CHAPITRE X
Quelques m‘ots encore sur Nice. — Tour de ville et ses environs Anecdotes.
En descendant du château, jetons encore un rapide coup d’œil sur ce que fut autrefois le vieux Nice, ou plutôt Nice Vieille. Mais on a déjà tant écrit sur elle, qu’un simple coup d’œil suffit en ce chapitre. Nous avons d’abord la vision d’un arc de triomphe, dit Porte de Turin. Il remplaçait la Porte Pairollière détruite pendant le siège de 1705. Cette Porte de Turin (route de Turin et plus tard rue de la République) fut démolie en 1849, comme- gênant la circulation. C’est également en 1705 qu’eut lieu le démantèlement des fortifications de la ville de Nice. Puis, la place Victor, place Napoléon et enfin place Garibaldi, fut tracée en 1780 par ordre du roi Victor- Amédée III de Sardaigne, sur un champ de Mars des Romains. Au milieu de cette place, s’élève la belle statue de Garibaldi commencée par Etex et achevée par Deloye. Un temple occupait aussi l’emplacement actuel de l’église Saint-Augustin, près les vieilles casernes. Dans cette église au vieux clocher, le moine Luther y célébra la messe, le 20 juin 1 534» ^ Garibaldi y reçut le bapteme.
Sur la place, nous voyons encore l’intéressante chapelle du Saint-Sépulcre. Et, en pénétrant dans le cœur de la vieille ville : le monastère de la Visitation, la place Sainte- Claire, la tour de l'Horloge, ancien clocher du couvent de Saint-François ; dans ce couvent l’anti-pape Pierre de Luna y logea en 1405; L’ancien Hôtel de Ville. Sur le vieux boulevard, le Pont-Vieux (1531), qui fut souvent reconstruit ayant eu ses arches détruites soit par des crues du Paillon, soit par des guerres. Au-dessus de ce pont s’élevait, autrefois, une petite chapelle de la Vierge et sur une de ses pierres sont gravées de vieilles inscriptions. Il faisait face à une porte dite de Saint-Antoine, détruite aujourd’hui. — De là, nous descendons dans la vieille ville, rufe Droite, et nous nous arrêtons au Palais Lascaris (xvne siècle) l’antique Palais des Lascaris ! que les municipalités de Nice n’ont su ni acquérir, ni faire conserver. Le délabrement en est choquant. De toutes ses splendeurs, il n’a conservé que les fresques de Carlone et des boiseries de pur style. Quant aux statues du grand escalier, elles sont toutes outrageusement mutilées. Et l’on voit des linges qui sèchent à toutes les fenêtres et des gamins qui grouillent aux portes, déshonorant sans vergogne la belle façade. — Puis, nous arrivons à la rue Sainte-Réparate où s’élève la cathédrale datant de 1531, sombre et surchargée d’ornementations curieuses. En 1658, la coupole s’écroula, écrasant sous ses décombres l’évêque Désiré de Palletis et de nombreux ouvriers. — Rue du Malonat, s’élève une belle maison aux fenêtres grillées, aux balcons en fer ouvragé, ancien Palais des Gouverneurs. — Rue du Sénat se trouve un très curieux palais qui appartint au duc Maurice de Savoie.
Descendant sur le cours, voici : l’église de la Miséricorde (1736), architecture de Guarini, l’ancien Palais des Grimaldi de Beuil, lequel n’attire nullement l’attention des passants. — Longeant le cours, nous arrivons au n° 8 de la rue Saint-François-de-Paule, où le pape Pie VII logea en août 1814, et où Napoléon Ier, se rendant en Italie pour prendre le commandement en chef de l’armée,
vint y demeurer quelques jours. — Non loin, la Bibliothèque Municipale et l’église Saint-François-de-Paule, datant de 1786, architecture de Guarini.
Tournons vers la place Saint-Dominique. Cette place fut tracée en 1825. Son église date de 1250; elle est remplacée, aujourd’hui, par le Palais de Justice ; et son couvent, avec sa tour élevée en 1718 sur les plans de l’architecte Audiberti, est devenue une caserne. Sur cette place, on peut voir encore le bel hôtel privé des Cessole, orné d’un fort beau portail.
Mais de là, dirigeons-nous de nouveau vers le cours Saleya et les Terrasses.
