CHAPITRE XXI
Théâtre Municipal. — L’Opéra Français. — Directions : Taillefer, Gunsbourg, Costa, Lafon. — Maestri et Artistes en renom
L’Opéra Italien avait rendu son dernier chant, son chant du cygne, l’Opéra Français claironna son chant de triomphe. En 1888, il' s’empara du Théâtre Municipal. Il eût d’heureux débuts et de fort brillantes représentations avec les impresarii Taillefer, Gunsbourg, Costa, Lafon.
L’ouverture s’effectua le 29 novembre par La Juive, interprètes : Mmes Marie Laurens, Terrestri ; MM. Devilliers, Bordeneuve, etc. Puis, la création, à Nice, du Roi d’Y s avec Mmes Marie Laurens, Terrestri; MM. Delmas, Manoury, Bussac, etc. Manon, avec Mmes Marie Roze, Miranda; MM. Delmas, Bussac, etc., et la création de Joël, opéra de la baronne Legoult, sous le pseudonyme de Gilbert Desroches. Interprètes : Mlle Martini, MM. Manoury, Delmas, Bussac, etc., opéra de valeur et qui eut un réel succès.
Après la direction Taillefer, vint la direction Gunsbourg en 1889. Il débuta par Les Huguenots avec Mmes Eva Dufrane, Tarquini d’Or, MM. Chevallier, Dulin. Puis, il
monta Dpn Juan de Mozart avec une délicieuse prima donna , toute jeune, Mlle Tylda, et Mmes d’Alba, Tarquini d’Or. Manoury incarnait Don Juan; Richard ÎJÎ avec Mmes Richard, d’Alba, Vaillant-Couturier, Devoyod, Saleza, Gardoni — de fort beaux ballets, avec la célèbre et merveilleuse et fantasque Virginia Zucchi : Notre-Dame de Paris, Brahma, La Fille mal gardée.
Très entreprenant, très habile, très audacieux, n’admettant nul obstacle, M. Gunsbourg monta La Prise de Troie avec Mmes Tylda, Vaillant-Couturier; MM. Saléza, Manoury.
A ce propos, le prince Henri de Valori qui fut un collaborateur de mon journal, m’écrivait, lors de cette représentation en février 1891 :
Berlioz, pas plus que Wagner ne fondera d’école. Par sa puissance d’instrumentation, par son originalité même, il se maintient sur la cime escarpée. Il ne transmettra pas à la postérité le secret de son merveilleux équilibre. Il n’en est pas moins vrai que, comme symphoniste, il est le continuateur de Haydn, de Mozart, de Beethoven, le rival de Wagner. Il est de ceux qui ont ajouté de la force, h l’éclat de l’orchestration. Berlioz comme Wagner, a choisi pour ses essais d’opéra, des libretti absolument en dehors du document humain, par conséquent hors de la vérité. S’il n’a pas cherché, comme Wagner, dans le surnaturel, les fictions qui défient toute compréhension; s’il ne s’est pas installé dans des nuages et des abîmes où peu de personnes ont la tentation de le suivre, il s’est confiné dans la mythologie. Il l’a rendue plus assommante que nature. Ses livrets de La Prise de Troie et des Troyens sont des gageures. Le maître avait, sans doute, parié de dépasser tous les ennuyeux passés, présents et futurs. L’excès même des procédés et des doctrines de Berlioz aura forcé la science instrumentale et même harmonique à marcher en avant. M. Gunsbourg a eu le courage de monter La Prise de Troie. Cette initiative mérite des compliments.
On n’ignore pas que M. Gunsbourg, qui est lui-même un grand artiste, pratique avec une chance inouie, magique même, V Audaces jortuna juvat.
Pour des fêtes de bienfaisance, il lança de par la bonne ville de Nice, une cavalcade historique — soldats de Napoléon Ier ayant à leur tête l’Empereur. — Mais quel empereur ! Le choix de l’artiste n’était pas heureux. Il fut pleinemebt heureux au théâtre où, jouant lui-meme, M. Gunsbourg personnifia lors de ces fêtes, le rôle du Roi Lear en une superbe et impressionnante identification.
