CHAPITRE XXVI
Villemessant. — Monaco, Monte-Carlo contribuent à la prospérité de Nice. — Le Prince Charles III. — M. François Blanc et sa famille. — Société des Bains de Mer. — Casino. — Vie artistique et mondaine. — Le Prince Albert Ier
A ces époques assez lointaines, parmi les hivernants les plus remarquables et les plus remarqués, il y eut de Villemessant, ce titan du journalisme, avide, et cependant cœur généreux, et qui donna une vogue retentissante à notre littoral, surtout à Nice et à Monaco. Je dois donc en parler, tout en rayonnant jusqu’à Monaco, qui a une si large part dans la prospérité de notre ville.
Lors de son premier séjour à Nice, en mars 1869, il écrivait :
« En général, les hommes qui vivent des labeurs de l’esprit, surmènent leur cerveau et lui demandent plus qu’il ne saurait produire, ne sont guère aptes à réparer les désordres de leur organisation désastreusement privilégiée. Les uns, selon le triste mot d’un écrivain charmant, tombé
victime de ce déplorable paradoxe, se traitent par l’indifférence. Les autres, que leur pauvreté ou leur isolement réduit malgré eux à la même inertie, ne se soignent pas du tout.
« Combien ont succombé ainsi, que des soins intelligents, c’est-à-dire opportuns, auraient sauvés. Il eût suffi peut-être de leur faciliter les moyens de passer quelques mois d’hiver dans un climat moins rigoureux, loin de Paris, de ses agitations, de ses entraînements, de ses meurtrières exigences. Paris est le grand fracasseur et fricasseur de cervelles. Au lieu de lui arracher ses proies, les hommes d’initiative et de lutte qu’il dévore, qu’en fait-on? On les envoie tout simplement dans une maison de -santé (de santé !), où assurément rien n’est épargné de ce qui peut soulager leurs souffrances, mais dont les calorifères ne leur procurent point l’équivalent des salutaires tiédeurs du Midi. C’est le calorifère du Bon Dieu qu’il leur faudrait ! Et voilà comment tout à coup et trop souvent éclate une nouvelle qui nous attriste. « Un tel » est mort, dit-on, et c’est fini. Il ne reste plus à ses amis qu’à répandre, sur sa fosse de banales et bien inutiles fleurs de rhétorique.
« Au mal que je viens de signaler, voici le remède que j’apporte. Il est simple et assurément applicable.
« Etant découvert un endroit salubre et riant, dont la température serait à peu près celle de Nice, de Menton, de Cannes ou d’Hyères, je voudrais qu’une Société se constituât qui, avec les ressources que je vais indiquer, y fît construire un bel hôtel peu luxueux, mais confortable, spécialement destiné à ceux des nôtres qui ont besoin de retremper pendant quelque temps leurs forces physiques ou intellectuelles. Pour faire les premiers frais de cet établissement, Le Figaro donnerait de grandes fêtes, non plus à ses intimes seulement, mais à tout son public de choix, et plus variées, plus éclatantes encore que celles qu’il a déjà organisées. Je prépare dès ce moment un programme irrésistible. Les théâtres certainement ne se refuseraient pas à monter des représentations extraordinaires au bénéfice de notre œuvre collective, aussi utile aux artistes dramatiques et aux musiciens qu’aux littérateurs. Je connais les artistes,
ils ont le cœur excellent ; pas un qui ne fût heureux de prêter le concours de son talent à la réalisation d’une idée d’où dépend le salut de tant de chères existences. L’Hôtel serait tenu par un gérant que nommerait et surveillerait la Société. Les bénéfices prélevés sur les dépenses des résidants, au profit de la caisse commune, étant très minimes, ces dépenses seraient nécessairement très légères. Je suis persuadé que sous ce rapport une habile direction accomplirait des prodiges et ferait paraître monstrueux, ainsi qu’ils le sont véritablement, les prix auxquels messieurs les maîtres d’hôtels ne craignent pas de tarifer leurs consommations et leur trop peu écossaise hospitalité. »
Et Villemessant, à la fin de son article, proposait d’appeler ce lieu de refuge « La Villa du Soleil ».