Nous voyons : les Terrasses et le cours Saleya si délaissés des promeneurs de nos jours, et qui étaient autrefois le rendez-vous de toutes les élégances ! Sa principale terrasse, au nord, fut commencée en 1750 par une Société de propriétaires, mais ne fut terminée qu’en 1780; l'autre ne remonte guère qu’à 1830 (ou 1840). — Ces terrasses nous semblent, à nous, laides et misérables. Tout change6! tout passe ! — Une autre terrasse, celle-là privée et qui était la propriété de la belle librairie Visconti. — Etablissement vaste, luxueux et richement pourvu d’ouvrages littéraires et scientifiques. Lieu de rendez-vous à la mode, qui fut fondée en 183g par M. B. Viseonti. Pendant plus d’un demi-siècle la haute société niçoise et étrangère s’y réunissaient. Il fut surtout un centre artistique et littéraire où fréquentaient assidûment toutes les sommités des Arts et des Lettres, parmi lesquelles ; Alphonse Karr, Théodore de Banville, Charles Monselet, le baron de Bazancourt, Charles Deslys, Nadaud, Albert Glatigny, Gustave Droz, de la Pommeraye, Mme Ratazzi, Mme Ackermann, Juliette Lambert (Mme Adam), Mme A. Ernst, Sardou père et fils, etc., etc. Un fort agréable jardin, orné de palmiers» attenant à l’établissement fut souvent le théâtre de charmantes fêtes de bienfaisance, dénommée Allegri, et que M. Visconti organisait chaque fois qu’il s’agissait de charité. Presque toujours la musique du régiment sarde, qui tenait, alors, garnison à Nice, se
faisait entendre au cours de ces Allegri qui réunissaient l’élite de la colonie étrangère et de la société niçoise.
Pour en revenir aux Terrasses publiques, où le beau monde se promenait en écoutant la musique qui se faisait entendre sur le cours, ■ — le Palais du Gouvernement, la Préfecture, s’offre aux regards. Cet édifice, dit F. Brun, est figuré sur le plan de Pastorelli dressé le 24 juin 1610 pour sa restauration, ayant été détruit partiellement par un incendie. Il fut successivenment Palais Ducal, Palais Royal, Palais du Gouvernement; et aujourd’hui, la Préfecture, agrandie et restaurée de nouveau ; mais qui était d’aspect fort mesquin d’ornementation, lorsque le roi Victor Emmanuel rendit visite à l’Impératrice douairière de Russie, en janvier 1857, et qu’il vint y habiter. Napoléon III et l’Impératrice Eugénie y descendirent en 1860 ; et, ensuite l’Empereur en 1864.
En remontant vers le Paillon, les boulevards du Pont- Vieux et du Pont Neuf se suivent jusqu’au Pont-Neuf (1825) et à la place Charles-Albert achevée en 1858. Il y avait autrefois, à l’entrée du Pont Neuf une colonne élevée par les Israélites niçois, en souvenir du séjour de Charles- Félix en 1826, et des privilèges qu’il leur accorda. Erigée en 1848, elle disparut en 1862. Le Pont Neuf disparut également et la place Masséna fut tracée par l’ingénieur Joseph Durandy, et l’exécution des travaux se fit de 1858 à 1868.
Nous arrivons ensuite â l’avenue de la Gare. Aujourd’hui bordée de belles maisons et d’une belle église, Notre- Dame, fondée par le Père Lavigne, en 1868. Cette avenue est une des grandes artères de notre ville, à son origine elle était dénommée Avenue du Prince Impérial.
Primitivement, il n’existait qu’un tronçon qui partait des arcades. De chaque côté, les boulevards Dubouchage, Victor-Hugo, et, toujours plus loin, ce n’était que prés et marécages où crapauds et grenouilles s’en donnaient à cœur joie avec force sérénades. Les terrains ne valaient autant dire rien, 0,20 centimes le mètre carré. Ils ont fait depuis la grosse fortune de leurs propriétaires. On l’appela l’avenue de la Gare, parce que la gare devait être bâtie à
son extrémité, ce qui eut été d’une jolie perspective. Mais, dit-on, un maire, M. Malausséna, qui possédait des terrains où s’élève aujourd’hui notre grande gare, laquelle date de 1865, jugea opportun de donner une entorse au projet. Quoi qu’il en fut, notre avenue est fort admirée. Mais on ignore généralement qu’elle devait primitivement être, selon le plan sarde, bien autrement étendue, verdoyante, fleurie et attrayante ! Je dois à l’amabilité de M. le docteur Buffon les renseignement suivants : Le tracé de l’avenue était ainsi conçu : La voie désignée sous le nom de boulevard Saint-Barthlemy partait de la place Masséna pour se prolonger jusqu’au Ray. Elle devait avoir une largeur de 45 mètres, dont 14 de chaussée, 8 m. 50 de chaque côté pour contre-allée, et 7 m. réservés pour des jardins des deux côtés, et sur lesquels il était interdit de construire, et qui auraient été complantés de lauriers roses et ornés de plates-bandes. Or le décret impérial n° 7, jusqu’à la rencontre du chemin de fer, a donné 26 mètres de largeur à cette voie, dont 14 de chaussée, et 6 mètres de chaque côté pour les trottoirs. C’est-à-dire, l’avenue de la Gare d’aujourd’hui. Quelle différence ! Et comme le premier tracé eût été préférable ! Quel aspect grandiose aurait eu cette avenue !