Mais, il se livra à' d'étranges fantaisies, pendant ces sortes de représentations au bénéfice ' des pauvres. C’était risqué ; mais pour les pauvres, il faut forcer la recette, et renforcer les programmes.
Le 13 février 1890, une soirée burlesque est donnée à l’Opéra. La Belle Hélène, vous lisez bien : La Belle Hélène ! y est représentée avec les artistes de l’Opéra. Mme Eva Dufranc, la Belle Hélène, Mme Tarquini d’Or, Cupidon, MM. Gunsbourg, Ménéjas, Chevallier, Paris, Roux, Calchas. M. Gunsbourg, pour mieux personnifier son personnage et entonner la psychologie, s’était fardé en jaune. Ce fut certes un succès, où les éclats de rire fusaient de toutes parts ! Joignez-y une bonffonnerie : Kaléidoscope, revue de M. Gunsbourg, une ballet Carnaval, dansé par la célèbre Zucchi. Et, au dernier acte, M. Gunsbourg, grimé, paré en ballerine s’étant maquillé, afin de ressembler le plus possible à la Zucchi, vint danser un pas de ballet avec un rare bonheur. L’Almanach illustré de Monaco, de l’époque, en . donnait un portrait dessiné par Douhin. Puis, ils organisa un bal promenade, après la représentation. Mais les fauteuils enlevés, comme on n’avait pas ajouté un plancher, les trous des calorifères effrayèrent les danseurs.
Et l’on se dispersa fort amusé de cette représentation extraordinaire, parmi les plus extraordinaires.
En 1891 M. Gunsbourg eut encore la fantaisie de monter, à l’Opéra, au bénéfice des pauvres, une opérette, Les Cloches de Corneville, où il remplit le rôle du vieux Gaspard avec une maîtrise indiscutable. Dans cette soirée, on entendit cet oiseau rare nommé la Patti, le beau .chanteur Manoury, et le duo d ’Hérodiade avec les excellents artistes Cossira et Mme Vaillant-Ccuturier.
Cette même année, nous voyons encore M. Gunsbourg monter, avec un grand luxe inusité et une excellente interprétation, La Vie pour le Czar, de Glinka. Les interprètes principaux étaient Mmes Dardés et d’Alba ; MM. Devoyod, Chevallier et la célèbre ballerine Zucchi. Le roi Milan et le duc de Hamilton assistaient à cette première. Puis, Salvayre venait faire représenter son opéra Richard III. Les interprètes étaient parfaits, Mme Richard, de l’Opéra de Paris, Devoyod, du théâtre de Pétersbourg ; Salezza, le ténor en renom. Ces artistes furent au-dessus de tous éloges. Devoyod était surtout impressionnant entre tous, déployant toutes l'es ressources de son physique terrible et de sa voix magnifiquement sombre. Cet étrange artiste, au masque tourmenté, mourut à Pétersbourg, en scène, en pleine représentation, foudroyé par une ambolie, et revêtu de son costume de Rigoletto.
Bref, en 1891 M. Gunsbourg passe à Monte-Carlo, et M. Costa lui succède à la direction. Il monte de nombreux opéras, parmi lesquels Lohengrin avec Mmes Martini et Nardi; MM. Cossira, Devriès, Vérin; Cavaüeria Rusticana avec Mmes Martini, Cossira, MM. Cossira, Devriès et le ténor niçois Ansaldi ; Sigurd avec Mmes Minnie Tracy, Ardiny, Lensi ; MM. Cossira, Guillemot, Bordenave ; Werther, avec Sybille Sanderson, Albouy, MM. Cossira, Boyer ; Samson et Dalila avec la superbe, la tragique Renée Vidal, de l’Opéra de Paris. Saint-Saëns l’avait envoyée à Nice pour cette création. Sa voix splendide fit merveille. C’était (elle est morte aujourd’hui) une belle personne, mais d’une taille bien au-dessus de la moyenne (i“8o). Arrivée à Nice, comme elle m’était recommandée par le compositeur Noël Desjoyeaux, elle vint me voir. Débutant dans le rôle de Dalila, elle me demanda si le ténor Paulin qui devait chanter le rôle de Samson était grand. « S’il est petit, ajouta-t-elle, je refuse de chanter avec lui, vous comprendrez que je ne veux pas que le public me prenne pour Samson ».
