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CHAPITRE XXXI

Pléiade d’artistes au Théâtre Français : Déjazet, Ravel, Théo, Judic, Jeanne Granier, Laugier, Jane Hading, Zulma Bouffar, Péchard, Marie Petit, Marie Laurent, Tiste,

Agar, Sarah Bernhard, Madame Pasca, Madame Doche, Thérésa, Marie Cabel — Le Théâtre Français au Casino.

Après avoir parlé des origines des théâtres de Nice, je dois consacrer encore quelques pages â certains artistes en renom qui ont joué sur notre scène française dans une auréole de triomphe. C’est sur cette scène que je vis pour la première et unique fois Déjazet. J’étais fort jeune et elle était fort âgée. Mais elle produisit sur moi une impression d’admiration inoubliable. C’était dans les Premières Armes de Richelieu. Quel esprit ! quelle finesse talon rouge ! quelle nature exceptionnelle, quelle intelligence inaltérable, quelle jeunesse éternelle !

Nous eûmes à Nice, pendant plusieurs années, une de ses meilleures élèves, Esther May, qui avait conservé toutes ses traditions avec un rare bonheur.

Puis nous voyons le fameux Ravel, la jolie Théo, plus de beauté que de talent, Zulma Bouffar, Péchard, Judic, Granier, Jane Hading, Marie Petit, Marie Laurent, Luigini, Tiste, Laugier, Agar, Sarah Bernhardt, Mme Pasca, Mme Doche, l’élégante et incomparable créatrice de La Dame aux Camélias qui joua en 1880 La Fiammina pour le bénéfice d’une artiste du théâtre, Mme Laurent. Elle donna aussi son précieux concours à M. Tiste, ce grand comique qu’on ne saurait oublier. Ce soir là, Mme Théo et Aristide, un excellent ténor, s’étaient joints à Mme Doche. Et, mais n’oublions pas Thérésa, Emma Valadon, qui est morte il y a peu d’années, dans un âge très avancé. Elle parut pour la dernière fois sur la scène de notre Théâtre Français en 1887. Quel succès ! Quel éternel triomphe !

Comme les Canards qu’elle chantait d’inimitable façon, elle nous a dit des riéns, mais ces riens étaient tout un monde d’esprit et de drôlerie indicible. Sa diction, ses gestes courts, car elle était alors fort grosse, étaient de prodigieuses révélations d’imprévu comique. Quel art de bien dire, quelle science d’expression, et que les bêtes chantées par elle avait donc de l’esprit ! Mais, ô prodige ! si la note comique était chez elle un art personnel,, il en était de même pour la note dramatique. Alors cette belle voix grave, profonde, devenait émouvante, irrésistiblement impressionnante !

Dans mes notes, je retrouve, datée de 1865, une page de Grimm, le courriériste parisien. Il raconte sa première entrevue avec Thérésa. C’est bien une des pages les plus amusantes et les plus spirituelles qui se puissent lire : Qu’on en juge.

Mlle Thérésa, marquise de l’Aleazar est une étoile. N’est pas Thérésa qui veut.

« Il m’a été donné, dit-il, de voir Mlle Thérésa face à face, non pas dans les gloires et les triomphes quotidiens de son royaume du Faubourg Poissonnière, mais dans un salon, au bord d’un piano sans queue, sous le feu de cent bougies brûlant pour le plaisir de la meilleure compagnie, et dans une toilette qu’une vicomtesse un peu excentrique n’eut pas dédaignée.

« Quand on est Mlle Thérésa on ne suit pas la mode, on la précède.

« La scène représente un salon de la Chaussée d’Antin. Des fauteuils et des chaises sont rangés en ordre de bataille, aux clartés éblouissantes des appliques et des lustres ; un grand nombre de jeunes femmes en belles toilettes de bal, attendent toutes frémissantes d’impatience; la maîtresse de maison va et vient avec une nuance charmante d’embarras et de gaîté.

« Des hommes, le regard fixé sur la porte, échangent des chuchotements dans les coins. La conversation flotte indécise.

« Un piano, orné de deux flambeaux, offre un clavier menaçant à l’un des angles du salon, mais, au lieu de tourner vers lui des yeux courroucés, chacun le caresse d’un sourire en passant.

« On devine qu’il y a un événement dans l’air. Cet événement c’est Thérésa. Tout à coup, un frémissement parcourt l’assemblée. On se lève à demi, toutes les têtes se tournent comme si elles avaient été mues par un ressort. C’est elle! Mlle Thérésa paraît, vêtue d’une roble de taffetas vert d’eau, garnie de jais blanc, sans crinoline, et plaquée sur les hanches. La traine mesure trois mètres.

« Les ambassadrices elles-mêmes, et je parle des plus brillantes, n’en ont pas de plus longues et de plus tapageuses. La robe, en glissant sur les tapis, fait entendre un léger bruit métallique produit par le contact des brins de jais qui frôlent les pieds tordus des fauteuils. On dirait les crotales d’un serpent à sonnettes passant parmi les buissons. T. a robe verte, décolletée outrageusement, comme on se décollette aujourd’hui ( déjà !) est serrée à la taille par une large ceinture blanche. Rien dans les cheveux, si ce n’est un bouton de rose égaré près de l’oreille, une ou deux mèches folâtres et frisées, badinent sur le front. Tous les yeux regardent l’héroïne du jour, tous les yeux la dévorent. Tl n’y a plus ni messieurs ni mesdames ; il n’v a que des curieux et des curieuses.

