CHAPITRE XXXIII
et Comtesse de Chambrun. — Parc Chambrun. Madame Conneau. — Madame Marie Roze. — Madame Ackermann. — Mme Amélie Ernst.
Le Président de la République M. Carnot.
Le général Seliverstroff. — La statue de Garibaldi. Inauguration.
L’ère des brillantes réceptions fut longtemps radieuse. Les chapitres succèdent aux chapitres. Parmi les plus brillantes, nous voyons celles de la comtesse de Chambrun, née Godard, propriétaire de la Cristallerie de Baccarat, et son mari, le comte de Chambrun, possesseurs d’une très grande fortune qui leur permettait de jouer le rôle de Mécène. Sa villa n’était par elle-même rien de bien remarquable, mais le parc, alors non mutilé, était fort beau, et le temple en marbre blanc à colonnade circulaire, reproduction du temple d’Athènes nommé la Lanterne de Diogène est célèbre dans toute la région. Or, cette villa était un centre de réunion artistique et mondaine. Le comte de Chambrun était un érudit, un savant. Il a écrit
des études politiques et littéraires de grande valeur. La comtesse était une poétesse non sans mérite, mais très précieuse.
A cette époque aussi florissait le salon de Mme Conneau. Chez elle j’entendis de grands artistes : Nadaud, Diaz de Soria, l’exquis compositeur Tosti, le compositeur anglais Sir Arthur Sullivan, gentleman ami intime du Prince de Galles, et que ses œuvres ont placé parmi les meilleurs musiciens de notre époque ; les deux compositeurs napolitains Denza, l’auteur de Funiculi-Funicula , chanson populaire qui fit fureur, Mario Costa, auteur de mélodies charmantes et de pantomimes expressives ; Tagliafico, le chanteur et compositeur bien connu, le violoncelliste Hollmann à la tête léonine, le beau sicilien Felice Lebano, harpiste incomparable, le célèbre Naudin, etc. J’entendis là encore Tagliafico avec sa femme chanter son Saint Janvier de façon inimitable ; Simonetti, le violoniste fixé à Londres aujourd’hui.
A propos de Simonetti, j’ouvre une parenthèse, il y a quelques années de passage .à Nice, il vint me voir. Définitivément fixé a Londres et marié en cette ville, le virtuose ne revenait plus en France. Comme je lui demandai si sa femme appartenait au monde des artistes. — « Non me répondit-il en souriant, elle ne comprend même rien à la musique, mais elle m’est très précieuse pour mon art ». Je regardai mon interlocuteur avec étonnement. « Oui, reprit-il. Un matin, devant jouer le soir dans un grand concert, je répétais un morceau du programme, et je croyais avoir atteint la perfection, lorsque ma femme survenant, me dit : « Mon Dieu que c’est donc difficile ce que tu joues ! » Stupéfait, je lui demandai pourquoi ? — Mais, parce que tu peines beaucoup en le jouant. — Alors s’écria Simonetti, ce fut un trait de ! lumière pour moi, car le public ne doit jamais s’apercevoir des difficultés de l’artiste, et je me remis au travail. »
Combien d’exécutants devraient s’inspirer de cette remarque, car souvent les contorsions qui accompagnent leur jeu, distraient l’auditoire et provoquent le rire. Mais je reprends :
Ces soirées étaient mondaines et intimes tout à la fois. Cela, hélas ! n’existe plus !
Madame Conneau, bien après la chute de l’Empire et la mort du docteur Conneau, médecin de Napoléon III, avec sa fille et sa sœur, vint s’installer à Nice où elle finit par passer tous les hivers. Ses salons étaient le rendez-vous de tous les grands artistes de passage ; et la haute société de fous les partis et de tous les pays y fréquentait. La beauté et la grâce accueillante de la grande dame, jointes au charme d’une voix exquise attiraient les sympathies. Un jour qu’un solliciteur d’autographes présentait son album à la grande dame artiste, la comtesse de Chambrun qui se trouvait là, prit l’album et y traça cet impromptu :
Ma plume n’a rien à vous dire,
J’aî d’autres armes pour charmer :
J’ai ma voix et mon sourire Qui vous font réver ou pleurer.
Circé, la Malibran ont leur sceptre ou leur lyre Pour enchanter le monde ou pour le gouverner,
Les prêtresses de l’Art ne daignent pas écrire ;
Elles savent chanter, aimer, se faire aimer ?
Pendant de longues années, dans les plus aristocratiques salons de Nice, dans les grands concerts, et aux célébrés concerts classiques de Monte-Carlo, la grande artiste se fit admirer et applaudir avec enthousiasme.
Jusqu’à la fin de sa vie, elle conserva sa grâce prenante, son sourire charmeur, sa voix suave et fraîche.
