‹ Nice d'antanChapitre 22 sur 51 · IÔ · texte numérisé non relu

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lement ruiné, à son bénéfice, on donnait la Lucie, au théâtre de la Renaissance, avec la prima-donna Senespleda et le baryton Moriami — heureusement bons partenaires.

Naudin était beau et avait grand air. C’était un brun au teint blanc mat, aux dents éblouissantes, au profil régulier. Mais il avait alors 65 ans, et je vis, hélas ! lin primo amoroso passablement suranné, et cependant un Edgardo non dépourvu de prestige ! Quelle belle,: quelle splendide voix encore ! malgré son âge ! C’était rare, r'arissimo. Mais aussi avec quel art, quelle science, il mettait en œuvre toutes les ressources d’une méthode exquise, et d’une expérience intelligente, afin de suppléer au manque d’ampleur et de fraîcheur ! Il connut encore, ce soir là, les ovation sincères et bruyantes. Il en était tout ému !

Quelque temps après, il voulut renouveler cet effort, au Cirque (quelle déchéance). Pendant l’été de 1883, M. Taddei tentait encore ‘une saison d’Opéra Italien. On monta, pour Naudin Un Ballo in Màschera, avec une troupe plus que médiocre.

Toujours imposant dans un magnifique costume, fier d’allure, son entrée fut saluée par des applaudissement frénétiques ; mais soudain, il fut pris d’un tremblement nerveux ; et le public en un silence respectueux lui laissa le temps de se remettre. C’était impressionnant. Hélas ! il eut d’inévitables défaillances. Ce fut pénible, aussi saisissait-on avec joie, les beaux moments pour l’acclamer.

C’était la fin.

Comme homme, Naudin était très bon, très doux et très affable.

Après une existence fastueuse, il dû réduire son train de maison, et vint à Nice, où il conserva longtemps, boulevard Dubouchagë, n° 23, un bel appartement, au premier étage, très luxueusement meublé, et rempli d’objets d’art. Il tenait amicalement table ouverte. Sa vaisselle plate était riche et des collections de réelle valeur ornaient les salles. Il recevait en grand seigneur, et j’y ai passé de belles soirées. Un soir, à table, je lui dis : Vous êtes italien et de l’Opéra Italien, vous vous appelez Naudin — pourquoi pas Naudini ? — Parce que, répondit-il, étant Italien, je n’ai

pas éprouvé le besoin de changer la terminaison de mon nom, comme M. Nicolas, qui bien que Français, se fait appeler .Nicolini.

Un jour, on vendit tout aux enchères. Et, peu d’années après, en i8go, Emilie Naudin mourait dans une maison de santé de Bologne, l’esprit perdu tout comme son illustre camarade la Frezzol.ini. Je ne puis y penser sans un sincère attendrissement.

A la même époque, vint le fameux tragédien Ernesto Rossi. L’affiche portait : Ameleto et Kean.

Rossi fut comme toujours, cet artiste puissant, aux süperbes élans de passion, aux emportement tragiques. Mais le grand tragédien, alors, fort dé corpulence et quelque peu lourd, ne personnifiait pas, physiquement, le petit et maigre Kéan. Et l’œuvre, malgré tout son mérite, ne put me satisfaire.

Ce n’était pas ainsi que je me représentais Kean, le grand tragédien anglais. Je ne retrouvais pas, dans toute la vérité voulue, son caractère, son originalité, ses qualités et ses immenses défauts, ou ses vices ; car un homme de génie ne doit avoir que des, vices, dit-on, et non des défauts. — C’était un génie alcoolisé, d’abord ivre dé misère, puis ivre de gloire, de richesse, d’orgueil, d’originalité aristocratique un jour, plébéienne le lendemain, et finalement ivre, ivre de gin et d’humiliations !

Toute la vie de Kean est un drame exceptionnel ; ce n’est donc point dans des amours sinon vulgaires, du moins banales, que j’aurais voulu voir mettre en scène Kean, mais dans sa vie de famile et de théâtre.