Mais encore, à vol d’oiseau, un dernier coup d’œil en ville, en rayonnant de nouveau autour de la place Masséna. Au quai Saint-Jean-Baptiste, qui fut construit de 1860- 1873, il y avait les Récollets et leur couvent que Barberousse fit incendier par ses Turcs en 1543. Sur cet emplacement s’éleva l’Hôtel Chauvain, lequel devint l’Hôtel Cosmopolitain. L’un et l’autre n’existent plus aujourd’hui. — En face, sur la couverture du Paillon, un joli square tracé par l’ingénieur niçois de haute valeur M. Durandy, père de l’écrivain très en renom, et si justement apprécié Dominique Durandy, et de M. André Durandy. Au milieu de ce square, une statue de Masséna par Carrié-Belleuse a été érigée en 1869. — Poursuivant notre route, nous arrivons au Lycée construit sous Napoléon Ier, démoli, il y a quelques années, et qu’on achève de reconstruire dans de très vastes proportions. Non loin, l’église du Vœu, édifiée
en *835 Par ^es consuls de la ville, pour rendre grâce à la Sainte-Vierge d’avoir sauvé Nice du choléra. Si, redes^ Cendant à la place Masséna, nous nous rendons de là au bord de la mer, nous sommes à la baie des Anges, ainsi nommée grâce à une touchante légende. — Elle nous conte qu’en 870, deux navires niçois poursuivis par des Sarrazins, allaient être capturés, quand les femmes et les mères des marins niçois, accourues éplorées sur le rivage, implorèrent avec ferveur et larmes le Dieu tout puissant. Aussitôt, une bourrasque s’éleva, là où se trouvaient les forbans, et l’on vît des anges poussant les deux navires niçois au rivage, pendant que les Sarrazins étaient engloutis. La nuit suivante, chacun des marins vit apparaître ces mêmes anges, qui ordonnèrent de donner leur nom à la baie — qui fut depuis La Baie des Anges.
Entre la Baie des Anges et le jardin Paradis, était la place des Phocéens, datant de 1830, et qui fut transformée en jardin en 1868. La fontaine des Tritons en occupe le centre. Elle fut rapportée de Grèce au xme siècle, par Eudoxie Lascaris, comtesse de Vintimille, et devint la propriété du comte Arson, qui en fit don à la Ville. Une autre fontaine se trouvait non loin, sur le quai. Elle a disparu pour être placée derrière Notre-Dame, sur une affreuse petite place où elle se cache.
Au tournant du quai, sont les fameuses Ponchettes ; Raouba-Capeù, où le vent qui règne en maître, a fait donner ce surnom de « vole chapeau ». Ces Ponchettes ont été taillées en 177°- Elles conduisent g.u Port Lympia qui date de 1748. Au n° 4 du quai était né Garibaldi, le 4 juillet 1807. Pour l’agrandissement du port cette maison fut démolie. Là, se dresse la statue de Charles-Félix (1829) qui fit le port franc. M. F. Brun qualifiait cette œuvre d’art de troubadour pour pendule. Et il n’avait pas tort. Au fond place Cassini, on aperçoit une église et de belles maisons élevées sur portiques, maisons Astraudo. Mme Astraudo, grand’mère du duc Astraudo, fit don du terrain avoisinant pour l’édification de l’église (1850) en y joignant une subvention. Cette place aboutit à la rue du même nom qui possède des maisons anciennes de noble
allure. Ladite place Cassini mène à la route de Villefranche.
Tout au commencement, à- droite, si nous suivons le boulevard de l’Impératrice-de-Russie, ainsi nommé parce qu’il fut inauguré le 14 mars 1851 par l’Impératrice douairière de Russie, nous arrivons à la Réserve, simple kiosque et parc aux huîtres autrefois. Nous y voyons aussi le vieux séminaire datant de 1846, la belle villa vénitienne \ igier, la villa de Saint-Vallier. Plus loin, aboutissant à la route de Montboron- Villefranche, la villa Saint-Aignan, la villa d’Arnoldi, les villas Kotchoubey, Korsakoff, la Tour, le Château dit de l’Anglais, construction de fort mauvais goût, simulant un château moyen âge, et n’ayant l’aspect que d’une pièce montée de confiserie. Il fut bâti par un Anglais du nom de Smith, et acheté ensuite par le comte Gurowski de Veczle, mort aujourd’hui, et dont la personnalité fut longtemps contestée par une légende assez ténébreuse.
