‹ Nice d'antanChapitre 24 sur 51 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

La villa Arson. — Le comte Arson. — Villa de Cessole. — Les Palmiers. — La villa Gambart. — M. Gambart.

Rosa Bonheur.

Qui n’a visité le domaine Arson, à Saint-Barthélemy ? Ce domaine du vieux comte Arson de Saint-Joseph, qui y mena pendant de longues années une vie de sciences très ietirée, mystérieuse même, s’occupant d’alchimie et de découvertes scientifiques plus ou moins occultes. Il portait les vêtements traditionnels du magicien. Longue robe de velours rouge et noir, coiffure idem, ce qui ajoutait encore à l’étrangeté de sa vie et le faisait passer pour sorcier. Aussi des légendes se murmuraient à l’oreille.

La villa Arson enchantait ses visiteurs. Situation admirable, dominant Nice et ses environs, parc immense, aux allées ombreuses, bosquets mystérieux, pelouses fleuries, terrasses grandioses au sol de mosaïques, balustres à colonnettes, perrons mousseux, bois de cèdres et de pins, longues allées à la sombre verdure, éclaircies inattendues et magiques; fontaines de rocaille, d’où émergent des statues antiques, portiques majestueux se détachant sur un

rideau de noirs cyprès, palais italien monumental et imposant.

C’est la nature somptueuse et magnifique; les oiseaux y chantent de sublimes poèmes, et la vie s’élance en un nouvel essor !

M. de Talleyrand, du haut des terrasses, dit un jour : « Si j’avais su que ce pays fut si beau, ce n’est pas le roi de Sardaigne qui l’aurait ».

Napoléon III l’a eu. Et en 1860 il ne put retenir un long cri d’admiration en le contemplant.

Quant à Alphonse Karr, le jardinier de Saint-Etienne, accoudé à une balustrade, il soupira : « Oh ! le bel endroit pour haïr les hommes et aimer une femme ! »

Certainement, il en aima une ? plusieurs sans doute, ce qui ne l’empêcha pas de les molester tout comme il malmenait les hommes.

En 1830, une fête magnifique y fut donnée au roi et à la Cour de Sardaigne.

Une autre villa superbe, celle-ci vers le bas de la colline, est plutôt un vaste palais, au milieu d’un parc de toute beaute, avec des arbres séculaires et une vue admirable. C’est la villa de Cessole, aujourd’hui l’Evêché.

Il y avait encore deux beaux domaines de ces côtés. Outre la propriété Bermond, il y avait le domaine Peillon, qui fut habité, en 1865, par l’Impératrice de Russie. Splendide résidence avec ses fresques de Hauser, avec ses grands arbres, et qui possédait la Victoria Régia, fleurissant en septembre ; avec ses pièces d’eau, ses bassins, ses bosquets, ses massifs d’arbres, ses serres, ses tourelles, et ses immenses volières. Tout est détruit aujourd’hui ! Tout a été donne en pâture, a la spéculation. Le propriétaire, un dentiste, M. Peillon, s’est ruiné. Il exerçait en dernier lieu, boulevard du Pont-Vieux. . Quant au domaine Van Zuylen, aussi dans ces parages, avec sa magnifique villa de style italien, ses dattiers et ses arbres de Judée renommés, de propriétaire en propriétaire il est devenu comme les autres : morcelé, anéanti, disparu !

En allant dans un quartier opposé, à Sainte-Hélène.

nous voyons un domaine qui fut en renom de toute autre façon, et son aspect est bien différent.

Mais tout passe, hélas ! qui parle aujourd’hui de la villa Gambart, du Château Baria, appelée aussi villa des Palmiers. A vrai dire, un palais à la longue façade de marbre de Carrare, prolongée par .des serres très vastes où les fleurs les plus rares s’épanouissaient.

« Les Palmiers... Des Palmiers ! Sommes-nous en Asie,

« Dans le monde réel ou dans la fantaisie ?,

« Voici le Chêne-Vert, voici l’Eucalyptus.

« Les ronces de l’Afrique, Aloès et Cactus,

« Puis l’Araucaria haut comme une montagne,

« L’Oranger plein de fruits... Serions-nous en Espagne 1 « Puis les Pins-parasols et les gris Oliviers ;

« On se croirait en Grèce à voir tant de Lauriers ;

« Puis les monceaux de fleurs en plein hiver écloses :

« Sommes-nous à Poestum, l’ancien pays des Roses '?