« Cependant sous le feu de cette artillerie qui croise ses oeillades, Mlle Thérésa s’avance et traverse le salon. Telle

autrefois Junon paraissait sur les nues. On sait des marquises et des comtesses qui voudraient avoir cette démarche et cette aisance. Point d’embarras, point d’assurance non plus, mais quelque chose qui semble dire : « Regardezmoi ; tout à l’heure, vous allez applaudir ».

« C’est la conviction en robe de bal. »

Ce portrait nous montre une Thérésa inconnue de

beaucoup, moi du nombre. — Mais continuons .

« Mlle Thérésa est d’une taille moyenne ; elle est maigre avec une poitrine étroite, des bras maigres, la taille plate ( alors ! Mais depuis...), les cheveux noirs, les pommettes saillantes, les yeux brillants et semblables a du jais. Sa physionomie est vivante et expressive. L’éclat de ses yeux, le mouvement de la bouche, la puissance du sourcil, lui donnent du caractère.

« Ce magnifique collier qui brille à son cou, c’est une ambassadrice, et je parle de la plus célèbre ( Mme de Metternick peut-être ?) qui dans un beau mouvement d’enthousiasme le lui a offert. Cette bague qui scintille à son doigt, c’est la maîtresse d’un des salons les plus aristocratiques de Paris, la duchesse de G... qui la lui a donnée.

« Au point de vue de sa profession, Mlle Thérésa est une artiste, une véritable artiste ; elle chante avec un goût, une délicatesse, un art, une expression que beaucoup de cantatrices seraient heureuses de posséder. Sa voix a une puissance et un volume extraordinaires. Dans un salon, elle ne lui permet jamais de s’émanciper ; elle aurait trop peur, dit-elle, de faire tomber les lustres et de casser les glaces, ce qui augmenterait dans des proportions inusitées les frais d’une soirée. »

Et Grimm ajoute : Mlle Thérésa, n’a jamais appris à chanter, et ne connaît pas non plus, une note de musique. C’est une artiste d’intuition. Et tous les plus grands maîtres de proclamer l’excellence de son chant, la qualité bien posée de sa voix, la franchise de sa méthode. *

Quant au répertoire qu’elle promène ainsi au faubourg Saint-Honoré, il faut bien le dire, reconnaît le spirituel chroniqueur, c’est celui de l’Alcazar !

A ce moment Thérésa avait 72.000 francs d’appointe-

ments fixes et 12.000 de feux et, en plus, le revenu de ses soirées dans le monde. On pouvait faire fortune à moins.

Et les mines d’or aujourd’hui sont aux Alcazar,. Kursaal, Eldorado, Music-Hall !

Mais, je continue! Après. la silhouette de Thérésa, je rappelle que Sarah Bernhardt vint plusieurs fois à Nice et fut toujours accueillie avec cet enthousiasme qu elle sut toujours inspirer avec un rare prestige.

Puis, une autre célébrité vint à son tour. D’abord en 1879, cette superbe et incomparable artiste voulait se# reposer à Nice de ses tournées en Russie où elle fut acclamée et adorée. Elle était de toutes les fetes, voire même de toutes les chasses, de presque toutes. Se souvient-on que c’est dans une chasse à l’ours avec Mme Nilsson, engagée en même temps en Russie, que Mme Pasca tua un ours blanc gigantesque d’une balle droit au cœur ? Je vis ce colossal fauve naturalisé chez la grande artiste à Paris, dans l’antichambre où il surprenait les visiteurs.

A son retour de Russie, Mme Pasca se rendit aux sollicitations de M. Cortellazzo, pour donner au Théâtre Français une représentation du Demi-Monde. M. Laugier, le commerçant-comédien (de Nice) lui donnait la réplique dans le rôle d’Olivier de Jalin.

A cette époque, je la vis pour la première fois, et dans le Demi-Monde, sa pièce de début. C’est alors qu’il me fut donné d’apprécier ses dons exceptionnels, son rare talent, cette distinction native, cette beauté altière, qui révélait sa personnalité. Le pinceau magistral de Bonnat immortalisa tous ces dons dans un portrait célèbre, si bien décrit par Guy de Maupassant.

Mme Pasca, douée d’une fort belle voix de mezzo-soprano, se disposait à la carrière du chant, lorsque Dumas fils, à la prière du professeur Delsarte qui trouvait en Mme Pasca, une nature de tragédienne, l’entendit et frappé de la beauté de son organe si riche, de la majesté de son port, de la noblesse de ses manières et de la superbe de son masque, Dumas, dis-je, l’attira à lui ; mais jugeant la mobilité de sa physionomie et ses finesses d’ex-

pression, le maître lui confia d’abord le rôle de la baronne d’Ange du Demi-Monde. Ce fut une révélation !

