CHAPITRE XXV
Le Panorama. — Exposition Universelle.
En 1882, on inaugurait le Panorama de Nice, qui s’élevait, rue Saint-Philippe — côté de la promenade des Anglais — M. Pichat en était le directeur. Ce Panorama fort bien exécuté offrait comme spectacle le Tout-Paris au Bois. On voyait :
En montant, à gauche, le champ de courses de Longchamp, en pleine animation ; en face et à droite, les magnifiques. parades du Tout-Paris artistique, aristocratique et mondain.
Là, sur la pelouse •: le maréchal Canrobert et le duc d’Aumale, assis, causaient.
Un peu plus loin : Ranc et Clémenceau. Le marquis de Rougé, Cassagnac, Karl Desperrière, Détroyat, Léonce Dupont, Bontoux, Léo Delibes, Espeleta et José Raymond de Bourbon, duc de Mornv, duc de Rivoli, Jules Ferry, Vaucorbeil, Mlle Croisette assise sur un banc rustique, Faivre des Français, Arthur Meyer; Angèle, Gabrielle Gauthier, Depoix ; les uns à pied, les autres à cheval, ou en voiture ; Réjane, Dupuis, Capoul, Dieudonné, Céline Montaland (un peu mincie), Krauss, Angelo, Mme Sacha ; le président Grévy en calèche avec M. Wilson, prince de
Rohan, marquis de Caux, général de Galiffet,. Meissonier et Gérôme, Daubray, Hyacinthe, les deux Coquelin, Gambetta et Arnaud de l’Ariège, comte et comtesse de Béchevet, comtesses de Galiffet et de Pourtalès, etc., etc.
Derrière, un coin charmant, et, assis sur le gazon, Victor Hugo jouait avec ses deux petits enfants. A deux pas, sous un parasol, Blanche Pierson peignait, Saint-Marceaux, assis près d’elle, suivait son travail; non loin, Sarah Bernhardt, sa vaporeuse personne entourée de tulle et de gaze, son chapeau printannier à la main, posait au milieu d’un, groupe composé de Victorien Sardou, Cabanel, Gounod, Dumas, Créty, Albert Wolf, Daudet, assis ; le beau Carolus Duran (peint par lui-même) posait et fumait avec un chic!... et de Neuville regardait dessiner Détaillé. Tout près, un autre groupe composé de : Arsène Houssaye, Sarcey, Garnier (de l’Opéra), Lachaud, Jousselin, de Penne, Patton et Edmond About, assis. Un trio se tenait à l’écart ; Zola, appuyé à la palissade, Claretie et Paul Saunière causaient avec lui.
Le bâtiment avait été exécuté sous la direction de l’architecte Alziari de Malaussène. Pour les peintures, les collaborateurs de M. Pichat étaient MM. Langerock, Blum et Payl.
Il eut beaucoup de succès pendant un certain temps, puis faute d’attractions variées on le délaissa. On en lit alors un skating à patins à roulettes. Puis un jour, il brûla. Et le Panorama s’en alla en fumée.
Ce qui ne s’en alla pas en fumée, ce fut notre belle Exposition Universelle de 1884. Sur la superbe colline du Piol, elle se développait imposante, majestueuse, rayonnante.
En 1883, la Municipalité avait voté pour l’Exposition 200.000 francs, et M. Ed. Blanc avait donné 200.000 francs. Enfin, une société s’était formée au capital de 600.000 fr. Ce serait plus coûteux aujourd’hui.
On arrivait à l’Exposition par l’avenue de la Gare, d’abord reliée au quartier de Saint-Etienne par le boulevard de ce nom, et ensuite par le boulevard Gambetta.
Le Palais de l’Exposition, étagé sur une éminence,
faisait face à l’Est; sur la partie inférieure, au Nord et au Sud de l’entrée principale de l’enceinte, étaient établies les annexes i et 2 pour les expositions spéciales.
Dès l’entrée dans l’enceinte, on se trouvait au milieu d’un jardin anglais, sillonné par de larges et belles avenues. A droite et à gauche de l’avenue principale, au milieu des massifs de verdure, s’élevaient les pavillons des villes de Nice, Cannes, Monaco, Menton, Antibes, Grasse, Vallauris, Saint-Raphaël et Toulon.
Chacun de ces pavillons était construit dans un style et avait un caractère particulier d’originalité. Dans les autres massifs, étaient disséminés les bars, restaurants, cafés, buvettes, débits de tabacs, kiosques, etc., etc.
Un des attraits de cette Exposition était sans conteste le chemin de fer funiculaire qui amenait, sur la grande terrasse du Palais, les visiteurs paresseux, ne voulant pas s’astreindre à gravir les marches de l’escalier monumental qui contournait la grande cascade, de laquelle les eaux de la Vésubie s’échappaient en bouillonnant.