Il fut donc le promoteur de cette grande œuvre philanthropique. La Compagnie du chemin de fer Paris-Lyon- Méditerranée se mit à la disposition des commissaires qui accompagnaient de Villemessant jusqu’à Nice. Ces commissaires étaient : Paul Féval, représentant la Société des gens de lettres ; Dennery et Siraudin, représentant les auteurs dramatiques ; Henri Rochefort, représentant les journalistes, et Victor Massé, représentant les compositeurs de musique. Cette commission, ayant à sa tête Villemessant, vint se fixer à Nice, rayonna aux environs et fixa son choix au Cap d’Antibes, à la pointe, et l’édifice s’éleva dans ce site merveilleux. Mais, par une ironie de la destinée, les circonstances politiques et autres ayant bouleversé le projet, la Villa Soleil est devenue la propriété des hôteliers si fort molestés par Villemessant. La Villa Soleil est aujourd’hui l’Hôtel du Cap d’Antibes.
Villemessant était un fervent admirateur de Nice et la fréquence de ses visites le prouvait. Il acheta la villa n° 85 de la Promenade des Anglais.
Ce journaliste, remarquable par son habileté, son audace, son esprit entreprenant, aventureux et fécond, a été le premier grand maître de la publicité et de la polémique gauloise. Comme tous les gens de réelle valeur, il eut beaucoup d’envieux' et par conséquent beaucoup d’ennemis,
mais il eut aussi des amis. Et pour le côté comique de l’esprit gaulois, on racontait ses polémiques avec son rageur confrère Commerson, le fondateur du Tam-Tam et du Tintamarre. Et les tribunaux étaient parfois saisis des différents qui surgissaient entre ce dernier et le fondateur du Figaro et de l’Evénement.
Au début, lorsque Villemessant n’était pas encore arrivé, c’était à qui des deux se jouerait les plus mauvais tours. J’ai entendu conter l’anecdote suivante, laquelle d’ailleurs fut publiée.
Un jour, Villemessant entre à l’imprimerie où les deux confrères ennemis imprimaient leur journal. Il était accompagné d’un monsieur opulent et guindé. Il s’écrie, en s’adressant à Commerson : « Tu vois, monsieur ? Il m’apporte ioo.ooo francs pour mon journal. — Mon fils, répond Commerson en tournant autour du Monsieur, d’un air mélancolique, tu peux te vanter d’avoir de la chance ! Je n’ai jamais trouvé des... amateurs comme monsieur, moi ! A peine si mes pigeons veulent mettre cent sous dans mon Tintamarre. Encore prennent-ils avec moi le rôle de la pie voleuse, en m’emportant mes couverts. As-tu de la chance d’avoir des pigeons à cent mille francs ! »
Le monsieur, très ennuyé de ce colloque, et se souciant peu de rester sur la sellette, s’esquive :
Commerson le regarde partir et dit à Villemessant : « Malheureux, il est parti ! Il a encore sa montre ? »
— Une montre, fi donc ! répond Villemessant, je laisse ça au Tintamarre. »
Et, ravi de sa flèche du Parthe, il s’éloigne majestueusement.
— C’est égal, murmure Commerson, de façon à être entendu, c’est égal ! Il court tout de même après la montre. »
Pauvre Commerson, si son Tintamarre n’a pas fait la fortune de ses actionnaires, le Figaro a fait la fortune des siens.
De Villemessant quitta Nice pour Monte-Carlo, où il possédait la villa Beaumarchais, en face du Casino. Il y mourut au mois d’avril 1879.
Il avait fait souvent une énorme publicité à Monte- Carlo, en sa faveur et d’une façon aussi intelligente qu’efficace, bien que Monte-Carlo eût déjà une prospérité et une vogue mondiales. Je dois en parler d autant plus que Monaco et Monte-Carlo sont étroitement liés à Nice. Un coup d’œil sur le passé s’impose donc.
