CHAPITRE XXVIII
Mario Comte de Candia. — La Grisi. — Mort de Mario. — Ses obsèques. — Mort du duc d’Albany. — Une apparition. —
Le professeur F. Guidi. - Donato, Pickmann.
En janvier 1884, je recevais de Rome la nouvelle suivante .
Les obsèques de Mario ont eu lieu à Rome, il y a quelques jours, et, bien que le défunt eût recommandé que la cérémonie se fît sans pompe, elle a eu un grand éclat, vu le nombre de hauts personnages qui y assistaient. En effet, on voyait dans le cortège le ministre Mancini, M. Cusins, représentant la reine Victoria, le marquis de Villamarina, les princes Odescalchi et Doria, le président de l’Académie Sainte-Cécile, quantité de compositeurs et de chanteurs, presque toute la colonie anglaise, les représentants des maisons Ricordi, Lucca, Sonzogno, etc.
Sur le catafalque, il y avait beaucoup de fleurs ; on remarquait surtout une couronne offerte au nom de la reine d’Angleterre. La messe a été célébrée en l’église San Rocco, qui était complètement pleine. Des artistes et un prince ont porté le cercueil à l’église. Enfin jamais on ne rendit de plus magnifiques honneurs à la mémoire d’un artiste.
Mario, comte de Candia, le célèbre, l’illustre Mario, le ténor à l’impérissable souvenir, venait donc de mourir en décembre 1883. Ses obsèques avaient lieu en grande pompe, avec un grand éclat.
Ainsi, Mario, le comte de Candia, le Comte d’ Almaviva par excellence, s’éteignait à Rome, où il vivait, ô ironie ! d’un emploi d’inspecteur des Musées. Sa fortune cependant avait été énorme, et son train de maison absolument princier ! — Il avait été l’enfant chéri de la Fortune. Fort beau, très aristocratique d’allure, d’une distinction parfaite, doué d’une voix flexible et pleine de charme, de suavité, de douceur, de grâce, il pouvait néanmoins déployer une vigueur athlétique et une sonorité formidable.
A sa mort, Mario était âgé de 73 ans. Et, sentiment inquiétant, lui et sa femme avaient l’épouvante du nombre 13, qui reparaissait à toutes les dates funestes de leur existence. A chacun aussi, ce fut la date de sa mort. Cela fait frissonner !
Mario, le beau Mario, passa la première partie de sa belle jeunesse à Nice où son père était gouverneur militaire sous le gouvernement piémontais. Il était aide-de-camp de son père. Il n’embrassa pas la carrière artistique par amour, comme dit la légende, mais par dégoût de sa famille. Son père, dur, d’un caractère insupportable, était, en outre, d’une avarice sordide. Mario, découragé, ennuyé, humilié, jeta un jour la cape et l’épée par dessus les remparts, et avec une guitare pour tout bagage, alla réaliser la fortune qu’il avait dans son gosier. Mario débuta à l’Opéra en 1839 dans Robert le Diable ; l’année suivante, aux Italiens, dans VElisir d’amore. Puis vint : Il Barbiere, La Lucia ,Lucrezia Borgia, Il Trovatore, Les Huguenots, etc. Ses dernières créations à Paris furent Un Ballo in Maschera et Rigoletto. Mais il était Almaviva comme la Grisi, sa femme, était Rosine. L’exquise Grisi chantait encore à Covent Garden à l’âge de 60 ans. Et l’impresario Gye l’avait engagée pour 3 ans avec un dédit de 250.000 fr. Où trouvez-vous aujourd’hui, des cantatrices qui peuvent chanter dans de pareilles conditions !
Mario et la Grisi eurent cinq filles. A ce propos, se souvient-on de la réponse spirituelle que fit un jour la Grisi à l’empereur d’Autriche, lequel, en voyant ses enfants, lui dit avec malice : « Ce sont vos petites Grisettes ? » .. — . Non, Sire, répliqua-t-elle, souriante, « ce sont mes petites Marionnettes ».
En ce qui concerne la carrière artistique de Mario, je fais le curieux relevé suivant : Mario de 1838 à 1870 prit part à 924 représentations, dont 225 fois des œuvres de : Donizetti, 170 de Meyerbeer, 143 de Rossini, 112 de Verdi, 82 de Bellini, 70 de Gounod, 68 de Mozart, 30 de Flotow, 12 de Cimarosa, 12 d’Auber. Il chanta les Huguenots 119 fois, le Barbier de Séville 102 fois, Lucrezia Borgia 91 fois.
