CHAPITRE XXXVII
M. A. L. Sardou père. — Victorien Sardou. — La Duse. — Sarah Bernhardt. — Rostand Une lettre de Maupassant
Journellement, pendant de très longues années, on rencontrait M. Léandre Sardou, ce grand vieillard admirablement conservé au physique et au moral, et qui à 92 ans était resté une encyclopédie vivante.
Journellement aussi, pendant de longues années, j’ai vécu dans son intimité, et profité de son érudition impeccable, et de ses précieux enseignements et conseils. Ce dont je lui suis profondément reconnaissant. Ce robuste vieillard, maigre, sec aux traits rudes, était un véritable savant, un profond érudit, un historien précis, et qui connaissait la langue française et le Provençal à la perfection.
Il était président de la Société des Lettres, Sciences et Arts des Alpes-Maritimes. Et il aurait dû être plus encore ; aussi Charles Monselet, dans L’Evénement du 2 juillet 1877 écrivait :
« M. Victorien Sardou a un père.
« Le fait n’a rien que de fort naturel,
« Mais ce qui est moins naturel, c’est l’obscurité qui enveloppe le père, alors que tant de lumière environne le fils.
« Obscurité injuste !
« Si M. Sardou fils a mérité d’être de l’Académie Française, M. Sardou père a mérité au moins d’être de l’Académie des inscriptions et belles lettres.
« Erudit à 24 carats, auteur de nombreux travaux philologiques, M. L.-A. Sardou est le dernier commentateur de Rabelais, et le meilleur à coup sûr, celui qui est allé le plus loin dans l’interprétation de ce colossal, terrible et souvent énigmatique farceur.
« M. Sardou père est un vieillard encore des plus verts qui habite Nice les trois quarts de l’année. »
Mais M. Sardou père s’était depuis trop longtemps retiré en province loin de Paris.
Il passait ses hiveis à Nice et ses étés à Marly-le-Roy chez son fils Victorien Sardou, qui vint, lui aussi, pendant quelques années hiverner à Nice avec sa belle et nombreuse famille, au boulevard Victor-Hugo d’abord, à la villa Graziella au Mont-Boron ensuite. Là il projetait d’édifier une sorte de palais avec théâtre, et il en jeta les vastes fondations soutenues par d’immenses arcades taillées dans le roc, et que les plaisants avaient baptisées : « La Folie Sardou ».
Victorien Sardou se lassa promptement de cette imposante construction projetée ; d’autant plus que le climat de Nice, s’il convenait à lui, était défavorable a Mme Sardou, et que l’âge de ses fils exigeait de longs séjours à Paris pour leur instruction. Il vendit donc sa propriété de Montboron à la baronne de Vaughan, qui la céda à son tour au comte de Valbranca. Mais parlons de lui.
Victorien Sardou enivré de gloire, ne s’est pas assez souvenu de ses pénibles débuts dans la vie pour devenir indulgent, aux jeunes qui le connurent dans tout l’éclat de sa célébrité. Il a trop su se faire craindre et pas assez se
faire aimer. C’est regrettable, car il avait des moyens de séduction irrésistibles. Mais tout de suite après la parole aimable, il fallait redoyter parfois le trait blessant.
Quant à ses débuts dans la vie, une longue lettre que me donna M. Sardou, père de Victorien, et que j’ai sous les yeux, me fournit quelques notes.
Victorien avait brillamment achevé ses études,, et son père songeait à le faire entrer, à l’Ecole Polytechnique, lorsqu’il déclara résolument qu’il ne le voulait pas. Alors, on lui proposa l’étude de la médecine qu’il accepta. Il suivit, pendant six mois, les cours de l’Ecole et de la Clinique. Après ce laps de temps, il dit à son père : « Je renonce à la médecine, j’écris pour le théâtre. »
Ce qui désespéra le père, on le conçoit vü les difficultés sans nombre que rencontrent les jeunes à se faire jouer. Seule, la mère avait foi dans le talent et en l’avenir de son fils.
Victorien écrivit alors une première pièce Les Amis imaginaires qui ne fut pas représentée ; ensuite un curieux drame intitulé La Reine Ulfra. La scène se passait en Scandinavie, à une époque assez reculée. Et, dans cette œuvre, l’auteur avait fait une innovation. Les rois et les grands personnages y parlaient en vers de douze syllabes, forme qui se prête le mieux au style noble et pompeux ; les personnages secondaires, les gens du peuple s’exprimaient en syllabes plus capables d’admettre le langage familier au vulgaire, en vers de dix, de huit et même de six ou de quatte syllables.
Enfin, Victorien Sardou fit jouer La Taverne des Etudiants à l’Odéon ; mais sans succès aucun. Il présenta ensuite un drame en vers Bernard Palissy qui resta dans les cartons.