Plus bas, la belle villa Frémy, qui reçut la visite de l’Impératrice Eugénie; et plus loin, encore, sur la route de Villefranche, la princière villa La Colline, au Prince d’Oldenbourg, qui épousa Mlle Boulatzell, laquelle reçut le titre de comtesse d’Osternberg. Sa fille s’éprit d’un Niçois, le poète Vérola, et l’idylle se termina par un mariage.
De là, nous apercevons le mont Alban où se dressent les ruines du fort construit en 1557 par le duc Philibert- Emmanuel, fort qui donne un aspect romantique à ce site admirable.
jetons, alors, un coup d’œil de l’autre côté du port de Villefranche, sur le cap Ferrât, où s’élève la belle villa Pollonnais achetée par le roi des Belges Léopold II et dont hérita la fameuse baronne de Vaughan. Nous voyons Saint- Hospice et sa haute tour. Revenant sur la route, passons devant Eze, à l’aspect africain, et poussons jusqu’au sanctuaire de Laghet.
Sur la route de Nice à Monaco, se trouve le couvent de Laghet dont la chapelle, très modeste, est remplie d’exvoto de toutes sortes. Une inscription, placée sur le fron-
tispice de ce sanctuaire, nous apprend pue l’évêque de Nice, Désiré de Palletis a bâti le couvent et ouvert la route de Laghet en 1656, troisième année des miracles. Et sur un piédestal vide se trouve encore cette autre inscription : « C’est ici que le 26 mars 1849, l’infortuné Charles-Albert vint, avant de partir pour la terre étrangère, se consoler de ses malheurs par la réception des sacrements et recommander ses Etats à la Reine des Cieux ».
Le général Olivier, qui seul avait été instruit de son arrivée, ajoute Bazancourt, vint à sa rencontre et trouva les voitures du Roi au pied du Mont-Gros. Le général se précipita au-devant du Roi qui lui tendit les bras en entr ouvrant un instant le manteau qui l’enveloppait. « A l’expression de sa physionomie, racontait le général Olivier, à son regard morne et abattu, je devinai tout. — Sire !... murmurai-je en saisissant à la fois ses deux mains et en m’inclinant sur elles. — Mon pauvre général, me dit-il d’une voix résignée, mais profondément triste, tout est fini, le rêve s’est évanoui6! »
Alors, le lieu saint n’était pas profané, comme aujourd’hui, par des restaurants où des bandes joyeuses se rendent en parties de plaisir ; la majesté naïvement primitive du Sanctuaire n’était point troublée et la douleur était respectée par les pieux pèlerinages.
NOTES ET SOUVENIRS
Jardin Public. — Promenade des Anglais. — Rue de France. — Place Croix-de-Marbre et alentours.
Le jardin qui précède la promenade des Anglais fut d’abord Jardin des Plantes ; puis Jardin Paradis, ensuite Jardin Public et date de 1852. Le palmier de l’Annexion qui fut offert en 1860 par les frères Tiranty et le myrte colossal donné par l’administration des chemins de fer en 1863 étaient alors ses seuls titres de noblesse. Plus tard vinrent s’y grouper, des cèdres du Liban, des myrtes, des magnolias et des arbres du Brésil et du Japon, etc. Mais la promenade des Anglais, dite primitivement le chemin des Anglais (on verra pourquoi) avait été ébauchée en 1822 et la circulation jusqu’au Pont-Magnan ne fut ouverte qu en janvier 1856.
Son origine anecdotique a été racontée spirituellement par Emile Négrin qui nous apprit qu’à cette époque des nuées de mendiants : boiteux feints, borgnes prémédités, lépreux volontaires, s’abattaient sur Nice comme les sauterelles autrefois sur les plaines d’Egypte. La colonie anglaise qu’ils poursuivaient de leurs cris et de leurs gestes,
imagina, pour se débarrasser de cette plaie sociale, de les employer à faire une promenade le long de la grève privilégiée où, depuis longtemps les hivernants se promenaient. Mais, dès le début de ce travail, tous s’enfuirent à toutes jambes, même les paralytiques ; et de braves ouvriers achevèrent l’œuvre entreprise.