Je la rassurai, en lui disant que, bien moins grand qu’elle, Paulin cependant était de belle prestance.
La taille de Renée Vidal l’entrava dans son répertoire. Elle ne pouvait incarner l'es héroïnes de prime jeunesse, ni de grâce. Dans Amnéris, à' Aida, elle était magnifique ! Ce rôle me remet en mémoire une anecdote : Renée Vidal était donc à Nice, en représentation : elle ne devait pas jouer le dimanche. Un dimanche, M. Costa, la pria de se produire dans' Aïda. Elle résistait énergiquement. Enfin, elle céda et me fit part de sa mauvaise humeur. Alors, je m’empressai de me rendre à cette représentation. La salle était presque vide. Je m’installai très déçu, à mon fauteuil. Et, lorsque, majestueuse, Amnéris-Vidal passa devant la rampe, elle me lança sourdement, l’œil flamboyant :
« Quelle salle ! tout mon sang de fille des Pharaons se révolte ! »
Dans l’entr’acte, j’allai dans sa loge, et la trouvais en train d’injurier copieusement M. Costa, fort penaud.
Mais reprenons : on monte Tannhauser avec Mlles Vauthrin, Issaura, MM. Paulin, Lafargue et Guillemot.
Puis M. Lafon succède â M. Costa. Il donne Hérodiade avec Mmes Bossi, Brazzi, MM. Bucognani, Cansoni, Stamler ; Paillasse avec Mme Roelants, MM. Deflv, Cobalet, Stamler. Il crée : Onéguine de Tschaïkowsky, libretto de Michel Delines; interprètes : Mmes Brietti, Brozzi, MM. Labis et Defly (un Niçois). Le succès fut de bon aloi. Puis, Le Bal Masqué avec Mmes Bossy et Brazzi ; MM. Bucogani et Labis.
Tamagno vint en même temps récolter grands succès et hauts cachets au Casino Municipal. J avais fait sa connaissance chez Renée Vidal. Ce colosse de stature et de voix, ne savait et ne pouvait que personnifier Othello. Il tenait son seul mérite de la nature d un organe rarissime d’une étendue prodigieuse, souvent rude, cuivré, nasal ; mais il était lourd d’esprit comme de corps et doué d’une mémoire exceptionnelle qui masquait son manque d etudes, ce dont il se flattait. Verdi avait trouvé en lui, dans cette voix aux vibrations inouies, les accents léonins du rôle qu il incarna à souhait. Sa nature s’y prêtait merveilleusement
comme plastique, énerg-ie vocale et rudesse d’action. De même pour Samson et Dalila où il eut l’imposante Renée Vidal comme Dalila, laquelle avec plus de souplesse, beaucoup d 'intelligence et d’instruction, était bien sa véritable partenaire.
Mmes Melba, Albani, Ella Russell, la belle Ella, se firent entendre, et la Patti revint souvent echanter à Nice à l’Opéra/ soit en italien, soit en français, et quelquefois avec Nicolini. Puis, vint Mlle Calvé, d’abord pendant la direction Sonzogno, ensuite sous la direction Costa.
L’Ere de l’Opéra Français était donc en pleine voie de prospérité sans défaillance.
Hivernants illustres ou célèbres. — Mouvement mondain. — Artistes et Littérateurs. — Le prince HenckelVon Donnersmarck.— La marquise de Païva. — Saint-Saëns. — Obsèques du duc de Parme.— La Heine Nathalie d Serbie. - Obsèques de Gambetta.
Le Roi et la Reine de Wur temberg. — Don Pedro du Brésil. — Le Prince de Galles. — Le Duc de Hamilton.
anny. Lear.
Cora. Pearl.
