra toute a ses enfants, sans oublier ses amis, et je puis dire que sa correspondance avec moi fut toujours des plus constantes et des plus attachantes.

Hélas ! elle mourut, il y a quelques années, après avoir vécu ses derniers jours dans un état voisin de la démence. Mais, heureusement, une inoffensive et affectueuse démence.

NOTES ET SOUVENIRS

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