CHAPITRE III
Paganini à Nice et ses aventures
Que de poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, acteurs, actrices célèbres vinrent se reposer et s’inspirer à Nice, et même, y mourir ! Paganini après avoir demandé à son climat de prolonger sa vie, y agonisa et y mourut, et ce lamentable drame fut jadis, plus ou moins relaté avec exactitude.
Cet extraordinaire musicien qui fut unique en son genre, eut des aventures fantastiques même après sa mort. Son visage anguleux et tourmenté, son regard flamboyant, ses excentricités inimaginables, son caractère indéfinissable, les accents diaboliques qui s’échappaient soudain de son violon, après des chants, des harmonies d’une pureté inouie, avaient fait croire que Paganini entretenait d’étroites relations avec les puissances infernales.
Mais pour ne nous occuper que de son séjour à Nice, nous dirons que c’est en 1836 que le comte de Cessole, violoniste amateur de premier ordre, étant allé voir à Turin l’illustre musicien, le trouva fort souffrant, et l’invita à passer quelques semaines à Nice. Paganini céda à ses instances ; mais, pendant longtemps, le comte de Cessole ne put obtenir de l’entendre une seule fois.
Enfin, un jour, Paganini lui dit : « Asseyez-vous là, et écoutez-moi ». Le comte de Cessole dit alors, qu’il semblait impossible qu’une main humaine pût rendre de
tels accents ! Son improvisation était ineffable sous son archet magique !...
Il consentit ensuite à donner quelques conseils au comte de Cessole, qui en profita avec enthousiasme, puis il voulut bien faire de temps en temps de la musique d’ensemble.
Il donna, peu après, trois concerts à Nice qui eurent un succès et un éclat prodigieux — point n’est besoin de l’affirmer — Ils produisirent cette somme énorme pour l’époque 10.800 francs, mais sa méfiance et son avarice étaient telles, dit-on, qu’il fît faire une boîte neuve pour recevoir les billets à la porte du théâtre, craignant qu’avec la boîte ordinaire on pût lui enlever quelques billets. A Nice, comme à Paris et à Marseille, il refusa son concours pour les pauvres. A Nice, on se contenta de jugei cet acte d’avarice et de dureté de cœur ; mais a Marseille les dames de la poissonnerie le traitèrent de cousin du diable et le poursivirent pour le houspiller.
Certes, il avait bien la caractéristique d’un cousin du diable, même en laissant de côté son physique quelque peu satanique. Souvent la nuit, au lieu d’harmonies célestes, ses voisins de la rue de la Préfecture, car il demeurait dans la maison au coin de cette rue et de la rue Sainte- Réparate, étaient réveillés en sursaut par des accents aigus, stridents, qui devenaient des grognements de chien et des miaulements de chat en fureur. Une nuit même, des voisins accoururent pour sépaxer les combattants, et Paganini de rire sournoisement de leur alerte. Il paraît qu’il cherchait ainsi le fa dièze. Il voulait obtenir du sol à vide un son plus bas que celui produit par la corde quand elle est attaquée naturellement — c’est l’opinion de M. Frédéric Lacroix qui le mieux renseigné, à mon avis, me fournit les notes les plus curieuses. Il consacrait en 1853 une étude sur le célèbre violoniste.
Mais si le climat de Nice, disait-il, adoucissait son mal, l’œuvre de destruction ne s’arrêtait point. Le larynx était détruit, les sons de sa voix ne s’échappaient plus que du nez. Pour parler il se pinçait les narines, afin de forcer la voix à passer par la bouche. Et encore était-ce des mots très faibles et mal articulés. On se demande comment dans
de pareilles conditions, il pouvait vivre et penser à l’avarice. Il s’affaiblissait si rapidement que pour tenir son violon il s’appuyait du coude gauche sur un meuble.
Et cependant, il mourut, on peut le dire, avec son violon tout vibrant sous son archet, entre sa main débile.
Le 27 mai 1840, il expirait à 5 heures du soir, à l’âge de 56 ans. Il en paraissait bien davantage. A ce sujet voici ce qu’écriait un jeune sous-lieutenant M. Paul de Kirck alors en garnison à Nice (1840). Il passait rue du Gou- ' vernement (rue de la Préfecture) et vit un groupe de curieux très animés et gesticulant devant une maison. On se pressait, on s’interrogeait, dit-il, et il relève le dialogue suivant :
— Ques a co ? ques a co ?
— Non, es ren, dit l’un.
— Es lo fuech ! s’écrie un autre.
- — Couma co ? demande un survenant.
Enfin, un boutiquier en haussant les épaules dit, dédaigneux : Non es ren : Paganini es mnort. Et les curieux désappointés, rient en faisant l’oraison funèbre du défunt. Et quelle oraison ! Non es ren : Paganini es muort ?
Mais le pire, c’est que, sans tenir aucun compte du génie de l’artiste qu’ils ne comprenaient d’ailleurs pas, et ne pouvaient juger, ils disaient de grandes vérités sur l’homme. Quel avare disait l’un ! Il refusait de jouer pour les pauvres. Et, je cite textuellement : II avait appris à jouer du violon aux galères. Un autre ajoutait : C’était un magnifique talent, mais les cordes de son instrument étaient faites avec les boyaux de sa femme.
Sur ce, le sous-lieutenant de Kirck entre dans la maison et pénètre dans la chambre de Paganini, couché avec une serviette devant lui sur laquelle s’étalaient les débris d’un pigeon. La servante qui se trouvait là, voyant l’étonnement du jeune homme expliqua : Hier soir, monsieur, en me donnant l’argent me disait : j’ai bien envie de manger un pigeon ! — Eh bien, monsieur, ajoutez encore douze sous. — Douze sous ! reprit-il en faisant la grimace. Douze sous !! Oh ! c’est trop cher, j’en ai bien envie cependant, essaie pour huit sols, car, mon enfant, il y a
beaucoup d’os dans un vilain pigeon, ce n est pas comme du bœuf. — Eh bien, monsieur, il était bien riche !