Nice attira toujours une foule de célébrités, de personnages illustres, d’hivernants plus ou moins en vedette ou de réputation mondiale, et je dois en compléter la liste en^ groupant les dates, plus ou moins rapidement :
Lady Fitzgerald (1775)» duc de Glocester (1784), le duc d’York (1785), l’archiduc de Milan (1786), la duchesse de Rourbon-Condé, reine d’Etrurie (1809), Marie-Béatrix, duchesse de Modène (1811), prince de falleyrand (1816), le prince Mestchersky, le duc de Manchester, Lord Brougham, la duchesse Visconti de Milan, la duchesse de
Pedford (1840), le duc de Montmorency, le duc de Devonshire, la duchesse d’Otrante (1842), le prince de Schwarzenbourg, prince de Liéven (1845), prince Caracciolo, le marquis Doria, Mérimée, le duc de Vicence (1851), le docteur Conneau, le fidèle médecin de Napoléon III, la princesse de la Trémouille, la reine de Hollande, la duchesse ‘Marie de Leuchtenberg-, le grande duc Michel, le grand duc Nicolas, la reine de Danemark (1859), la grande duchesse Olga, la grande duchesse Hélène, la grande duchesse Catherine (1860), le prince de Salm Dick qui mourut à Nice; Halévy, qui habita 5, rue de France et y mourait en 1862 ; le prince Oscar de Suède, le duc d 'Argile, le duc de Caylus, la duchesse de Malborough, Mme Emile de Girardin qui habitait 7, quai Masséna ; la comtesse Delphine Potocka, née de Komar, qui «possédait une belle villa à Carabacel, cette grande dame, d’une intelligence supérieure, musicienne incomparable, et amie de Chopin. C’est elle qui, à la demande de l’illustre musicien mourant, chanta près de son lit pour adoucir la douloureuse agonie du maître. La comtesse Potocka accueillait très aimablement les artistes en renom. Paul Delaroche entre autres passa quelques hivers chez elle en sa propriété de Carabacel, occupée aujourd’hui par l’Ecole Masséna, et non par le Grand Palais comme on l’a écrit.
On rencontrait souvent dans le monde, et tous les matins en promenade, la baronne d’Andrian-Werburg qui hivernait aussi à Carabacel. Cette fille de Meyerbeer lui ressemblait beaucoup physiquement. Elancée, maigre, les traits accusés, la démarche saccadée, elle déambulait silencieuse et impassible. Son mari, le baron d’Andrian-Werburg était un violoncelliste amateur de talent.
Presque à la même époque Meyerbeer vint à Nice (1854). Deux ans après, Liszt arrivait aussi avec la comtesse d’Agoult. On sait que la comtesse d’Agoult, née de Flavigny, était une femme de lettres célèbre, sous le pseudonyme de Daniel Stern. Elle eut de Liszt deux filles : l’aînée épousa, en premières noces, Hans de Bulow, et en secondes noces Richard Wagner; la plus jeune fut la première femme d’Emile Olivier. Quant à Liszt, il s’était marié en
1846 en Allemagne, et le courriériste de 1 Illustration de l’époque s’écriait :
« L’oiseau mélodieux s’est donné une cage dorée. Trois millions tombent ainsi dans son escarcelle de musicien, c’est ce qui s’appelle frapper fort, jouer juste et faiie œuvre de ses dix doigts, car, s’il faut en croire la petite chronique c’est au prestige de la musique et de son piano que M. Liszt doit la conquête de sa fiancée, et son mariage restera comme la plus brillante de ses improvisations ».
Enfin, le fidèle et zélé hivernant , baron de Bazancourt, l’escrimeur gaucher redoutable, y venait régulièrement écrire ses légères et spirituelles chroniques. Seule la mort les interrompit en 1865. A îsice encore, le prince Elim Mestchersky essayait de reconquérir sa santé, et y écrivait ses remarquables et originales Roses Noires , poèmes essentiellement personnels, inspirations sombres de désenchanté!
Beaucoup plus tard, on vit déambuler dans notre ville, un grand corps de bohème, étourdi et remuant. C était un autre poète, mais d’un tout autre genre, et bien français, Albert Glatigny, l’auteur des Vignes Folles. Poète charmant, esprit délicat, artiste dans l’ame. Il avait une instruction peu étendue, très superficielle, mais un profond sentiment de l’art l’embellissait. C’était aussi un comédien de race, mais vagabond d’un autre âge. Il vécut pauvre et mourut pauvre — cela va sans dire.
Son esprit primesautier était de belle allure.
