CHAPITRE XXIV
Casino Municipal. — Jetée Promenade.
Galerie Portalier. — Histoire de brigands.
Si je parlais quelque peu du Casino Municipal, ce monument quelconque, qui eut une inauguration quelconque en 1882 — et que les Niçois surnommèrent galamment La Feniera (La grange), pour définir la vulgarité de l’édifice.
En 187g, il y eut deux projets : M. Delbouille proposait de couvrir le Paillon depuis l’alignement de la Promenade des Anglais jusqu’à la place Masséna et de construire le Casino sur la place des Phocéens. Il demanda une concession de 60 ans et la garantie de 4 % sur 4.000.000 francs. M. Lazard, lui, couvrait aussi la partie du Paillon comprise depuis son embouchure jusqu’à la place Masséna. Sur cet emplacement : Jardins, Casino, annexes étaient construits. .Un orchestre de 60 musiciens, un café, un salon de lecture, etc., complétaient l’ensemble, et M. Lazard demandait une concession de 80 ans et une subvention annuelle de 85.000 francs. Ce fut ce dernier qui l’emporta. L’administrateur fut le Comte d’Adhémar de Grandsac, et les directeurs
artistiques MM. Moreau-Sainti et Vianesi, entrèrent en fonctions.
Ils débutèrent brillamment, mais la plus belle époque fut la direction Louis Tessier. Le Casino eut alors des jours et des soirs splendides, et la prospérité s’affirma. Naturellement, l’idée d’une concurrence, d’une rivalité, germa, et un projet de Casino-Jetée-Promenade surgit. Le projet fut mis en exécution, et en 1883, la Jetée-Promenade, construction de l’ingénieur anglais James Brunlers, allait effectuer son ouverture officielle, lorsque le mercredi 4 avril, vers 6 heures du soir, une épaisse colonne de fumée s’éleva au-dessus de la ville en des bonds furieux, et l’on vit, avec terreur, de larges et longues flammes la traverser rapidement et des étincelles retomber en pluie. A quelque point de la ville que l’on fût, le sinistre semblait proche ; mais au cri : « Le feu est à la Jetée-Promenade ! » toute la foule courut sur la plage. Là, le spectacle était magnifique d’horreur. Cette gracieuse, cette élégante, cette charmante construction était une fournaise vomissant des flammes ; la fumée épaisse et noire se tordait dans ses galeries dentelées, et ses coupoles qui, une heure auparavant étincelaient sous les derniers rayons du soleil couchant. En quelques minutes, tout le svelte édifice crépitait, craquait, s’effondrait, épouvantant la foule.
Son ossature en fer se tordait, le zinc, les vitrages, le plomb devenaient lave et en tombant dans la mer, la rendait, alentour, bouillonnante. La Jetée-Promenade brûlait, brûlait comme un feu de la Saint-Jean ; la violence des flammes, l’intensité de la chaleur était telle que des vitres de l’hôtel des Anglais volèrent en éclats, et que les abords de la plage étaient devenus inaccessibles ;on suffoquait, on se sentait aveuglé, brûlé. En moins d’une heure, malgré les prompts secours des pompiers, sous les ordres de leur brave commandant Lattès, de la gendarmerie, de la troupe et le zèle des autorités, il ne restait plus de la Jetée-Promenade que leS pilotis.
Le vent du Sud-Est soufflait, activant l’embrasement, faisant jaillir des flammèches au loin.
Afin de circonscrire le feu, les pompiers avaient coupé le pont de la Jetée conduisant à la Promenade des Anglais.
L’on dut s’estimer heureux que nulle mort d’homme ne fut à déplorer.
Quant à la perte matérielle, tout était a recommencer ; bien que l’édifice fut assuré pour 4 millions et demi — d’aucuns disaient 2 millions et demi seulement à la Paternelle, au Gresham et au London Joint Stock Bank. Les causes du sinistre restèrent inconnues — toujours est-il que le feu avait éclaté sur plusieurs points en -même temps.
Enfin, tout était à recommencer ; trois ans de travail perdus en une heure! Complètement détruit ce charmant édifice qui, avec une légèreté aérienne, s’avançait sur la mer et l’ornait de sa coquette architecture. Lors des régates le public en avait admiré les détails. Le café était déjà ouvert. On terminait la salle du théâtre ; et sous la direction de M. de Maraine, la Jetée-Promenade devait effectuer son ouverture officielle quelques mois après. — Or, il ne restait plus rien, sauf les colonnes de fer qui soutenaient ces vastes galeries-promenoirs, où la foule aristocratique se promettait de si agréables rendez-vous.