Quoi de plus fécond ? Et la besogne était toute taillée. Je développai le scénario dans ma critique hebdomadaire, et le lendemain, je recevais un mot aimable et plein d’approbation d’Ernesto Rossi. Et quinze jours après, je recevais une lettre très intéressante, très remarquable et de bon style, émanant d’un litérateur de haute valeur : Victor Garien. qui fut longtemps rédacteur en chef de deux journaux politiques, â Nice et qui eut le grand tort d’abandonner la littérature pour la politique avec laquelle il fit, d’ailleurs,

fort mauvais ménage, si bien qu’il dût quitter Nice; et s’en alla mourir ignoré aux environs de Paris.

Ne pouvant citer cette lettre in-extenso, le lecteur me saura gré d’en détacher quelques passages du plus haut intérêt, et les lettrés en feront leur profit, lettre qui reçut la haute approbation de Rossi, ainsi que m’en fit part le célèbre tragédien.

« Mon cher Directeur,

« Vous avez écrit dans l 'Union, un article judicieux sur le Kean, d’Alexandre Dumas, démontrant que le vrai drame n’avait pas été vu par notre brillant mousquetaire français, dans la vie tour à tour fastueuse et sordide de ce comédien britannique qui eut nom Kean. Il y aurait un drame, ou plutôt l’idée d’un drame, à extraire de votre article intitulé : Les deux Kean. Qui osera le faire, après le triomphant romancier qui, dans cette circonstance, a donné à l’histoire de telles entorses qu’elle en restera boiteuse toute sa vie ? Hélas ! ce sont là des points de critique littéraire destinés à défrayer les conversations de quelques oisifs, et à former le goût de quelques lettrés. Rien de plus. No more !

« Je viens, à mon tour, vous entretenir d ’Hamlet. Non pas, grands Dieux ! que je veuille faire apprécier au profane vulgaire ce prodigieux chef-d’œuvre. Il y faudrait une mise en scène, des figurations, une interprétation géniale qui ne sont nullement dans mes moyens. Je n’ai jamais été imprésario, ni n’ai envie de l’être; et j’en suis réduit à me donner le spectacle dans un fauteuil, en attendant qu’un directeur intelligent, secondé par un artiste de génie comme Rossi, veuille bien réaliser l’œuvre de Shakespeare telle qu’elle a été conçue, écrite, mise en scène par ce divin artiste.

« Et le peuple lui-même, oui, le peuple alors la saisirait dans l’immensité de ses proportions, au lieu de rester confondu devant une énigme impénétrable qui le renvoie entièrement à vide dans ses foyers. Ennemi des restaurations et des mutilations quelconques dans les œuvres d’art, je ne comprends pas plus un drame de Shakespeare tronqué dans

une ou plusieurs de ses parties que je ne comprendrais l’Eglise Notre-Dame avec une de ses tours en moins, »

Et Victor Garcin part de là pour analyser et critiquer la mise en scène du chef-d’œuvre de Shakespeare dans certaines conditions.

Et il termine sa lettre par cette conclusion de superbe envergure.

« Marcellus s’écrie : Some thing is rotten in the state of Denmark. (Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark).

« Oui, quelque chose est corrompu autour de ce trône ou le meurtre, l’adultère et l’inceste se sont assis. C’est la fin d’un règne, la chûte irrémédiable d’une dynastie. Les objets se déforment à la cour de Danemark et s’y réfléchissent comme sur les eaux troubles d’un étang. L’espionnage y fleurit ; les grands y parlent comme des bouffons; le courage y devient perfidie et trahison; la beauté, la jeunesse, l’amour prennent insensiblement les traits de la folie. Ce n’est déjà plus qu’une informe caricature de toutes les belles et grandes choses; elle s’efface et va disparaître comme une page arrachée violemment de$ annales du Danemark.

