CHAPITRE XXIX
Berlioz. — Souvenir de son séjour à Nice Critiques.
| Le très vif regain d’enthousiasme pour Berlioz qui se janifeste de plus en plus, la création à Monte-Carlo de la Damnation de Faust, mise à la scène, l’érection de son jaste dans les jardins, évoquent des souvenirs qu’il est bon p raviver; car ce fut à Nice qu’il écrivit l’ouverture du \oi Lear.
Berlioz revenait de Rome. C’était en 1831. L’illustre iaître se reposait de longues fatigues ; et il écrit ses imressions :
« Je suis à Nice, s’écriait-il, j’en aspire l’air tiède et mbaumé à pleins poumons. Voilà la vie et la joie qui accouènt à tire d’aile, et la musique qui m’embrase, et l’avenir ui me sourit, et je suis à Nice à errer dans les bois d’oraners, à me plonger dans la mer, à dormir sur les bruyères e la route de Villefranche ; je vis entièrement seul, j’écris Ouverture du Roi Lear, je chante, je crois en Dieu. — îonvalescence. C’est ainsi que j’ai passé à Nice les plus baux jours de ma vie. O Nice ! O Nice ! Nice ! »
« J’avais fini, dit-il, par échanger quelques paroles au afé avec des officiers de la garnison piémontaise, cela
suffit pour inspirer au chef de police des soupçons grave sur mon compte.
« Evidemment, ce jeune musicien français n'est pa venu à Nice pour assister aux représentations de Matildl di Sabran (le seul ouvrage qu’on y entendit alors) ; il ne vj jamais au théâtre. 11 passe des journées entières dans le rochers de la route de Villefranche... Il attend un signal dj quelque vaisseau révolutionnaire. Il ne dîne pas à la tablj d’hôte... pour éviter les insidieuses conversations de agents secrets. Le voilà qui se lie doucement avec les chefj de nos régiments... Il va entamer avec eux les négociation dont il est chargé au nom de la Jeune Italie ; cela est clair la conspiration est flagrante ! »
« O grand homme ! politique profond, tu es délirant va ! » s’écrie Berlioz.
« Enfin, dit-il, je suis mandé au bureau de police, e interrogé en ces termes :
« Que faites vous ici, Monsieur ?
— Je me rétablis d’une cruelle maladie; je compose, j( rêve, je remercie Dieu d’avoir fait un si beau soleil, une mer si belle, des montagnes si verdoyantes.
— Vous n’êtes pas peintre ?
— Non, Monsieur.
— Cependant on vous voit partout, un album à la mair et dessinant beaucoup. Seriez-vous occupé à lever des plans ?
— Oui, je lève le plan d’une ouverture du Roi Lear, c’est-à-dire j’ai levé le plan, car le dessin et l’instrumenta, tion en sont terminés. Je crois même que l’entrée en sera formidable !
Comment l’entrée ? Qu’est-ce que ce roi Lear ? 1
Hélas ! Monsieur, c’est un vieux bonhomme de roi d’Angleterre !
— D’Angleterre !
~ Oui, qui vécut, au dire de Shakespeare, il y a queh» ques dix-huit cents ans, et qui eut la faiblesse de partager son royaume a deux filles scélérates qu’il avait, et qui le mirent à la porte quand il n’eut plus rien à leur donner] Vous voyez qu’il y a peu de roi...
— Ne parlons pas de roi !... Vous entendez par ce mot instrumentation ?...
— C’est un terme de musique.
— Toujours ce prétexte ! Je sais très bien, Monsieur, qu’on ne compose pas ainsi de la musique sans piano, seulement avec un album et un crayon, en marchant silencieusement sur les grèves ! Ainsi donc, veuillez me dire où vous comptez aller. On va vous rendre votre passeport ; vous ne pouvez rester à Nice plus longtemps.
— Alors ie retournerai à Rome, en composant sans piano, avec votre permission.
« Ainsi fut fait — je quittai Nice le lendemain, fort contre mon gré, il est vrai, mais le coeur léger et plein d ’allegria et bien vivant et bien guéri ».
