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CHAPITRE XV

Madame Rattazzi — Sophie Cruvelli Vicomtesse Vigier — La Princesse Souvaroff — Anecdotes

Mme Rattazzi, née Bonaparte-Wyse, mariée en premières noces à M. Solms, et en dernières noces au comte de Rute, était très répandue dans le monde. Frondeuse, tapageuse, fort jolie femme, avec de beaux yeux, malheureusement très myopes, un sourire séducteur, mais figé sur des lèvres roses. Très coquette, très intelligente et spirituelle sans mesure, Mme Rattazzi affichait son indépendance sans borne. Je la connus chez le comte Charles Laurenti, lui-même très homme du monde et Mécène à ses heures. Or, la princesse de Lettres qui écrivit: « Nizza la Bella », causait à souhait ; mais, la conversation devenait pénible, car elle était très sourde. Très jeune alors, je la regardais avec curiosité. Bref, Mme Rattazzi chantait

en vers sur sa lyre, les louanges de Nice, et en prose, quelques épigrammes.

Petite ville fortunée Reine de l’horizon vermeil,

Seuil de la Méditerranée,

Où l’azur sourit au soleil !

C’est en soupirant qu’on te quitte,

Et l’on ne part qu’avec l’espoir De revenir vers toi bien vite;

Qui te connaît veut te revoir !

On sait que cette grande dame bas d’azur, fut pendant de longues années, une hivernante fidèle et passionnée, décrivant les beautés et les attractions de Nice, sa société, sa vie, ses plaisirs mondains, et, d’une pointe acérée, elle traçait maintes silhouettes de cette société brillante d’antan.

Quelques-uns et quelques-unes trouvent grâce cependant : la belle Mlle Mathilde de Cessole, d’allure indépendante, esprit primesautier non cultivé et fort peu bienveillant, néanmoins ! La jolie Mme Audiffret ; des beautés en vedette telles que : la Princesse de Cantacuzène, Mme blory, Mlle Willing, Mme Kanshine, la princesse Carolath, la duchesse de Beaufremont, etc. Puis, viennent : M. Gavini, alors préfet des Alpes-Maritimes, et qu’elle qualifie le plus fin et le plus conciliant des fonctionnaires ; M. Fremÿ, le spirituel financier; M. de Sanafé, le diplomate élégant, le beau diseur ; le bienveillant prince Stirbey, le baron de Nervo, le sigisbée de toutes les jolies femmes, et j’ajouterai le plus cancanier des hommes, et sans aménité aucune, loin de la ! la princesse Souvaroff laquelle, entre parenthèse, remplit Nice du bruit de ses excentricités de toute nature, scabreuses ou non.

C était à cette époque, une belle joueuse. Et Mme Rattazzi conta un acte si généreux de la folle princesse qu on doit, d autant plus, le faire connaître. Voici l’anecdote :

La princesse Souvarofï revenait de Monaco, où dès son 5 arivée à Nice, elle courait s’installer à une table de trenteet-quarante. D’ailleurs, elle y avait gagné sa villa de la Promenade des Anglais, elle revenait donc et, dans le wagon où elle se trouvait, étaient un homme et une petite fille. L’homme gardait un morne silence, la petite fille pleurait. Au bout de quelques minutes, la princesse impatientée dit :

— As-tu bientôt fini de pleurer petite ? C’est ennuyeux, sais-tu ?

— Pardonnez-lui, Madame, répondit le père, moi je voudrais bien pleurer aussi, mais je n’ai plus de larmes !

— Pleurer ! pleurer ! C’est bel et bien, mais pourquoi pleure-t-elle et de quoi voudriez-vous pleurer ?

— Hélas !

— Enfin !

— Je suis un homme perdu, Madame ; les affaires ont mal tourné; c’est demain ma dernière échéance, j’avais compté sur un vieil ami qui m’a refusé... Ma petite fille pleure parce que son père sera demain en faillite et moi je voudrais bien pouvoir pleurer..

En ce moment le sifflet de la locomotive annonçait l’arrivée à Nice.

— Combien vous manque-t-il ?

