CHAPITRE XXXIV
Valrose et le baron Von Derwies. — Le Jardin Zoologique et Lèa d’Asco. — Cimiez, son couvent, ses ruines, ses anciennes villas ; coup d’œil sur l’Observatoire et St-Pons. — La reine Victoria.
Le Roi des Belges Léopold II.
Le Prince de Galles Edouard VII. — Le général Tom Pouce
Ainsi c’en était fait ! Un beau jour on apprenait que le Domaine de Valrose était vendu ! Les attractions de Luna Park chassèrent les souvenirs d’antan !
Ce domaine splendide aux abords de Cimiez, ce parc majestueux, ce château magique qui recueillit les accents les plus purs de la grande et belle musique, tout cela était muet depuis de longues années !
Quel réveil !
Valrose créé par un noble russe, le baron Von Derwies, fût un lieu enchanté et enchanteur. Cent jardiniers entretenaient parc et jardins. Dans le Château, une magnifique
salle de théâtre recevait de nombreux invités qui applaudissaient des artistes de premier ordre, un orchestre d’élite composé de soixante-dix musiciens et des chœurs admirables, sous la direction d’un éminent chef, M. Muller-Berghauss. La prima donna attitrée était Madame Dumbar Schutze, célèbre cantatrice.
Opéras et concerts réalisaient un enchantement des yeux et des oreilles. D’ailleurs, ce grand dilettante pouvait se permettre tout le luxe et toutes les satisfactions désirabls, ayant 62.000 fr. à dépenser par jour.
Lorsqu’il prit droit de Cité en notre bonne ville, le baron Von Derwies fit à la Municipalité le don d’une journée. Il dépensait ensuite princièrement pendant tout le reste de l’année. Mais c’était un étrange original, ne recevant aucun de ses invités, laissant ce devoir à sa femme. A son théâtre, deux fois par semaine, on jouait pour lui seul. Les autres jours il n’assistait à aucune des représentations.
Le baron Von Derwies mourut en 1881. Il dota Nice d’un asile et d’une école communale qui portent son nom.
Puisque nous sommes à Cimiez, évoquons le souvenir du Jardin Zoologique, qui fut créé par une femme miartiste de théâtre, mi-aventurière ; non sans talent, remarquablement intelligente, pleine d’imagination, d’énergie et d’audace. Elle était fille d’une directrice de pensionnat, à Paris, et avait nom Victorine Girard. Mais se faisait appeler Lea d’Asco, et disait avoir épousé religieusement un fils de famille, le comte Tripier de Lagrange (le nom de Tripier, seul, lui appartenait. Il était simplement M. Tripier-Lagrange). Le (pseudo) comte mourut aux Indes, lors d’un voyage qu’il fît dans le but d’expédier de là, des animaux pour son jardin Zoologique. Le jeune Tripier-Lagrange, car il était jeune, avait une corpulence phénoménale, et la maladie de l’éléphantiasis y ajoutait encore. Un jour, étant dans son parc, comme j’arrivais, il se leva pour me recevoir, mais il dut s’appuyer contre un arbre, tant il était dans l’impossibilité de se tenir debout une minute.
Mais pour en revenir à sa femme, à la mort de son mari, elle se livra à de grands frais, afin de peupler son immense parc qui se trouvait à Cimiez-Cap-de-Croix, et de le peupler d’animaux rares et de toutes espèces. C’était excessivement coûteux. Les fonds vinrent à manquer. Alors Léa d’Asco s’adressa à la Municipalité, sollicitant qu’elle lui vînt en aide. Certes, elle le méritait. Un jardin Zoologique à Nice se trouve tout indiqué. On s’étonne que la Municipalité fit impitoyablement la sourde oreille. La débâcle fatale arriva. A bout de ressources, criblée de dettes, Léa d’Asco, la vaillante (il faut le reconnaître), se suicida ou... fût suicidée. Il y eût du mystère dans cette mort. L’enquête ne put rien prouver, et même conclut à un accident (?) Mais la Municipalité eut grand tort de laisser périr cette création d’un si puissant attrait pour Nice, dont le climat peut si bien favoriser le groupement d’animaux exotiques à très peu de frais, quand il coûté si cher dans toutes autres villes!
Léa d’Asco était aussi une excentrique par excellence. Elle portait souvent des costumes extravagants. Ne l’avonsnous pas vue en horse-guard enjuponnée ; la jugulaire au menton, moulée à souhait dans le drap rouge ? Ne l’avonsnous pas vue menant au bruit des grelots, un panier attelé de deux petits poneys fougueux ou de deux mules paisibles? Ne l’avons-nous pas vue montant en ballon, ou s’occupant de spiritisme ? Allant en pèlerinage, ici et là, et faisant sensation à Cimiez avec un beau missel en main et un immense chapelet en tour de taille ? Un jour, elle m’invita à des séances de spiritisme. Je m’excusai. Or, il paraît que lorsque la pauvre Léa fut morte et que la justice fit faire son autopsie — c’était en plein jour, dans la salle aux larges baies — au moment où le chirurgien ouvrit le corps, toutes les lampes électriques s’allumèrent sans qu’on put savoir comment. Cela donna lieu à force commentaires de la part des spirites fervents.
