‹ Nice d'antanChapitre 38 sur 51 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

Guy de Maupassant.

A, Nice, dans ma jeunesse, j’ai été lié pendant de longues années, avec la famille de Maupassant ; et je me souviens de l’indignation avec laquelle Madame de Maupassant et son fils Guy- s’élevaient contre Maxime du Camp, dont la plume avait révélé le mal impitoyable qui assombrit la vie de Flaubert. Maladie nerveuse moins affreuse que la folie cependant.

En 1885, Maupassant vint me voir pour me remettre une lettre de Mme Pasca. C’était un homme jeune, de taille moyenne, un peu trapu, le visage aux traits réguliers, à l’expression concentrée, au sourire pâle et vague, à l’œil lourd. Je le trouvai courtois, empressé, aimable causeur. On a dit qu’au physique, Maupassant était l’homme de ses œuvres : tête forte, épaules larges, carrure solide, un petit taureau normand. Il avait la moustache élégante et touffue, le front bien dessiné, couronné de cheveux légèrement roux. Il était tout à la fois timide et hardi, avec du charme et de la grâce dans les relations mondaines. Mais quand la gaîté le prenait, il se livrait alors à des petits jeux de collégien ou à des mystifications de rapin. Ce qui m’etonnait toujours. D’ailleurs, ces sortes de gaîté et

les... autres, avaient, hélas! inévitablement des lendemains tristes. Bien que très peu expansif, il était souvent en proie à des accès de colère terrible qui s’apaisaient brusquement et le laissait parfois désemparé. Les voyages et surtout les voyages en mer sur son yacht, le passionnaient et son système nerveux trop vibrant, dût en souffrir maigre sa nature de marin au vigoureux sang normand.

La plupart de ses biographes l’ont vu tel que je l’ai vu, et à peu près, tous l’ont dépeint en termes identiques.

Dès cette première entrevue, nous fûmes amis et il me présenta ensuite à sa mère avec laquelle je me liai étroitement. C’était une femme supérieure, remarquablement intelligente et instruite. Son visage et l’expression de sa physionomie me rappelaient le visage et le jeu de physionomie de son fils. Sa silhouette était haute et mâle. Elle manifestait, dans sa manière de voir et de comprendre la vie, une énergie presque sauvage, qui frisait 1 entetement.

Son fils passait près d’elle la majeure partie de ses hivers dans le Midi, soit à Cannes et Antibes, soit à Nice — du moins pendant un certain temps — j’ai déjeuné et dîné souvent en leur agréable compagnie. Maupassant parlait peu, mangeait vite, semblait souvent absent. Il avait, dit-on, de grands accès de gaîté. Mais je ne l’ai vu, moi, que gai sans excès. Un jour, à Nice, il vint me prendre avec le comte Potocki pour dîner et aller voir ensuite Mme Pasca qui jouait, je l’ai déjà dit, Sévaphine, au Théâtre Français. Il fut souriant, joyeux même. Après la représentation nous allâmes féliciter la grande artiste dans sa loge où se trouvait déjà Victorien Sardou, qui lui aussi passait alors une partie de ses hivers dans notre ville.

Peu à peu, sous l’influence de l’abus de l’éther, son caractère s’assombrit, sa nervosité devint excessive, la neurasthénie commençait à l’envahir. Sa mère ne s’en inquiétait outre mesure, ne soupçonnant pas la gravité du mal : « Il se surmène trop, travaille trop », me disait-elle.

Un jour, lors des premières atteintes de ce mal étrange et cruel, Guy de Maupassant, au milieu d’une conversation, l’oreille tendue, le regard inquiet, me dit brusquement : « J’entends des clameurs! d’horribles clameurs! Je les

entends souvent — c’est horrible ! » Voulant le rassurer, en souriant, je lui réponds : « Cela se produit quand le cerveau est très fatigué, surmené par un travail intellectuel excessif ».

Sa figure soudain s’éclaira, et avec un soupir de soulagement, il s’écria : « Est-ce que ce phénomène se produit chez d’autres ? Chez vous ? — Mais oui, répliquai-je, et maintes fois. »

Cette accalmie fut passagère ; peu après, il me quittait en marchant dans la rue éperdument, presque en courant. Je le suivis du regard, avec un pressentiment qui me saisit au cœur.