Ce ne fut qu’en 1856 que les voitures purent atteindre le pont Magnan. En 1862 on élargit considérablement cette route. On y voyait le matin de nombreux étrangers s’y promener en robe de chambre.
Cette Promenade étàit moins bien balayée qu’aujourd’hui ; mais bien autrement pittoresque et poétique. Sa haie verdoyante et fleurie s’étendait toute le long de la mer ; ses nombreux palmiers, lauriers roses ou blancs, ses mimosas et ses poivriers l’ornaient luxueusement en un coloris intense. Et l’on n’avait pas cet affreux bitume qui salit nos vêtements sous prétexte de nous préserver de la poussière, et fait mourir tous nos arbres des boulevards et des promenades publiques; car, personne n’ignore que ce bitume en s’infiltrant dans la terre brûle les racines des arbres. Et voyez combiéh ils dépérissent et meurent rapidement. A cette époque aussi les villas de la promenade des Anglais étaient toutes élégantes, entourées de beaux jardins et sans hauteur choquante : un rez-de-chaussée et deux étages, au plus, et en un style qui s’harmonisait avec le site, et le bleu du ciel et de la mer.
Que tout cela est donc changé ! Les jardins s’en vont et les gratte-ciel viennent !
A partir du jardin des Plantes, sur les terrains avoisinant la plage s’étendaient de vastes jardins palmeraies fleuries, avec parterres de rosiers et bosquets de lauriers, de mimosas et de poivriers — d’où émergeaient de jolis palais et de coquettes villas égayées par le chant des oiseaux toute l’année, et par le chant des cigales, et les lueurs phosphorescentes des lucioles, l’été !
Nous voyons la princesse Pauline Borghèse, sœur de Napoléon ICT, habiter la propriété Carlone (qui fut la maison Grandis, et ensuite, nommée villa Guiglia). La princesse y vint en 1812. Elle fut enchantée de son séjour et de
l’accueil que la société niçoise lui fit; mais quand elle y revint en 1814, ce fut le revers de la médaille. Or, je raconte les lamentations de l’Impériale princesse dans le chapitre qui concerne Mme Rattazzi, laquelle publia une lettre à ce sujet.
Mais, je reprends : la villa Robini (depuis Dalmas) on logea Hussein Dey d’Alger en 1833, Meyerbeer en 1854, et en 1856 S. M. l’Impératrice de Russie Alexandra Fedorowna qui vint habiter la villa Avigdor enfoncée sur le faubourg au milieu d’un grand jardin. La garde de Sa Majesté était composée de soldats sardes. Dans les premiers jours de son arrivée, l’Impératrice sortait escortée de cuirassiers casqués. Peu après, Elle se promenait sans suite, en voiture à deux chevaux, précédée seulement d’un piqueur en habit rouge, et suivie d’un heiduque. Sa Majèsté svelte, pâle, triste, était malade, d’une maladie nerveuse qui la laissait en proie à un tremblement dont elle souffrait depuis ving-t ans. Le climat de Nice lui fut bienfaisant ; afin de ménager ses sorties, on avait installé une chapelle gréco-russe dans l’une des pièces principales de la villa Avigdor.
Trois ans plus tard, en 1859, l’Impératrice redemandait à notre climat de nouvelles forces, et Elle résida encore à la promenade des Anglais ; mais alors, villa Orestis, appartenant à la comtesse de Orestis, née Thihatcheff.
Le grand duc Michel, le prince d’Oldenbourg et le prince et la princesse de Wurtemberg y habitèrent successivement. La maison Lavit fut occupée par le grand duc Constantin, à peu près à la même époque. La belle villa Stirbey fut aussi habitée par l’Impératrice de Russie, et en 1869 la prince Stirbey y mourait. Cette villa alors non morcelée était la plus belle avec son immense jardin, sorte de parc aux grandes allées, et sa vaste habitation à la fois riante et .grandiose (elle fut vendue plus tard 500.000 f r. ) . Cet hospodar de Valachie eût une vie politique bien remplie et fort agitée. Il avait une noble intelligence et une distinction toute princière. Très brun, sa tête était belle : profil busqué très pur de lignes, de grands yeux sombres, une chevelure épaisse et bouclée, une barbe
fournie et fine. L’air grave, sévère même. Tel le représente, en costume d’apparat une gravure de l’époque.
A la fin de sa vie, son aspect avait pris de la dureté, en raison d’une teinture très noire qui était répandue sur ses cheveux et sa barbe. Le bel homme voulait du temps réparer les outrages, et ses succès auprès des femmes de la société de Nice l’encourageaient sans doute.