Quatre années se passèrent en démarches chez des éditeurs pour placer un roman, ou chez des directeurs de théâtres pour faire jouer une pièce.
Un jour, une amie de Déjazet eut la bonne inspiration de lui donner une lettre pour cette admirable comédienne.
Elle était à la campagne aux environs de Paris, Vie-
torien s’y rendit, un manuscrit sous le bras. Il arrive devant une petite maison entourée d’un jardinet. Il perçoit une femme de taille moyenne, élancée, qui, la jupe retroussée, une truelle à la main, gâchait du plâtre et réparait un mur.
« Que voulez-vous jeune homme ?» — « Vous parler, madame, et vous soumettre une pièce pour votre théâtre ».
— « Bien, attendez que j’ai bouché le trou de mon mur, et je suis à vous ».
Et huit jours après, Les Premières Armes de Figaro étaient annoncée au théâtre Déjazet, où les représentations eurent un immense succès. Puis, vint Monsieur Garat au même théâtre, et Victorien Sardou avait le pied à l’étrier !
On sait le reste. L’illustre dramaturge fut d’une fécon- „ dité exceptionnelle, et l’un des plus heureux et des plus illustres auteurs de notre époque et l’un des académiciens les plus en vue.
Cette anecdote de Sardou et de Déjazet a un pendant que je veux rappeler ici.
Maurice Strakosch, qui fut l’impresario de la Patti, dans sa jeunesse, était un pianiste remarquable et remarqué, mais comme il avait de la voix il voulut être chanteur.
Il se rendit en Italie dans ce but avec une lettre d’introduction pour l’illustre Mme Pasta, la créatrice de Norma et de la Sonnambula. Elle se fit acclamer, applaudir, autrefois, à Nice. Agée à cette époque, elle s’était retirée dans une villa princière qu’elle possédait au Lac de Corne. Ce jour-là, tout comme Déjazet, elle était mal mise et arrachait les mauvaises herbes du jardin. Strakosch, la prend pour une paysanne, et lui demande s’il pourrait voir Mme Pasta ? — Tout en arrachant les herbes, elle tournait le dos. Aussi répondit-elle vivement : « C’est bien facile, si je me retourne » et, comme Déjazet, elle rendit service au jeune homme.
On n’ignore pas que Victorien Sardou épousa une fort jolie femme, et une femme charmante. Mlle Soulié, fille du conservateur du musée de Versailles. Son fils aîné.
M. Pierre Sardou, est un architecte très distingué et le
second M. Jean Sardou est auteur dramatique non sans valeur — quand on porte un pareil nom — et sa fille jolie comme sa mère est aujourd’hui, la comtesse Robert de Fiers. M. Robert de Fiers, nul ne l’ignore est l’heuréux auteur de tant de fines comédies, son talent bien personnel et bien français l’a mis au premier rang de nos meilleurs écrivains, et l’a conduit, jeune, à l’Académie Française.
D’une activité extraordinaire, Victorien Sardou était toujours en mouvement, chez lui ou hors de chez lui. On le rencontrait dans la rue marchant à pas pressés un foulard blanc au vent, le chapeau enfoncé jusqu’aux yeux ; ou bien dans quelques salons, notamment à la Préfecture où, ce non moins extraordinaire causeur, d’une rare érudition attirait de nombreux auditeurs. Toujours nerveux, agité, s’emportant à la moindre contradiction. Il avait infiniment d’esprit, esprit incisif, caustique, j’ai même entendu dire sardounique. Le docteur Baréty affirmait qu’il avait le masque napoléonien. — Non : jeune, il y avait bien dans son masque de la ressemblance avec Bonaparte, premier consul, mais plus tard, avec l’âge, lorsque chez lui on le voyait avec son bonnet de velours enfoncé jusqu’aux sourcils, il y avait du Louis NL D’ailleurs, il aimait et admirait ce dernier. Je l’ai souvent orienté sur ce sujet dans l’intimité, et malgré mes protestations et nos disputes, il ne tarissait pas d’éloges à l’adresse de ce sombre roi de France.
Très impulsif, Victorien Sardou parlait souvent sans prévoir et sans s’inquiéter où sa parole tombait, et si des conséquences fâcheuses en surgissaient pour les personnes en cause. Son tempérament d’une nervosité excesive lui faisait lancer le trait, au risque de le regretter! Et cela aussi bien au théâtre que chez lui, ou dans les salons.
