CHAPITRE XX
Dernières tentatives du Théâtre Italien : Ses déplacements ; Athénæum, Théâtre de la Renaissance. — Entreprises malheureuses : La Barlani-Dini, Naudin, Corsi, etc. — Inauguration du nouvel Opéra. — Bolognini. — Sonzogno. — Fin de l’Opéra Italien. —
Hélas ! malgré tous les héroïques efforts de l’imprésario Bolognini, au Cercle de la Méditerranée, l’entreprise du théâtre Italien ne prospéra pas. C’était matériellement impossible dans de telles conditions. La Municipalité perdait du temps en délibérations. Si bien que Bolognini me dit en un jour d’insurmontable découragement : « Un homme était bien malade, on ne le soignait pas, et l’on ne se décida à demander un médecin que lorsqu’il fut mort ». Et quand l’entreprise mourut, la Municipalité offrit une subvention de... 20.000 francs ! juste le prix du loyer.
Entre temps, il y eut quelques timides tentatives d’Opéra Italien.
Primo. — A l’Athénæum, situé au boulevard Victor-
Hugo, angle de la rue Ferrero, et transformé aujourd’hui en maison de rapport. Cet. édifice avait été construit par une Société pour qu’il y fut donné de grands concerts populaires, sous la direction du maestro Borelli, musicien de très grande valeur et chef d’orchestre parfait. Tamberlick, le roi de Y ut de poitrine ; Sivori, l’élève de Paganini ; Mme Conneau, la Barlani-Dini, Marsick, Mme Dory, Mme Essipoff, Mme et Mlle Lablache, la Trebelli, la Palmieri, la Zucchini, Mme Galitzine, le violoniste Simonetti, le violoncelliste Oushorn, etc,, s’y firent entendre dans des concerts sensationnels.
Quant à la tentative d’Opéra Italien, sous la direction de l’impresario Sinico, elle fit fiasco. La salle, mal construite, était sombre, triste, la scène trop petite. On se contenta simplement des concerts.
J’assistai à l’un de ces concerts, où le nom de la Barlani-Dini était en vedette, et qui fut un des plus curieux et des plus intéressants auxquels il me fut donné d’assister. Cette cantatrice, déjà sur le retour, était célèbre en Italie et s’était ruinée en prenant la direction, successivement, de plusieurs théâtres ; et il ne fallait pas causer longtemps avec elle pour s’apercevoir de son absence d’esprit administratif. Bref, allégée de son argent, elle pensait en récolter à Nice (on a toujours cru et on croit toujours que Nice est le pays des louis d’or). Elle se présenta à moi, sollicitant mon appui. La Barlani-Dini était une femme petite, trapue, point jolie et très myope, nullement recherchée dans sa toilette, et d’allure batailleuse ; mais douée d’une voix extraordinairement belle, d’une étrange étendue et conduite av,ec un art tout fait d’intuition et de science innée. Enfin, une perfection absolue. C’était un contralto, et cependant elle chantait aussi les rôles de ténor — oui de ténor. Ainsi, dans une grande ville d’Italie dont le nom m’échappe, on ne pouvait reprendre l’opéra II Pirato, dans l’impossibilité où se trouvait la direction de rencontrer, alors, un ténor capable d’assumer la responsabilité du rôle.
La Barlani-Dini se présente et, en travesti, la moustache postiche collée à la lèvre supérieure, elle joue et chante le rôle avec un rare bonheur. Eh bien ! lors de son
concert à l’Athenæum, quelle ne fut pas la surprise de l’auditoire, en la voyant arriver, sur la scène, en pantalon, habit noir, gilet blanc, tendu sur un abdomen quelque peu rebondi, cravate blanche sous le faux-col, perruque blonde sur des cheveux noirs, et une moustache en crocs à la lèvre supérieure. Le public, amusé, la regardait en riant ne sachant quel parti prendre. Mais lorsqu’elle eut attaqué le Spirto Gentil de la « Favorite » avec une douceur exquise, un organe bien timbré, un phrasé admirable et un style impeccable, l’auditoire lui fit une chaleureuse ovation. De même, après l’air de Martha, Une furtiva lacrima de 1 ’Elisir d’Amor, et le duo de Don P as quale, avec la Zucchini.
On l’entendit quelques jours après dans un grand concert à l’Hôtel de la Méditerranée; mais cette fois en costume de son sexe. Elle chanta à ravir, avec Mlle ZuCchini le duo de Roméo et Juliette, de Vacaï.
Euffemia Barlani-Dini était fort spirituelle et d’une originalité pleine d’imprévu.
Quelques années auparavant, elle était venue en France au nombre des artistes appelés pour chanter la messe de Verdi. Il paraît, même, qu’elle exhibait une robe de soie canari qui mettait en gaîté l’auditoire. A cette epoque, Escudier, le fameux imprésario Escudier, jugea à propos de l’engager pour une tournée.