Un jour, étourdiment, il promit à un ami de le mener à l’Opéra Comique. Mais le moyen ? Pas un sou en poche. Alors, il se présenta dans l’antichambre du directeur M. Laf argue, et comme l’huissier lui présentait papier et crayon pour y inscrire son nom et l’objet de sa visite, Albert Glatigny écrivit ce quatrain :
L'Eté n’a point de feu , l’Hiver n’a pas de glaces,
Pour les inassouvis qui demandent des places Lafargue, j’ai marché tout le jour, et ce soir,
Je réclame de vous, deux sièges pour m’asseoir !
Inutile d’ajouter que Lafargue sourit, et s’empressa de donner deux fauteuils.
Albert Glatigny, était le beau frère de Victor Garien, le journaliste niçois, et le littérateur dont j’ai déjà entretenu le lecteur.
Un autre bohème déambulait aussi, dans les rues de Nice, mais beaucoup moins sympathique que Glatigny qui était fort bon enfant. Je veux parler de Desboutins, le graveur en renom, un des promoteurs de la pointe sèche, et qui fut décoré de la Légion d’honneur qu’il étalait sur un costume d’un laisser-aller incroyable avec un sans gêne inoui, mais qui égalait sa vanité.
Lorsqu’il entreprit le portait de Victor Hugo : Caillebotte lui demanda s’il n’en était pas ému. Desboutins répondit avec emphase : « Depuis quand l’Himalaya tremble-t-il devant le Mont-Blanc ? » Tout commentaire serait superflu.
Tout bohème , qu’il fut, Desboutins prétendait au titre de marquis de Rochefort. Il paraît qu’il n’y avait aucun droit. Où l’amour du blason allait-il se nicher ? Chez lui, qu’on pouvait voir le matin au marché du Cours, un marmot sur le bras, un panier à la main, la courte pipe culottée à la bouche, traînant les pieds avec nonchalance. Et, comme Degas lui objectait qu’il n’avait pas besoin de porter la Légion d’honneur dans ces conditions. « Il faut, cependant, répliquait-il, quand j’accomplis ces besognes sans idéal, que l’on sache que je suis décoré. » Le procédé manquait de décorum et n’aura pas, je présume, rencontré beaucoup d’imitateurs. On voyait aussi, autrefois, à Nice, un artiste à l’allure caractéristique, solidement bâti, la tête aux traits irréguliers, doux et forts tout à la fois, à la chevelure, abondante et bouclée, retombant sur le front. J’ai nommé le sculpteur Bonardel, l’auteur d’un splendide buste en marbre de Fragonard. C’était un pince-sans-rire très amusant. Un jour que nous causions sur l’avenue de la Gare, Mme Amélie Ernst et une jeune dame s’approchent, Bonardel adresse de galants propos à la jeune dame. Mme Ernst, très mûre à cette époque, mais n’ayant pas encore abdiqué, lui dit vivement avec mauvaise humeur, pendant qu’il déclarait, à la jeune dame : « Vous êtes ma flamme ! » :
• — Et moi donc, que suis-je pour vous ?
Sans regarder Mme Ernst, Bonardel riposte :
— Taisez-vous vieux brasier.
Ce sculpteur et peintre de grande valeur, n’était point comme Desboutins bohème et vaniteux. Il vivait à l’écart du monde, consciencieux de son talent.
Mais je me transporte dans un autre monde.
