‹ Nice d'antanChapitre 28 sur 51 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Le Café Américain. — Premier Eldorado. — feolina Piamonti. — Gemma Cuniberti.

Théâtre Risso, — La Diligenti et Sarah Bernhardt. — Le sort d’« Elisabeth d’Angleterre» .—Théâtre place Garibaldi. — Politeama. —

Les Marionnettes. —

Colombes et Perruches * Théâtre des Puces.

Autrefois, au quai du Midi, sous les terrasses, il y avait un café précédé d’un jardin, c’était le Café Américain, primitivement Café Royal. L’été on édifiait un théâtre en planches, en plein jardin. Un beau soir, je vis apparaître sur ce théâtre infime, une grande artiste. Une épave des troupes Rossi et Salvini : Isolina Piamonti. C’était au mois d’août 1882.

Artiste dans toute l’acception du mot ; par nature, par sentiment, par intelligence et science, elle était arrivée à ce degré de perfection qui défie l’analyse. Grande et svelte de taille, au port noble et gracieux, ces avantages physiques étaient rehaussés par une rare distinction de manières, un regard traduisant les impressions de l’âme, une voix aux inflexions exquises, des demi-teintes les plus délicates, des nuances les plus charmantes, se fondaient en une merveilleuse harmonie. Après s’être fait admirer dans l’interprétation de quelques-unes des meilleures œuvres italiennes,

elle aborda quelques traductions du répertoire français. Je la vis dans La Dame aux Camélias. La veille de la représentation ; comme je lui demandais :

— Avez-vous vu Sarah Bcrnhardt dans la Dame aux Camélias ? Lavez-vous vue mourir ?

— Non, répondit-elle, mais je sais qu’elle meurt debout.

— Ferez-vous de même ?

— Je l’ignore, j’agirai selon mon sentiment, mon inspiration.

Elle avait raison ; aux grands artistes le soin de créer, aux inférieurs le devoir d’imiter. Mme Piamonti a été admirablement une toute autre Marguerite que Sarah Bernhardt.

Elle donna ensuite Amleto et Suor Teresa, de Cameloté, etc.

Nous apprenions, peu après, que Rossi proposait à la grande artiste une seconde tournée avec lui, en Russie.

Puis, bien des années s’écoulèrent, je la retrouvai un jour, à Nice même. Hélas! elle jouait les duègnes au théâtre Risso ! ! ! Une remise transformée en théâtre pour un quartier d’ouvriers.

Isolina Piamonti était triste, mais toujours digne, silencieusement résignée.

Isolina!... qu’est-elle devenue?

Un soir, en 1880, passant devant un établissement d’été, Eldorado, un théâtre dans un jardin, je vis l’annonce d’une troupe italienne ayant comme première artiste une enfant prodige âgée de huit ans. J’entrai avec empressement.

Gemma Cuniberti, âgée de huit ans, était petite pour son âge. Elle débutait à Nice par une pièce écrite pour elle: La Figlia Abbandonata, comédie en 3 actes de Pietracqua. Elle, y remplissait un rôle considérable, tenant la scène du commencement à la fin de chaque acte, et n’éprouvant jamais une défaillance ou un oubli.

Les auteurs dramatiques italiens : Ferrari, Marenco, Gallina, etc., écrivaient des pièces pour la Piccola Ristori. Tel était son surnom. Elle était, sur la scène, d’un naturel étonnant. Il suffisait de voir Gemma Cuniberti une seule fois, pour se convaincre de ses qualités innées. Son réper-

toire était très étendu, et elle y déployait une grande activité et un immense talent. Aussi admirable dans les rôles gais que dans les rôles tragiques, qu’elle interprétait avec une entente parfaite de la scène, une aisance rare, un jeu irréprochable et une expression de physionomie toujours en harmonie avec l’action. Elle ignorait l’hésitation; d’ailleurs les enfants ignorent ce que les artistes appellent le trac. Et, dès qu’elle entrait en scène, on éprouvait une sécurité complète. Enfin, elle portait le travesti avec une spirituelle crânerie. Dans une pièce écrite pour elle, elle interprétait cinq rôles, dont deux travestis. Et dans Carlino e Marietta, la scène de la mort bouleversait les spectateurs tant l’émotion était intense.

Mais, deux ans après, en 1882, Gemma Cuniberti se rendit à Rio de Janeiro, et jouait devant la famille impériale. De magnifiques cadeaux lui furent offerts, parmi lesquels plus de 20.000 francs de diamants.