Le jeune officier consterné regarda une dernière fois Paganini, prit son Stradivarius suspendu à la muraille, le posa avec l’archet près du corp inerte, alluma deux flambeaux et s’en alla le cœur serré par ce lugubre et lamentable spectacle.
Ne croyant pas à sa mort prochaine, il avait, non pas refusé les sacrements, mais il les avait ajournés.
Le clergé impressionné par, ce fait et sa réputation, refusa alors la cérémonie religieuse et l’inhumation en terre sainte. Ici les aventures macabres prennent tout de suite une tournure fantastique. Le comte de Cessole et le comte de Maistre, gouverneur de Nice vont plaider la cause du défunt auprès de' l’évêque. Le roi Charles-Albert lui-même écrivit confidentiellement à l’évêque l’engageant à éviter un scandale. L’évêque résista. On fit alors embaumer le corps — qu’on plaça sur une estrade — grotesquement habillé d’un bonnet de coton orné d’un ruban bleu très large, d’une énorme cravate blanche s’échappant d’un immense faux-col. Et le public fut invité à venir contempler la dépouille mortelle de l’illustre musicien. Il fallut cependant le mettre en bière ; mais pour ne point priver les visiteurs de la vue de son visage, une ouverture fut pratiquée dans le cercueil et on y ajusta une vitre. Mais le clergé de Nice, indigné, obtint du gouvernement l’ordre d’expulser le cadavre qui bravait ainsi son arrêt.
Il fut donc par une belle nuit étoilée embarqué et déposé silencieusement au Lazaret de Villefranche. Et les pêcheurs lugubrement impressionnés, prétendaient que lorsque la n'uit ils passaient devant la porte, ils voyaient un fantôme jouer du violon, et à ses accents plaintifs, ils s’empressaient de s’éloigner en se signant.
Aucune originalité macabre ne manqua aux aventures posthumes. Un brocanteur ne vint-il pas proposer au comte de Cessole de donner 30.000 francs (à cette époque c’était une somme énorme) si on lui livrait le grand homme momifié, pour l’exiber en Angleterre, en Amérique, etc. Inutile d’ajouter que cette offre fut repoussée
avec horreur. Pendant ce temps, ,1e procès suivait son cours. L’évêque de Nice rendit son jugement inexorable le 28 juillet 1840. Le fils naturel, mais reconnu de Paganini, en appela à l’archi-épiscopat de Gênes. Les conclusions furent favorables à la mémoire du défunt, néanmoins l’archevêque de Gênes confirma le jugement de l’évêque de Nice. Frédéric Lacroix prétend que l’on n’échappe point à l’influence de son nom. Pagano, païen, Paganini petit païen — que le clergé avait dû être complètement influencé par ce nom; et en demeurait d’autant plus inflexible. Enfin au bout de trois ans, le Pape leva l’interdit. Et pendant une nuit du mois d’août 1843, 1844 dit Lea, un homme muni d’un permis, deux portefaix et deux bateliers, prirent livraison du cercueil qui tel qu’un colis fut dirigé sur Gênes. A toutes les douanes, vérification des douaniers sans aucun respect ni égard — un simple colis ! pour voir si aucune fraude ne s’y trouve. — Quand on questionnait les bateliers, ils répondaient tranquillement, aquéou que sounaba ten ben — celui qui sonnait (jouait) si bien.
A Genes, a qui il avait légué son violon Guarnérius, il passa inaperçu. Enfin ce lamentable et lugubre voyage prit fin. Le cercueil atteignit Parme où il fut mis dans un caveau en la magnifique villa Guaglione, propriété du défunt et achetée par lui 500.000 francs.
Paganini laissait à son fils Cyrus Paganini près de deux millions — héritage considérable surtout pour l’époque.
Ce fils était adultérin. Il était ne en 1823. Son amour pour cet enfant était si vif, qu’il supplia le roi Charles- Albert de l’autoriser à le légitimer. Ce qui lui fut accordé, mais avec cette clause expresse que Paganini donnerait a Turin, trois Concerts au bénéfice des pauvres, ainsi fut fait.
Quant a Nicola Paganini il était né à Gênes en 1784. Son père, pauvre homme d’affaires, ne peut que lui donner une éducation médiocre.
Paganini était né avec un caractère soupçonneux, ayant la hantise de la persécution, être bizarre qui se décida seulement à l’âge de 43 ans à voyager. Très superstitieux
il avait la conviction qu’il serait empoisonné s’il sortait de son pays.
J’ai parlé de l’avarice excessive de Paganini. Alors, on doit lui savoir doublement gré du généreux mouvement qu’il eut, un beau jour, en faveur de Berlioz, très peu fortuné.
Après avoir entendu la Symphonie dJ Harold, l’illustre virtuose enthousiasmé, lui envoya, anonymement, par l’entremise de la maison Rothschild, une somme de vingt mille francs.
En 1853 les procès ecclésiastiques reprirent leur cours ; le pape n’ayant autorisé en 1843 qu’un tombeau provisoire. Ils durèrent quinze ans !...
C’est inimaginable ! Ce malheureux Paganini ! je l’espère pour lui, pour l’art, pour sa mémoire, n’était pas le cousin du diable. Mais le diable a bien fait tout ce qu’il a pu pour le suggérer à ses contemporains.
NOTES ET SOUVENIRS