CHAPITRE XXXII
Marie Cabel. — Maria Rebuffi-Anfossi. — Lettre de Victorien Sardou. — Interdiction de ses pièces. Opéra de M. Preyre. - Madame Marguerite Baux. — Paderewsky. — Léopold de Meyer.
En juin 1885, on apprenait la mort de Marie Cabel.
La dernière fois qu’elle apparut sur la scène, à Nice, c’était au Théâtre Français, dans Galathée.
C’était à son déclin. Ce fut, alors, un étonnement au lever du rideau, de voir une jolie tête sur un corps presque informe, une masse ! Et lorsque animée, au feu de la passion de Pygmalion, la statue descendit de son piédestal, je devins inquiet et rêveur en voyant la lourdeur et l’hésitation de ses premiers pas, non que cela me surprît de la part d’une statue, mais je me demandais, avec anxiété, comment l’artiste allait s’en tirer. Dès les premières notes, je me sentis rassuré : d’une jolie bouche s’échappaient, fraîche, légère, harmonieuse et agile, une voix semblable à celle d’une cloche de cristal, une vocalisation brillante au timbre éclatant et velouté. Elle ravit complètement son au-
ditoire, et le fameux air de la coupe fut chanté par Marie Cabel avec un charme infini.
Le public qui bondait la salle lui fit une ovation bravos, rappels, bis, lui furent prodigués.
La dernière fois que je la vis, c’était encore à Nice, à son lit d’agonisante, vaincue par la paralysie, l’œil hagard, méconnaissable. De temps en temps, elle sortait de sa torpeur ; alors, un sourire doux’ et fugitif éclairait son visage, l’intelligence n’était pas morte, mais le cerveau fonctionnait lentement, la parole s embarrassait et restait souvent inachevée.
Dans ses meilleurs moments, elle essaya maintes fois de me raconter de curieuses anecdotes, mue par ce double sentiment de revivre à ses souvenirs, et de grossir de faits inédits mon bagage de journaliste. Mais subitement, la mémoire lui échappait, l’expression la trahissait, elle cherchait péniblement à les ressaisir, c’était en vain.
Affligeant spectacle qui me laissait une impression douloureuse.
Ayant bravement pris son parti de l’oubli des hommes, elle avait, parfois, une ironie pleine de finesse, un mot, qui prouvait le cas qu’elle faisait des succès et du monde. Chose rare, elle aimait la voix et le talent chez les autres, appréciant celles qui lui avaient succédé.
Un jour, toujours malade, elle témoigna du désir d’assister à un concert donné par des Italiens. Je me rendis à son désir et je l’y conduisis. A ce concert chantaient la Dory et la Léria. Ces dames m’ayant demandé de les présenter à Marie Cabel, je le fis avec empressement ; et la cantatrice française félicita les prime donne en des expressions qui ne laissèrent aucun doute sur la netteté de son état d’esprit. Elle aimait beaucoup Mme Conneau ; elle était heureuse d’entendre cette grande dame artiste qui, seule, avait conservé pour l’étoile éteinte, égards et admiration.
Je ne peux m’empêcher de faire un rapprochement entre Marie Cabel et Maria Rebuffi-Anfossi, qui avait épousé la célèbre basse chantante Anfossi. Cantatrice
italienne, élève chérie de Rossini, et qui fut en renom jadis à Londres et en Amérique, et qui tristement vint mourir dans la plus profonde détresse, à Nice, il y a de bien longues années, à l’âge de 85 ans.
Le hasard me la fit découvrir mourant isolée, oubliée, inconnue même, dans le fond de la cour d’une maison de la vieille ville ! Je l’assistai dans ses derniers moments, et lui rendis les derniers devoirs.
Qui se souvient aujourd’hui de Maria Anfossi ! de cette étoile éteinte à qui Rossini écrivait de Paris, lorsqu’elle était à Londres. J’ai eu cette lettre entre les mains :
« Je suis heureux et fier de vos succès, carina, mais non surpris ; vous avez la voix d’un ange, et la Colbran vous a donné la science de son art incomparable » ?
On sait que la Colbran, grande cantatrice, était la première femme de Rossini. Mais», pour en revenir à Marie Cabel, elle n’avait que 58 ans lorsqu’elle mourut. Ainsi va le monde, ainsi va la gloire, ainsi disparaissent les étoiles éteintes !
En 1885, je recevais un beau matin deux télégrammes de Victorien Sardou, télégrammes adressés à moi personnellement. Le premier disait : « Vous prie interdire représentation Divorçons au Casino. » Quelques jours après, venait ce second télégrammes : « Faites annoncer, je vous prie, que ne voulant plus voir jouer mes pièces de façon indécente, je fais signifier interdiction de mon répertoire aux deux théâtres niçois Casino et Théâtre Français, — Sardou. »
Ft enfin, peu après, il adressait la lettre suivante à M. Félix Poullan, adjoint au maire de la ville de Nice :
« Paris, 11 novembre 1885,
« Mon cher Monsieur Poulla»,
« Contre les attaques injustes, grossières et stupides, auxquelles vous êtes en butte, je vous apporte spontanément mon témoignage, dont vous pourrez faire l’usage qu’il vous plaira.
« Je suis venu vous trouver et je vous ai dit : « Le Théâ- « tre Français de Nice est administré d’une façon déplo- « rable. C’est une honte qu’une ville de luxe telle que la « vôtre, ne puisse pas offrir mieux à ses hôtes d’hiver, « que ces représentations théâtrales dont ne se contenterait « pas une ville de province de quatrième ordre. Voulez- « vous m’aider â modifier cet état de chose? » Vous m’avez répondu : « de tout mon cœur ».
