CHAPITRE XXXVI
Edwige Kindermann Reicher interprête des œuvres de Wagner.
En juin 1883 on annonçait la mort à Trieste de Mme Hedwige Reicher Kindermann, fille du célèbre baryton Kindermann et femme du comédien en renom Reicher.
Née à Munich le 15 juillet 1853, elle avait donc trente ans. Prima donna du théâtre wagnérien de grande réputation je l’avais connue à Nice lorsqu’elle vint se faire entendre à Monte-Carlo, avant que sa célébrité se fut glorieusement affirmée.
Fille d’un grand chanteur de la scène lyrique allemande, la jeune Helwig, eut d’excellentes leçons et ses études achevées au Conservatoire de Munich, sa voix exceptionnelle ne tarda pas à attirer l’attention. M. Angelo Neumann la tira de pair en l’engageant â Leipzig où elle joua Fidelio de Beethoven, Armiàe et Orphée de Gluck, et plusieurs rôles de Wagner. C’est à ces rôles et surtout à celui de Brunnehilde qu’elle doit sa réputation, qui prit son essor à Berlin, lors des représentations de la troupe Neumann au Victoria-Theater en 1882, où elle fit une telle impression
sous les traits de Sieglinde de la Walkyrie et de Brunehilde dans le Crépuscule des Dieux, qu’elle fut immédiatement engagée à l’Opéra Impérial.
Il y avait en elle, une superbe nature et un immense talent. La mort de cette artiste, si richement douée, a excité partout d’unanimes regrets.
Alors je me reportais par la pensée, à la saison 1880 à Monte-Carlo. C’était le soir de la réouverture annuelle. On s’écrasait, on s’étouffait dans la salle. Madame Carvalho était en scène ; j’écoutais, ravi, notre grande cantatrice française, lorsque je fus distrait par des acclamations enthousiastes exprimées, moitié en français, moitié en allemand ; je détournai la tête pour regarder qui admirait ainsi, et je vis une jeune femme d’une beauté marmoréenne ; au profil grec, à la stature puissante et massive des statues qui personnifient les villes. Un petit garçon de trois ans à peine — aussi beau que' sa mère — était sur ses genoux, et suivait la musique en des mouvements de tête d’une intelligence musicale si extraordinaire à cet âge, que j’en demeurais surpris. — - Et je devais contempler la femme et l’enfant, avec des yeux bien éloquents, car l’artiste et la mère me comprenant, me remercia d’un regard et d’un sourire, et m’adressa la parole — toujours pour s’extasier sur la méthode de Madame Carvalho.
Pendant l’entracte, mon inconnue me dit d’un air timide souligné d’un petit rire inquiet — contraste étrange avec la majesté de son imposante personne. — « Mon Dieu, que c’est donc tourmentant de se présenter sur la même scène après une telle prima donna ! » Et comme, pris d’une vive curiosité, je l’interrogeais du regard. — Elle ajouta : « Je suis Edwige Kindermann-Reicher, j’arrive directement de Bavière, mon pays, et après-demain, j’entre en scène ici, dans la Favorite ; c’est la première fois que je quitte mon pays, et pour la première fois je chanterai un répertoire italien et français. Imaginez si j’ai peur ! » — je la rassurai de mon mieux, en lui disant que sa voix devait être aussi douée que sa personne — conviction pure.
La représentation finie, elle me remercia chaleureuse-
ment de ma sympathie, de ma confiance en sa valeur artistique, et me fit promettre de ne point manquer à sa représentation de débuts ; puis, elle partit avec la majesté lente et pesante d’une statue antique descendue de son piédestal.
Inutile d’affirmer qu’à la représentation de la Favorite je me rendis un des premiers.
Dès que Eléonora Kindermann-Reicher parut, un murmure d’admiration se répandit dans la salle, mais dès qu’elle eut lancé les premières notes, ce fut une impression bizarre qui s’empara de l’auditoire. L’immense étendue de sa voix, son étrange puissance, sa vibration cuivrée, mises en saillies excessives, par l’accent tudesque dominant quand même, et l’inexpérience de la très jeune artiste à diriger une voix aussi extraordinairement fougueuse, exaspéraient l’étonnement jusques a la stupeur.
L’auditoire s’en alla étourdi, ahuri — Edwige Kidermann-Reicher était incomprise, et le public déprécie toujours, ce qu’il ne comprend pas. — Le lendemain, la Presse ne l’épargnait guère. Seul je fis exception.
Elle vint alors chez moi avec une lettre de la célèbre Alice Urban, retirée du théâtre en Bavière. J’essayai de relever son courage, de la consoler, je n’y parvins pas. — « Je veux partir, pleurait-elle, je veux partir !» A la seconde représentation, elle s’efforça de mieux diriger cette voix si puissante heurtant les murs d’une salle trop petite pour elle. Le public lui fut plus favorable, mais sans là comprendre. Le lendemain, je la vis venir à moi profondément affligée, blessée. Un grand artiste M. F..., faisant partie de la troupe de Monte-Carlo comme engagé extraordinaire, daignait l’honorer de sa malveillance et la traitait de prussienne : « Je suis bavaroise, disait-elle, en pleurant, et puis les artistes sont tous frères, ils n’ont qu’une même patrie : l’Art — pourquoi me blesser ? pourquoi ne pas me donner des conseils? — heureusement je n’ai qu’à me louer de l’Imprésario et de l’administration du Casino. » Bref, la saison terminée, je parlai d’elle fiux impresarii de Nice, mais en vain ; et la cantatrice retourna en sa Bavière. Et je n’entendis plus parler d’elle jusqu’au jour funèbre de
l’incendie du Théâtre Italien de Nice. Alors elle m’écrivit afin d’être rassurée sur mon sort.
Je transcris cette lettre dans toute son incorrection naïve et dans toute sa simplicité, pleine de cœur.
« Munich, 26 mars 1881.
« Je viens de lire du grand feu au théâtre de Nice, et je vous prie sérieusement, envoyez-moi quelques mots que vous n’avez pas été au théâtre !
« Je pense toute la journée à vous et comme je me lève justement d’une grande maladie je suis encore beaucoup altérée ! Je pense que vous avez entendu de mes succès énormes.
« Je suis bien contente avec ma carrière. En 1882, je m’embarquerai pour l’Amérique.
« Si vous me portez encore un peu d’intérêt, faites-moi le plaisir, écrivez-moi, je vous prie aussitôt que possible !
« Franz le petit (c’était son enfant) a beaucoup grandi. Il vous envoie des embrassements.
« Avec mes compliments et amitiés sincères je reste votre amie.
« Edwige Reicher-Kindermann. »
Je la rassurai, et elle m’écrivit en m’envoyant des journaux qui relataient ses immenses succès.. Rivale de la Materna, l’impresario Angelo Neumann la produisait en tournées en Belgique, en Italie, dans les opéras wagnérîens où elle excellait ; mais hélas, toujours malade. Appelée a Trieste pour des représentations, elle y mourait pleine de jeunesse et en pleins triomphes.
Inhumée sur les bords de l’Adriatique, Edwige Reicher- Kinderman y dort son dernier sommeil.
NICE D’A;NTAN
NOTES ET SOUVENIRS