Pendant plusieurs hivers, on vit à Nice un « évangéliste », muet et bellâtre; il s’appelait le comte Guido Henckel de Donnersmark ; colossalement riche, né à Breslau le io août 1830, ami intime de Bismark et de l’empereur d’Allemagne, il reçut le 18 janvier 1901 le titre de prince, avec la qualification d’Altesse Sérénissime. Depuis longtemps, il vivait avec « la Païva », dont nous parlerons ci-après; il l’épousa le 28 octobre 1871, il avait 41 ans et elle 45 ans ; veuf en 1884, il se remaria en 1887 avec Catherine Slepzow, née à Saint-Pétersbourg en 1862, divorcée Mouraview (elle est encore vivante) ; de ce dernier mariage sont nés deux fils ; le prince est mort à Berlin en 1916. Revenons à la Païva : née à Moscou, d’après Gotha en 1826, ce doit être en 1819, puisque sur l’acte de son premier mariage en 1836, elle est portée comme ayant 17 ans. Son père officiel était un pauvre tisseur juif nommé Martin Lachman, elle se vantait d’être la fille du grand-duc Constantin Pavlovitch, gouverneur de Pologne. Elle épousa en premières noces F. H. Villoing, tailleur (selon le Gotha, banquier ?) à Moscou. Elle s’était convertie au catholicisme; elle eut un fils. Ayant rompu avec son mari, elle s’en fut à Constantinople, puis à Paris en 1841, où elle fut la maîtresse de l’autrichien, pianiste-compositeur-fabricant de pianos : Henri Herz (né en 1806, mort en 1887), qui la faisait passer pour sa femme ; une fille naquit de ces relations, elle mourut à l’âge de douze ans. Villoing étant mort en 1851, elle se fit épouser par de marquis Araujo de Païva, union qui ne dura que quelques mois et fut annulée par le Saint-Siège le 16 août 1871. Enfin, elle épousa, le 28 octobre 1871, de Donnersmark. La' Païva n’était point belle, mais le corps était parfait, comme les héroïnes de
Rubens, ainsi que Paul Baudry l’a représentée nue, clans le plafond de l’hôtel de Païva. Cet amas de chairs était bien fait pour séduire un lourdaud tudesque. Son port était imposant et son esprit alerte.
Le comte-prince de Donnersmark habita pendant plusieurs années au boulevard Carabacel, la villa Mayrargues, aujourd’hui la villa Durandy.
Egalement à Carabacel, cette belle colline ensoleillée, verdoyante et fleurie, demeurèrent : la comtesse de Berg, sœur de la princesse Yourewsky, le prince et la princesse de Beauvau, le poète Dabadie et Mme Dabadie, née de Ransonnet. C’est dans leur propriété que s’élève aujourd’hui le Grand Palais ; le comte et la comtesse Bouxeheden, Monselet, Charles Deslys, M. E. Halphen, etc.
A partir de 1881, des événements à Nice se précipitent.
En 1881, Saint-Saëns, de son véritable nom Schoen, vint donner un concert au Grand Hôtel. On éprouva plus d’enthousiasme pour le compositeur que pour l’exécutant. Cet illustre compositeur, au point de vue musical, eût une curieuse enfance. Lors de ses débuts, un chroniqueur parisien publia des notes du plus grand intérêt.
« A 22 mois, retour de nourrice, tout est pour lui sensation musicale, les bruits des pendules, des portes, les cris des marchands ambulants. Il courait d’une pièce à l’autre pour comparer les sons. Sa mère, stupéfaite, le croyait idiot. La première fois qu’il entendit un piano sa joie fut immense. Il voulut savoir. On lui promit de le satisfaire dès qu’il saurait lire. Ce ne fut pas long. A 2 ans •}, il lit couramment, et à 3 ans, il écrit la musique qu’il compose déjà. A 5 ans, il compose des valses, et à 8 ans il aborde divers sujets, surtout des sujets religieux. Enfin à 10 ans, il donnait à P.aris, un concert à la salle Pleyel, avec le concours de l’orchestre des Italiens. C’était en mai 1846. Et la presse se répandit en éloges sur la grâce, la largeur, la parfaite entente du style des différents compositeurs qu’il interpréta, et sa prodigieuse mémoire ». Sa merveilleuse facilité d'improvisation ne fut pas oubliée.
Aussi Saint Saëns souleva dès cette époque, un enthousiasme qui ne se démentit jamais. En ce même temps, le comte d’Osmond faisait représenter, à l’Opéra, son Partisan, mais sans grand éclat : l’orchestration était remarquable et due au fameux chef d’orchestre Borelli, compositeur plein de modestie, ce qui nuisit à sa fortune et à sa renommée. Disons cependant, que l’œuvre du comte d’Osmond n’était pas sans mérite réel.
Ce comte recevait beaucoup, des artistes surtout, son salon était même quelque peu panaché.
Et curieuse particuliarité : ce grand seigneur devenu manchot, par suite d’un accident de chasse, conduisait néanmoins avec maîtrise un mail ; et jouait du piano d’une seule main et à merveille.