Une autre fois, il vint me chercher pour visiter des villas à Nice, voulant, disait-il, y séjourner tous les hivers. Nous prîmes une voiture, et la visite des villas commença. Ce fut de sourdes colères : les villas étaient affreuses, les propriétaires idiots. Il frappait du pied, invectivait les concierges et partait en coup de vent. Arrivés au Port, il congédia le cocher en l’injuriant. Puis, nous descendîmes à bord de son yacht, où il m’offrit des rafraîchissements, se plaignit alors de l’existence, de sa vie, et, peu après, sans aucun motif, s’élança comme un fou sur le quai et s’enfuit dans la direction de la vieille ville.

Je le retrouvais à Cannes l’hiver suivant, amaigri et plus nerveux, plus irritable, plus navré et plus navrant que jamais.

Quelques temps après, la catastrophe finale éclatait.

Au début de sa maladie mentale, Guy de Maupassant faisait des efforts surhumains, non seulement pour ressaisir la raison qui lui échappait, mais aussi pour en dissimuler la fuite, même à ses parents et à ses amis. Le sentiment de cette déchéance était une souffrance qui l’exaspérait au suprême degré. Dans la maison de santé, il était constamment préoccupé de chercher sa raison absente. Il la poursuivait sans relâche. Il se précipitait vers un coin de sa chambre ou sur un mur pour la saisir quand il s’imaginait l’apercevoir sous une forme tangible.

Après sa mort, des publicistes ont parlé de ses déboires, de son athéisme, de ses blasphèmes, de ses imprécations.

Folie pure ! Car peu d’auteurs, peu de poètes, peu d’artistes ont été aussi favorisés, dans la vie, que Maupassant.

Combien ont eu des débuts pénibles, une vie lamentable, et une mort de miséreux obscurs !

D’une famille noble, de fortune modeste, mais aisée, dans un milieu très intelligent, très littéraire, très artistique, Guy eut des débuts heureux ; car il se fit remarquer dès ses premières Nouvelles et un volume de poésies.

Tout de suite il eut des succès incontestés en journallisme, en librairie, et plus tard au théâtre. La fortune vint rapidement à lui, et les bonnes fortunes, même et surtout, dans le plus grand monde, prévenaient ses désirs. Belles femmes et beaux triomphes l’enivrèrent jusqu’à la satiété. Il a donc sombré volontairement, hélas ! en pleine gloire, en plein bonheur, selon la conception qu’il s’était faite du bonheur. Le bonheur dans la matière — caractéristique de son œuvre — psychologie matérialiste implacable et dissolvante.

Ici, j’ouvre une parenthèse, car, peu après sa mort en 1893, je lisais avec étonnement un article du journal Le Matin, ainsi présenté :

« L’éditeur Louis Conard recueille avec une piété d’érudit les manuscrits et jusqu’aux ébauches de Maupassant.

« Il a bien voulu nous communiquer le document inédit, peut-être le plus intéressant de cette collection. C’est la dernière page du dernier roman de Maupassant, V Angélus. Le blasphème a été interrompu par la folie ».

Suivent les pages de Maupassant intitulées : « Dieu ». Chaque ligne est une révolte, chaque mot est un blasphème ! Et, certes, je ne saurais les transcrire.

L’article se termine par la reproduction d’une page autographe du célèbre écrivain, accompagnée de ce commentaire :

« Ici s’arrête l’œuvre. Au milieu de la phrase inachevée, le génie a sombré. Le manuscrit avec ses ratures, prouve le soin passionné avec lequel Maupassant ciselait son style ».

Je trouve, plutôt, que la multiplicité des ratures prouve le désordre, la détresse de l’esprit qui sombrait.

Si l’on doit- la vérité aux morts, on leur doit aussi parfois le silence. Un proverbe oriental dit : « Ne remue pas les vieilles pailles ». En effet, souvent la surface masque la décomposition.

D’autre part, le domestique de ce pauvre Maupassant., à cette époque, publiait, lui aussi, ses Mémoires ! A ce propos, Les Nouvelles de Lyon s exprimaient ainsi .