Or, en 1858, une autorisation pour des jeux fut sollicitée auprès de S. A. S. le Prince Charles III, par MM. Aubert et Langlois. Autorisation accordée. Les jeux fonctionnèrent à La Condamine. Plus tard, ces messieurs cédèrent leur privilège à M. Frossard, qui alla s’établir place du Palais, dans une maison seigneuriale des Rey de Villarey. M. Frossard passa alors son privilège à M. Duval, et finalement une Société en devint propriétaire.
Je ne veux pas m’égarer dans des origines peu remarquables, mais m’arrêter à celles qui ne comptent vraiment que de l’arrivée de M. François Blanc, homme d’une haute intelligence, d’une activité phénoménale et d’une habileté rare.
Le Prince Charles III avait stipulé qu’un Casino serait construit dans la Principauté, au lieu dit « les Spélugues ». Les Spélugues n’étaient qu’un amas de rochers des plus arides. Les fonds manquaient. C’est alors que M. François Blanc vint. D’un coup d’œil, il jugea la situation et le parti qu’il pouvait en tirer. Il fit présenter un projet de cession à l’approbation du Prince; le projet accepté, la cession consentie, la « Société des Bains de Mer de Monaco » fut formée, en peu de temps, sous l’impulsion de M. François Blanc, ce financier supérieur, ce çapitaliste audacieux, qui faisait surgir, des rochers des Spélugues, un palais merveilleux au milieu de jardins asiatiques ! Et le Prince Charles III, souverain intelligent, protecteur des Arts, îümant la beauté sous tous ses aspects, baptisa ce rocfrer féerique : Monte-Carlo (de Charles).
Il ne faut pas croire que les débuts furent exempts de difficultés. Oh, non ! M. F. Blanc dit un jour : « J’avais engagé 15 millions à Monaco. Eh bien ! pendant longtemps
mon argent ne m’a rien rapporté. Puis, il me procura ensuite seulement du 2 ou 3 pour cent. » Mais l’élan une fois donné, la progression fut rapide, sous la conduite de cet habile financier, auteur estimé d’un livre sur la question des capitaux, et de nombreux et remarquables articles dans Le Constitutionnel.
M. F. Blanc, non seulement donna un magique, un merveilleux essor à la prospérité du pays, mais les Beaux- Arts trouvèrent à Monte-Carlo, et trouvent toujours un royal accueil, ce qui était et est toujours un bienfait pour Nice, d’autant plus que M. et Mme Blanc subventionnaient princièrement, l’un et l’autre, les fêtes de notre ville et nos établissements de bienfaisance.
Mme Blanc contribua largement, entre autres, à la construction de Notre-Dame. Depuis, ces engagements moraux furent respectés par leurs fils, et continués, aujourd’hui, si généreusement avec une belle courtoisie, par M. Camille Blanc, qui suit la tradition de son père. Et sachant s’entourer de collaborateurs précieux.
Dernièrement, après une longue et brillante carrière de 38 ans de service, s’éteignait un de ces distingués collaborateurs : M. Georges Bornier, unanimement regretté. C’était un homme d’honneur et un honnête homme d une valeur inappréciable. Sous une apparence réservée et un peu froide, c’était un cœur généreux, accessible à 1 émotion sincère ; c était un esprit juste et charitable, c’était une intelligence supérieure, guidée par une noble simplicité. M. Camille Blanc, président du Conseil d’administration, qui avait trouvé en M. Georges Bornier un précieux collaborateur, l’avait en haute estime.
Pour en revenir au passé, ainsi que je l’ai déjà dit, Nice et Monaco se sont étroitement liées pour contribuer aux progrès, aux charmes, a la prospérité de notre région. Et le Prince Albert Ier, cette grave et belle figure, ce savant profond, travailleur infatigable, dont les travaux rendent de si grands services, cet explorateur, navigateur célèbre, depuis longtemps convie les plus illustres savants de tous
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les pays à des congrès se réunissant dans sa principauté. Mais je m’étendrai plus tard davantage sur ce sujet, et sur les événements récents, car Monte-Carlo a été un merveilleux tremplin pour l’essor qui fit de Nice ce qu’elle est, une des premières villes du monde.