CHAPITRE XXXV
Vivier : Sa célébrité, son séjour à Nice, anecdotes, ses mystifications, sa fin.
J’ai très souvent entendu dire que généralement les grands artistes étaient, par certains côtés, de grands enfants. Quand ils sont de bonne nature, incapables de méchanceté, leur originalité, leurs exagérations, leurs enfantillages, font simplement sourire avec sympathie ; tel est le cas pour Sophie Cruvelli et Vivier. J’ai beaucoup connu Vivier, quand il vint passer ses hivers aussi longtemps que la Vicomtesse Vigier, et ils se fréquentaient et se rencontraient fort souvent chez le duc et la duchesse de Rivoli (depuis prince et princesse d’Essling).
Vivier, qui adorait Nice, était un artiste de génie, un original bon enfant et d’une simplicité charmante. Dans les. dernières années de sa vie, il se noircissait à outrance la barbe et les cheveux. Je le rencontrai, un jour, place du Voeu. Après les saluts d’usage, il me demanda, s’il n’avait pas du noir sur le bout du nez ? Et comme je m’étonnais sans répondre, il ajouta : « Je n’ai pas besoin de vous dire que je me teins — quelquefois, selon que la teinture est plus
ou moins bonne elle tourne au vert ou au violet — je préfère ça aux cheveux gris ou blancs ; mais comme ma vue est fort mauvaise, souvent mon pinceau s’égare sur mon nez, et je ne le vois pas — c’est pourquoi je vous ai adressé cette question ».
Vivier, le célèbre corniste, que l’on entendit à Nice au Casino (Cercle de la Méditerranée) et au Casino de Monte- Carlo, n’eut pas de maître et ne put faire aucun élève ; son talent extraordinaire et extra-naturel ne pouvait être qu’à lui seul et ne provenir que de lui seul.
On a entendu des violonistes exécuter des œuvres diverses sur une seule corde, on a entendu Bottesini chanter sur sa contrebasse des mélodies exquises, d’une délicatesse inouie, avec une grâce, une élégance merveilleuses. M. Busoni a dit, au beau temps de la gloire de Vivier qu’il y avait trois Vivier en lui. Le roi du cor, le compositeur et l’exécutant. Il y avait quatre Vivier, ajouterai-je, il y avait le mystificateur qui prit trop de place dans sa vie. Et il tirait autant vanité de cette faiblesse morale que de son torse d’ Hercule, de ses poumons énormes qui lui permettaient de rester sous l’eau fort longtemps, de ses doigts qui cassaient une noisette en se jouant. On a dit de Vivier qu’il y avait en lui du Beethoven et du Rabelais : mais on n’a jamais entendu qu’un Vivier.
Lors de ses débuts dans la vie il était un modeste employé des contribution indirectes, à Lyon, il avait appris le violon au collège et son jeu faisait prévoir un excellent artiste. 1
Son père, amateur de quelque réputation, nous apprend M. de Pompery, jouait du violon et du cor. Un jour, dit-il, le jeune homme s’empara du cor paternel, et dès les premièrs notes, comprit tout le parti qu’il én pouvait tirer. L’ambition s’empara de lui, il quitta Lyon pour Paris où il arriva avec vingt francs dans sa poche, pour toute fortune. Ne voulant pas être à charge à sa famille, il fit des démarches auprès de ses chefs ; le chef du personnel, heureusement, s’occupait de musique, il entendit Vivier et lui donna une place dans ses bureaux à Paris.
Le jeu de Vivier comme corniste était tellement invrai-
semblable que Auber, Halévy, Adam, voulurent l’entendre; et les journaux parisiens de l’époque — mai 1843 — publièrent ce grand événement.
Et voici en quels termes :
« Un jeune artiste arrivé depuis peu à Paris, M. Vivier, fait entendre sur le cor ordinaire, sans aucune espèce de mécanisme, des passages à deux, trois et même quatre parties. C’est un phénomène étrange que toutes les académies des sciences et tous les physiciens de l’Europe ne pourraient expliquer ».
Pour la première audition qu’il donnait à ses illustres auditeurs, Vivier se plaça d’abord, dans une pièce voisine, et l’on crut à quelque supercherie; mais lorsque se plaçant au milieu du groupe il fit entendre, tantôt le cor à une seule partie, tantôt avec plusieurs sons simultanés, sans la moindre préparation et sans quitter l’embouchure de son instrument, il a bien fallu reconnaître que la chose était absolument inexplicable.