Léa d’Asco était généreuse, très charitable, mais n’avait pas plus de sens moral que de sens pratique. Elle l’a payé chèrement.
Ne quittons pas Cimiez. Cimiez ! cette antique et célèbre colline ! couronnée de son vieux couvent, dont l’église
fut élevée sur les ruines du temple de Diane, vers le IXe siècle, selon l’inscription gravée sous le portique. Ses jardins en terrasses offrent un mervftilleux panorama.
J’ajouterai que les seules femmes qui aient pu pénétrer dans ces cloître et jardins sont : l’Impératrice douairière de Russie, en 1857, et l’Impératrice, sa bru, en 1865. Le portique extérieur fut construit en 1662, et c’est un seigneur de Nice qui en fit les frais, le comte de Roubion.
Ce monastère n’a de remarquable que les peintures de Bréa, peintre niçois, .et les fresques de Giacomelli, peintre vénitien. Sur la petite place, devant le cimetière, s’élève une colonne torse romaine que surmonte un séraphin crucifié sur une croix en marbre blanc, en mémoire, dit-on, de celui qui apparut à St-François d’Assise (1477).
Cimiez ! A Cimiez, les ruines de son amphithéâtre qui pouvait contenir 8.000 spectateurs ! Chez le comte Garin, on retrouve les vestiges d’un Temple d’Apollon, une partie d'un aqueduc, des thermes et des inscriptions. Tout ce qui stimule la curiosité des touristes et la passion des collectionneurs. Autrefois, M. Guilloteau, dans sa propriété derrière le monastère, avait découvert des trésors pour un collectionneur avisé. Il légua heureusement sa précieuse collection â la Ville. Elle est exposée au Musée.
Nous nous joignons à Robert de Souza, l’auteur de Nice Capitale d' Hiver, pour dire avec lui : « Donner à ces arènes et aux débris qui les avoisinent la retraite assurée d’un parc auquel on aurait joint les jardins du couvent. Conçue dans le caractère des vieux jardins niçois, cette œuvre de vénération fondamentale eût commandé les transformations de Cimiez en appelant vers le charme de sa verdure, de ses fleurs, de ses ruines et de ses points de vue, toute la création d’art d’une petite ville indépendante, isolée de la grande, une ville de luxe calme, somptueuse et discrète, patricienne. »
« A une certaine époque, la villa Garin qui récèle à travers ses arbres les débris épars les plus importants de l’antique Cemelenum, était pour ainsi dire abandonnée. L’achat n’en eût pas été dispendieux ; et l’idée était excellente, aussi profitable au renom et à l’avenir de la ville
entière qu’au développement de Cimiez même, dans son sens naturel. »
De là, on aperçoit l’Observatoire sur le Mont-Gros, don de M. Bischoffsheim. M. Garnier en fut l’architecte. Abaissant nos regards, nous les arrêtons sur cette belle route de Saint-Pons où se trouve la jolie Abbaye de Saint- Pons, plus jolie par sa situation pittoresque que par sa valeur architecturale. Elle est fort ancienne, puisqu’elle date de 77 5. Retournons au cœur de Cimiez. De superbes villas se sont élevées sur cette merveilleuse colline : Liserb, Evans, des comtes Laurenti, Desjoyeaux, d’Auvare, Héraud, Faraudi, Colombo, Baquis, Butterfield, Ratti, de Luserna,. Germain, etc... Chez les Desjoyeaux, la musique primait tout, et les plus grands maîtres et artistes s’y faisaient entendre. Chez les de Luserna, à la villa Albertina, dans la splendide galerie de tableaux, les fêtes succédaient aux fêtes. L’Orangini, achetée 550.000 francs (aujourd’hui elle vaut des millions), par Mme Henri Germain, femme du fondateur du Crédit Lyonnais, était le rendez-vous de toutes les personnalités qui venaient à Nice, Cannes et Monaco.
Quel enchantement que ces allées de palmiers, ces pelouses fleuries, ces vastes serres, ce parc immense, ce bois profond, cette forêt d’orangers, de citronniers, de figuiers, de lauriers, de mimosas, etc... Et ces immenses terrasses d’où l’on découvre la mer, Nice et ses environs ! Mais hélas ! que de splendides villas ont disparu pour faire place à d’énormes et anti-artistiques hôtels, coupant, obstruant, masquant les plus beaux, les plus impressionnants, les plus magiques points de vue !