Quels beaux, quels magnifiques états de service ! Quelles belles campagnes artistiques !
Mais, la mort des siens, et la ruine finale avaient tout fauché autour de lui ! Contre la mort, il n’y pouvait rien ; mais la ruine était son mea culpa !
A propos de la Grisi qui chantait encore au théâtre à 63 ans et plus, un de ses compatriotes, Donzelli, lui, chantait encore à 75 ans, et interprétait le rôle d’Othello de Rossini, avec la vigueur d’un jeune homme, disait son imprésario Strakosch. La scène le galvanisait ; car, hors du théâtre, on était obligé de l’aider à marcher.
Ils avaient vraiment le feu sacré, ces artistes, et l’art était pour eux l’eau de Jouvence. Il faut remarquer, aussi, qu’aujourd’hui, les compositeurs, dans leurs opéras, abusent de la voix de leurs interprètes; aussi, souvent, à l’âge de 40 ans les chanteurs sont usés. Meyerbeer est le premier qui ait forcé ainsi les voix. Wagner l’a dépassé.
En cette même année 1884, le. duc d’Albany mourait presque subitement à Cannes, à son retour de Nice où il avait assisté au bal des Bachelors. A peine arrivé en gare, il s’était rendu au Cercle Nautique, et glissa si malheureusement dans l’escalier, qu’il expirait quelques heures après. L’on me conta à cette époque, que le matin du jour de sa mort, le Prince avait vu une apparition de sa sœur morte
depuis peu; et qu’elle lui faisait un signe d’appel en lui disant : « Venez! venez! et ne soyez pas effrayé ».
Pour les croyants, c’est une grande consolation, et un grand espoir.
A ce propos, et dans le même temps, je connus personnellement le professeur italien Francesco Guidi et sa femme, couple fort sympathique. Ils vinrent à Nice donner des séances de psychisme et de spiritisme fort curieuses et assez troublantes.
le Professeur Guidi était surtout un hypnotiseur, guérisseur extraordinaire, et un très honnête homme. Il fut, après, suivi du fameux Donato, de bruyante et fâcheuse mémoire, et qui eût force désagréments avec le Gouvernement italien, lequel le pria d’aller opérer hors du royaume. Il était venu à Nice avec une nommée Lucile qui, un jour, fatiguée, obsédée de son esclavage, s’enfuit et se réfugia dans une famille de mes amis,, laquelle, d’ailleurs, ne la connaissait pas, « Cachez-moi, dit-elle, pleine de terreur. Il partira demain et sans moi ! »
Hélas ! le jour même, D.onato rencontrait M. Barlet et, s’approchant de lui, dit : « Je suis Donato, je ne vous connais nullement. Mais vous avez Lucile chez vous. » Et, avec un sourire sardonique, il ajouta : « Peu importe, ce soir je lui ordonnerai de rentrer au logis, et elle rentrera ». Puis, virant des talons, il disparut.
Le soir, Lucile, désespérée, par une attraction irrésistible, se remettait au pouvoir de Donato.
Quant à moi, je connus d’étrange sorte, le non moins renommé : Pickman, mais de très honnête mémoire. Voici comment : Un jour, en 1887, je vis entrer dans mon cabinet de travail, un homme à l’air résolu, en culottes courtes, veston de velours, boucles d’oreilles endiamantées. C’était Pickman. Le fameux Pipkman qui me tint exactement ce langage :
— Vous m’avez blessé par votre article Prestidigitateurs, dans votre journal L’Union, vous m’avez classé parmi les faiseurs de tours, les équilibristes et les fakirs.
Pardon, pardon, dis-je, je vous abandonne les premiers, mais je défends les derniers. Les fakirs ? les fakirs, M. Pickman ! Mais ce sont nos précurseurs en découvertes
extra-naturelles, mais se sont nos maîtres en magnétisme, hypnotisme et suggestion.
— Certes, néanmoins permettez-moi de vous faire observer M. le rédacteur, que vous avez traité la question légèrement, et je vous déclare en bon garçon, en homme qui a beaucoup d’amour-propre, mais qui n’est pas assez sot pour le mal placer, que je me croc sinon offensé, du moins blessé.