La villa Lions vit mourir un roi et un pacha. En mars 1868 le roi Louis I de Bavière décédait.
A cette époque on avait pu voir tous les jours le vieux roi aller et venir sur ladite promenade, pour mieux regarder de très près, de trop près même, les jeunes femmes et les jeunes filles qui passaient. Sa figure ronde, rouge, ridée et son allure n’avaient rien de royal. Ce vieux galantin avait d’ailleurs été un fort piètre souverain. Les scandales de la Cour de Munich et les audaces extraordinaires et tragiques de l’héroïne fatale, Lola Montés, étaient connus de l’univers entier. Cette femme qui fut plus reine de la main gauche que si elle l’eût été de la droite, cette femme qui se disait espagnole et qui n’était pas espagnole, n’en avait que le type et le nom d’emprunt. Un portrait fidèle que j’ai sous les yeux, la représente de taille moyenne, mais svelte, le teint d’une blancheur mate, une chevelure abondante et noire orne sa tête fine, des yeux immenses, très allongés, aux reflets de jais et fulgurants, l’illuminent ; le nez long est impérieux ; le visage ovale a peut-être le menton un peu trop pointu. Pour accentuer le type elle s’habillait à l’espagnole.
Elle se disait Sévillanne et était née, tout simplement, en Ecosse, d’un père anglais et d’une mère créole.
Dès sa plus tendre jeunesse, elle se livre au scandale, et un beau jour vient danser la Cachucha et le Fandango à Munich. Le roi Louis en a la tête tellement tournée qu’il l’a créée sucessivement baronne de Rosenthal et comtesse de Landsfeld, et l’introduit ainsi à sa cour :
— Messieurs, je vous présente, ma meilleure amie !
C’était vraiment de l’opérette.
Ajoutons que le roi lui accorde sur l’Etat, cinquante mille francs de rentes et lui fait construire dans la capitale
un superbe hôtel. Mais où l’opérette devient tragédie, c’est lorsque Louis de Bavière exige que sa famille accueille cette femme, et même que la reine lui remette le grandcordon de chanoinesse de l’ordre qui portait son nom : Thérèse.
Le pays murmure, et l’impudente se venge en cravachant militaires, bourgeois, manants, qui ne se découvrent pas sur son passage. On sait le reste : l’ouragan populaire chassa l’indigne favorite et Louis de Bavière dut abdiquer. Il vint alors passer gaiment des hivers à Nice ; peu soucieux du protocole et du « Qu’en dira-t-on ? » L’œil vif et le sourire aux lèvres, il poursuivait les belles, bien qu’il ne fût point beau !
Beaux, étaient ces gardes d’honneur bavarois qui escortaient le char funèbre lors du départ pour la Bavière : D’une taille élevée, presque gigantesque, admirablement pris dans leur splendide uniforme, casqués d’or,, et haut bottés, ils relevaient alors la majesté royale devant la mort. Avec toutes les autorités et la troupe, le cortège, défilant sur la promenade des Anglais, le quai Masséna et l’avenue de la Gare, était vraiment impressionnant.
Un an après mourait à Nice Fuad Pacha, ministre de l’Empire Ottoman, une des individualités les plus éminentes de la Turquie, un personnage politique d’une haute capacité et de grand renom.
Nous voyons encore la villa de la comtesse de Dampierre, la villa Lions où recevait la belle comtesse Prezdziecka, sœur de la duchesse de Noailles, ambassadrice de France à Rome; la villa du comte et de la comtesse ,Starzinska, les villas du comte de Diesbach, de la princesse Upsilanti, de M. A. Blanc, achetée par le père de M. Camille Blanc et qui fut le fondateur, le créateur de cette merveille mondiale nommée Monte-Carlo. La villa Souvaroff. La princesse en fit ainsi l’acquisition. C’était une fort belle joueuse. Un soir elle revint à Nice ayant gagné â Monte-Carlo 150.000 francs. Elle invita amis et connaissances à un joyeux souper, si joyeux que trouvant la villa à son goût, elle décida de l’acheter avec son gain. Sur ce, ayant retiré une de ses mules, elle la lança par dessus la table. L’açtrice Honorine, du Palais Royal et
l’une de ses intimes, la ramassa s’en servit de coupe de champagne et but à la nouvelle acquisition.