Treize ans plus tard, Berlioz y revint, mais ne repartit pas de même. De retour à Paris, les journaux de la capitale publiaient que « M. Berlioz, l’homme des inaugurations et programmes musicaux, venait lancer La Damnation de Faust, œuvre inédite à laquelle il conviait le public dans la salle de l’Opéra-Comique. On cite à' l’avance, ajoutait-on, des morceaux étourdissants de cette nouvelle partition, que les uns désignent comme une symphonie chantée, les autres, comme un opéra sans mise en scène. M. Berlioz, disait-on, qui avait tenté des innovations si heureuses dans le rhvtme et la mélodie, avait voulu cette fois, révolutionner la langue, et l’on rapportait qu’à cet effet il avait adapté à notre idiome, des lambeaux de langue infernale, langue métallique et sulfureuse que les démons parlent entre eux ».
Et Alphonse Karr lançait une de ses Guêpes, avec cette inconcevable appréciation :
« La symphonie de M. Berlioz. — Bien des gens prennent de l’obstination pour du génie. La musique est la mélodie. Une musique sans mélodie est line perdrix aux choux qui ne se composerait que de choux. La science est un moyen et non pas un résultat. On dit que la musique de M. Berlioz est savante. Cela est dit par des feuilletonistes qui ne peuvent pas le savoir. Gréty disait à un musicien : « Vous
n’avez ni génie ni invention ; il ne vous reste que la ressource d’être savant ». Prenez un commissionnaire, et vous le rendrez savant avec des maîtres et du temps. La musique de M. Berlioz, que je n’accepte pas comme de la musique, est le résultat d’une fausse appréciation. M. Berlioz veut peindre par la musique ce que peignent les paroles. Ce n’est pas là un progrès : c’est une dégradation. La musique est au-dessus de la poésie ; elle commence là où finit le langage. Ceux qui veulent l’astreindre aux proportions du langage, ressemblent à un chasseur qui fait tomber avec un plomb meurtrier l’alouette joyeuse qui chante dans le ciel.
« ... M. Berlioz a peint en musique, comme l’annonce le programme, Roméo sentant les premières atteintes du poison ; les violons ont fait entendre un bruit strident ; au milieu d’un tumulte assez vif de cors et de contrebasses, j’ai voulu savoir ce que ça voulait dire, et j’ai vu au livre rose, servant de programme : le jardin de Capulet, silencieux et désert ».
J’aime à croire que, plus tard, Alphonse Karr désapprouva sa « Guêpe », et aurait donné beaucoup pour effacer ces lignes indignes de lui.
Avoir tant d’esprit et en faire commerce, hélas ! est souvent dangereux, même aux plus forts et aux plus célèbres (Karr était du nombre). Il faut savoir s’en servir, et pour cela un frein, un régulateur est toujours nécessaire : le tact.
Berlioz revint à Nice, en 1844, et l’illustre musicien écrivait :
« Je ne revis pas sans émotion les lieux où je m’étais trouvé treize ans auparavant.
« Je nageai beaucoup dans la mer, je fis de nombreuses excursions aux environs de Nice, à Villefranche, à Beaulieu. à Cimiez, au Phare. Je commençai mes explorations des rochers de la côte, où je retrouvai, toujours dormant au soleil, de vieux canons de ma connaissance ; des anses feuillues et riantes, tapissées d’algues marines, où je me baignais autrefois.
« La chambre où j’avais, en 1831, écrit l’ouverture du
Roi Lear, étant occupée par une famille anglaise, j’étais allé me nicher dans une tour appliquée contre le rocher des
Ponchettes, au-dessus de la maison.
« J’y jouis avec délices, d’une vue admirable sur la Méditerranée et d’un calme dont je sentais plus que jamais le prix. Puis, je quittai cette ravissante côte qui a toujours pour moi un si puissant attrait, et je revins à Paris reprendre mon rôle de Sisyphe ».
Ce grand admirateur de nos rivages enchanteurs n’a pu connaître ce merveilleux site de Monte-Carlo qui eût exalté son enthousiasme jusqu’au délire; aussi ses mânes ont dû tressaillir d’allégresse pendant la belle et imposante cérémonie de l’érection de son buste dans les splendides jardins du Casino !
C’est sous le haut patronage de S. A. S. le prince Albert Ier de Monaco, que cet hommage lui a été solennellement rendu.
Berlioz était un tourmenté et un tourmenteur de luimême et de sa famille. D’un naturel irritable et tragique, insatiable et pessimiste, si un événement heureux survenait chez lui ou pour lui, il s’écriait avec ironie et doute : Et après ? Cet homme de génie, au moral et au physique, semblait un échappé fantastique des Contes d’Hoffmann. Une sorte de Coppélius, au visage glabre, aux yeux ardents, aux lèvres minces et amères, au nez crochu, à la 'chevelure serpentine. Sa vie ne fut pas seulement un roman dans sa vie privée et artistique, elle fut aussi une sombre tragédie, où les mots Et après sonnaient le glas, comme le jamais plus du corbeau d’Edgard Poë !