Puis Gemma Cuniberti grandit, devint une grande jeune fille, quitta le théâtre pour les Lettres où elle réussit avec un certain éclat, et... se maria ! J’espère qu’elle eut beaucoup d’enfants, comme dans les contes de fées. Mais, des enfants prodiges, généralement la gloire s’en va vite en fumée. Cosî va il mondo !

Ainsi que je l’ai déjà dit, dans une cour entourée d’écuries, se trouvait une sorte de grange, laquelle s’intitulait •pompeusement Théâtre Risso. Des troupes quelconques italiennes, venaient y donner des représentations, devant une salle remplie par le populo, et dont les prix variaient de o fr. 25 à 1 franc. Çes troupes, bien que très pauvres, étaient loin d’être sans mérite. Celle des Griffoni, par exemple. M. et Mme Griffoni étaient des artistes de très réelle valeur, mais qui ne firent pas grand bruit.

Vint ensuite la troupe Diligenti, ayant à sa tête la Diligenti et M. de Ricci. Je . me suis occupé activement, en ce temps-là, de la troupe Griffoni d’abord et de la troupe Diligenti peu après. Comme protagoniste, Mme Diligenti avait un -talent et une énergie qui s’imposaient plus que

le talent et le courage de Mme Griffoni. Puis, son interprétation d’Amleto, qu’elle personnifiait, et celle d'Elisabeth d’Angleterre, de Giaccometti, furent un succès éclatant pour elle. Mais elle ne sut pas en profiter. Enfant de la balle, son talent très primesautier, non cultivé par l'instruction et l’éducation classique, ne s’affirma pas avec assez d’autorité, ne se perfectionna pas assez ; elle» était bohème, indolente, paresseuse même , dans la vie privée. Impulsive, elle jouait d’inspiration, avec une grande puissance dramatique, mais sans finesse artistique suffisante.

Un jour, j’y conduisis Sarah Bernhardt, alors en représentation à Nice. J’avais demandé à la Diligenti de jouer Elisabeth d’Angleterre, en matinée, uniquement pour Sarah et sa troupe. Cela amusait beaucoup la grande artiste. Ce fut avec un vif empressement, cela se conçoit, qu’on se rendit à ce désir.

Mais la Diligenti, soit qu’elle voulût trop bien faire, soit qu’elle fût -intimidée, à ma grande déception se montra inférieure à elle-même. La grande Sarah ne retint de cette matinée que le mérite de l’œuvre dramatique. Elle voulut immédiatement en avoir une traduction française pour la monter sur son théâtre. Elle me chargea de ce travail et, après autorisation de la Société Dramatique Italienne, je me mis â l’œuvre.

Mme Sarah Bernhardt annonça le drame dans la grande presse parisienne, avec mon nom joint à celui très célèbre de Giacometti. J’allai donc à Paris pour les répétitions. Puis, un beau jour, les rôles copiés, les artistes choisis et indiqués de la main même de Mme Sarah, qui incarnait Elisabeth — cela va sans dire — il ne fut plus question de rien.

Et quand le grand photographe Valéry m’écrivit pour que je vinsse poser chez lui, afin de fournir des clichés à la presse, j’étais déjà de retour à Nice. Mme Sarah, sans crier gare, avait d’autres pièces en tête, lesquelles, d’ailleurs, eurent le même sort, Mme S... d’A..., qui fut dans le même cas que moi, en fit une grave maladie. Je ne. l’imitai point.

Peu après, pour en revenir à Lina Diligenti, cette artiste

italienne retourna en Italie. Bohème dans l’âme, je le répète, au théâtre et encore plus dans la vie privée, elle ne sut donc pas profiter de cette vague de chance, et fut victime des caprices de la Fortune. Le public mondain, hélas ! s’était engoué d’elle; quelques mois ! Elle crut marcher de pair avec les Duse, les Pezzana, les Tina di Lorenzo, et tutti quanti du ciel dramatique italien, et mourut pauvre et obscure dans sa ville natale.

Depuis, le Théâtre Risso fit encore quelques efforts infructueux, et l’on n’en parla plus.