J’enregistre encore divers événements, entre autres : la vente de plusieurs belles villas. La villa Stirbey vendue 500.000 francs (promenade des Anglais), la villa Haussmann (au Mont-Boron), 600.000 francs, à M. Frémy, la villa Acquaviva (promenade des Anglais), 850.000 fr. et acquise par Mme Marie Blanc. En cette même année 1881, le fameux mécène russe à Nice, le baron Von Derwies, mourait, et Valrose, qui avait retenti du bruit des fêtes et des accnts harmonieux, était depuis lors plongé dans le froid et implacable silence.
C’est encore en 1881, que le comte d’Arnim, ancien ambassadeur d’Allemagne à Paris, s’éteignait à Nice.
En 1882, l’Impératrice Eugénie venait prendre ses quartiers d’hiver à laivilla Frémy, au Mont-Boron.
La même année vint le général Boris Nelikoff, ex-gouverneur de Pétersbourg.
En 1883, le Cap Martin, acheté primitivement par le duc de Mouchy 70.000 fr. (! ! !) et ensuite par M. Sabatier 1 10.000 fr. (!!) est vendu 2.500.000 fr.
Quel beau coup de fortune ! Quel beau bénéfice !
La chronique est inépuisable ; le Prince de Beauveau- Craon meurt au Palais Marie, à Carabacel.
Egalement la même année, obsèques du duc de Parme, décédé à Nice. Le deuil était conduit par le duc Robert, héritier des droits du duc décédé, son frère le Comte Bardi, le Comte de Caserte, la Duchesse de Madrid, la Princesse Alice, grande Duchesse de Toscane. Le corps fut ensuite transporté en Toscane, où il fut inhumé dans la chapelle des ducs de Lucques.
La chronique ne tarit pas. Après la reine Isabelle d’Espagne qui habita la villa Stirbey, c’est la Reine Nathalie de Serbie qui vient, avec le prince héritier, pour sa santé et son repos. Elle descend à l’Hôtel de Nice, à Carabacel. Elle y revint le 4 avril 1883, accompagnée du prince héritier.
La reine Nathalie de Serbie voyageait sous le titre de comtesse de Takowo, titre pris du nom de l’ordre de Takowo, fondé par le prince, alors roi Milan Obrenovitch, après la proclamation de l’indépendance de la Serbie, en 1877. La reine était accompagnée de Mmes Marie de Pelingre et Hélène Catargi, du colonel Tancovitch, aide de camp du roi, du lieutenant-colonel Petrovitch, et d’un certain nombre de personnes de service.
La souveraine, fille du colonel russe de Ketchko, était née à Florence en 1859, elle avait un fils unique, le prince Alexandre, né pendant la guerre de 1876.
Puis l’Archiduc Charles d’Autriche, frère de l’Empereur, vint à son tour.
Ensuite a lieu la translation des restes de Léon Gambetta à Nice, cérémonie vraiment nationale, à laquelle les autorités et la population prirent part, afin de rendre un solennel hommage au grand tribun* Et l’imposant cortège accompagna la dépouille mortelle jusqu’au cimetière du Château où elle repose et où de nombreux et éloquents discours furent prononcés.
Le 19 novembre 1884, le roi et la reine de Wurtemberg', Charles Ier et la reine Olga Nicolaiewna, fille de feu l’Empereur de Russie Nicolas, prenaient leurs quartiers d’hiver au Château Carabacel.
Se conformant aux désirs du roi et de la reine qui voyagéaient incognito sous le nom de comte et comtesse de Teck, on ne leur avait pas fait de réception officielle.
Leurs Majestés étaient arrivées le mercredi matin par un temps superbe. Dans le salon d’honneur de la gare, tout orné d’arbustes, de plantes et de fleurs, le comte de Dillen, maréchal des voyages, présenta au roi et à la reine :
M. Lagrange de Langre, préfet des Alpes-Maritimes ;
M. Borriglione, maire-député de Nice;
M. de Rekowski, consul d’Allemagne;
M. le colonel Patton, consul de Russie ;
M. Poullan, premier adjoint au maire de Nice ;
M. Bonnefoy-Sibour, secrétaire général de la Préfecture.
M. Lagrange de Langre et M. Borriglione leur souhaitèrent la bienvenue au nom du gouvernement et de la ville.
Le roi témoigna toute sa sympathie aux représentants français et les remercia chaleuresement de leur accueil. Puis la reine, s’adressant au préfet, lui dit :
— Je vous remercie, monsieur le Préfet, et je suis enchantée de voir arriver le roi à Nice, où j’espère qu’il pourra rétablir sa santé, et j’ai été extrêmement touchée de l’offre des belles fleurs qui m’ont été remises de votre part à Menton.