Tout comme Sophie Cruvelli, baronne Vig'ier, Mme Nilsson fréquentait beaucoup Nice, bien que cette dernière séjourna tous les hivers à Monte-Carlo. Cette prima donna célèbre, qui sous la conduite de l’impresario Strakosch, ht tant de triomphales tournées, notamment avec le ténor suédois Pojorksten ; cette artiste pour laquelle à Bergen on tirait, à son arrivée, des salves d’artillerie de ioi coups de canon, (ce qui était vraiment un peu exagéré), pour laquelle on pavoisait les rues, pour laquelle les billets de concerts se vendaient aux enchères ! et qu’en deux heures on vendit 2.500 billets à 3 couronnes, et les prix d’entrée à 8, 10 et 15 couronnes.
Cette artiste, dont l’enthousiasme des foules nécessitait que la police fut sur pied pour la préserver d’accidents imprévus, Christine Nilsson, l’incomparable créatrice d’Ophélie, dans Hamlet, fut l’objet de l’étrange prédiction du fameux Desbarolles qui lui avait prédit qu’elle rencontrerait dans sa vie l’incendie et le suicide. En effet, plusieurs de ses propriétés devinrent la proie des flammes, et elle ins-
Madame Nilsson. — Cachets d’ Artiste La Patti. — Madame Agar. — Elena Sanz et
pira plusieurs fois des passions jusqu’à la démence. Et 1 on n’ignore pas que son mari, M. Auguste Rouzeaud, mourut de cette terrible maladie : la folie !
Christine Nilsson se produisit à Nice, dans deux concerts de bienfaisance seulement.
Au Théâtre Italien, je l’entendis alors une seule fois, hélas ! Elle était retirée depuis longtemps de la scène, et le public fut déçu, tout comme moi, et resta absolument froid, car tous les efforts de Mme Nilsson ne puient faire jaillir le moindre écho de ce merveilleux organe, qui avait enthousiasmé les foules !
A ce propos, que parle-t-on, aujourd’hui, de l’énormité des cachets ! Pour les artistes ordinaires, certes, ils étaient autrefois, très médiocres 5 mais non pour les artistes extraordinaires . Loin de là. Constatez.
En 1807, la Catalani se rendit à Londres où elle gagna en quatre mois 240.000 francs, pour chanter God Save the King et Rule Britania.
Un seul concert lui rapporta 2.000 livres sterling. Pendant sa carrière théâtrale, cette admirable artiste et femme de cœur donna des concerts de charité qui rapportèrent aux pauvres 2 millions.
En 1835, la Malibran reçut à Milan 420.000 francs pour un engagement de moins de trois mois.
La Schalchi recevait 25.000 francs par mois, Campanini 5.000 francs le cachet, Stagno 4.000 francs, la Sembrich 7.000 francs,. Mario et la Grisi 500.000 par an. Ce qui était énorme pour l’époque. En Amérique, Strakosc.b, donna, en deux saison à Mme Nilsson, un million, plus 350.000 francs, montant de sa part dans les recettes audessus de 20.000 francs.
Le ténor Masini était engagé au théâtre Royal de Madrid pour deux saisons au prix de un million. Et à New- York, 700.000 francs pour six mois.
Tamagno n’avait demandé, lui, à l’Opéra de Paris, pour six mois, que 540.000 francs.
A Londres, pour un engagement de quinze mois, Jenny Lind reçu 1.800.000 francs.
Le colonel Mapleson, dans sa tournée en Amérique, donnait à la Patti 25.000 francs par représentation.
La Patti, lors de ses débuts, recevait 3.000 francs pai soir. A cette époque, M. A. Blanc, directeur du Casino de Hombourg, voulut engager la diva, Strakosch, son imprésario, demanda le prix fixé. M. Blanc fit observer que la salle de son casino était petite. — « Mettez les places a un louis, dit Strakosch, et vous donnerez à la Patti la moitié de la recette, et ce sera le chiffre des cachets pour les représentations suivantes. »
Dans sa loyauté. M. Blanc répondit que ce prix des places si élevé éloignerait beaucoup de monde, et qu’il craignait que Mlle Patti chantât pour une somme dérisoire.