« Nul n’est grand homme pour son valet de chambre, dit le proverbe, et c’est sans doute pour jouer un mauvais tour à Guy de Maupassant que l’on vient de publier les souvenirs de son valet de chambre François. Il était difficile de mieux réussir, et, quelle que soit l’opinion que 1 on puisse professer à l’égard d’un écrivain qui eut d’immenses défaut et exerça une déplorable influence, mais possédait du moins l’incontestable mérite — point si fréquent aujourd’hui — d’écrire admirablement le français, on ne peut que regretter de le voir ainsi présenter au public. François ne connaissait que les commérages de l’office; on aurait mieux fait de les y laisser ».

Combien vous avez raison, cher confrère ! Cet esprit vigoureux, battu par la tempête des passions dissolvantes, a sombré dans la démence, son valet,, qu’on avait surnommé le fidèle François, aurait dû être rebelle à une pareille besogne. Nul doute qu’il n’ait été sollicité et que l’appât du gain l’ait irrésistiblement tenté. Je le plains. Son livre, j en suis certain, quel que soit le g'oût du public pour les révélations déplorables, a dû recevoir des lecteurs un blâme bien justifié, né d’une louable indignation.

Depuis, le silence se fit.

Mais, je reprends le cours des événements antérieurs. Dès 1892, tous les journaux parisiens étaient pleins des tristes nouvelles concernant l’etat mental du célèbre romancier. Je m’étais constamment abstenu de parler de la catastrophe qui paraissait imminente et j’avais pu constater, hélas ! combien le journalisme, le reportage, notamment, est parfois cruel.

Mme de Maupassant mère était fort inquiète de la santé de son fils, et lui-même s’assombrissait en sentant ses forces intellectuelles défaillir, lorsqu’un matin le malade reçut un paquet de coupures, de journaux envoyé par une de ces agences qui font parvenir aux intéressés ce qui se publie sur eux ou sur leurs œuvres. Inutile de transcrire ici, les notes désastreuses qu’il eût à parcourir. Le coup fut terrible. Alors, pensant à sa mère, abonnée à nombre des journaux en question, il prit immédiatement le train de Cannes pour Nice, où habitait Mme de Maupassant, et se présentant à la pauvre femme désespérée : « Me voici, lui ditil. vous voyez bien que je ne suis pas dans une maison de fous ! »

On comprend tout le pénible de l’entretien, et avec quelle anxiété, par la suite on ouvrait les journaux que l’entourage cherchait cependant, à intercepter, mais la chose n’était pas toujours possible. La mère et le fils se disaient bien que les reporters donnent souvent de fausses nouvelles. Néanmoins, le mal existait, et l’un et l’autre pressentaient la catastrophe. On sait le reste, on connaît le déplorable dénouement.

L’année suivante il cherchait à s’évader de la vie, ne voulant pas, dans une lueur de raison, survivre à sa déchéance intellectuelle.

Alors, était-il nécessaire d’étaler, dans les colonnes des grands journaux, cette déchéance, et de perpétuer le souvenir de Maupassant insultant Dieu et cessant d’écrire dans un ultime blasphème ?

De ces articles relatifs au pauvre malade, il n’en était guère qui ne fussent entachés d’erreurs. Ainsi Zola, dans sa conversation avec le reporter du Matin, publiait des choses absolument erronées, tout en affirmant être l’homme qui connaissait le mieux Maupassant, sa vie et les siens.

J’ajouterai que M. Zola, soi-disant profondément affligé de l’état désespéré de son ami, trouvait le moyen de l’accuser d’être « menteur, menteur comme un normand » (sic).

On reconnaîtra que cela fut-il vrai, ce n’était ni le cas, ni le moment de parler ainsi, et que c’était une étrange manière de témoigner de sa douleur.

Cela ressemblait fort à une lâcheté, voire même à une trahison, à moins que cela fut de la jalousie.

pourtant quand Maupassant débuta avec tant de succès par Mes Vers et Boule de Suif , Zola s était écrié .

« M. Guy de Maupassant est certainement un des premiers écrivains qui aideront à l’évolution nouvelle ».