— Mais quatre mille francs au moins.

La princesse Souvaroff, sans ajouter un mot de plus, fouilla brusquement dans son sac de voyage, prit cinq billets de mille francs qu’elle mit dans la main du malheureux ; puis, ouvrit la portière et s’élança sur le quai.

Voilà une bonne action qui rachète bien des... extravagances !

Mais hélas ! ouvrons une parenthèse, les plus belles folies même, ont leur lendemain. On m’a dit pendant la guerre, que la prodigue princesse, que la dissipatrice grande dame slave, très âgée, n’ayant plus aucune fortune, vit très retirée du monde.

Quant à Mme Rattazzi, revenons à sa tapageuse personne. Enivrée de réceptions, de bals, de fêtes, du besoin de se faire voir, de se faire admirer, de faire briller son esprit essentiellement français, Mme Rattazzi, dis-je, chroniquait avec ardeur, persévérance et amour !

Elle se répand en éloges fleuris sur les cercles et les casinos, les réunions brillantes et bruyantes. Son humour ironique et gai sait dégager le beau réel du ridicule fardé ; et nous charme par son style poétique, élégant et bien parisien.

« Nice sans- Casino, s’écrie-t-elle, serait une ruche sans miel, un kari sans piment ! » Elle en célèbre l’emplacement (et elle a raison), l’aménagement et la sage organisation. L’admission est fort difficile et les cartes personnelles sont signées par le directeur, M. Léopold Amat et le préfet, M. Gavini. La fashion niçoise et la haute colonie étrangère s’y donnent rendez-vous ; le faste des réceptions et des bals est merveilleux. « C’est le joyau de Nice, ajoute cette princesse de Lettres, ce petit palais d’un cercle international est un des plus beaux établissements de ce genre qui existent en Europe, il est à peine ouvert et réunit déjà près de trois mille souscripteurs ».

La haute vie à Nice, la passionne, le casino la séduit, le cosmopolitisme l’enchante, les promenades la plongent dans un ravissement perpétuel ; mais les désillusions, les réalités présentes et décevantes font pétiller sa verve et douchent quelque peu ses souvenirs enthousiastes.

Ainsi, Mme Solms nous parle du peu de fidélité de la société niçoise qui tourna, dit-elle, le dos à sa tante la princesse Pauline, aux jours de détresse.

Mais où Mme Solms avait-elle vu qu’on ne fait pas de même dans toutes les villes du monde entier ?

A ce sujet, je relève ce que la princesse Pauline écrivait à la baronne de X... : Elle avait été si bien reçue, si fêtée, si choyée, lors de son premier séjour à Nice, au temps de sa prospérité, disait-elle, qu’elle songea à y revenir, à l’heure de la disgrâce. Mais pas un des anciens courtisans de la princesse ne rappela à la femme, les protestations de dévouement qu’on lui avait si chaudement prodigués d’abord. Plusieurs dames qui s’étaient estimées heureuses et fières de la chausser (sic) passèrent devant elle sans la saluer quand elle fut malheureuse.

Enfin voici un fragment de sa lettre à la baronne de X..:

« fe ne puis vous donner une idée de la mauvaise réception qu’on m’a faite ici. Quand je pense à toutes les bassesses d’autrefois, je suis indignée. Mme de X... a fait passer, hier, sa voiture devant la mienne au cours ; vous vous rappelez qu’il y a quelques années, elle m’embrassait les pieds devant vous ».

Mais tout cela n’est-ce pas de la comédie humaine, des scènes qui se jouent dans toutes les sociétés et dans tous les pays ?

Cela prouvé, place à Sophie Cruvelli, baronne, puis vicomtesse Vigier. Je dirai d’abord que le vicomte Vigier, grand admirateur de Nice, se dévoua à sa prospérité par ses largesses, la formation de comités des fêtes et des aides pécuniaires qui dénotaient une noble générosité et une fortune considérable.