Plus loin la villa Fay où vécut et mourut, en 1876, cette femme exquise, cette grande artiste incomparable, Léontine Fay, étoile la plus pure de la Comédie- Française, et qui rayonna en Russie du plus merveilleux éclat. Née en 1808, Léontine Fay débuta sur le théâtre moderne, dans l’âge le plus tendre, ce fut un enfant prodige. En plein triomphe, elle épousa son camarade du Théâtre Français, Volnys, surnommé le beau Volnys. Puis, un jour, l’idole parisienne, séduite par des propositions venues de Russie, se .rendit aux pressantes sollicitations. Elle comptait s’exiler quelques années seulement. Elle fut retenue vingt-deux ans !
Quelque temps après son retour en France, Léontine Fay-Volnys vint se fixer à Nice. Elle y maria sa fille unique, Mathilde, qui épousa son cousin Alexis Fay et en eut deux fils.
Je vis souvent, dans ma prime jeunesse, Léontine Fay- Volnys. Elle passait lente, svelte, aristocratique, en une mélancolie émouvante, impressionnante. Elle consacra une partie de sa fortune aux œuvres de bienfaisance. Tous les jours elle allait visiter les pauvres dans leur demeure, portant ici et là, consolation-, secours, et le soulagement à toutes les misères. Elle donnait sans compter et sans le souci de soi-même.
A la Cour de Russie on professait pour elle une telle affection et une telle estime, que l’amitié nouée en Russie dans la plus grande intimité, se continua à Nice. Et, j’ai eu sous les yeux une très longue lettre de la grande-duchesse Constantin, lettre qui est un chef-d’œuvre d’abandon, d’affection, d’estime, d’amitié intelligente et dévouée, et de style poétique et sentimental sans préciosité ni exagération. Que de souvenirs émus et émouvants ! Que de regrets de l’absence ! Que de désirs de se revoir ! L’Impératrice douairière non plus ne saurait l’oublier et se souvient d’elle avec tendresse.
Léontine Fay s’est éteinte à Nice, et repose en paix dans le petit cimetière de Saint-Pierre qui garde sa poésie et son parfum d’autrefois !
Elle dort en paix avec sa fille chérie Mathilde (Violette) et son mari, qui lui survécut encore quelques années, et que je vis maintes fois, haut et droit, se promener solitaire, toujours beau, malgré son extrême vieillesse.
La promenade des Anglais fut, depuis son origine, très brillante. De belles villas, d’ailleurs s’étaient édifiées ça et là, dans de vastes jardins bien avant sa création, et ne firent que croître et multiplier depuis ; mais en ayant plus de régularité et de symétrie. L’édification d’un beau casino, œuvre de l’architecte Curtil (1866-1867), et l’attrait d’un superbe champ de courses au Pont du Var ont merveilleusement servi son extension et ses embellissements, Les fêtes multiples et luxueuses du Casino, les Batailles de Fleurs avec leurs débauches vertigineuses de fleurs et de couleurs, bouquets et guirlandes ; l’allée et le retour des courses avec les fougueux équipages, les élégants cavaliers et les fières amazones, les gracieuses Régates, glissant, évoluant dans la radieuse baie des Anges. Puis, les fêtes privées dans les somptueuses ou coquettes villas telles que celles : du baron Roissard de Bellet ; Baschkirtcheff, là où Marie vécut sa belle jeunesse, et écrivit ses célèbres mémoires ; la villa d’Ormesson, foyer d’esprit et de gaies réceptions ; la villa des Ligneries. La marquise des Ligneries recevait en grande dame qui aime les artistes et les honore. C’était brillant et charmant.
Je rencontrai parfois chez la marquise des Ligneries, à ses fastueuses réceptions, Mme Arnould-Plessy. La célèbre pensionnaire de la Comédie Française, passait ses hivers à la villa Fay, promenade des Anglais. Elle était, âgée alors ; sa beauté avait aussi pris de « l’âge », mais n’était pas détruite, et n’avait pas perdu de son charme. Je la vis pour la première fois chez la marquise des Ligneries, qui recevait princièrement dans les superbes salons de sa belle propriété de la promenade des Anglais, propriété aujourd’hui morcelée, mutilée, ruinée.
C’était à une matinée que la grande dame offrait à ses invités. Mme Arnould-Plessy dit des vers, et une scène de Célimène du Misanthrope. Ce fut exquis ! Et la grande artiste accueillit les louanges avec une grâce charmante.
En écrivant ces lignes, il me revient à la mémoire que, bien avant Sophie Cruvelli, elle fit pour prendre mari une fugue mémorable.
Tout comme Sophie Cruvelli, elle partait sans tambour ni trompette, et tout comme Sophie Cruvelli, elle était officiellement menacée des foudres ministérielles.