Il avait une érudition prodigieuse, secondée par une merveilleuse mémoire et une facilité d’élocution proverbiale. Ce qui en faisait un causeur unique. Le mot n’est pas impropre doublement, car, où il était, la parole lui appartenait sans partage. Il s’en grisait, mordant, incisif, railleur, alors il blessait, souvent malgré lui, un peu, beaucoup ; mais souvent aussi pour se divertir ou
se venger d’une critique. Les acteurs en avaient une peur insurmontable. Les gens du monde redoutaient sa verve moqueuse à l’emporte pièce, et cependant avec ardeur le recherchait. J’ai entendu raconter que dans un déjeuner où il était écouté avec grand intérêt, comme il prenait son verre pour boire, Sardou surprit le mouvement d’un convive , le causeur infatigable crut que ce convive voulait prendre la parole, et tout en buvant, fit signe de la main, impérieusement, qu’il n’avait pas fini de parler. Un journal satirique, dit-on, s’empara de l’anecdote pour en faire une caricature. Sardou, malgré toute son impétuosité inquiétante et redoutée, savait fort bien à ses heures, être aimable et serviable. Et alors, il était excessivement séduisant et le savait — tout comme une jolie femme. Or, puisqu’il savait charmer, il était donc bien coupable quand il était tout le contraire.
Irrésistiblement, il lui prenait des boutades de collégien. Ainsi, à Paris, un matin que nous causions, lui et moi, dans son cabinet de travail, le valet de chambre apporta la carte d’un jeune auteur dramatique en vogue. Sardou prit la carte, y jeta un coup d’œil, et la remit au valet, en disant : « Rendez-lui sa carte avec un coup de pied... quelque part. » Puis, sans respirer et sans plus y penser le maître continua l’entretien.
Il y avait des fâcheries furieuses entre lui et la grande Sarah. Alors c’était la tragédie dans toute son horreur ! Puis, on tombait dans les bras l’un de l’autre avec des transports d’allégresse. Ce que j’ai entendu d’invectives de part et d’autre ! !... Mais cela ne tirait vraiment pas à conséquence ; très mal venu, qui aurait pris leurs querelles au sérieux !
Un jour M. Sardou père me remit une boutade rimée de Raoul Toché qui jongle avec les titres en A de certaines pièces de Sardou, et de ses nombreuses querelles avec Mme Sarah au moment de la création de Théodom:
Autrefois Sardou fit Dora Le Vaudeville prospéra,
Puis , ensuite il fit Fedora
Et tout le public admira La pièce aussi bien que Sarah Qui, dans ce rôle se montra.
L’ académicien extra,
En voyant cela murmura :
« Si la désinence Dora Jusques ; à présent me dora Et certainement me procura Honneur, argent ét cœtera,
Ce mot encor me servira,
Et mieux qu’un neuf au baccara Dans l’avenir m’enrichira ».
Ayant dit, il se prépara,
Dans son château se retira,
Et rapidement perpétra Un drame où chacun pleurera.
Intitulé Théodora,
Ça finit toujours en Dora.
La pièce, dit-on, paraîtra Sur le théâtre que Sarah Des mains de Meyer retira Et que Duquesne ouvrira Prochainement. Moi, ça m’ira.
Mais qui sait ce qui surviendra ?
Tout d’abord on répétera Puis, peut-être, on se fâchera, S’insultera, s’énervera Et, pour terminer s’enverra Promener. Tout s’arrangera,
Et l’on Se raccommodera,
Et puis... ça recommencera.
Sardou ne se tourmentera Pas de ce qui se passera ;
Il sait que grâce au mot Dora, Malgré tout ü triomphera,
Son étoile lui manquera !
Soit, son beau drame rentrera Dans ses cartons ? Bravo ! Hurrah !
Car l'auteur de Monsieur Garat S'entêtera, persistera ;
Si bien que, n'ayant plus Sarah Pour jouer Théodora,
Autre, part il se tournera,
Et bien tranquillement fera Reprendre par Théo Dora.
A ce propos, encore, je ne puis résister au plaisir de reproduire la note ci-dessous que m’envoya jadis M. Sardou père. — « Le roi Louis II de Bavière ne rêve que de faire bâtir des châteaux où, en dehors de lui, nul ne pénètre, et de se faire représenter de certaines œuvres à des époques et à des heures indéterminées. Rien de ce qui sert dans ces représentations mystérieuses ne doit être vu du public. Le roi a son matériel particulier ; il n’admet pas qu’une pièce puisse se dérouler dans les mêmes décors dont se régaleront ensuite les bourgeois. « Théodora », par exemple, a été montée pour le roi avec tout le luxe des décors et des costumes de la Porte Saint-Martin : la pièce de Sardou a été jouée deux fois devant Sa Majesté toute seule : une fois à neuf heures du matin, l’autre fois à six heures de l’après-midi. La mise en scène a coûté cent cinquante mille francs, après quoi on a remisé les décors et emballé les costumes ; en ce moment, ajoute le correspondant, on refait un second matériel pour le peuple qui, l’hiver sera admis à voir le drame dans des conditions plus modestes. Avant d’ordonner la première représentation de Théodora, le roi de Bavière s’est rendu incognito à Paris ; il a vu la pièce deux fois à la Porte- Saint-Martin pour bien se rendre compte que son intendant n’avait rien négligé. Sur quelques points, le roi a voulu encore embellir la mise en scène, déjà si merveilleuse du théâtre de la Porte-Saint-Martin. Sa Majesté pense que c’est bien plus beau à Munich qu’à Paris ! » Or, je reprends : On a voulu me persuader que le théâtre, les coulisses du moins, loin d’adoucir les mœurs, rendent méchant et qu’il ne faut guère s’y aventurer. Mais
j’ouvre encore une incidente en faveur de quelques anecdoctes.