Strakosch insista vivement, et M. Blanc céda avec un sentiment de compassion. Et l’on fit chaque soir salle comble, soit 10.000 francs. Mlle Patti reçut donc 5.000 fr. au lieu de 3.000 francs.
Plus tard, beaucoup plus tard, Mme Patti touchait à Monte-Carlo 15.000 francs par représentation, et Nicolini également 15.000 fr. par soirée.
Plusieurs fois, la tragédienne Agar vint jouer à Nice, au Théâtre Français. Combien l’avons-nous admirée, applaudie, louangée cette tragédienne magnifique, à la beauté marmoréenne, la plus pure du plus pur style antique ! Et quel noble et beau regard, et quel fier et doux sourire, et quelle voix profonde et chaude ! Même lorsque la paralysie l’eut terrassée, elle n’avait rien perdu de sa parfaite beaute et de sa bonté. On n’ignore pas que c’est en scène, en pleine représentation, que la superbe tragédienne fut immobilisée par la terrible attaque qui ne désarme jamais.
Toute sa situation s’écroulait en cette lamentable soirée.
Elle revint à Nice dans la détresse. Elle s’adressa à mon amitié, et je sonnai l’appel des bonnes volontés. Plusieurs artistes y répondirent, ainsi que des membres de la Colonie étrangère. M. Gunsbourg, alors directeur de l’Opéra, offrit généreusement sa salle pour un grand concert, et quelques artistes de sa troupe — c’est alors qu’eut lieu le mardi 25
novembre 18*90, à 2 heures', au Théâtre Municipal, une Matinée extraordinaire, organisée avec l’appui de M. Gunsbourg, sous le patronage des dames de la Colonie étrangère, au bénéfice de Mme Agar, avec le gracieux concours de : Mmes Dufrane, Dardée, P. Rocher, Tarquini d’Or, Justin Née, Mlle Virginia Zucchi, Mmes Luzona et Solesmes ; MM. Devoyod, Chevalier, Saleza, Montfort, Dulin, Degrave, Rebeval, Linières, Debroux, Magri.
La recette fut importante et quelques semaines après, Mme Agar partait pour Alger. Pourquoi son mari, M. Mary, la transportait-il à Alger ? Je l’ignore. Je reçus quelques lettres d’elle... et plus rien. — La superbe, la marmoréenne tragédienne avait cessé de vivre !
Un an plus tard, en 1891, le journal l 'Estafette, publiait la note suivante :
« La mort de Madame Agar, si pitoyable et tragique, dans une auberge de village, en Algérie, provoque plus d’une pensée morose sur la fortune de l’Art au temps où nous vivons. Nul ne sait où l’on va, ni quelles sont les réelles aspirations de l’esprit d’aujourd’hui dans l’art du théâtre. On loue toujours Molière et' Corneille, Racine et Hugo. Mais je vois qu’en fin de compte l’on court aux scènes de genre, si, de préférence l’on ne va pas au caféconcert ou aux théâtres de revues.
« Madame Agar, au début de sa carrière, parut brillante et fière entre toutes. Elle avait une beauté superbe. Dans ses traits, d’une énergie antique, réguliers et purs, éclairés d’un regard de feu, le grand art de la tragédie avait mis, semblait-il, une noblesse hautaine. Elle disait le vers avec ampleur, d’une voix profonde et harmonieuse. Son geste était pur. Sous le masque des héroïnes tragiques, elle apparaissait comme une statue du marbre le plus pur, animée par. le souffle du poète tragique.
« Mais, hélas ! elle venait trop tard. La foi tragique, depuis longtemps déjà, n’avait plus d’enthousiasme.
« Elle joua le drame, et s’y montra d’une originalité forte. M. Coppée lui doit le triomphe du Passant.
« On demande quels motifs ont empêché Mme Agar de se créer au théâtre, la situation supérieure à laquelle lui donnaient des droits incontestables son talent, son caractère qui fut généreux et sa beauté qui est irn mérite notable dans l’art. Sans rien rechercher des jalousies qu’elle avait suscitées à la Comédie-Française, parait-il, et qui, par deux fois, lui rendirent la place intenable dans la Maison où tant de médiocre réussissent, j’imagine que la cause principale de ses mésaventures n’est point ailleurs que dans la désaffection du public pour l’art tragique. Elle sut faire admirer et applaudir son art de tragédienne. Il était audessus- de ses forces de relever la tragédie des ruines où elle sombrait.
« La gloire nourrit peu. Mme Àgar, peu soucieuse de ses intérêts, ne sut point prévoir pour les jours de la vieillesse. Du reste, elle ne connut de sa vie les succès d’argent.