C’était là une heureuse imitation de la célèbre cascade du Trocadéro.
Le Palais mesurait deux cents mètres de profondeur, la largeur de sa façade était de 103 mètres, la superficie d’environ 16.000 mètres carrés.
Il se composait d’un grand bâtiment principal, formant la façade; derrière s’étendaient perpendiculairement trois nefs parallèles ; ces longues galeries étaient coupées par une nef transversale, au transept. D’autres galeries latérales étaient adossées à ces galeries principales, à cause de l’affluence inespérée des demandes d’admission.
Le bâtiment principal était divisé en un corps central formant saillie ; à droite et à gauche s’étendaient deux galeries ouvertes formant loggias. Ces galeries aboutissaient à deux pavillons carrés, aux extrémités. En retour, latéralement, d’autres loggias semblables à celles de face allaient rejoindre un nouveau pavillon carré qui les encadrait.
Cette partie principale du Palais ne mesurait pas moins
de trois mille mètres de -superficie horizontale et sept mille mètres de surface de façades vues.
Le corps central formait une forte saillie sur le reste de la façade ; le centre en était occupé par un vaste porche dont l’ouverture avait 14 mètres de hauteur sur 9 mètres de largeur ; au-dessus se développait un immense fronton surmonté des armes de la ville de Nice et de deux Renommées ailées.
Ce corps central était flanqué de deux tours hautes de 50 mètres, au sommet desquelles se trouvait une vaste galerie où on accédait par des ascenseurs.
Les loggias étaient fermées par des arcades retombant sur des colonnes couplées, reliées par des balustrades à jour.
L’entablement saillant était supporté par des consoles et surmonté d’une crête dentelée à jour.
Les pavillons d’extrémité s’élevaient un peu plus haut que les loggias, ils étaient surmontés de dômes couronnés par des lanterneaux' ornés et dorés.
L’aspect général de cette construction était celui d’un monument en pierre, et l’esprit a peine à comprendre comment on avait pu élever une bâtisse de cette importance en quelques mois.
Les bâtiments étaient entièrement en charpente de bois. Ils étaient revêtus à l’extérieur d’un enduit léger en mortier qui leur donnait l’apparence de la pierre ou de la maçonnerie.
La nature lui faisait un cadre admirable. Selon le point d’où on le regardait et l’heure de la journée, on voyait tour à tour sa forme capricieuse dessiner ses silhouettes en lumière, sur le fond d’azur foncé des montagnes, ou se détacher sombre sur l’horizon illuminé de la mer.
Il était impossible de choisir une plus belle situation.
L’imposante cascade et le double escalier qui la contournait, pour conduire sur l’esplanade supérieur, faisaient un large socle au monument.
On accédait dans le Palais, proprement dit, par un porche conduisant à un grand vestibule, qui divisait en deux la grande nef de face. Les services administratifs
étaient établis au Nord et au Sud de cette grande nef, en face de laquelle s’élevait un portique couvert d’où les visiteurs pouvaient jouir de la beauté du panorama qui se déroulait sous leurs yeux.
Ce n’était pas le spectacle le moins curieux que la vue de la ville de Nice s’étendant dans cette immense plaine, bornée au Sud-Est par le Mont-Alban et le Château, qui forment en quelque sorte un cadre de verdure à cette cité de plaisirs et de luxe qu’on nomme la ville de Nice.
De vastes promenoirs à travers la nef centrale et les nefs latérales et postérieures, permettaient aux visiteurs d’admirer les produits de l’agriculture, du commerce et de l’industrie du monde entier, réunis par une main de fée dans cet immense palais.
Les diverses sociétés musicales de Nice se faisaient entendre à tour de rôle dans l’enceinte de l’Exposition.
Que de belles heures j’y ai passées, que dis-je, des journées entières.
Or, le 6 janvier 1884, avait lieu à 2 heures de l’aprèsmidi la cérémonie d’inauguration de cette Exposition Internationale de Nice. Dès le matin, les salves d artillerie retentissaient, et des brigades de gendarmerie,- des compagnies du 111e, des escouades d’officiers de paix, le corps des pompiers étaient sous les armes. Tous les abords de l’Exposition étaient pavoisés.
- Une estrade tendue de velours rouge et or avait été dressée à l’entrée pour recevoir les autorités ; à droite et à gauche, deux tribunes pour les invités ; au centre, des fauteuils et des chaises pour les dames.