Ordinairement, les cornistes se divisent en deux classes: les premiers cors, qui ne jouent que dans les tons élevés, les seconds cors, qui jouent dans les notes graves. Le célèbre maître Adolphe Adam écrivait : « M. Vivier n’est ni 1 un ni l’autre, ou plutôt tous les deux. — Avec le ton de fa, il nous a fait entendre une gamme de trois octaves, faisant ainsi sonner quatre ut de l’échelle du cor par degrés diatoniques ».
Chez Adam, le célèbre corniste rencontra Spontini, Meyerbeer, Donizetti — tous l’admirèrent.
Lors de la réception au château d’Eu, de la reine Victoria, Vivier contribua aux fêtes. La reine le complimenta et l’engagea à se rendre à Londres, où il se produisit en compagnie du grand pianiste Thalberg.
Enfin en 1846, Vivier se fit entendre au théâtre italien de Paris, alors très en vogue et fréquenté par la haute aristocratie et par le grand public parisien. Son succès fut prodigieux ! Il voyagea ensuite dans toute l’Europe, récoltant force lauriers. - — Puis, il revint à Paris ; et nous lisons, sous la signature de G. Héquet, le compte rendu d’un concert de Vivier en mai 1856 :
Il y débutait par quelques tribulations. La sœur de Sophie Cruvelli devait s’y faire entendre, et ce début, on le croira aisément, piquait la curiosité publique. O déception ! Prise d’un enrouement subit, la cantatrice se fait excuser, M. Gueymard est dans le même cas ; enfin Mmes Wertheimer, Dobré et Guénée sont venues au secours du bénéficiaire. — Mais laissons parler le critique musical qui assista à ce concert : « M. Vivier, dit-il, a chanté sur son cor l’une des plus charmantes mélodies de Schubert L’éloge des larmes avec une grâce, une tendresse de nuances qui faisaient rêver de Rubini. Sa grande Chasse connue depuis long-temps, a produit son effet accoutumé. C’est la composition la plus orig-'male du monde, et les quatre sons que l’on entend sortir à la fois du même tube sont un des phénomènes les plus extraordinaires dont on ait jamais ouï parler. M. Vivier pourrait faire ainsi son programme : Moi seul, et c’est assez. »
Vivier fut admis dans l’intimité des grands personnages, des souverains, même, grâce non seulement à son talent exceptionnel, mais encore à son esprit brillant et primesautier, à sa verve intarissable, à sa belle et bonne humeur. L’empereur Napoléon III l’attirait beaucoup à lui et s’amusait fort de ses mystifications. C’était alors la grande vogue des mystifications, jeu à la mode qui avait ses célébrités parmi lesquelles excellait l’illustre corniste. — - Vivier en sema quelques-unes à Nice.
Fort audacieux, il dépassa les .bornes, n’en déplaise à M. de Pompéry qui prétendait qu’il avait du tact. Pas toujours ; car il pratiquait la mystification de la façon la plus téméraire même pour une époque où elle était très en vogue. Or, la mystification est toujours un manque de tact, de dignité de soi-même, de respect d’autrui. Ce genre de succès avait tellement grisé le bon enfant que le récit de quelques-unes de ses mystifications provoque l’étonnement, le dédain ou le blâme. Il en est de tellement... vulgaires que je ne pourrais les raconter.
D’autres fois, il mystifiait de pauvres marchands ambu-
lants en les faisant monter au septième étage d’une maison; puis, à la plus haute marche d’un escalier en colimaçon, il les recevait de fort mauvaise humeur, leur faisant dégringoler l’escalier en les rudoyant, et sans rien acheter, bien entendu. Dans un omnibus, il simula un suicide en présence d’une pauvre sœur de charité au désespoir qui le priait et le suppliait de renoncer à son sinistre projet. Arrivé à une station, il descend, brise son pistolet, offre la crosse au conducteur, et mange le reste au nez de la pauvre religieuse ahurie. — Le pistolet était en chocolat. Ce qui prouve que le bon enfant oubliait que l’on n’a pas le droit de mystifief les petites gens dans leur gagne-pain, et les gens de cœur dans leur sensibilité. — On appelle cela de l’esprit... hum ! des enfantillages, soit, Est-ce pour cela alors, que La Fontaine a dit en parlant de 1 enfance Cet âge est sans pitié ! — parce qu’en général, les enfants sont taquins et mystificateurs jusqu’à la cruauté. — Mais, eux, ont une excuse : l’absence de raisonnement et 1 inexpérience de la vie. •>.