« Au Nord, les monts boisés sous les pics anguleux ;

« Au Sud, la vaste mer, une mer aux flots bleus,

« Où le céleste azur en saphir se réflête,

« Il faut donc tout ici se tienne et se complète ;

« 11 manque au paysage un palais : le voilà !

« Est-ce un château gothique, un'temple, une villa1.'

« Le plan est-il venu de Rome ou de l’Attique ?

« Est-ce un livre moderne écrit en style antique ?

« Il est de marbre blanc comme le Parthénon,

« Invoque-t-il Diane ou Minerve ouJunon ?

« Quelques Dieux inconnus ou quelque allégorie ?

« Mystère ! Entrons . • »

En décembre 1874, à l’inauguration de la villa Les Palmiers, Gustave Nadaud disait ces vers qui dépeignent si bien et le site et le Palais. Là, tout est superbe, tout est grandiose : les jardins, les terrasses, les serres, les galeries de tableaux et la façade du Palais sur laquelle est' gravé au fronton ce beau vers de Keats :

A thing of beauty is a joy for ever

(Une chose de beauté est une joie pour toujours.

Jamais rien ne fut plus vrai et n’eut une application

plus judicieuse. L’orig-ine de cette épigraphe est fort curieuse. Voici comment elle fut contée. Un jour, il y a de cela quelques longues années, en 1849, M. Gambart, l’heureux propriétaire de la villa Les Palmiers, se trouvait à déjeuner en compagnie de Sir Everette Millais, Holman Hunt, Dante Rossetti et plusieurs autres hommes illustres.

On vint à parler de génies inconnus et Keats fut nommé, Keats ce contemporain de Byron, mort en pleine jeunesse, en plein talent, et dont la tombe à Rome, fut longtemps ignorée. On déplora le peu de retentissement de ses merveilleux poèmes : Endymion, le Vase de Basilic, etc. — « Eh bien ! dirent les enthousiastes, jurons de faire un jour, chacun une œuvre consacrée à la mémoire de Keats ». Les peintre Sir Everett Millais et Holman Hunt, s’inspirant du Vase de Basilic, fixèrent sur la toile quelques scènes de ces admirables poèmes, le premier fit Isabelle et Lorenzo, à déjeuner chez le frère d’Isabelle (1849) > le second, Isablle pleurant sur le vase de Basilic (1860).

La façade, de style italien, est toute en marbre blanc, vingt-sept bateaux venus de Carrare l’ont apportée par pièces, si bien combinées, qu’à l’ajustement il n’y eut pas • erreur d’un millimètre. MM. Bardi et Bonnani avaient exécuté, avec une précision extraordinaire, les dessins de M. Biasini.

Dans des niches, aux extrémités de ce Palais, la sculpture a personnifié la Poésie, la Danse, la Musique et lb4 Astronomie. Au-dessus de la loggia, nous voyons quatre statues représentant l’Architecture, la Sculpture, la Peinture, et la Gravure.

Deux lions au repos gardent l’accès des galeries à la réputation européenne.

Nommer les œuvres de tpus pays qui y étaient renfermées et les décrire en une seule fois serait chose impossible. Nadaud improvisa un jour de réception les vers suivants :

« Mais non ! Est-ce un mirage, ou bien est-ce un prodige ?

« \oici Rosa Bonheur, Rosa Bonheur vous dis-je,

« Avec ses bœufs, son chat, son âne, son bélier ;

« Voici Meissonnier fils et le grand Meissonnier,

« Les portraits de Debufe et les enfants de Frère,

« De vrais petits enfants, moins grands que père et mère;

« Voici Browne et Bonnat, èt Potaëls et Gallait,

« Giannetti, Tadèma, Landseer : tout est complet !