Sophie Cruvelli, après son mariage avec le vicomte Vigier, vint souvent à Nice. Elle y passa des hivers et fit construire la villa vénitienne, au Lazaret, villa mag'nifique, aux belles palmeraies, aux vastes parterres de gazons fleuris. Puis, un beau jour, elle s’y fixa définitivement. Ici, jetons rapidement un coup d’œil sur ce que fut et était devenue Sophie Cruvelli, baronne et vicomtesse Vigier. Allemande — Sophie Cruvell — italianisa son nom. C’était la grande mode alors, et l’artiste n’en paraissait que meilleure et plus illustre. Mais laissons cette parenthèse. Elle vint à Paris en 1854, au Grand Opéra, où elle débuta dans les Huguenots. Le succès fut inimaginable. Voici une chronique de l’époque : « Quelle prodigieuse quantité de fleurs on a jetées sur la scène, aux pied de la débutante, après chacun de ses morceaux ! Le plancher du théâtre en était jonché ; l’action était forcément suspendue pendant plusieurs minutes, afin de donner aux gens de service le temps de les ramasser. Quelqu’un nous disait que le lendemain au matin on n’a pu trouver dans tout Paris de quoi faire le plus modeste bouquet, nous le croyons volontiers ».

Mon Dieu ! que cette sorte d’enthousiasme est lointaine.

Et où sont les neiges d’antan et les roses de l’an dernier ?

Néanmoins, un critique G. Bousquet reprochait à Sophie Cruvèlli certaines négligences et d’employer des

moyens d’effets critiquables, de ne pas toujours montrer un juste sentiment de la scène, mettant fréquemment, à la place d’une passion profonde, une exagération complètement opposée au caractère du rôle qu’elle incarnait. Je n’ai connu Sophie Cruvelli que baronne Vigier et âgée; mais un de ses contemporains a écrit une anecdote concernant la Frezzolini, l’incomparable prima donna, et la Cruvelli. Elle est typique et donnerait raison à G. Bousquet.

La voici : En 1852, assistait aux essais de la Cruvelli, dans Norma, la Frezzolini. Pour se rendre à sa loge, elle traversa le foyer accompagné de Baroilhet ; on se rangeait sur son passage, marchant lentement et majestueusement avec une allure de Junon. Au trio de Norma , elle se leva et sortit en claquant la porte de sa loge. « Je m’indignais de cette impolitesse; plus tard en l’entendant, dit le conteur, je compris comment, elle, la correcte, la classique, l’idéale Norma était presque autorisée à désapprouver tapageusement les magnifiques brutalités de la Cruvelli ».

Après une succession ininterrompue de triomphes inimaginables, ou indescriptibles, le bruit se répandit dans Paris, que Mlle Cruvelli se livrait à des fugues retentissantes. En effet, dès l’année de ses mémorables débuts à l’Opéra, en octobre 1854, elle faisait une fugue le soir même d’une représentation. L’administration de l’Opéra la menaça, alors, de mettre ses meubles sous séquestre et de saisir ses économies chez M. de Rothschild. Sophie Cruvelli avait a ce moment 100.000 francs d’appointement, et elle en désirait le double. On ajouta 50.000 francs de plus. Elle revint et fut accueillie sans reproche. Cette fugue inattendue et bizarre me fut contée par le regretté Ernest Pillette, qui, dans ses dernières années, était correspondant de mon journal IN Union. Et voici ce qu’il m’écrivit :

« Mon cher Rédacteur en chef,

« Dans une de vos causeries, sur « Nice Autrefois » qui évoque tant d’intéressants souvenirs, vous vous rappelez dans des « mémoires » et critiques dù temps, les fugues inattendues et bizarres de la grande cantatrice qui

sous le nom de Sophie Cruvelli, eut sous le second Empire les succès que l’on sait. L’une des plus osées de celles-ci fut certainement celle que vous citez où la représentation commencée — c’était Les Huguenots — on attendit en vain l’entrée de l’artiste qui avait jugé à propos de partir sans crier gare, et où l’on dut baisser le rideau. Vous ajoutez qu’il n’y eut pas de protestation de la part du public. Il n’y en eut pas en effet. A cette époque, si différente de celle d’aujourd’hui devenue cosmopolite, l’Opéra comme aussi les Italiens de Ventadour étaient de véritables centres de réunion d’une Société choisie et limitée. Toutes les loges, presque tous les fauteuils étaient occupés par les mêmes personnes ; on se connaissait, on voisinait. Comme les déplacements n’étaient ni si faciles, ni si à la mode c’était pour ainsi dire un même public tous les soirs.