— M. Pickman, vous êtes très habile homme : si vous étiez venu chez moi les coups de poing tout faits, je vous eusse indiqué une porte pour sortir ; mais vous êtes un homme bien élevé et point du tout sot, prenez donc un fauteuil.
— Ainsi, M. Pickman, vous attendez de moi une petite réparation.
— Pardon ! j’attends que vous vouliez bien me rendre justice. Vous avez dit une fort bonne chose en reconnaissant le danger de ces sortes de spectacles et en demandant leur interdiction, (j’étais dans le vrai, puisqu’aujourd’hui l’interdiction est un fait accompli). Je suis convaincu que d’ici peu la vulgarisation théâtrale de l’hypnotisme, selon votre expression, sera supprimée par ordre supérieur ; mais je suis honnête homme, c’est-à-dire que je n’abuse pas de mon pouvoir ; je suis père de famille et il me faut travailler, lutter pour la vie. Je vous demande donc simplement de traiter sérieusement la question en ce qui me concerne.
— Scientifiquement, M. Pickman ? impossible, ce serait étaler mon incompétence en public.
— Non, je vous prie seulement, de me recevoir demain chez vous, dans votre salon privé ; et là, me traitant comme un particulier qui n’aurait rien de particulier, me permettre de vous donner une séance.
— Mais...
— Je vous en prie
— J’accepte.
— C’est dit !
— C’est dit.
Le lendemain, Pickman donnait sa séance privée chez moi, devant le préfet, M. Arsène Henri, le procureur de
la République, le vicomte du Moiron, la vicomtesse du Moiron, la comtesse de Reculot et Mlle de. Reculot, la comtesse de Toulouse Lautrec, la baronne de Wykerslooth, la comtesse de Ballore, M. Sardou père, le docteur Raugé et Mme Raugé, M. de Powney, etc...
C’est-à-dire ni compères, ni commères.
Pickman, les yeux bandés, à la volonté de telle ou telle personne présente, tour à tour exécuta ce qu’on lui ordonnait mentalement. Prendre un objet désigné, le poser à l’endroit indiqué, etc. Puis, conduit dans une pièce éloignée du salon, il revint au milieu de l’assistance, et, après avoir eu de nouveau les yeux bandés, il découvrit immédiatement un gant que l’on avait soigneusement caché, en son absence, dans une touffe de bruyère. Il endormit, en quelques minutes, une dame, la faisant rire ou rester impassible à son gré.
Ensuite, il vécut ce qu’il appelle l’histoire d’un crime.
Ayant demandé douze couteaux et deux serviettes, il dit à une personne de la société de choisir un des couteaux, de faire semblant d’en frapper mortellement quelqu’un, de voler un objet à la victime et de cacher cet objet. Le plan conçu, Pickman sortit du salon et alla causer avec M. de Powney dans une pièce éloignée. Rappelé, on lui banda les yeux avec deux serviettes. Après quelques hésitations, il découvrit parmi les douze couteaux, celui qui avait servi ; puis il alla à l’assassin, c’était le procureur de la République, comte du Moiron, et ensuite à la victime, le Préfet M. Arsène Henry, indiqua qu’elle avait été frappée à la
nuque et au cœur, et enfin découvrit l’objet volé, bien qu’il fut caché avec des précautions infinies.
Je dus donc, devant des preuves aussi concluantes, des faits aussi probants," me déclarer vaincu et convaincu, et déclarer Pickman un magnétiseur, un hypnotiseur et un curieux et habile liseur de pensées, comme il s’intitulait si judicieusement. Quel joli titre : liseur de pensées !
— Mais où irons-nous avec de pareilles découvertes ? m’écriai-je.
Cependant, Bernheim affirme que le sommeil provoqué
dépend pas de l’hypnotiseur, mais du sujet. Nul ne peut le hypnotisé contre son gré, s’il résiste à l’injonction, i Oui, mais résiste-t-il toujours à l’injonction ?
A propos de Bernheim, il raconte des faits inouis en atière de suggestion, néanmoins il prouve qu’avec beauup de volonté et d’énergie on peut toujours résister.
Oui, quand on est fort et conscient, mais quand on est ible et inconscient ?
That is the question ?
NOTES ET SOUVENIRS