En effet, les souverains étant venus par la route d’Italie, à leur entrée en France, c’est-à-dire à Menton, M. Lagrange de Langre leur avait fait remettre un magnifique bouquet aux couleurs et aux armes Wurtembergeoises.
Enfin, se tournant vers M. Borriglione, la reine ajouta :
— Recevez aussi M. le Maire, pour tous vos témoignages de sympathie, l’expression de mes remerciements, je ne suis point une étrangère à Nice que je connais et que j’aime. J’y ai déjà séjourné plusieurs fois.
La reine était venue à Nice alors qu’elle était la Princesse Olga de Russie, et pendant plusieurs années la Princesse prolongea son séjour jusqu’à la saison des bains de mer. La reine avait donc pu apprécier les bienfaits de notre climat. Il en était de même du roi qui vint naguère, dans notre ville, plusieurs fois en pleine saison.
Leurs Majestés, à la sortie de la gare, montèrent dans une voiture découverte ; sur le devant de la voiture avaient
été déposés des bouquets enrubannés aux couleurs Wurtembergeoises.
La nouvelle de l’arivée du roi et de la reine de Wurtemberg à Nice, fut télégraphiée à tous les grands journaux de France et de l’Etranger.
Personnages de la suite du roi et de la reine de Wurtemberg :
Baronne de Massenbach, dame de la Cour ;
Baronne de Woellisarth,- dame d’honneur ;
Baron de Spitzemberg, aide de camp général, général d’infanterie et Grand Chambellan;
M. de Griesenger, conseiller d’Etat, chef du Cabinet ;
Comte de Beroldengen, Chambellan ;
De Fackson, Conseiller intime de la Cour;
Baron de Water, aide de camp, major;
Baron de Reitzenstein, aide de camp, major;
Felzer , médecin du roi ;
Comte de Dillen, maréchal des voyages ;
Raff, conseiller de chancellerie.
A Monaco, même accueil aux souverains. Le gouverneur de la principauté, M. le baron de Saint-Priest, présenta au roi et à la reine l’hommage de son Gouvernement et les compliments, du Prince Charles-III de Monaco, proche parent de la famille d’Urach-Wurtemberg. Leurs Majestés chargèrent alors le baron de Saint-Priest de transmettre au prince de Monaco tous leurs remerciements.
Arrivent ensuite le Prince et la Princesse de Galles. Le Prince de Galles était un fidèle hivernant. S. A. R. la Princesse Marguerite d’Orléans, la Princesse Czartoryska, l’ambassadeur de Chine à Paris, Makien Chin Shong ; Don Pedro, Empereur du Brésil. Infortuné souverain ! Pendant son séjour en France, dans son palais de Rio de Jeneiro on vendit le mobilier impérial. Le trône, en palissandre, 2.016 fr., et le piano de l’Impératrice, 6.048 fr. !
En 1885, arrivent : le Duc et la Duchesse de Saxe-Cobourg-Gotha; la Duchesse de Hamilton, Princesse de Bade;
l’année suivante, son fils Lord Charles Hamilton, mourait à l’Hôtel Julien, boulevard Dubouchage. Il était âgé de 39 ans.
En 1886, une célébrité sans grandeur, mais non sans vedette, mourait pauvre, à Nice, d’une attaque d’apoplexie: Fanny Lear (Hatle Blacford) qui fut l’héroïne d’une pièce non moins célèbre, et dont les amours avec le grand Duc Nicolas Constantinovitch firent scandale, et enfin dont les mémoires, de tapageuse publication, empêchaient Cora Pearl de dormir. — Autre hivernante tout aussi célèbre par ses scandales et ses amours princières. Après avoir dévoré plusieurs fortunes, elle mourut aussi dans un état voisin de la gêne.
NOTES ET SOUVENIRS