« Celui qui assista à la représentation de la Cruvelli — j’en faisais partie, et ceci n’est pas pour me donner l’âge d’un jouvenceau — attendait avec une certaine curiosité l’entrée jen scène de l’Enfant prodigue, de l’Enfant gâtée plutôt, car elle l’était follement.

« Or, le hasard voulut qu’à cette première scène, au second acte des Huguenots , où elle interprétait Valentine, elle est accueillie par la Reine avec ces paroles vraiment de circonstance :

« Valentine viens sans trembler

« Dis-moi le résultat de ton hardi voyage !

« La coïncidence était si frappante, si amusante aussi que de tous les rangs des fauteuils s’échappa une explosion de rires, qui de proche en proche gagna jusqu’à la scène, et l’artiste qui ne parut pas le moins du monde interdite, s’inclina souriante du côté de la salle. Et ce fut là toute la protestation, bien anodine on en conviendra, pour un manque d’égards tel que celui dont il s’agissait, que commit une artiste aimée, et à qui tout était d’avance pardonné.

« Mais à cette époque, je le répète, tout se passait un peu comme en famille : autres temps, autres mœurs.

« E. PlLLETTE. »

En 1855 nouvelle fugue ! Et je lis une chronique de l’époque ainsi conçue :

« On annonce deux événements assez contradictoires au sujet de Mlle Cruvelli ; elle quitterait décidément le théâtre pour se marier, et décidément aussi elle aurait fait à son art le sacrifice de son prétendu. Il est permis d’en conclure que la diva hésite encore entre deux engagements dont l’un exclut l’autre. Il est tentant de passer grande dame et d’obéir aux mouvements de son cœur, mais il est bien dur de renoncer à l’Opéra, qui offre â la belle irrésolue cent quatre-vingt mille francs par an (somme énorme à cette époque) et un rôle^ à bras, s’il est vrai que Mlle Cruvelli tienne absolument à montrer les siens ». (sic).

Or, le 22 décembre de cette même année 1855, le même journal publiait : « Paris qui fit à ses frais la réputation de tant d’artistes n’a pas su retenir Mlle Cruvelli qui lui échappe par une dernière fugue. La belle cantatrice a oublié que l’on comptait sur elle pour la représentation. Il n’y a que le mariage pour donner de ces grandes distractions ».

En effet, Sophie Cruvelli, sans crier gare ! avait fui pour aller à l’étranger épouser le baron Vigier.

Une fois retirée du théâtre, Nice fut la ville et le séjour de prédilection de la baronne Vigier, et lors des fêtes de charité, elle prêtait son concours en se produisant et dans des opéras, de préférence. Mais l’âge avait fait son œuvre, aussi Mme Rattazzi nous conta comment elle retrouva à Nice Sophie Cruvelli. Elle se souvenait de l’avoir vue personnifiant Norma. Cela vaut la peine d’être conté ici.

« Je me sentis transportée en esprit, dit-elle, devant cette grande beauté qu’elle prêtait à la druidesse antique, je revois ses admirables bras, la masse de ses cheveux bruns merveilleusement disposés ; j’entends sa voix aux notes graves et profondes. Son apparition semblait évoquer un souvenir ». Elle avait donc laissé à Mme Rattazzi une impression profonde. Elle y pensait souvent, elle y pensait toujours — et vivait dans ce souvenir — souhaitant revoir la superbe héroïne, la grande artiste inspirée ! Ce jour vint.