Elle créa ensuite : la Charmeuse, Fabienne, Héloïse Paranquet , Les Idées de Madame Aubray , Seraphine , F anny Lear, Fernande, la Comtesse Romani, etc., etc. Partie en Russie, elle y joue tout le répertoire de la Comédie Française, du Gymnase et du Vaudeville.

Après cinq ans d’un exil plein de charme et de triomphes, elle revint à Paris.

Et alors ses créations se succèdent avec une rapidité 'qui n’a d’égal que ses rententissants succès.

La grande artiste vint encore à Nice en 1885 où elle joua Séraphine au Théâtre Français, et Les Danicheff, Serge Panine au Casino Municipal. On se passionnait pour la femme artiste et l’on recherchait avec ardeur, l’artiste grande dame dans les salons de la haute société.

Il me souvient que le jour de la représentation de Séraphine, Guy de Maupassant vint chez moi avec le comte Potocki, m’inviter à dîner, et, à aller ensuite, au Théâtre Français applaudir notre amie Mme Pasca. Ce que nous fîmes tous trois fort gaiement, trop gaiement, car nous riions en lui adressant la parole à mi-voix. Si bien, que lorsque nous allâmes la féliciter dans sa loge, elle était fort irritée contre nous, et nous fit de vifs reproches ; nous laissant fort penauds, puisqu’ils étaient mérités.

Une de ses dernières créations, la plus sensationnelle, fut La. Lutte pour la Vie. La grande artiste était âgée alors, mais son talent était toujours jeune.

Après la première, Alphonse Daudet mourant lui adressa la lettre suivante que Mme Pasca me communiqua, et dont j’ai pris copie. La voici : on est ému en lisant cette douloureuse missive qu’une dernière lueur de joie éclaire :

« Chère Madame, j’aurais voulu, et ma femme aussi, monter dans votre loge pour remercier « la duchesse Padovani », mais j’étais dans l’impossibilité de faire un pas, et si vous m’aviez vu me traîner à ma voiture après ces six heures d’immobilité vous auriez eu pitié de votre auteur et c’est vous qui seriez venue l’embrasser, l’encourager dans sa cruelle lutte pour la vie. Oh ! comme vous

avez admirablement vécu ; car ce . n est plus jouer, cela, tout le second acte. Pas un mot, pas un geste .qui ne soit la perfection, j’ai vu et entendu ma duchesse, c est une sensation d’orgueil et de joie que je n’ai pas souvent connue. Pardon, je suis épuisé par ces lignes.

« Alphonse Daudet ».

Il est impossible de rien ajouter à cette lettre, tous commentaires seraient inexpressifs et pâles ! »

La grande dame artiste n’est plus aujourd’hui, mais je me souviendrai toujours de nos longues années de fréquentation, de sa précieuse amitié et d’une correspondance pleine de charme et de vif intérêt.

Je ne puis, non plus,' ne pas citer son triomphe dans l’Invitée de M. F. de Curel, bien connu à Nice dont j’eus en communication la lettre suivante adressée à Mme Pasca:

« Chère Madame,

« L 'Invitée n’a pas longtemps vécu, je lui avais prodigué ce dont bien des gens ne se soucient guère, vous lui donniez ce qui fait pleurer tous les yeux, il me semble que nos dons réunis la faisaient à peu près complète... Le public en a décidé autrement.

« C’est une croix qui tombe sur mes seules épaules, car mes interprètes étaient la perfection même, vous la première. Heureusement- mes épaules ne fléchissent pas trop. Je suis un grand coupable avec, un petit repentir, mais avec un souvenir bien reconnaissant pour celle qui a si vaillamment défendu ma cause. »

« F. de Curel ».

On n’est pas plus spirituel et plus charmant !

Et je fais suivre cette lettre, d’une autre écrite par Jeanne Granier, la ravissante divette, devenue la 'fine exquise comédienne, lettre que m’a également communiquée Mme Pasca, et non moins spirituelle et non moins intéressante :

- 2ÔO

« Ma chère amie,

« Oui, vous avez été sublime, merveilleuse, belle, superbe, enfin le dictionnaire Larousse ne me fournit pas l’expression que mon enthousiasme voudrait. J’aurais voulu aller vous embrasser après le baisser du rideau, mais on m’a dit qu’il y avait un monde énorme sur la scène et, craignant que vous ne me remarquiez pas dans la masse j’ai préféré arriver ce matin toute seule avec ma petite lettre.

« Vraiment, ma chère, vous êtes désespérante ; c’est en vous voyant jouer que l’on se rend compte du peu que l’on sait, de tout ce que l’on a à apprendre.

« Tendresse, énergie, douleur,, colère, tous ces sentiments sont si bien rendus qu’il semble que vous les éprouvez véritablement tout à tour.

« Encore mille compliments, je vous embrasse bien tendrement.

« Jeanne Granier. »

Ces lettres, pleines de simplicité vraie et d’émotion sincère, font honneur à celle qui les a reçues, et à ceux qui les ont écrites, d’autant plus qu’elles n’étaient pas destinées à la publicité.

NICE D’A N T A N

NOTES ET SOUVENIRS

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