C’était une amie chère, et à jamais regrettée.
Elle dort, aujourd’hui, son dernier sommeil à Paris. Cette voix mélodieuse s’est tue pour toujours ! Plus rien ne reste de ces accents divins, que le souvenir pour ceux qui ont pu les entendre !
En 1888 au Cercle de la Méditerranée où il y avait fête, le compositeur bien connu et très apprécié, Noël Des-
joyeaux, me présenta le colonel Henri Mapleson et Marie- Roze Mapleson, sa femme. Marie-Roze venait créer Manon à Nice, à l’Opéra, devenu français sous la direction Taillefer. Très fatiguée, entourée d’artistes qui savaient insuffisamment leurs rôles, tant l’œuvre avait été montée à la hâte, Marie-Roze fut inférieure à elle-même. Elle passa, ne laissant que le souvenir de son éblouissante beauté. C’était justifié au point de vue beauté, c’était injuste au point de vue musical. La ravissante artiste était la créatrice, avec le ténor Capoul, du Premier Jour de Bonheur, qui fut pour elle et Capoul un immense succès. On ne s’en souvenait plus assez à Nice.
Cependant les journaux de Londres ne venaient-ils pas de retentir du nom de la grande artiste, là-bas si fort aimée ! Un correspondant écrivait :
« A l’occasion de son anniversaire et comme témoignage de grande sympathie, un groupe de gentlemen de tous états comme de tous partis, ayant résolu de lui offrir un cadeau princier, un comité se constitua sous le patronage de la comtesse de Lathom et avec le comte de Lathom pour président. Les souscripteurs abondèrent bientôt : nobles, magistrats, marchands, journalistes, membres de l’institut musical et dramatique, ouvriers et ouvrières, même, tous apportèrent leur tribut d’admiration.
« Or, vous allez voir qu’il ne s’agissait point d’un bibelot. En effet, on offrit à Madame Marie-Roze un diadème formé par cinq étoiles, comportant 250 diamants de diverses grosseurs, tous de la plus belle eau, comme du plus haut prix.
« La reine, elle-même, s’associa à la manifestation de ses sujets par la voix de lord Chamberlain, chargé d’exprimer à l’artiste (des plus chaudes congratulations et les meilleurs souhaits de Sa Majesté. »
Je la revis ensuite la belle et captivante Marie-Roze. Son beau visage était empreint de mélancolie. Pendant un certain temps, nous échangeâmes des lettres. Enfin l’éloignement fit son œuvre (elle vivait en Angleterre) ; avec le
temps la correspondance cessa, mais le souvenir reste toujours vivace.
En 1890, mourait à Nice Mme Louise Ackermann, âgée de 77 ans. Elle était la sœur de Mme Girard et la tante du duc Amédée Astraudo. Très jeune, elle avait épousé M. Ackermann, jeune aussi et qui mourait après deux ans de. mariage. C’était un savant de bel avenir. Ils habitaient Berlin en parfaité union de pensée et de manière de vivre.
Cette femme de Lettres avait une immense réputation comme poète et comme philosophe matérialiste. Contes et Poésies; Poésies philosophiques et Pensées d’une solitaire ont une grande valeur, et ont placé Mme Ackermann au rang des premiers littérateurs de notre époque.
La philosophe matérialiste a été cependant enterrée religieusement — d’après son autorisation — et, elle qui avait horreur, des robes noires, se plaisait, cependant, dans la société de l’abbé Vèrani, dont elle avait fait un ami.
Napoléon Ier, à son lit de mort, disait : « N’est pas athée qui veut ». Qui sait ?
La tombe de Mme Ackermann est au petit cimetière Saint-Pierre de Nice.
J’ai rencontré plusieurs fois cette femme remarquable et remarquée dans une maison amie. C’était une femme au visage régulier, aux yeux de feu, au sourire sarcastique. L’allure était virile et le ton de voix autoritaire.
Caractère rude, tourmenté ; elle ne pouvait vivre qu’à l’écart du monde. Son cœur dur et froid ne recherchait aucune sympathie. Elle dédaignait la louange et méprisait la réclame, disait-elle. Le feu sombre de son regard révélait son orgueil. Son pessimisme était farouche, comme son génie était désespérant.
Mme Ackermann habitait solitairement sa villa Belvédère, au quartier dit La Lanterne. C’était un ancien petit couvent. De tous côtés s’étendait une vue admirable. Les promeneurs cherchaient à y pénétrer, et Négrin disait :
« Si vous avez la chance d’être reçu par Mme Ackermann, docte poétesse qui comme Rabelais pourra parler
dans leur langue à tous les visiteurs, elle vous fera les honneurs de son belvédère, et là vous verrez autour de vous la somme de tous les paysages de Nice ».