« Pour fortifier, en terminant, la valeur de ce commentaire, je reviendrai un instant sur la scène caractéristique du quatrième acte (passage des troupes de Fortinbras) et sur le monologue d’Hamlet qui la termine (scène et monologue omis par Rossi). Après avoir questionné un soldat et avoir appris que tous ces aventuriers s’en vont conquérir « une motte de terre qui ne vaut pas cinq ducats ». Hamlet s’écrie douloureusement : « Comment resté-je donc immobile ici, moi, qui ai un père assassiné, une mère souillée... autant d’aiguillons qui pressent mon courage et ma raison ; et comment les laissè-je, tous, s’engourdir dans un lâche sommeil ! Tandis, qu’à ma honte, je vois la mort prochaine de vingt milliers d’hommes qui, pour une chimère, pour une vaine renommée, vont à leurs tombeaux comme à leurs lits ! »

« il me semble que toute la pensée du poète est contenue dans ce passage significatif. Et Rossi ne l’a pas vu. •La scène est tronquée, comme insignifiante et épisodique sans doute. Tant pis pour le tragédien italien qui, d’ailleurs, déploie dans ce rôle d’immenses qualités de noblesse et de distinction intelligente, d’élégance native et raffinée. Mars il n’a pas vu le côté mystérieux du personnage, il n’a pas traduit la « sublime inquiétude » de ce rêveur aux prises avec la réalité. Son Hamlet est trop calme, trop pacifique. Ernesto Rossi a une tête d’empereur romain et et des épaules charpentées comme Atlas pour porter un monde. Et cependant il1 succombe sous le fardeau. Pareil au saint Christophe de la légende, que le poids du petit Jésus faisait ployer comme un roseau ; cette façon de géant ne peut porter l’œuvre radieuse du poète britannique.

A vous, « Victor Garien ».

Enfin, en 1885 on inaugurait le nouvel Opéra, reconstruit sur l’emplacement de l’édifice incendié.

Le vieux théâtre italien relativement petit, mais de style non sans élégance, était remplacé par l’opéra actuel, beau monument, mais trop massif, qui paraît posé sur le sol avec lourdeur, sans la majesté des marches. C’est M. Aune, l’architecte de la Ville, et de grand talent, qui le créa. Ce monument beaucoup plus vaste et beaucoup plus riche en ornementation, peinture et dorure que le- précédent, est d’extérieur plus important. A ce propos, je rappellerai que l’ancien Opéra Italien possédait sur la façade — côté de de la mer . — un fort beau et curieux cadran solaire, qui fut respecté par l’incendie et que la Municipalité a relégué dans un dépôt quelconque. Le regretté docteur Baréty avait demandé qu’il fût remis à sa place sur le nouvel Opéra. Le général Goiran (maire alors), l’avait promis. Depuis sa retraite, il n’en est plus question.

Mais, je reviens à l’ouverture du nouvel Opéra.

Bolognini était toujours le directeur, mais lés charges étaient augmentées, les frais plus élevés, et la subvention de ,35.000 francs, je crois. Aussi Bolognini découragé, se retira du théâtre malade de déboires et d’ennui, pour mourir bientôt après.

Puis, Sonzogno vint. Il se contenta de la subvention, en y ajoutant de sa poche 100.000 francs. Mais en sa qualité d’éditeur il imposa ses ours, et quand on lui exprimait son mécontentement, il répondait avec flegme : « Pardon, je m’amuse pour mon argent ». Seulement, la saison achevée, lorsqu’on le pria, avec égards, de changer de système, il répondit : « Libre à vous de le faire, pour moi mon système en cette occurence, c’est de partir ».

Et il s’enfuit à Milan pour ne plus revenir.

L’Opéra Italien avait rendu son dernier chant. Le Théâtre Italien avait vécu !

FOND . M AYEVR.

NOTES ET SOUVENIRS

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