Qùand on songe à l’indescriptible horreur de la catastrophe si elle était survenue lors des régates, et le soir de la fête de nuit, quand des milliers de personnes s’y trouvaient ! La pensée seule fait frémir.
Ceux que le feu n’aurait pas dévorés, la mer les eut engloutis, car les deux redoutables éléments formaient une terrible et monstrueuse alliance.
Le nouveau palais fut reconstruit et fit son ouverture en 1885. Plusieurs directeurs se succédèrent parmi lesquels MM. Hirscheller et Paële ; puis M. Tessier, qui en fut le directeur audacieux et intelligent.
M. Roubaudy non plus, ne manqua pas d’habileté. La Jetée-Promenade eut de brillantes représentation d’opéras, d’opérettes, de comédie, des concerts. Salvayre y fit donner son Bravo, mais sans succès, hélas ! Les Concerts Classiques étaient, et sont encore très appréciés et très suivis. Le meilleur chef d’orchestre fut M. Gervasio, qui dirige encore les vaillants musiciens de la Jetée.
Le nouveau Palais de la Jetée était, primitivement, artistique et luxueux à l’intérieur. Son théâtre, à l’architecture
et à la décoration hindoues et son vaste hall persan, étaient d’un férique aspect. On a changé, modifié, tout de déplorable façon. Quant à l’extérieur, ce sera bientôt un baraquement sans rival. Il dépare la célèbre Promenade de Nice sans vergogne.
En 1882, nous avons eu également un curieux événement : l’incendie de la galerie Portalier (aujourd’hui Temple Protestant), au boulevard Dubouchage. Cette galerie avait été édifiée par un être ' difforme, haut comme un enfant de 3 ans ; une tête d’oiseau, des mains estropiées et tournées en dehors, des jambes et des pieds incapables de le soutenir. Cet être monstrueux avait nom Portalier, on le portait à bras, ou bien on le traînait dans une petite voiture. Eh bien ! cet ambryon d’homme, fort intelligent, était un sac à ruses, malices et autres coquineries. Il était antiquaire et n’avait pas son pareil pour maquiller de ses propres mains un tableau, un objet d’art quelconque; pour imiter les signatures, reproduire avec la patine, les outrages du. temps, les œuvres des maîtres. L’orgueil lui ayant fait entreprendre l’achat du terrain du boulevard Dubouchage et la bâtisse de cette superbe galerie, il se trouva un beau jour à court d’argent et d’expédients — pas toutà-fait, cependant. — Bref, la belle galerie , d’objets d’art, assurée pour -la somme de 480.000 francs prit feu, et dès octobre 1882, on pouvait lire dans les journaux de Nice :
Affaire Portalier. — L’enquête révèle des faits de plus en plus graves. On vient de découvrir, annonce-t-on, un certain nombre de faux qui aggravent les charges pesant sur M. Portalier.
Deux maisons de banque de notre ville ont déposé entre les mains du juge d’instruction, diverses lettres de change d’une valeur de 20.000 francs environ, avec de fausses signatures.
M. Portalier, interrogé sur ces lettres, aurait, assuret-on, convenu que les signatures sont falsifiées, mais il a ajouté qu il y avait été autorisé par l’intéressé, au moyen d’une lettre qui, dit-il, a été brûlée lors de l’incendie.
Allégations fort douteuses — car on annonce aussi que les experts chargés de l’inventaire de la galerie, auraient
— 2ôi
mis la main sur un outillage complet pour la fabrication des billets de banque.
Depuis combien de temps cet outillage était-il en fonction ? Combien de billets faux son propriétaire avait-il mis en circulation ? Voilà ce que l’on ignorera peut-être toujours, car M. Portalier n’était pas disposé à faire des aveux et persistait à se déclarer innocent avec beaucoup d’énergie et d’habileté.
Il avait été saisi, en outre, des billets de banque, parfaitement imités — ceux qui connaissaient la difformité de M. Portalier pouvaient juger impossible qu’il se fût rendu coupable de ces faux — mais ceux qui ont visité ses galeries ont pu voir aussi quelques tableaux bien peints et bien dessinés et la réparation des gravures anciennes par M. Portalier. Bref, l’instruction se poursuivit et le procès fut curieux.
M. Portalier fut bel et bien porté à bras au Tribunal où il se débattait comme Asmodée, le diable boiteux. Et en fait de galerie, il eût le promenoir de la prison.