« Elle meurt dans la détresse, tombée par besoin, la noble artiste, dans le dernier cabotinage. La malheureuse, évidemment, n’était pas de notre temps où les pires comédiens, économes et rangés, savent se donner la respectabilité d’une vie bourgeoise, ordonnée et somptueuse. Mme Agar était au temps de la tragédie, où le mérite des artistes les plus en renom ne les enrichissait pas toujours. Ce fut son tort.
« Une diseuse de platitudes graveleuses au café-concert, fait aujourd’hui fortune en deux ou trois saisons. Tel grime de brasserie fait dans le monde, figure de grand seigneur. Il le peut. Il ne chante pas pour moins de cent mille francs par an. Il a son agent de change, qui lui bourre son coffre-fort de valeurs de bon rapport. On lui sait un château, puis une villa sur les bords de la mer et un hôtel à Paris. Et, au fond, il est artiste ni plus ni moins que le serpent qui siffle au lutrin de mon village. Pas même un comique à jouer dans un vaudeville.
« La chanteuse en vogue, dans les beuglants, millionnaire. Le bouffon de la chansonnette, gros capitaliste. Et Mme Agar, morte de misère ! »
O Tempora O Mores !
Il y a plus de vingt-cinq ans, Elena Sanz venait chanter à Nice, au Casino d’abord, au Palais de la Jetée ensuite.
Cinq ans ne s’étaient pas écoulés, qu’elle revenait malade, et que dans le joli site de Saint-Barthélemy au pavillon Marie, Elena Sanz s’éteignait lentement d’une impitoyable maladie de poitrine.
J’ai, pendant ses dernières années, intimement connu la grande artiste espagnole, et j’ai assisté aux derniers jours de cette femme au charme étrange, fait de douce et caressante affabilité et d’orgueil naïf.
Physiquement, elle réalisait le beau type espagnol ; sa tête était casquée d’une magnifique chevelure noire, son teint avait la couleur mat du camélia blanc, .ses grands yeux, aux sourcils merveilleusement arqués, rayonnaient d’intelligence et d’inspiration.
Comme caractère : d’une exubérance chaude et communicative, elle était enthousiaste et vibrante.
Mme Elena Sanz Martinez de Arizala, de noblesse, était née à Valence (Espagne), en 1850, elle fit ses études musicales au Conservatoire de Madrid.
Ce n’est qu’après un engagement à Varsovie qu’elle vint au Théâtre Italien de Paris, où elle chanta avec la Patti. Elle produisit une immense impression.
Nos désastres de 1870 arrivent. Mme Elena Sanz, quoique espagnole, ne veut pas quitter la France, sa seconde patrie. Elle se dévoue ; on la trouve, infatigable, aux ambulances du Théâtre Italien, de Champigny et de Bagneux. Elle reçoit une médaille d’or et son diplôme signé du maire de Paris (et ce maire était alors M. Méline), atteste son dévouement.
Très charitable, elle fait des aumônes, et chante dans des représentations et des concerts de bienfaisance.
Après la guerre, Aime Sanz se rend à Milan où elle chante La Favorite avec Gayarré. Puis, elle parcourt pendant trois ans l’Amérique du Sud ; ensuite elle retourne à Paris où, sous la direction Escudier, elle crée le rôle d’Amneris, dans V Aida, création merveilleuse qui consacra sa renommée à tout jamais. Elle part, peu après, chanter au Théâtre Royal de Madrid ; revient à Paris, et enfin retourne
de nouveau à Madrid en 1879, et alors elle quitte le théâtre. Le roi Alphonse s’étant énamouré d’elle éperdument, l'oblige à briser sa carrière en plein triomp'he ; non moins éprise du jeune roi d’Espagne, Elena fit le sacrifice exige avec l’ardeur qui caractérisait toutes ses actions. Elle eut deux enfants du roi : Alphonse et Fernand. Mme Sanz les chérissait passionnément. Ils eurent une jeunesse accidentée, conséquence d’une éducation desorientee, d une instruction incomplète et d’événements dramatiques.
Enfin, toute la lumière, tout le soleil d’Espagne, était dans les grands yeux noirs d’Eléna Sanz !
Toute la séduction, toute l’attirance espagnole était dans son sourire !
Toute la passion enveloppante, enivrante et farouche était dans sa voix aux inflexions inexprimables, aux nuances pénétrantes et infinies, aux accents mollement caressants ou fougueusement vibrants !