« Et de ce jour là nous avons combiné nos efforts pour obtenir un résultat si désirable. Les ridicules exigences d’un propriétaire que les questions d’Art laissent absolument froid, ont rendu impossible la combinaison que j’avais projetée, et le plus clair résultat de cet échec, c’est que Nice ne possédera pas encore cet hiver le théâtre de comédie auquel elle aurait droit, où qu’elle l’aura dans les conditions grotesques auxquelles elle est condamnée depuis nombre d’années.
« Dans cette affaire, mon cher Monsieur Poullan, vous n’avez rien dit et rien fait qui n’eut en vue la réforme du Théâtre-Français de Nice, et par conséquent l’intérêt général. Les remercîments que je vous adresse publiquement pour votre empressement à vous associer à mes efforts, tout le monde vous les doit. Vous ne recueillez que des injures. C’est tout naturel et cela ne doit pas vous étonner, surtout à Nice.
« Je vous serre la* main bien cordialement.
« Victorien Sardou,
« Président de la Société des auteurs « et compositeurs dramatiques ».
Et je duè, en son nom, faire exécuter l’interdit au Théâtre Français et au Casino Municipal pour le répertoire de Victorien Sardou, qui tint rancune comme il savait le faire.
• Puis, le Théâtre-Français fut acheté par la Compagnie du Gaz qui le rasa pour édifier son usine.
Vanitas vanitatum et omnis vanitas.
— aë5 —
A propos de lettres de Victorien Sardou, sa calligraphie dévergondée est connue. J’eus force difficultés à lire sa missive ; tout comme M. Poullan. Plusieurs fois, j ai apporté, au célèbre auteur, ses propres lettres pour qu il me dise ce qu’il avait écrit. Il n’y parvenait presque jamais. Des pattes de mouches crochues !
En mars 1893, un Niçois d’adoption, M. Preyre, avoué k Nice, donnait au Casino Municipal un opéra comique en 2 actes : La Jeunesse de Pierre Le Grand. Le libretto de Labour est intéressant, la musique.de M. Preyre est mélodieuse, l’inspiration est gracieuse et appropriée aux paroles. La contexture générale se rapproche de l’ancien opéra comique. Elle eut beaucoup de succès, mais ne tint pas longtemps l’affiche. Pourquoi ? — Faute de réclame sans doute. Les rôles étaient personnifiés par la délicieuse Mme Morin (Pierre Le Grand), Mlle Duperret, MM. Duschivers, Duthoit, Richard, Lary. .
Par la suite, que de belles représentations au Casino Municipal ! Rappelons : La Patti, Sarah Bernhardt, La Duse, Céline Chaumont, Salvini, Maurel, Tamagno, etc. Coquelin aîné que je rencontrais souvent dans les salons, affectant une familiarité bon enfant, mais pleine de fatuité et d’un goût douteux souventes fois.
Mme Marguerite Baux, la belle et superbe 'soprano qui fit entendre son chant du cygne au Casino, non pas que l’âge l’y contraignit, loin de là. Elle était jeune encore, mais elle désirait se retirer de la scène. On put alors applaudir une fois de plus cette admirable artiste, au style impeccable, à la voix puissante et chaude, aux intonations exquises et qui la firent une des plus grandes artistes de l’époque et l’une des mieux douées qui aient jamais existé.
Fille d’un ancien maire de la ville de Marseille, descendant des comtes des Baux de Provence, Marguerite Baux n’était pas destinée au théâtre mais, un jour, elle avait dix-huit ans à peine, Reyer l’entendit ; il comprit le brillant avenir qui pouvait s’ouvrir pour la jeune fille. Il en parla, la recommanda à Mme Miolan-Carvalho qui lui donna des leçons. Les progrès furent rapides et sans passer par le
Conservatoire Marguerite Baux débutait à l’Opéra de Paris dans le rôle de Rachel de La Juive. Ce fut une révélation, un enthousiasme continu de bon aloi. On l’applaudit ensuite dans Le Roi de Lahore, Don Juan avec Gabrielle Krauss et Gaillard, Robert le Diable, les Huguenots, L’Africaine, la première reprise du Freischutz à Paris, Aida à Lyon, Hérodiade à Bordeaux. Elle fait l’ouverture du nouveau Théâtre de Rouen par Les Huguenots, créa Françoise de Ri mini et Ambroise Thomas conduit les représentations. Enfin, la jeune prima donna marche de triomphe en triomphe, fêtée, choyée, acclamée. Et l’Amérique la réclame. Là aussi, elle y moissonne les lauriers à profusion.
Toute la critique de l’ancien et du nouveau monde rivalisa d’éloges. M. de Themines disait : « Sa voix puissante est sympathique, est d’un beau timbre, les hautes notes jamais criardes, le médium homogène. »
Très belle, très distinguée de sa personne, tout concordait à faire d’elle, l’artiste d’exception. Richesse d’organe, grand talent, jeu passionné, diction merveilleuse. Elle inspira toujours l’admiration. Aujourd’hui, retirée du théâtre, depuis de longues années, après s’être fait entendre dans quelques salons privilégiés, et quelques concerts, elle se fixa dans notre bonne ville de Nice où elle est très aimée et recherchée par la meilleure société.
Je ne veux pas terminer ce chapitre, sans rappeler les beaux concerts de Paderewsky qui faisait vibrer avec le piano sa chevelure d’inspiré ! Cela me fait souvenir d’un autre pianiste qui vint aussi à Nice, en 1861 se faire entendre avec succès, Léopold de Meyer, et qui se vit féliciter ainsi par l’empereur Ferdinand d’Autriche, lors d’un concert à la cour : « Monsieur de Meyer, j’ai entendu Liszt, j’ai entendu Thalberg et Chopin, mais je n’ai jamais vu transpirer comme vous ! »
NOTES ET SOUVENIRS