Alors, un théâtre installé dans le grand café de la place Garibaldi, le Politeama (où se trouve .actuellement un cinéma), et fort bien dirigé par’M. et Mme Robini, recevait des troupes lyriques et quelques troupes dramatiques, comme celle de Dominici, par exemple. Toutes italiennes, presque toutes sans aucun renom à cette époque, mais qui donnaient des représentations très correctes, avec des chanteurs débutants ou sur le retour, absolument remarquables. Nous y avons applaudi avec ardeur : Le Barbier de Séville, La Lucie, La Traviata, Le Trouvère, etc., avec une mise en scène très sommaire, bien entendu, et des costumes peu luxueux. Mais tous les ténors invariablement décrochaient le fameux ut de poitrine, sans le moindre effort, et supportaient les bis sans broncher.

Plus tard, il vint une troupe d'opéra d’enfants (troupe Guerra), qui fit sensation.

Nous eûmes aussi des troupes de marionnettes, au Café Américain, puis au Théâtre Risso, puis au Politeama.

Comme marionnettes, nous avons vu à Nice, d’abord, il y a longtemps, les marionnettes Holdens. Elles étaient grandes et se mouvaient au moyen d’un jeu de tuyaux et de soufflets ménagé dans la coulisse. Elles étaient fort curieuses, mais ne valaient certes pas les pupazzi de Remercier de Neuville, beaucoup moindres de dimensions, mais beaucoup plus fins et spirituels. Quant aux pupazzi de M. Guerci, c’étaient de pures merveilles. Ces petits personnages se mouvaient par des fils imperceptibles et

jouaient des comédies en plusieurs actes, et exécutaient des ballets avec une correction, une science, un style impeccables ! Les premiers danseurs et les premières danseuses étaient les Vestri, les Petitpa, les Taglioni, les Rosita Mauri de ce théâtre en miniature, où la richesse des costumes et de la mise en scène rivalisaient de somptuosité. Cela avait coûté près de cent mille francs à M. Guerci, et alors, c’était une somme considérable.

Le fameux ballet Excelsior fut monté en perfection et le Ballet du Chevalier de la Rose était de toute beauté. Une partition spéciale avait été composée par un excellent maestro, Petillo. Et la prima marionnetta y était si captivante, si enchanteresse, qu’un américain fanatique l’avait comblée de bijoux de prix : diamants, perles, etc., lors d’une soirée à son bénéfice.

Gianduia; orné de sa queue rouge classique, venait avec son effronterie non moins classique et son nazillement insolent, se mêler aux scènes, quelles qu’elles fussent, pour se moquer, morigéner et ironiser sans vergogne. Les acteurs n’en avaient cure, bien entendu. Et Boby, le petitclown plein de grâce et d’esprit, déployait sa coquetterie !

A cette troupe chorégraphique était jointe une troupe de café chantant, toujours de marionnettes. Accompagnés par un piano minuscule, chanteurs et chanteuses faisaient entendre : airs d’opéras, romances ou chansonnettes. Un phonographe, dans la coulisse, venait à leur secours, et ces artistes étaient si bien articulés et suivaient si bien mesures et notes, que l’illusion était complète.

Oh ! chères marionnettes, où êtes-vous ? Où sont les roses d’antan !

Mais j’ai vu encore à Nice, des acteurs plus minuscules: des colombes et des petites perruches, qui jouaient fort bien la comédie. Il y avait surtout une perruche-marquise qui faisait valoir beaucoup de dignité et qui tenait son rang avec une gravité de bon aloi. Mais j’ai admiré des comédiens plus minuscules encore : des souris et... des puces, oui, des puces. Elles avaient établi leur théâtre dans une salle de l’avenue de la Gare. J’eus deux fois l’occasion de les applaudir. Sont-elles sensibles aux bravos ? Je n’ai

jamais pu le savoir. C’est probable, la .vanité étant sans bornes. Quoi qu’il en soit, je les ai admirées faisant l’exercice avec un fétu de paille comme fusil, traînant un canon de je ne sais qu’elle composition, allant en carrosse : l’attelage, les maîtres, les valets, tous des puces ! J’ai vu aussi l’avant-bras de leur dompteur, considérablement amaigri par les repas de ses artistes. Il ne leur donnait aucun cachet, mais il fallait bien les nourrir ! Vraiment, ces puces m’ont paru pleines d’intelligence et d’esprit, pim pantes et piquantes d’allure, de désinvolture — sans jeu de mots.

N ICE 'D’A N T A N

NOTES ET SOUVENIRS

Page 1