Après avoir été liée avec Mme Amélie Ernst, j’ignore pourquoi elles se brouillèrent à mort.
Mme Amélie Ernst vécut longtemps à Nice, où je l’ai connue et fréquentée. Elle y mourut il y a peu d’années, très âgée et délaissée. Elle était franchement bohème, et son intérieur offrait l’aspect d’un véritable capharnaüm. Sa vie était calquée sur ce modèle. Si elle vous invitait à déjeuner, il fallait l’aider à chercher cuillères et fourchettes dans tous les coins de la maison; et, un jour, j’ai disputé au chat un bifteack qu’il avait emporté sous un canapé. Elle habitait tantôt une jolie villa, tantôt un affreux petit appartement dans un quartier éloigné.
Douée d’une prodigieuse mémoire, sans instruction première étendue, ayant beaucoup lu et interprété beaucoup de rôles plus ou moins classiques, sa conversation était fort intéressante, et souvent émaillée d’anecdotes qui eussent été précieuses, si, tout aussi souvent, la malveillance n’était venue en altérer la vérité.
Mme Amélie Ernst avait été très jolie ; mais la vieillesse n’avait rien conservé de cette beauté.
Elle avait épousé, encore jeune, Henri Ernst, alors âgé et déjà infirme.
Le célèbre violoniste, surnommé le Chopin du violon, vint avec sa femme se fixer à Nice, il y a fort longtemps. Il y mourut et son tombeau est au cimetière du Château. Il fut une époque où Ernst suivait partout Paganini qui, on le sait, s’appliquait avec rage, à trouver des effets nouveaux, des sonorités originales en recherches fantastiques. Ernst descendait dans les mêmes hôtels, s’installait dans une chambre voisine de celle de l’extraordinaire violoniste; appliquait son oreille à la serrure et écoutait les étranges exercices du maître. Et cela pendant toute une semaine. Mais cette recherche de ce fameux fa dieze n’aboutit qu’à donner à Ernst de violentes courbatures.
Enfin, pour en revenir à Mme Amélie Ernst, femme de
Lettres de réelle valeur, conférencière distinguée, elle avait été avant son mariage, une belle artiste dramatique. Et, en 1852, le critique Busoni annonçait que Mlle Siona Lévy (c’était son nom de famille)* de l’Odéon, dont le nom indiquait la tribu, venait d’embrasser le christianisme.
Ce fut d’un bon exemple, car son frère se fit moine et mourut en odeur de sainteté. Quant à. elle, bohème, très indépendante, très fantasque, elle mourut solitaire dans un petit appartement du pont Magnan.
En 1890, le Président Carnot vient à Nice, le 24 avril. L’escadre d’évolutions de la Méditerranée, escortant le cuirassé-amiral le FoTTnidciblê, ayant a son bord le chef d’Etat, arrive entre 9 et 10 heures du mâtin. L escadre évolue un instant au large, puis dans la rade de Villefranche.
A son arrivée sur le quai Amiral-Courbet, le président de la République est reçu par le général Japy, commandant en chef du XVe Corps d’Armée ; par le Préfet des Alpes- Maritimes ; par le général comte de Novion, gouverneui militaire du groupe de la défense de Nice; par l’evêque de Nice ; par le bureau du Conseil général ; par le Maire de Villefraâhhe, entouré de son Conseil municipal et par les autorités civiles et militaires.
Son séjour n’est marqué par aucun incident important. On avait espéré aussi la représentation d’un opéra de Mme Pauline Thys. Elle vint à Nice dans ce but. J’entrai en relations avec cette femme de haute valeur si appréciée et si fêtée à Paris. Elle ne fit dans notre ville, qu’un séjour* de courte durée, sans donner aucune de ses œuvres. Elle arrivait de Marseille où l’on montait un de ses opéras comiques. La presse parisienne nous l’avait déjà présentée.
Pauline Thys est auteur et compositeur de talent, de beaucoup de talent. Elle chante à ravir, Elle écrit les livrets de sa musique.
Elle écrit également bien pour les voix, chantant ellemême avec beaucoup de charme. Elle est aussi l’auteur de romans pleins de sentiments élevés, de fine observation, de psychologie. C’est en toute sincérité une femme affable, spirituelle, très sympathique et, je puis ajouter, de génie.
Pendant plusieurs hivers je rencontrai souvent dans les salons, et aux fetes, notamment à la préfecture et chez le général de Castex, le général Seliverstroff. C’était un petit homme aux yeux bleu d’acier, à l’expression implacablement cruelle, au regard étrangement glacial, à la moustache énorme et farouche. Il parlait peu avec un accent slave très prononcé; sa parole était saccadée et brève. Toute sa personne révélait une énergie invincible.
On se souvient de sa fin tragique au moment où, à Paris, il se disposait à revenir en sa ville préférée : Nice.