Parmi les mystifications d’un goût douteux que Vivier inventa à Nice, la plus étourdissante fut celle qu’il fit à un propriétaire grincheux qui avait interdit l’accès de sa maison à un chat, un chien et un corbeau, trois vieux amis, mais dont le facétieux corniste ne se sépara pas sans regrets. A quelque temps de là, les locataires se plaignirent d’être réveillés par un son étrange et prolongé qui semblait partir de l’appartement occupé par Vivier. Un Américain assurait même que c’était un buffle. A la fin les beuglements devinrent intolérables, et le propriétaire se décida à visiter l’appartement. Il y découvrit... une petite vache. La génisse trop grande pour passer par les escaliers fut expulsée par la fenêtre.
Vivier n’avait mis personne dans la confidence de cette farce. Une belle nuit il avait subrepticement introduit la bête quand elle n’avait encore que quelques jours d’existence, et l’avait soigneusement nourrie pour la plus grande stupéfaction de son propriétaire. C’était une mystification d’un esprit fort problématique et d’un mauvais goût incontestable. L’abus fait commettre de ces erreurs même chez
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les plus avisés.
Un jour il fit des visites avec un habit coupé dans un morceau de vieux tapis de la roulette de Monaco. Le vert et l’étoffe de cet habit intriguaient ceux qui recevaient notre audacieux original. « Voyez, disait-il, dessus mon habit des gens se sont enrichis ou ruinés, mois je finis de l’user » — Et retournant un des pans « Tenez là, regardez bien n° 35. — noir, impair et passe ». Il y en avait qui se fâchaient d’autres qui riaient. — Ces derniers avaient raison, la mystification était inoffensive et comique.
Mais Vivier en fit bien d’autres et en haut lieu ! Enfin, c’est lui qui apprit en Russie, à des Altesses Impériales voire même à l’Empereur Nicolas, à faire des bulles de savon, avec accompagnement de fumée, et il mit si bien ce jeu à la mode qu’il circulait, dans Pétersbourg, des invitations lithographiées, terminées par ces mots : « On fera des bulles de savons. » — Audaces fortuna juvat.
Vivier eut des chances inouïes. La célèbre Jenny Lind la prima donna suédoise, lui offrit une tournée en Amérique avec d’énormes cachets. Le sultan Adhul Hamid lui donna 25.000 francs pour une soirée et un magnifique diamant.
A Berlin, Vivier est invité aux fêtes du mariage du prince Charles de Prusse avec la princesse de Dessau. Un concert est donné au château de Charlottembourg, Vivier jour du cor accompagné par Meyerbeer. Après avoir fait entendre TAéloge des Larmes, la reine de Prusse demanda La Sérénade, Meyerbeer n’en connaît pas la musique et refuse d’accompagner. « Jouez sans accompagnement », dit la reine à Vivier. Celui-ci se trouble, alors le prince Georges, qui sait la mélodie de Schubert, peut l’accompagner sans musique, Ce qui fut fait à la vive satisfaction de tous. Dans une soirée, M. de Humbôld lui porte son cor. Et Rossini qui avait écrit pour lui de belles pages de musique l’appelait son fils chéri.
L’empereur Napoléon III le traitait avec une telle sympathie qu’il le mettait sur le pied de l’intimité la plus familière. Ce dont Vivier abusait étrangement quelquefois,
sans parvenir à fâcher le bienveillant souverain. Et celui-ci le décora de la Légion d’honneur afin d’honorer son incomparable talent. Et tout cela, hélas ! pour aboutir à une vieillesse pauvre, laquelle s’éteignit dans l’ombre et presque dans l’oubli.
Vivier était le bohème sympathique par plus d’un côté, mais incorrigible ! Il aurait pu tenir dans le monde la place conquise par son talent et... la chance car il faut compter avec la chance — avec un bonheur plein de dignité et de respect.
Il n’en fut rien.
Vivier, qui vécut pauvrement à Nice, avait cependant autrefois, reçu au cours de sa carrière triomphale des cachets fabuleux. Il demandait souvent de telles sommes, que les artistes célèbres qui se produisaient avec lui en étaient inquiets. Et cela dura de longues, longues années ; mais que fit-il de son argent?... Toujours est-il qu’il vint échouer pauvre à Nice ; que le Prince d’Essling, alors duc de Rivoli, l’accueillit en Mécène, le préserva des gros embarras pécuniaires, assista à ses derniers moments et le fit inhumer au cimetière du Château.
Vivier était à ce moment âgé de plus de quatre vingts ans. Il était né en 1817. Vivier, je l’ai déjà dit, était bon enfant, selon l’expression courante, spirituel et primesautier et, dans son Art, il n’a pas été égalé et ne le sera jamais ; mais il voulut être original et se servit inconsciemment ou consciemment de la réclame : originalité.
C’était une faiblesse, une petitesse, car il n’avait nul besoin de la réclame, puisqu’on lui reconnaissait du génie dans son art !
NOTES ET SOUVENIRS