Mais arrivée à Toulouse, une ville de connaisseurs et de juges sévères, la Barlani-Dini n’étant pas payée, déclare ne pas vouloir chanter ; Escudier fait afficher aux portes du théâtre : « Relâche pour refus de service de Mme Barlani-Dini ». A l’heure de l’ouverture, le commissaire central vient trouver l’artiste, lui faisant remarquer qu’il a bien Voulu se déranger afin d’arranger cette affaire. « Pardon, pardon, interrompit vivement la cantatrice, je constate que c’est moi que vous dérangez ».
Bref, hostilités, la populace s’ameute sous les fenêtres et gronde. Mme Barlani-Dini paraît et demande aux mutins si quand leurs patrons persistent à ne les vouloir payer ils travaillent ? — Non, non, non. — Eh bien ! mes amis, voilà mon cas, La populace approuve, fait volte-face,
et court en fureur sous les fenêtres de l’imprésario. Deux jours après on plaidait. L’avocat de. la partie adverse débutait ainsi : « Mme Barlani-Dini, une célèbre cantatrice italienne — l’artiste dit : merci. — Silence Madame, s’écrie le Président.
— Pardon, je croyais que je devais cette politesse.
L’avocat continue : « S’est comportée comme certes, ne l’eut jamais fait une artiste française, elle a péroré au balcon, etc., etc. — Protestations d’une part, nouveau silence ! de l’autre. Conclusion : M. Escudier fut condamné à payer son dû à Mme Barlani-Dini laquelle, à son tour, fut condamnée à 3 francs d’amende pour refus de service et à 2 francs pour avoir péroré au balcon. « Vraiment ! s’écria l’artiste, est-ce que M. Gambetta qui avait aussi péroré de la sorte deux jours auparavant, a subi la même peine ? » (Hilarité).
Le soir, dans les dîners de Toulouse on servait des bombes à la Barlani-Dini, et le lendemain l’excellente artiste, enfin payée, se faisait entendre aux applaudissements de tous.
Elle chanta ensuite â Marseille, sous la direction Campocasso. Elle obtint un succès retentissant dans cette ville.
N’ai-je pas dit que la Barlani-Dini était plutôt laide et trapue, vulgaire d’allure. Lorsqu’elle vint à Rome, dès sa première apparition en scène, il y eut des rires qui se prolongèrent à un tel point, que la pauvre artiste, troublée, fondit en larmes. Enfin, le calme revint, et l’incomparable artiste fut acclamée et reconduite en triomphe à son hôtel.
A propos de laideur d’artistes, j’ouvre une parenthèse pour citer cette spirituelle anecdote concernant Tacchiardi, le père de la célèbre Persiani, un merveilleux ténor du siècle dernier. Il était fort laid et presque un nain, et lors de ses débuts à Paris, des spectateurs firent des observations désobligeantes sur sa laideur, et cela à haute voix. Alors Tacchiardi s’avance vers la rampe, salue et dit :
« Messieurs, je suis venu ici pour me faire entendre et non pour me faire voir ». Aussi, dès qu’on eût entendu l’admirable chanteur, on l’applaudit avec transport, et
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l’écouta avec émotion. Le même fait se renouvela donc pour la Barlani-Dini.
Enfin, n’ai-je pas dit qu’elle avait l’allmre batailleuse ? Je vais le prouver : dans un théâtre d’Italie, elle venait de jouer le rôle de Roméo, et sortait de la scène, lorsqu’elle se prit de querelle avec un officier qui se trouvait sur son pasàage. Elle tira son épée et voulut incontinent se battre. Il fallut la désarmer. Je tiens d’elle-même ces anecdotes qui me furent confirmées par des artistes, ses anciens camarades.
Avec tout cela et malgré tout cela, l’Athénæum traîna trois ans encore, et fut mis aux enchères, au prix de 58,500 francs ! ? ! Aujourd’hui, ainsi que je viens de l’écrire — c’est une maison de rapport — proh pudor !
Secundo. — La deuxième tentative d’Opéra Italien — qui ne fut pas plus heureuse — eut lieu au théâtre de la Renaissance ou Opéra-Comique, et qui s’élevait sur l’emplacement occupé aujourd’hui par le Temple Israélite et l’Olympia, rue Deloye. M. Taddei, fit de très louables efforts. Troupe excellente avec une délicieuse « prima donna », Mlle Leria, le fameux ténor Corsi, du théâtre Italien de Paris, Pantaleone, Villa. Achille Corsi, dont la voix était fatiguée, car il n’était plus jeune, était néanmoins admirable comme acteur et comme chanteur — superbe d’attitude, beau de style. Il était le gendre de Naudîn. Naudin ! que ce nom évoque l’image d’un artiste de la belle école et d’un homme courtois, aimable et sympathique ! Créateur du rôle de Vasco de Gama de V Africaine — ce rôle avait été écrit pour lui par Meyerbeer. C’est à Paris, en 1865, que fut donnée cette mémorable création, et, au lendemain, le critique G. Héquet écrivait : « Il a (Naudin) une voix éclatante, il attaque les notes élevées avec audace, il les soutient avec vigueur; il a du style, de l’élégance, de la passion même ».
Mais le critique lui reprochait d’étre aussi peu acteur que possible.
A Nice, on ne l’entendit que dans des conditions inférieures et... il avait 65 ans ! C’était en 1882. Presque tota-