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CHAPITRE XIX

Incendie du Théâtre Municipal

Il a été souvent question â Nice, de modifier notre Théâtre Muncipal : l 'Opéra qui fut édifié sur l’emplacement de cet ancien théâtre : le Théâtre Italien, de charmante et funèbre mémoire. Charmante, parce que dans ce théâtre nous y avons vécu des heures exquises d’art, de mondanité, de lyrisme, de poésie et d’élégance enivrantes. Avec sa façade au péristyle à colonnes, ses sculptures, bustes et bas-reliefs ; avec sa salle du plus pur style italien, où les loges bien découvertes, aux draperies de velours rouge, aux lambris dorés faisaient ressortir les luxueuses toilettes et la beauté des femmes, ce théâtre réalisait la meilleure des conceptions du théâtre et du théâtre lyrique. Les plus grands artistes du monde entier accouraient avec joie pour s’y faire acclamer et couvrir de fleurs. Deux huissiers à chaîne officielle et un grand suisse galonné, avec tricorne et hallebarde, ajoutaient à l’allure princière du monument ; lequel, ainsi que je l’ai déjà dit, dans un précédent chapitre, datait de 1830. Lorsque l’incendie le détruisit le 23 mars i88r, c’était alors le seul théâtre italien de France. Ce théâtre, certes, nous est de char-

mante mémoire — j’ai dit pourquoi charmante, — je vais dire pourquoi funèbre. Beaucoup de mes contemporains ont oublié ce lugubre événement ; et plusieurs m’en ont demandé le récit, ayant, moi-même, échappé miraculeusement à l’incendie.

C’était après une belle journée, à l’époque des Régates et des fêtes; j’étais arrivé depuis cinq ou six minutes, et, assis aux premiers rangs des fauteuils d’orchestre, j’examinais la salle, constatant combien on était en retard pour une représentation extraordinaire, et j’attribuais ce retard â la fête des Régates. La dernière représentation de Mlle Bianca Donadio était annoncée. Le spectacle se composait de Lucia di Lamermoor et du nouveau ballet Vera.

Des loges du premier rang, quatre seulement étaient occupées : l’une par le colonel Fischer et sa famille, une autre par Mme et Mlle Conneau et Mlle Pasqualini ; les deux dernières par des inconnus. Au deuxième rang des fauteuils, le docteur Goiran (frère du général, ancien maire de Nice) et sa femme.

Les stalles et le parterre commençaient à être occupés, les loges de troisième, de même, les galeries et le paradis presque bondés.

Tout â coup retentit un fracas paraissant provenir d’une partie éloignée de la scène. C’était une explosion de gaz, dit-on, — mais j’attribuai le bruit à la chute de grands décors. — Presque immédiatement, un grondement sourd se fit entendre et le rideau s’agita violemment. Je crus à une querelle entre des employés du théâtre, lesquels en auraient été aux voies de fait. Au même instant, un mouvement s’opéra dans la salle — on partait — les musiciens se disposaient à agir de même. Croyant toujours à une querelle, je restais, lorsque je vis l’un d’eux, M. Somaschi, escalader la rampe et regarder derrière le rideau, immédiatement, il se rejeta effrayé. — Cette action avait établi un courant d’air, et la toile s’enflamma de telle sorte qu’on eût cru qu’elle avait été relevée par un pouvoir magique. Alors, la scène n’apparut pas seulement en flammes; mais une fournaise incandescente — le lustre s’éteignit subitement. — La majeure partie des musiciens s’échappa en se précipitant vers l’entrée de l’orchestre, et

la minorité escalada les fauteuils, les stalles jusqu’à la porte du parterre. J’essayai de franchir les portes de l’entree des fauteuils d orchestre, ou j’occupais le numéro 11, mais une fumée épaisse me fit reculer. Je sus le lendemain, que plusieurs personnes qui voulurent l’affronter, furent trouvées asphyxiées entre lesdites portes et le tambour. Comme j’hésitais à prendre une direction, j’entendis des appels qui partaient du fond de la salle, je me retournai et je vis le premier alto, M. Freri Hector, et l’huissier du théâtre, Cuggia, qui me faisaient signe d’escalader les fauteuils. Ce que je fis aussi promptement que possible. Soudain, une chaleur intolérable m’atteint dans le dos, je me retourne instinctivement et je vois les flammes qui envahissaient les avant-scènes, l’orchestre et les fauteuils. Le gaz s étant éteint, dès le début, l’incendie seul éclairait la salle.

Arrivés dans les corridors et les escaliers, l’obscurité était profonde. Il fallait une grande connaissance des lieux et ne pas manquer de sang-froid pour se sauver. Ceux, qui s’étaient enfuis les premiers avaient renversé les grands arbustes qui se trouvaient à chaque marche de l’escalier. Des personnes tombées pêle-mêle avec les plantes, poussaient d’horribles cris de terreur. Dans cette obscurité, en nous sauvant, nous trébuchions tantôt sur des corps, tantôt sur des vases. Des régions supérieures du théâtre, on entendait des cris épouvantables, des hurlements vibrer dans les escaliers de façon terrifiante. Un moment, en descendant les marches, qui du palier du parterre conduisaient au palier où l’on contrôlait les billets, nous restâmes stationnaires ; il me sembla que ceux qui étaient en avant ne se rendant pas compte que l’escalier tournait, cherchaient à remonter. Cette poussée, des uns contre les autres, me fit croire un moment que nous étions perdus. Grâce à Dieu, il n’en fut rien. Mais, hélas ! il n’en a été ainsi que pour un très petit nombre. A peine dans la rue, je vis encore quelques échappés, parmi lesquels : M. le docteur Goiran, Mme Goiran, le ténor M. Vicini, la basse M. Bettarini, tous deux en costumes, prêts à entrer en scène. Sur le balcon, un certain nombre de personnes appelaient. — On appliqua des

échelles, — elles arrivèrent à terre sans accident ; puis, sous le péristyle apparurent Mlle Donadio et sa dame de compagnie, épargnées miraculeusement. Mlle Donadio, vêtue de son costume de Lucie, tenait enlacée sa dame de compagnie complètement affolée. Avec beaucoup de sangfroid et de douceur, elle cherchait à la calmer et lui prodiguait des soins touchants.