« Dans une matinée, on me montra, dit Mme Ratazzi, une femme très forte, replète, d’un âge mûr, habillée à l’enfant avec une robe courte, des cheveux blonds qui

paraissaient ternes et flétris, répandus sur les épaules, une énorme protubérance ou tournure de satin rouge d’un volume invraisemblable produisant l’effet le plus bizarre, un grand bâton de pèlerine â la main ressemblant à un gigantesque parapluie. Les pieds robustes prenaient sur le sol un appui solide et semblaient se fatiguer à supporter l’ensemble volumineux et bizarre, anormal, disgracieux, que j’avais sous les yeux... et l’on me dit : « Tenez, de ce côté, regardez, voici la Cruvelli ». Je me récriai, soutenant que la chose était absolument impossible, puisque la Cruvelli était une grande artiste intelligente et brune. « Autrefois, certainement, répondit mon voisin, mais aujourd’hui elle est grande dame, et elle s’habille en grande dame ! !... »

Je cueille encore ce petit croquis que je copie textuellement : « Petite robe rose à mille raies, courte, toute gracieuse, presque folichonne, tendue sur l’abdomen qui fait saillie ; par dessus cette robe, un fourreau bébé de taffetas noir. Les cheveux blonds, sans attaches, tombent sur les épaules, la tête est ornée d’un bourrelet rose avec une petite aigrette noire, un double voile recouvre le tout. Est-ce joli ? Est-ce gracieux ? » '

N’avons-nous pas vu, et moi-mêAie souvent soit à l’avenue de la Gare, soit à l’avenue Masséna, l’originale vicomtesse Vigier (alors vicomtesse), ayant des boucles de cheveux rouges sur le front et cousues à son chapeau ; de ce même chapeau s’échappaient, sur son cou, des mèches de cheveux gris ; et ses pieds apparaissaient dans des bottines qu’elle portait comme des mules ! Ce qui lui donnait une démarche des plus bizarres.

Mais ce n’était que des travers fort innocents et dont elle était d’ailleurs fort satisfaite. Elle donnait des fêtes splendides dans sa villa vénitienne et ne renonçait pas cà chanter pour les pauvres de la ville. Mais, hélas ! le merveilleux organe ne revivait plus, elle ne pouvait plus personnifier les rôles qu’elle choisissait. Cela devenait pénible pour tous. Ainsi, lors de sa dernière apparition, elle voulut incarner Marguerite, mais son opulente personne était tellement emprisonnéç dans l’étroit costume, qu’après l’air

des bijoux, on dut venir à son secours pour l’aider à se relever.

Je déplore sa fin, car la vicomtesse Vigier mourut banalement il y a quelques années seulement à l’hôtel de Paris, à Monte-Carlo, d’une attaque d’apoplexie. On la regretta sincèrement. Son caractère était affable, et son naturel bienveillant.

Aujourd’hui, Mme Rattazzi comtesse de Rute et Sophie Cruvelli, vicomtesse Vigier, reposent au jardin des disparus.

Nice d’

Concerts chez le Comte Appraxine Les sœurs Ferni —

A Nice, il y a toujours une levée d’ombrelles contre la morte-saison, bien qu’on parle de faire de notre ville une station estivale capable de retenir nos hivernants. — Erreur. — Attirer d’autres étrangers cela est possible, mais retenir les mêmes, j’en doute fort. A de rares exceptions, ceux qui auront séjourné l’hiver sur notre Côte d’Azur, auront toujours le désir de voyager ou de courir les stations d’été en vogue, la Suisse, les Lacs, ou les villes d’Eaux. Mais on a remarqué judicieusement que Nice représente l’été plus de 100.000 habitants et que les, distractions y sont loin d’être variées. Toutes se résument en la Musique Municipale du Jardin Public et les Cinématographes.

Un grand nombre de personnes sont persuadées que ce n’est qu’aujourd’hui qu’on se plaint de cette insouciance. Autre erreur ! Lisez plutôt ce qu’écrivait, il y a de fort longues années un gentilhomme, écrivain à ses heures, et

qui vint hiverner quai du Midi pendant plusieurs hivers consécutifs, le baron de Bazancourt.