Parmi les personnages présents sur l’estrade : M. Lagrange de Langres, préfet des Alpes-Maritimes ; M. Borriglione,' maire de Nice ; le général Thierry ; MM. Mouravieff, Luzzati, Raymond, Desmons, Renault, Gambetta père, Léon Chiris, Dieudé-Defly, Rouvier, de Marcère, Dietz-Monin, sénateur; Granet, Marion, Beauquier, Nadaud, A. Picard, député; le comte Carlo Borromeo, commissaire général du Gouvernement italien, et Hartber-
ge r, commissaire général du Gouvernement d’Autriche- Hongrie ; Boyer de Sainte-Suzanne, gouverneur général de la principauté de Monaco; le chevalier de Barontcévitch, délégué russe ; le corps consulaire ; Bonnefoy-Sibour, secrétaire général de la Préfecture des Alpes-Maritimes ; Poulan, Faraut et Bermond, adjoints au maire de Nice; un grand nombre d’officiers; le comte de Cessole, président du Comité des Fêtes de Nice; Saétone ; Chauvain, président du Tribunal de commerce; les conseillers généraux, les conseillers municipaux, les juges de notre Tribunal; les magistrats ; MM. Martelly, maire de Grasse ; Gazagnaire, maire de Cannes; Faraut, maire d’Utelle; M. Raiberti, maire de Saint-Martin-Lantosque ; Justin Barralis, maire de La Turbie; Durandy, président du Conseil général des Alpes-Maritimes ; Seligman, président du Tribunal civil ; M. Félix Martin, commissaire général, et ses principaux collaborateurs.
Deux discours furent prononcés : le premier, par M. Borriglione, député-maire de Nice; le second, par M. Lagrange de Langres, préfet des Alpes-Maritimes.
« La ville de Nice, dit M. Borriglione, résidence hivernale, point principal de ralliement d’une brillante colonie cosmopolite, s’est résolue aux plus grands sacrifices afin d assurer au pays un renom toujours plus large d’hospitalité, de centre d’activité et d’intelligence.
« De ce désir patriotique est née la pensée d’ouvrir, chez nous, une Exposition industrielle, agricole et artistique à laquelle ont été libéralement conviés les producteurs, les inventeurs, les travailleurs de toutes les contrées.
« Un de mes devoirs, dit-il ensuite, est de souhaiter une cordiale bienvenue aux personnages distingués des diverses nations étrangères qui ont bien voulu nous apporter des preuves certaines de leurs précieuse sympathie.
« Heureux de leur dire tout le prix que nous attachons à leurs témoignages de haut intérêt, je me fais avec
bonheur, auprès d’eux, l’interprète des sentiments de gratitude de la population niçoise.
« Messieurs, il n’y a pas plus d’un an que le projet a été conçu de faire à Nice une Exposition Internationale. Il v a moins de dix mois qu’on préludait, ici meme, aux travaux de sa mise en exécution. Cette œuvre grandiose, que je puis qualifier de colossale pour une ville comme la nôtre, a été en quelque sorte improvisée; j’ajoute que la célérité prodigieuse avec laquelle elle a ete conduite est et restera comme la note la plus caractéristique de cet heureux événement.
« Ceux qui ont connu, avant sa transformation si complète, la colline et les abords du Piol, peuvent seuls se rendre compte de l 'immensité de la tache accomplie en si peu de temps. »
En effet, rien n’était plus beau que le Palais, la cascade et tout l’ensemble de l’Expqsition, au milieu de ce splendide panorama.
Ce discours achevé, M. le Préfet prit la parole; à son tour, il exprima, en termes éloquents, les mêmes remerciements et la même admiration témoignés par M. le Maire.
Après les discours, le cortège se forma pour monter au Palais. Dès l’entrée, le coup d’œil était ravissant, les principales expositions étant déjà installées ajoutaient à l’harmonie des décorations. Les musiques Municipale, du Théâtre Italien, du Conservatoire, des Tziganes étaient échelonnées et se faisaient entendre alternativement.
Le soir, à 6 heures, un banquet de 250 couverts réunissait les invités dans la vaste salle du restaurant Catelain, à l’Exposition même.
Au champagne, des toasts furent portés par M. le Maire, M. le Préfet et M. le comte Carlo Borromeo, délégué italien, M. Harris, consul. d’Angleterre, M. le chevalier de Barontcévitch, M. de Marcère.
Cette Exposition était vraiment remarquable dans ce cadre unique. Elle eut le succès mérité.
Pendant sa durée MM. Godard aîné et . Godard fils installèrent leur ballon captif place Anglicane.
Sarah Bernhardt, en représentations à Nice, bien entendu, profita de l’occasion, pour effectuer des ascensions sensationnelles, avec force mise en scène.
Evoluer dans les airs, monter, planer, quelle belle réclame ! Quo non wscendam !
FOND. MAYEYf^
NOTES ET SOUVENIRS