Pendant qu’on l’attendait, pour la représentation de L’Ecole des Vieillards, à la Comédie Française, Sylvanie Plessy courait convoler en justes noces avec M. Arnould, homme de lettres ; et annonçait ensuite son départ pour Saint-Pétersbourg. Selon une vieille chronique parisienne :
On se lança à sa poursuite. Régnier lui écrivit au nom des Sociétaires. Elle lui répondit une lettre d’un pathétique non dénué de calcul. De guerre lasse, la Comédie Française se fâcha et réclama à la fugitive, 200.000 francs de dommages-intérêts, plus 20.000 francs à titre de provision. Et les Sociétaires la couvrirent de sarcasmes au dire de la chronique de l’époque. Provost la chansonna
« Plessy pleure. Plessy crie,
« Plessy veut qu’on la marie !
Et Augustine Brohan déclarait qu’elle ne croirait à son mariage que lorsqu’elle la verrait plaider en séparation.
— Je propose, dit Beauvalet, de la surnommer Plessy les Tours, à cause de ceux qu’elle nous a joués.
— Adopté ! cria le chœur des Sociétaires.
Mais Mme Arnoud-Plessy était belle, spirituelle, fine et d’une distinction conquérante. Après dix ans d’absence, elle revint de Russie à Paris, et fut reçue avec enthousiasme — tout comme, plus tard, le fut Sophie Cruvelli, que je rencontrais dans les salons de la marquise des Ligneries ; ainsi que Tagliafico, un bon artiste du Théâtre Italien de Paris et de Londres, non pas comme artiste de premiers rôles, mais comme artiste de talent consciencieux dans toutes ses interprétations, et très précieux pour les impresarii qui le recherchaient. C’était en outre, un compositeur fort agréable, et on se souvient du succès de sa romance Voulez-vous bien ne plus dormir, que je lui ai si souvent entendu chanter de façon exquise, Marguerite
Baux, grande amie de la marquise des Ligneries, s’y faisait aussi chaleureusement applaudir.
C’était l’époque des belles réceptions chez soi, et non à l’hôtel comme aujourd’hui ; c’était la belle époque : cela avait plus grand air, et l’on s’amusait mieux, quoi qu’on en dise aujourd’hui. Il y avait des réceptions de toutes sortes, des bals de tous genres ; bien entendu toujours de bon ton et de bonne compagnie ; mais dont la variété était un grant attrait. Les bals costumés étaient féeriques.
En traversant les jardins des villas que je viens de citer, on arrive à la rue de France qui les confine et à la place dite Croix-de-Marbre, où la croix fut érigée en l’honneur de l’entrevue de François Ier de Charles-Quint et du pape Paul III, en 1538. Cette croix est grossièrement travaillée et de style gothique, elle date de 1568. Descellée pendant la révolution de 1793, elle fut replacée en 1806 aux frais de la comtesse de Villeneuve. En face s’élève une colonne commémorative du double passage de Pie VII à Nice, et le Palais Marie-Christine — où habita Marie-Christine de Bourbon d’Espagne.
La première fois, le 7 août 1809 et accompagné par le général Lagorce, le Pape se rendait à Savone. Il revint ensuite le 9 février 1814 se rendant à Rome. La chronique de l’époque raconte qu’arrivé sur la place Croix-de-Marbre, les habitants dételèrent les chevaux et conduisirent euxmêmes Pie VII à la Cathédrale et ensuite à la Préfecture. En consécration de ce précieux accueil, le Pape fit don aux consuls de la ville de Nice, de son portrait et d’une lettre qui prirent place dans les archives de l’Hôtel de Ville.
Sur la dite place, maison Barralis, Marie-Louise, reine d’Etrurie, exilée en 1810 y demeura. La grande maison Manati fut la résidence de Marie-Christine, femme de Charles-Félix. .
Un peu plus loin, la villa Raffo se faisait remarquer et fut achetée par le comte de Rocher de la Resnay, descendant de l’amiral Reuter. S. A. R. le duc de Parme vint, pendant plusieurs hivers, habiter la belle villa avoisinant l’église Saint-Pierre. Là aussi se trouvait un beau couvent
de femmes avec un magnifique parc bordant la promenade des Anglais, et qui fut détruit pour l’édification d’hôtels et de villas. O profanation !
Viennent ensuite :
Le château Audiffret en son allure moyen âge et son vaste parc; le. château de Fabron au prince de Saxe-Cobourg Gotha ; la belle propriété Gastaud, Les Palmiers (Gambart), la villa Africaine habitée par Rosa-Bonheur et achetée par M. Marnier-Lapostolle, la villaThompson qui rententit de fêtes éblouissantes et complètement abandonnée aujourd’hui.