A ce propos, si je donnais, ici, une histoire de brigands? dont plusieurs scènes se passèrent à Nice. Il y a fort longtemps, un Vieux Greffier la raconta par le menu. Mais je serai bref.
Au commencement du siècle dernier, un forçat évadé, ayant nom Collet, après avoir escamoté les papiers du baron de Tholozan et avoir été somptueusement fêté à Rome sous ce titre, s’était enfui de la Ville Eternelle après maintes escroqueries. Il avait traversé Turin en se disant général de brigade et avait dupé un banquier. Mais l’erreur reconnue,- la gendarmerie était en campagne. Je laisse le Vieux Greffier nous conter l’histoire.
« Quoi qu’il en fut, pendant que les gendarmes galopaient sur la route de Gênes que le « général » avait prise, un évêque du plus grand air, monsignor Pasqualini, descendait à l’hôtel de la Truite, à Nice, et recevait, conformément à l’étiquette et en leur donnant sa bénédiction et sa main à baiser, les deux vicaires généraux de l’évêché que Monseigneur de Nice, averti à la hâte, envoyait au-devantde son collègue qui n’était autre que Collet.
« Arrivé alors pendant les Quatre-Temps et invité par l’évêque quj lui avait fait inspecter le séminaire, à assister aux cérémonies de l’ordination, Collet se vanta plus tard d’avoir conféré les divers ordres de prêtrise à de nombreux séminaristes « que j’émerveillai, dit-il, avec un sermon découpé dans les œuvres de Massillon et de Bourdaloue qui ne me quittaient guère ». L’évêque de Nice n’était pas d’ailleurs, sans quelque défiance, et il le prouva en donnant à Monseigneur Pasqualini, pressé peut-être par la certitude de cette' défiance de quittér la ville, un aumônier de son choix pour remplacer celui qu’il racontait avoir perdu à Milan, et pour l’accompagner à Cannes et à Grasse. Ici se place un épisode du plus haut comique (constaté judiciairement), qui montre qu’à sa supériorité comme grime, Collet joignait une réelle habileté dramatique.
« Il organise à Cannes, avec un individu dont il fait connaissance en changeant de chevaux à la poste, un simulacre d’arrestation à main armée sur sa propre voiture. Il veut, dit-il, à l’homme, savoir à quoi s’en tenir sur le courage de son aumônier, qui ne cesse de parler de ses campagnes à l’armée ». Tu nous demanderas la bourse ou la vie, avec quelques gaillards qui tireront, s’il le faut, sur les voyageurs, mais sans blesser personne! joue bien ton rôle ; il y a vingt-cinq louis à gagner, et surtout pas de violences. L’homme, — soupçonnant probablement à quelle espèce de prélat il avait à faire, s’acquitte à merveille de gon rôle. Coups de fusil au milieu d’un bois, cris furieux, effarement de Monseigneur, pillage pour rire, évanouissement de l'aumônier qui tombe malade en arrivant à Grasse et prend le lit, pendant que Collet conte aux autorités de l’endroit qu’on lui a volé pour cinquante mille francs d’espèces et de bijoux.
« L’un des plus gros fabricants de parfumerie de Grasse vient supplier Monseigneur de vouloir bien lui permettre de mettre sa caisse à sa disposition. Conclusion : 30.000 francs acceptés par Sa Grandeur contre un reçu signé : « Domenico Pasqualini, vescovo di San-Giminiano ».
« Mais sur ce coup-là, renoncement absolu à la soutane
violette, que Collet porte trois jours encore, trois jours de résidence au château que le général comte de L... possède près d’Antibes, et où il est magnifiquement reçu et hébergé par la comtesse, à qui il s’est présenté comme ami et ancien aumônier de l’Armée d’Italie.
Au bout de quelques jours, il partit exécuter d’aussi audacieuses prouesses en Bretagne et en Normandie, tantôt sous l’habit religieux, tantôt sous l’habit militaire.
Collet s’appela tour à tour frère Anthelme, le baron de Tholozan, le marquis d’Adda, Monseigneur Pasqualini, le comte Borromeo, le vicomte Goland.
Je ne puis raconter ici toutes ses prouesses. Mais il fut de nouveau pris et de nouveau s’évada. Ce ne fut qu’en 1820 qu’il retourna au bagne où il se conduisit fort bien et mourut de mort édifiante, en 1840.
Espérons que Dieu accueillit bien ce bon Larron !
F 0 N l) . M AY BY R.
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