La Duse aussi vint à Nice. J’avais déjà vu la célèbre artiste italienne à Marly-le-Roi, chez Sardou, et à Paris, chez Sarah Bernhardt. Je la vis jouer pour la première fois au théâtre de cette dernière. Elle fut admirable comme toujours. J’étais dans la loge de Sarah qui, de son sourire inquiétant, lui lançait son approbation, quelque peu problématique.
La Duse n’a pas cette mesure, cette pondération, ce classique du jeu de l’illustre Sarah. Mais quelle passion, quelle fougue, quelle émotion, quelle sensibilité rayonnante et communicative !
Lors de mes démêlés avec notre géniale artiste, à Paris, je rencontrai un soir, dans sa loge, Edmond Rostand. Sarah fit la présentation. Nous causâmes, et pendant toute notre causerie, le célèbre ' poète-auteur dramatique eut une attitude étrange. Etait-ce pour... m 'épater, comme l’on dit vulgairement, moi, venant de Province ? C’est probable. Mais, pendant toute la conversation, l’auteur de Chantecler s’appliquait à poser son chapeau au bout de son pied et à le lancer de façon à le faire retomber sur sa tête. Ce à quoi il ne parvint jamais, pas plus qu’à m’épater. Cela me fit même une fort médiocre impression. Mais les gamineries sont en vogue dans les loges d’artistes et même dans les coulisses et hors des coulisses.
Un soir, pendant une représentation de La Tosca, j’étais entre deux portants, et, comme après le premier acte, Sarah se retirait sous les salves d’applaudissements, je l’entendis avec stupeur, murmurer en saluant : « Mais oui, cher public badaud, nigaud, idiot, etc., etc. » et j’en passe et des meilleurs. Et les spectateurs se méprenant sur les paroles qui se confondaient avec les bravos, redoublaient d’enthousiasme pour la plus grande joie de la malicieuse et irrévérencieuse Sarah, qui se moqua de moi en me voyant effaré.
D’ailleurs, c’était bien mérité du public qui lui permettait toutes ses frasques avec amour et délices.
Mais, je reviens à Sardou. Pendant de longues années il partagea sa vie entre Paris, Nice et Marly-le-Roi, cette admirable résidence, véritable musée d’art et de souvenirs historiques des plus rares et des plus précieux. Au milieu d’un parc princier, avec son portail des Tuileries et son allée des sphinx à l’attitude énigmatique ! A,ujoud’hui, Marly-le-Roi a passé en d’autres mains. Et ses richesses sont dispersées, hélas ! hélas !
J’eus la bonne fortune de présenter Guy de Maupassant à Victorien Sardou.
Pendant un de ses séjours à Nice, Guy de Maupassant qui hivernait souvent à Cannes, m’exprima le désir de faire la connaissance de Sardou. Je lui donnai un rendez-vous dans ce but. Je reçus le lendemain la lettre suivante :
« Cher Confrère,
« Comme je suis désolé de ne pouvoir profiter de l’invitation si aimable que vous m’avez adressée et de votre précieuse promesse de me faire faire la connaissance de M. Victorien Sardou, que je désire voir depuis si longtemps et pour qui j’ai une vive et sincère admiration.
« Hélas, je suis arrivé hier ici, et je vais repartir ce matin, avec deux amis qui ne me laissent point le loisir de flâner, pour l’Italie et la Sicile.
« A mon retour je passerai quelques temps à Cannes, et j’espère bien alors que nous nous verrons plus souvent.
« Je n’aurai peut-être plus la chance de trouver M. Sardou à Nice. Je chercherai à Paris une occasion de le rencontrer.
« Croyez-moi, je vous prie, votre confrère bien dévoué et ravi que Madame Pasca nous ait mis en relations. « Guy de Maupassant. »
Je lui fournis l’« occasion », à Paris; et Victorien Sardou et Guy de Maupassant se fréquentèrent fort agréablement.
Quand Sardou eut vendu son terrain du Montboron, soutenu par ces énormes arcades qui se voient de tous les points de Nice, il ne revint plus !
NOTES ET SOUVENIRS