Dans sa vie privée, elle était quelque peu bohème, mais avec esprit, d’allure aristocratique, et parfaitement bien élevée.
J’ai donc assisté à Nice à ses derniers moments, à sa lente agonie d’une douloureuse maladie de poitrine, et j ai pu constater avec émotion, qu’elle sut conserver jusqu’au dernier soupir, sa superbe vaillance et sa belle intelligence peuplée de rêves !
Cependant elle était attachée à la vie, et un jour que nous nous promenions en voiture, à Gairaut, apres avoir jeté un coup d’œil ravi sur le panorama qui nous entourait : « Croyez-vous, me dit-elle qu’on puisse mourir quand il fait si beau ! » Je la rassurai de mon mieux.
Elle eut la douce consolation d’être entourée de soins dévoués et d’affectueuse sollicitude, de la part de ses enfants : Georges Sanz, Alphonse et Fernand, et de sa sœur, Mme Dolorès Banarès, accourue d’Espagne à l’appel de la mourante.
Elle voulut reposer sous le beau ciel de Nice, qu’elle aimait tant ! Elle est inhumée au cimetière de Caucade, sous des monceaux de fleurs ; cette artiste dont Rossini
disait, après l’avoir entendue chanter son Stabat : Elle aura mes dernières larmes.
Avant d’achever ce chapitre, je reviens aux enfants d’Elena. En 1885, lorsque le roi d’Espagne Alphonse xn mourait subitement au Pardo, ses dernières paroles furent* « Mes fils ! Mes fils, quel conflit ! » Il pensait à Alphonse xiii et aux deux fils qu’il avait eus d’Elena Sanz. L’Espagne, alors, exila la mère et les enfants, qui se réfugièrent en France. Une pension de 30.000 francs était assurée à l’ancienne favorite. Ses enfants ayant été reconnus par le roi, il était stipulé qu’à leur majorité, s’ils voulaient recevoir le capital, ils devaient renoncer par un acte public, à toute filiation naturelle paternelle. Mais, soudain, une brusque interruption de la rente a lieu. Alarmés, les jeunes gens s’informèrent et ils apprennent, avec stupeur, que le banquier chez lequel avait été déposé les fonds, s’était ruiné dans des spéculation malheureuses.
La mère était morte en 1893. Naturellement, les jeunes gens s’adressèrent à la Cour d’Espagne, dont ils n’eurent qu’une fin de non-recevoir. Un procès scandaleux pour la Cour d’Espagne s’en suivit. Ne pas vouloir payer une sommé aussi dérisoire aux enfants légitimés du feu roi, était vraiment un scandale et un manque de respect pour les volontés suprêmes du défunt.
L’argumentation des frères Sanz reposait donc sur :
i° Un dossier de 75 documents autographes, signés d’Alphonse xii, roi d’Espagne; d’Isabelle II, mère du roi ; du Père Bonifacio Marin, confesseur d’Isabelle II ; de Prudencio Menendez, le serviteur le plus intime du roi Alphonse xii, etc., documents ayant trait à la filiation de M. Alphonse Sanz. Ce dossier fut communiqué aux juges de la. Cour de cassation ;
20 Une soixantaine de documents autographes et signés d’Alphonse xii. C’est la plus grande partie de sa correspondance avec Aime Sanz pendant six ans. Ces documents où Alphonse xn reconnaît, paraît-il, Alphonse et Fernand Sanz de la façon la plus forrrielle et la plus explicite, ont été rendus, il y a vingt et un ans à la reine Marie-Christine, par 1 intermediaire de son intendant, M. Abella, en vertu
de la convention officielle dont il a été question plus haut. La production de ces documents devant la Cour de cassation est exigée par l’avocat des frères Sanz, Me Nougues ;
3° L’engagement de dépôt de 1886 dont nous avons parlé plus haut ;
40 Un dossier complet de la procédure suivie à Paris, en 1905, contre le banquier a la garde duquel le capital avait été confié. Ce banquier, qui n’avait reçu et conservé ce dépôt des mineurs que grâce à l’autorisation et au consentement de l’intendant du roi, était le banquier de la cour d’Espagne et de la reine Isabelle à Paris depuis plus de trente ans !
Les fils du roi Alphonse xii et d’Elena Sanz eurent enfin gain de cause. Mais ce fut une médiocre satisfaction et une ombre sur la couronne d’Espagne.
NICE D’A N T A N
NOTES ET SOUVENIRS