Les deux souverains qui furent les hivernants les plus fidèles à Nice, étaient la reine Victoria et le roi des Belges Léopold IL
Pendant de nombreux hivers, jusqu’à sa mort, S.M. la reine Victoria d’Angleterre vint à Nice, à l’hôtel de Cimiez, d’abord, à l’hôtel Regina ensuite. Elle faisait des promenades aux environs de son hôtel, dans une petite voiture
traînée par un petit âne tout rond, tout gras, tout luisant, ventru, bourru, têtu à souhait ; et en ville, dans une voiture dite Victoria, et précédée de son piqueur à l’impeccable correction britannique- Dans cette Victoria, nous voyions souvent S. M. Britannique, sommeillant la tête branlante, sans souci des passants qui se découvraient le long de la route. Elle était hors de son pays : Honni soit qui mal y pense. Sa Majesté était accueillante et distribuait des souvenirs à tous les fonctionnaires, et des dons selon les circonstances.
Je me suis laissé dire qu’un jour où ces dames de la Poissonnerie étaient venues lui souhaiter la bienvenue, elle les gratifia d’un petit don et leur fit, ensuite, offrir le thé. En présence de cette eau chaude, ces dames de la Poissonnerie firent une grimace significative. Elles auraient préféré un verre de gin.
Beaucoup de personnes ignorent que la reine Victoria, dans sa jeunesse, avait une fort jolie voix; et l’illustre chanteur Lablache disait que si Sa Majesté n’était pas reine d’Angleterre, elle eût pu être une reine du chant.
A propos des séjours de cette reine en France, je remonterai à T855 pour relever une chronique de l’époque, qui met bien en lumière une absence de tact de la reine et un oubli inconcevable de l’Empereur Napoléon III. A Paris, la reine Victoria voulut visiter les Invalides et le tombeau de Napoléon Ier. Elle écrivait le jour même : « J’étais là, au bras de Napoléon III, son neveu devant le cercueil de l’adversaire le plus acharné de l’Angleterre, moi la petitefille du roi qui le haïssait le plus et qui l’a le plus vigoureusement combattu, et là, près de moi, son neveu qui porte son nom, devenu mon plus proche, mon plus cher allié ! Puis l’orgue de l’Eglise a joué le God. Save the Queen ».
On croit rêver en lisant ces lignes qui ajoutent encore à l’inimaginable inconvenance de cet incident.
Quel réveil que l’an 1870 !
Quel épilogue que la mort du Prince Impérial !
Et dire que cette anecdote regrettable, avait eu un pré-
cèdent qui trouve sa place ici même. En 1845, Charles S. Stratton, dit le général Tom Pouce, sous la conduite de son manager, M. P. T. Barnum, s’embarquait à New-York pour l’Europe. 10.000 personnes assistaient à ce départ. Sa première exhibition fut pour l’Angleterre. Mandé par la reine Victoria, M. Barnum, voulant flatter les sentiments nationaux de Sa Majesté Britannique et de ses sujets, présenta le nain sous le costume de Napoléon Ier. Ce qui mit le comble à l’enthousiasme pour ce petit homme mesurant 25 pouces anglais, joli et admirablement proportionné. Et il parada en Angleterre sans quitter le costume napoléonien. Très sensible à cette flatterie de si' mauvais goût, les journaux anglais de l’époque, annoncèrent que la reine le reçut trois fois à la Cour et le combla de cadeaux. Pour ses mémorables visites, Tom Pouce eût un équipage traîné par des poneys de 34 pouces de haut, un cocher de 3 pieds 8 pouces, un piqueur de 3 pieds. Et la voiture mesurait 20 pouces de haut et 12 de large. Le tout absolument luxueux.
Tom Pouce parlait facilement de ses conquêtes, et se vantait d’avoir été embrassé par 6.000 femmes ! Les Don Juan ne se mesurent pas à l’aune.
Mais en quittant l’Angleterre, Tom Pouce vint à Paris. Là, M. Barnum prévenu sans doute, n’osa pas produire son phénomène sous le costume impérial. Le royal gouvernement français n’eût pas toléré cette inconvenance. On a dit que le général Tom Pouce était venu s’exhiber à Nice. C’est une erreur. Mais toute cette gloire et toutes ces splendeurs, n’empêchèrent pas le général Tom Pouce de mourir lamentablement dans un hôpital d’indigents.
Le roi des Belges Léopold II était bien différent de la reine d’Angleterre, pour en revenir aux véritables souverains.
Cette autre tête couronnée, non seulement vint hiverner tous les ans, mais se rendit propriétaire de magnifiques domaines à Cap-Ferrat. Il allait et venait comme un simple particulier ; sa haute silhouette, sa longue barbe, sa grande
figure, étaient bien connues à Nice, où il se souciait fort peu du protocole. Il était en vacances !
Il venait parfois accompagné de S. A. R. la princesse Clémentine qui ressemblait à son auguste père.
Sa manière de vivre en France avait créé bien des légendes greffées sur des faits non dénués de vérité, et qui fournissaient des chroniques plus ou moins édifiantes à la Presse, tout comme Edouard VII, prince de Galles. Notre littoral les ayant attirés l’un et l’autre par une irrésistible attraction. /
NOTES ET SOUVENIRS