En novembre 1890, les journaux de Paris annonçait ainsi la lugubre nouvelle :
« L hôtel de Bade, situé sur le boulevard Montmartre, à Paris, a été, la semaine dernière, le théâtre d’un meurtre qui continue de vivement préoccuper l’attention publique.
« Le général russe Séliverstroff a été assassiné d’un coup de révolver par un nommé Padelesky, de nationalité russe, employé de la maison Bernoff, qui a organisé à 1 Institut Rudy, 77, rue Royale, des soirées mondaines franco-russes. Padelesky avait été chargé, mardi matin, d’une façon tout à fait fortuite de porter au général Séliverstroff une invitation à l’une de ces soirées. A l’hôtel de Bade il avait demandé à voir le général. Sa mine et sa mise n’inspirant pas une grande confiance, on lui répondit d’abord que c’était impossible. Il insista en disant qu’il attendait une réponse et on finit par lui indiquer l’appartement occupé par le général. Il s’y rendit, et là il attendit cinq minutes environ avant d’être reçu. Enfin, il fut introduit et, peu de temps après, il quittait l’hôtel, très calme et sans se hâter. Presque au même moment, le domestique du général Séliverstroff trouvait son maître mourant.
« Le général était assis à sa table de travail, placé entre les deux fenêtres, quand on lui annonça la venue de Padelesky.
« Ce dernier venait, ainsi que nous l’avons dit, de la part de la maison Bernoff, et était chargé de réclamer le montant d’une souscription en faveur d’une des soirées franco-russes organisées par cette maison. Le prix de la cotisation était de cinq francs et la soriée devait avoir lieu jeudi, 7, rue Royale. La lettre qui accompagnait le billet envoyé par M. Bernoff était écrit en russe et on avait ajouté en français, en post-scriptum : « Il y aura beaucoup de jolies femmes ».
« Le général se leva, vint chercher Padelesky dans l’antichambre et l’introduisit lui-même dans son cabinet pour lui remettre le prix de sa souscription, et, dit-on, pour lui demander l’adresse d’un de ses compatriotes.
« Que se passa-t-il alors pendant les courts instants qui précédèrent la sortie de Padelesky et l’entrée du domestique ? L’instruction n’a pu l’établir exactement.
« C’est le valet de chambre du général qui découvrit le meurtre, en se présentant chez son maître qu’il trouva sans mouvement et le front ensanglanté. Le général mourut quelques heures plus tard, sans avoir pu articuler une parole.
« Le général Séliverstroff, au moment du crime, était porteur d’une somme de mille trois cents francs qui a été retrouvée intacte dans sa poche. Il avait egalement dans son secrétaire une somme pouvant varier de vingt-cinq mille à quarante mille francs, provenant d’un change de valeurs russes qu’il avait transformées en monnaie fran- v çaise quelques jours auparavant.
« Possesseur d’une fortune considérable, acquise en grande partie dans la fabrication des ârhps pour l’armée russe, le général était très répandu dans le monde des coulisses, et il fréquentait notamment le foyer de la Comédie- F ran ;aise.
« Son physique très caractéristique, ses longues moustaches avaient rendu sa physionomie populaire dans le monde où l’on s’amuse. Il allait, chaque année, passer une
partie de l’hiver à Nice, et se disposait à s’y rendre prochainement ».
Padelesky était un agent nihiliste.
On se souvient de ce procès sensationnel qui émut tout Paris, et où se trouvèrent mêlés M. Labruyère, Mme Duc- Quercy, femme du rédacteur en chef au Radical Algérien et Mme Séverine, l’écrivain distingué et bien en vedette, que j’ai rencontré dans le salon de Mme Pollonnais.
A cette même époque vint à Nice d’une façon régulière, Paul Dero.ulède, ce grand patriote de belle et sympathique allure, à l’éloquence entraînante, au verbe sonore et chaud, à l’ardeur soutenue et enveloppante. Il vint sur la colline du Mont-Boron, bien portant, d’abord, malade ensuite, et mourant dans sa villa ensoleillée.
L’événement le plus sensationnel de 1891 fut l’inauguration de la statue de Garibaldi, œuvre de Deloye. Elle eut lieu en grande cérémonie et en un bel éclat d’enthousiasme.
M. Rouvier fut délégué par le Gouvernement français et le général Canzio représentait la famille. M. Cavallotti et le colonel Missori, d’Italie étaient venus à Nice pour cette cérémonie.
Des députés et journalistes français et italiens, au nombre de 150, entouraient le monument. Victor Garien, président du Comité, prononça un fort beau discours auquel répondirent M. le sénateur Ranc et M. Cavallotti. Et Nice tout ce jour, fut pavoisée aux couleurs françaises et italiennes !
NOTES ET SOUVENIRS