A propos de Landseer, M. Gambard nous contait aussi cette anecdote :

Le célèbre animalier anglais, Landseer, venait de mourir, et il avait laissé inachevée une grande toile allégorique intitulée Un coup de hasard , inspirée par le poème de Water Scott, Rockby. On sait qu’il est de règle pour les vrais chasseurs de ne pas tirer une biche. Dans ce tableau, une biche blessée mortellement par un chasseur maladroit, expire. Ce sujet était traité par le maître avec une vérité impressionnante; mais seule la bête était complètement peinte. M. Gambart en devint acquéreur, et c’est alors que Rosa Bonheur eut l’idée de términer le tableau. Elle y représenta de son magistral pinceau un superbe paysage. Et, au bas de ce chef-d’œuvre, signé de deux animaliers de génie, on lisait ces mots de la légende de Water Scott :

« Souvent un trait lancé au hasard atteint un but « que l’archer ne se proposait point. — Souvent un « mot lancé au hasard blesse ou tue un tendre « cœur «.

M. Gambard qui était alors consul d’Espagne, avait été un grand éditeur de gravures à Londres. Le premier, il avait reproduit des tableaux de Rosa-Bonheur. Il lui acheta ensuite plusieurs de ses œuvres, l’attira à Nice, et fit construire pour elle, la villa Africaine.

Sa collection était moderne, et parmi tous les noms des illustres peintres de tous pays Rosa Bonheur trônait en belle cimaise : ses' chevaux, ses bœufs, ses lions, etc., faisaient l’admiration des visiteurs.

Il nous faudrait le pinceau d’un peintre orientaliste pour donner une idée de ces sites enchanteurs, où s’élève le château des Palmiers ; il nous faudrait la plume d’un divin poète pour chanter les terrasses' ensoleillées, les bosquets

fleuris et les massifs verdoyants, et c’était dans toute cette magie que les réceptions étaient nombreuses et magnifiques, et réunissaient tout ce que la ville et la colonie étrangère comptaient de personnalités en vue. Les artistes en renom de l’ancien et du nouveau monde, tenaient à honneur de s’y faire accueillir. M. Gambart était d’ailleurs, un Mécène empressé, aimable et bienveillant. On y rencontrait très souvent Gustave Nadaud, ce chansonnier essentiellement français d’esprit, de verve fine, fraîche, d’un sentiment si personnel.

Avec lui, arrivaient souvent aussi le beau chanteur Diaz de Soria, à la superbe tête espagnole, à la voix de baryton d’une suavité et d’une pureté incomparables ; Mme Juliette Connau, cette grande dame à la beauté majestueuse, à la voix ravissante et prenante. Mais Rosa-Bonheur ne se montrait pas dans ces réunions mondaines.

Aujourd’hui, le grand collectionneur et la grande artiste sont morts ; la villa des Palmiers ne retentit plus du bruit des belles réceptions et le Palais de marbre blanc de Carrare est silencieux, la splendide collection est dispersée au loin !

On m’a demandé si Rosa Bonheur avait exposé à Nice ? Je ne le crois pas en dehors de la galerie de M. Gambart qui, par traité spécial, achetait tous ses tableaux.

Son atelier à Nice était très fermé aux visiteurs, et sa fidèle amie, Mlle Micas, en défendait farouchement l’entrée. Celui de Paris était plus hospitalier, et j’ai sous les yeux une gravure de Hattelin et Régnier qui le représentait, en 1852. Mme Rôsa Bonheur avait alors 30 ans. Elle occupait avec son inséparable amie, Mlle Micas, peintre de naturemorte, ce vaste atelier où les toiles s’entassaient.

Quelques animaulc y vivaient joyeusement : un chien, un chat, un lapin. Une grande baie s’ouvrait sur un non moins vaste local au sol couvert de paille. Et, dispersés ça et là, quelques instruments aratoires, et des selles, des fouets, des caisses d’arbustes. Le long des murs, des boxes

où s’agitaient moutons, chèvres et voire même un cheval.

Plus tard, des lions s’y promenèrent, et des lionceaux y prirent leurs ébats.

Cette artiste au pinceau puissant et sévère, à l’aspect rude, au costume masculin, avait un caractère d une virilité presque sauvage. On a beaucoup critiqué ce costume, et la plupart des critiquewrs ne se rendaient pas compte de sa raison d’être.

Rosa Bonheur peignait presque toujours en rase campagne, en pleine forêt, en plein terrain de labour, plus ou moins rocheux ou épineux ; le costume féminin était incommode, peu décent, peu pratique pour se mouvoir, et risquait de devenir de lamentables loques. D’ailleurs, elle le justifiait par une absence complète de coquetterie. On la voyait parfois le matin à la promenade des Anglais prolongée, en pantalon de velours à grosses côtes, et recouvert de la longue blouse bleue des conducteurs de bestiaux.