Quelques instants après, le lustre s’écrasait dans la salle.

Pendant ce temps, quel lugubre et indescriptible drame se déroulait à l’intérieur du théâtre ! Une fumée épaisse avait envahi la salle. Rien n’avait été prévu pour une catastrophe, même pour une panique quelconque : corridors étroits, paliers de 4 mètres carrés, portes s’ouvrant en dedans, et peu nombreuses, fenêtres fermées par des volets, pas d’eau dans les réservoirs ; et, une telle incurie que depuis plusieurs jours une forte odeur de gaz se répandait dans le théâtre ; et je me souviens que la veille de ce sinistre, assistant à la représentation du Partisan, du comte d’Osmond, je voyais le long de la rampe danser des feux follets, l’odeur du gaz était très forte, et le grand lustre suintait.

Les spectateurs des galeries et du parterre sont suffoqués et c’est une effroyable ruée vers les escaliers qui sont trop étroits, pour la cohue enveloppée de fumée et léchée par les flammes. Toutes les issues sont encombrées, obstruées par des monceaux de corps compacts et carbonisés. Quelques malheureux, pris de vertige, se précipitaient des galeries dans la salle et sont restés dans le gouffre. Des inconnus qui occupaient une loge de premier rang, un irlandais, M. Kennedy et ses deux sœurs; le beau-frère de l’impresario du théâtre, M. Bolognini, ne purent être retrouvés. Des familles entières disparurent dans la fournaise.

Malgré la promtitude des secours et le dévouement très actif de bon nombre de personnes, le théâtre s’est rapidement et entièrement embrasé, sauf la façade principale ; et les victimes atteignirent un chiffre considérable. Parmi lesquelles on compte des âmes dévouées et courageuses. Un inconnu sauva Mlle Conneau et une autre jeune fille, toutes deux dans une loge de premières, attendaient Mme Con-

neau qui venait de quitter le théâtre pour aller chercher une amie. Le malheureux inconnu, après les avoir conduites saines et sauves dans la rue, rentra pour ne plus ressortir. Un docteur allemand, M. Arrendt Schilling! Von Carronstad, après avoir transporté plusieurs corps du théâtre à l’église ne revint plus. Le pauvre Catani, 'l’excellente basse-bouffe, qui nous avait fait tant rire, se trouvait dans une loge de troisième ; dans l’escalier, un des premiers, il entendit des cris de femmes affolées, il revint sur ses pas pour leur porter secours. Dévouement inutile. On le retrouva vivant encore ; mais il expirait quelques minutes après. Le musicien, M. Somaschi, qui avait soulevé le rideau comme je viens de le raconter plus haut, s’était enfui ; sa mère qui était aux stalles avait fait de même ; mais à sà sortie, ne la voyant pas dans la rue, le pauvre garçon s’élança à sa recherche au milieu des flammes et son cadavre ne fut pas retrouvé. Un marin, après avoir enlevé un grand nombre de victumes, mourut de la même mort ; des figurants et des danseuses du corps de ballet subirent le même sort.

Enfin, l’église Saint-François-de-Paule était jonchée de cadavres défigurés.

Si l’on parle des secours, il faut avouer combien notre ville était pauvre de ressources à cette époque. Trois petites pompes insuffisantes. Heureusement que celles de la Gare, de la manufacture des Tabacs et du Génie arrivèrent promptement, et que M. Ricci avait eu la présence d’esprit de se faire conduire en toute hâte à Villefranche, demander des secours à l’escadre. Les navires en rade, envoyèrent chacun un canot et une pomp e. Les marins, arrivés en 20 minutes de Villefranche, furent admirables.

D’autre part, le corps des pompiers, commandés par M. Lattès, les douaniers, les soldats du 111e, sous les ordres du général Carrey de Bellemare, du colonel Fischer, du commandant Régnier, etc., la police, sous les" ordres de M. Gontier, commissaire central, s’efforcaient de combattre l’incendie.

Les autorités civiles étaient aussi accourues. — Le Préfet, comte de Brandon et ses secrétaires, MM. Le Roy

èt Bellivet, le Procureur de la République, M. Nadal et ses substituts, MM. Olivier et Giraud, le Maire et ses adjoints, etc.

L’enlèvement des cadavres fut presque entièrement opéré par MM. Février, de Champmorin, un aspirant de marine, trois matelots et le sculpteur Schaeffer.

Les cadavres furent transportés, la plupart, dans l'Eglise Saint-François-de-Paule, d’autres à la Mairie et à l’Hospice.

Les docteurs Scofier, Goiran, Fighiera, Faraud, Gaziglia, Garnier, de Châtillon, Desjardin, rivalisaient de dévouement, essayant de rappeler à la vie ces pauvres carbonisés et asphyxiés — espérance vaine — et ceux qui respiraient encore mouraient en arrivant au refuge.

Pendant toute la nuit de mercredi, la journée et la nuit de jeudi, le feu n’avait cessé de consumer le théâtre, ne laissant que les quatre murailles entourant un amas de décombres fumants.

On ne saura jamais le nombre exact des victimes, que l’on déclara être de 200, mais il est probable qu’il fut plus élevé. Le lendemain matin, sur les murs de la ville de Nice, on lisait l’affiche suivante :

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