Voici ce qu’il écrivait en avril 1854 :

« Nice, maintenant qu’il n’y a plus d’étrangers et que nous sommes entre nous, laisse-moi te dire encore une fois, que tu es vraiment par trop indifférente et dédaigneuse de ce qui ne se rapporte pas exclusivement à ton commerce sèchement et platoniquement matériel. Tu donnes l’hospitalité de tes maisons à louer, et pas autre chose. » Et M. de Bazancourt s’afflige et se lamente. Il se console quelque peu avec la pluie et l’installation du gaz à Nice !

« La pluie est enfin venue, s’écrie-t-il, la pluie tant demandée par les bourgeons du printemps et par les germes affamés des moissons gémissantes. Aussi les oliviers ont souri dans la personne de leurs propriétaires qui ont fait des rêves d’huiles et d’olives, dans les familles on a bu à la santé de la pluie, et on l’a entourée de tout l’enthousiasme et de tous les honneurs que l’orgueilleuse pouvait désirer. Il pleut des pièces de cent sous, a dit un Niçois dans un moment de joie folle. «

Pauvre de Bazancourt, s’il entendait les injures qu’on lance, aujourd’hui, à la pluie, et s’il voyait combien les oliviers sont dédaignés et maltraités !...

Il n’y a guère que les maisons de rapports qui comptent!

Son autre joie, non moins justifiée, s’exhale ainsi :

« Le 24 avril 1854, la ville de Nice, je me trompe, la moitié de la ville de Nice, a enfin été éclairée au gaz. Les vieux réverbères se sont éteints dans le silence de l’ingratitude, dédaignés, honnis, conspués, sans un ami pour saluer leur grandeur passée. »

Bazancourt a été un chroniqueur, non Niçois, mais de Nice, élégant, mais léger de comptes rendus en ce qui concerne les événements mondains. Il vous signale telle ou telle anecdote concernant Mme V..., M. B..., la Princesse X..., un Diplomate, Mlle P..., sans plus ample- indication : Dans la même saison on pouvait compléter les noms, et les anecdotes prenaient une saveur plus ou moins piquante, mais à 80 ans de distance, impossible de s’y reconnaître. Çà et là, on peut glaner un fait important, une

date, une anecdote, un document. Mais c’est fort mince de documentation. Néanmoins, il intéresse parce qu’il narre avec esprit et grâce. Ainsi :

Au printemps de 1854 ce chroniqueur gentilhomme, nous apprend que la comtesse Arson de Saint-Joseph a envoyé â l’église Saint-François-de-Paule un bouquet d’une telle dimension que huit hommes le portaient avec peine, mais il ne nous dit pas le pourquoi de ce don. La plume voltige sans se poser. Est-ce parce qu’il était gaucher ? Ce qui ne l’empêcha pas d’être un célèbre escrimeur. Mais reprenons. — Il signale les joyeuses et aristocratiques fêtes dans le parc de la belle, de la splendide villa Arson. Il nous dépeint bien ces petites réunions charmantes où l’on connaissait à peu près tous les visages et qu’embellissaient de leur éclatante jeunesse, les jeunes filles qui vous attendaient sur le seuil pour vous donner les premières le sourire de l’hospitalité. Il nous décrit le peu de consistance du plancher des maisons nouvelles et comment, au beau milieu d’un bal chez une noble étrangère, un large trou se produisit dans le salon où l’on dansait. L’anecdote suivante va prouver encore la fréquence de la chose :

Un étranger voulant donner des fêtes chez lui, loue un appartement. Le salon est peu ou point meublé, selon l’habitude du pays (que nous sommes loin d’une pareille simplicité avec le confort moderne !) mais le noble étranger se console par cette pensée : Il est grand. Il prépare donc tout pour une fête, pour un bal ; son salon peu ou point meublé s’emplit d’arbustes et de fleurs, soudain un coup de sonnette impératif retentit. C’est le propriétaire qui se présente sévère et glacial :

— Vous donnez un bal, Monsieur le Comte ?

— Mais certainement.

— Impossible. C’est absolument impossible.

— Et... pourquoi?

— Parce que ma maison n’est pas solide.

— Ah, vraiment, eh bien, je n’en crois rien.