A Nice, Rosa Bonheur habita d’abord la villa Africaine qui appartenait à M. Gambard, et qui est aujourd’hui la villa Marnier. Ensuite, elle prit ses quartiers d’hiver à la Bornala.'

J’allai un jour lui rendre visite; elle habitait alors cette villa Bornala où elle avait un. fort grand atelier et un beau parc pour ses animaux. Elle portait le même costume devant son chevalet où elle était campée, la palette au poing. De taille moyenne, plutôt trapue, la tête un peu carrée, aux traits fins, les cheveux grisonnants coupés courts, l’œil lumineux extraordinairement pénétrant, le sourire affable ; mais la voix au ton bref et net, elle personnifiait d’impressionnante façon la caractéristique de son génie.

Un jour que chez M. Gambard je m’exclamais d’admiration devant ces chefs-d’œuvre : le cerf, les sangliers, de Rosa Bonheur ! et la famille de lions de Rosa Bonheur ! Que cette maman lion est donc superbe en son amour maternel ! que ce papa lion a une expression étonnamment

vivante, m’écriai-je, on dirait qu’il pense, ou regarde au loin, quelque chose de bien intéressant pour lui !

— Vous ne croyez pas dire si vrai, me dit en riant M. Gambart. En effet, lorsqu’il posait, Mlle Rosa Bonheur lui avait ménagé la vue de quelque chose de très intéressant pour lui. Ce lion avait été acheté à Bidel, et dans sa cage, au beau milieu du parc de la célèbre artiste-peintre, il était loin de vouloir poser convenablement. A la pose il faisait damner l’artiste. Qu’imaginer ?... Mlle Rosa Bonheur eût une inspiration .sans précédent et qui devait réussir à souhait. Elle fit acheter journellement, un délicieux morceau de viande de bœuf, et armant son amie, la pauvre défunte, Mlle Mica, d’une lance, elle piquait au bout le délicieux morceau de viande. Mlle Mica, non loin de la cage, se tenait immobile. Le lion, bien nourri, considérait ce morceau de choix comme une excellente friandise. Il le regardait donc avec convoitise, avec amour, se pourléchant. « Tiens-toi bien, murmurait Mlle Mica, c’est pour toi. » Et lui, se disait mentalement : « l’aurai, l’aurai pas, l’aurai pas, l’aurai ! »

Alors, à ce moment, ses yeux brillaient d’impatience, sa queue s’agitait nerveusement.

« Donnez-lui le morceau ! criait Rosa Bonheur.

Et quelques instants de repos étaient pris par le maître et le modèle. Voilà comment le roi des animaux sut si bien poser.

L’été, Rosa Bonheur se retirait à la lisière de Fontainebleau, dans sa propriété de By. Elle y peignit, entre autres, une toile qui figurait au milieu de la collection de M. Gambart : Un cerf dans la Forêt de Fontainebleau. A ce sujet, je citerai une anecdote, laquelle donne une idée des sentiments patriotiques qui animaient la célèbre artiste. Le Prince de Saxe était venu visiter son atelier, Rosa Bonheur refusa de le recevoir, et comme il insistait pour voir au moins le Cerf, elle lui fit répondre ces simples mots : « Il n’a pas encore été vu par des yeux français ».

Rosa Bonheur était décorée de la Légion d’honneur qu’elle portait sur ce costume de coupe masculine, costume

de velours noir, galonné. Et cette croix seyait bien à cette mâle figure et à ce mâle talent !

En terminant ce chapitre, je veux jeter un coup d’œil rétrospectif sui^ les humbles débuts de cette illustre femme.

Rosa Bonheur était l’aînée de quatre enfants. Fille d’un professeur de dessin, à l’école elle se faisait punir poui ses crayonnages sur les murs de la classe. Adolescente, ehe entra comme apprentie chez une couturière, mais elle n’y resta pas longtemps et s’adonna à la peinture. Ses modèles étaient presque toujours des animaux, et en 1845 elle exposait sa première toile des Lapins. Elle qui fut plus tard le génial peintre des Lions !

NOTES ET SOUVENIRS

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