— ■ Et je le sais moi, son propriétaire. Je l’ai bâtie exprès.

— Comment exprès ?

-r- La bâtisse coûte cher, Monsieur le Comte.

Le noble étranger passa outre, et ça et là sous les pieds bondissants des danseurs, le plancher s’entrouvrit. Et l’on parla longtemps du succès d’un jeune colonel russe qui n’avait pas son pareil pour s’élancer bravement avec sa danseuse au delà de ces abîmes.

Ce n’est nullement une raison pour que je m’écrie avec Bazancourt : La Danse c’est le salut des nations, le contrepoids de la politique, l’oubli ou le pardon des révolutions !

C’est quelque peu excessif, bien certainement,

Or, ce fut à cette même époque (1854) que la comtesse de Cessole, née de Castellane, eut l’idée de donner en son hôtel de la place Saint-Dominique une soirée de tableaux vivants, et parmi les beautés qui posaient, ses deux filles, Mlles Marie et Mathilde de Cessole n’étaient pas l'es moins belles, surtout la dernière.

Les peintres en renom Ferri et Eug. Lamy avaient composé les sujets. Le premier tableau représentait un Concert sous Louis XV, le second, Un vœu à la Madone, le troisième, Rebecca à la Fontaine. Montés avec beaucoup de soins et de luxe, ces tableaux vivants eurent un succès prodigieux.

Précédemment ce fut en 1846 que les tableaux vivants firent sensation en Italie et en France. Le professeur allemand Relier était venu avec sa troupe exécuter à Rome, et, ensuite au Cirque des Champs Elysées à Paris, des poses plastiques formant des scènes d’une pureté antique et d’une vérité saisissante, disent les journaux du temps. Le plus beau sujet de la troupe était Mme Wilhelmine Relier, femme du professeur Relier, beauté merveilleuse que la statuaire a reproduite à l’infini. Qui ne connaît la statuette d 'Ariane sur la Panthère, de Dannecker ; Mme Relier (Ariane) y est mollement et majestueusement assise.

Les sujets de cette troupe se présentèrent au début, presque complètement nus pour plus de vérité classique. Mais l’autorité de l’époque leur imposa le maillot en soie rose, pour la plus grande indignation des admirateurs de la plastique antique.

En ce temps là le comte Apraxine, russe opulent et digne émule du comte de Cessole, honorait l’art musical et les artistes dans sa belle et ombreuse propriété de Saint- Philippe. Mais, dans des conditions excessivement intimes. Néanmoins, des célébrités mondiales s’y réunissaient avec empressement et une très vive satisfaction. Entre autres : Vieuxtemps, Blumenthal, Seligmann, Rubinstein et les demoiselles Ferni. Deux sœurs, à cette époque deux enfants, et déjà de grande réputation comme violonistes. Il leur arriva un jour une aventure qui leur infligea quelques heures pénibles. C’était toujours chez le comte Apraxine, Rubinstein s’y trouvait, et l’on applaudissait vivement les deux sœurs. Soudain, le maître de la maison les pria d’exécuter une symphonie à livre ouvert avec Rubinstein. Très émues, très troublées, elles commencent avec hésitation, se trompent, et finalement se jettent dans les bras l’une de l’autre en fondant en larmes. On s’empresse auprès de ces jeunes filles, désolées de cet insuccès ; on cherche à les rassurer, à les consoler. Mais elles ne demandèrent qu’une seule consolation, celle de jouer le lendemain la même symphonie. Ce qu’elles firent en toute perfection, et obtinrent enfin le succès souhaité et mérité.

Et le vieux comte de Cessole fit cadeau aux jeunes Ferni d’un Stradivarius provenant de la succession de Paganini.

J’ajouterai que c’est chez le comte Apraxine que se firent entendre pour la première fois, dans le monde à Nice, les chanteurs de la Chapelle impériale de Russie.

Plus tard, nous verrons le baron Von Derwies lui succéder, mais alors avec une somptuosité autant dire royale. Les soirées de Valrose sont mémorables à jamais.

NOTES ET SOUVENIRS

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