Qui donc a dit : Il faut agir avec les défunts comme on agirait avec eux s’ils étaient encore au nombre des vivants. Eh bien, agirait-on ainsi avec lui s’il était encore de ce monde et qu’il eût recouvré la raison ? Vous m’objecterez qu’aujourd’hui la licence est telle que l’on fait de V indiscrétion vertu.

Eh bien, si vous le voulez soit, parlons des blasphèmes de Maupassant, puisque blasphèmes il y a, hélas ! Il fallait bien qu’il fût la proie de la démence irrésistible pour apostropher Dieu et l’insulter dans ses créations, ses desseins, son but, et dans la vie, et dans la mort ; car s il est des majheureu^ que les déceptions cruelles, les maux de toutes sortes accablent au point de blasphémer, parce que leur foi n’est pas assez forte pour les soutenir et les rassurer, que ceux-là blasphèment c’est compréhensible, si je puis m’exprimer ainsi ; mais lui, tout lui avait réussi dans la vie ! Et il ne sut être que matérialiste.

Voilà ce que les gens sensés diront. Eh bien, en suivant, en étudiant cette vie tumultueuse de jouissances et de passions, je crois que l’auteur de Bel Ami, des Sœurs Rondoli, d 'Une Vie, etc., n’était au fond, ni un cynique, ni up sceptique quand même.

En réalité, Maupassant qui était au physique un être robuste, taillé dans le roc, était un faible au psychique. Sa mère, en croyant faire un être fort et d exception, en développant chez lui la matière et l’intelligence et non l’intellectuel, l’âme, avait orienté sa vie et son talent et non cette âme inquiète qui fut toujours en détresse ! Sa mère, je l’ai déjà dit, femme exceptionnellement intelligente et instruite, était une libre-penseuse, très matérialiste. Ses dernières volontés l’ont confirmé. Je l’ai beaucoup connue

et fréquentée, surtout lorsqu’elle habitait à Nice, rue de h rance, villa Les Ravenelles”, où Guy venait souvent la voir, et je l’aimais parce qu’elle était loyale ; mais, il n’y avait aucune communion d’idées et de sentiments intimes entre nous.

Impérieusement autoritaire, elle relégua en prince consort son mari, et pesa fortement sur la destinée de ses fils, dont Guy était le préféré, d’autant plus qu’il lui ressemblait physiquement, et flattait son orgueil maternel. Elle raillait volontiers les spiritualistes avec un çire aimable et ironique tout à la fois. Maupassant, qui l’adorait et l’admii ait, la consultait en tout et pour tout, avec une sorte de timidité, n osant jamais la contredire. Mais, un jour que nous nous promenions dans Cimiez, Guy, déjà malade, se plaignit a moi du poids de l’autorité de sa mère j et je compris que ce jour-là, il voulait l’éviter, fuir la véhémence de cette mère qui, sous une attitude d’apparence calme, était une exaltée. A ce moment, si Maupassant avait pu rompre avec son genre de vie, et terrasser la timidité qui lui donnait la fausse honte d’avoir certains sentiments secrets, et braver 1 opinion de son Ecole, il serait encore de ce monde, et son talent aurait pris une autre orientation et une valeur encore plus grande. Il eût des velléités de mariage et il aimait très sincèrement les enfants. N’a-t-il pas écrit des pages émouvantes comme Y Enfant, et des pages où il ne méconnaissait pas la vertu, où l’idyle amoureuse était traitée avec émotion, Mademoiselle Perle et l’ Histoire du Vieux temps le prouvent, et quelques autres encore. A côté de pages pleines d’horreur et d’épouvante comme Le Horla, Le Fou, La Main ! Il avait de ces heures d angoissante hantise, suivies d’inexprimables regrets.

Il a senti tout cela dans son for intérieur, et dans cette lutte de la chair, du respect humain et de la volonté agissante, le cerveau a sombré. Il voulait être croyant, il l’était virtuellement ; mais il n’osait l’être effectivement. Le Qu’en dira-t-on lui faisait peur.

Heureusement que pour ces âmes égarées, Jésus a dit : Paix aux hommes de bonne volonté !

Eh bien, si l’on doit la vérité aux morts c’est celle-là qu’on lui doit, avec une grande pitié pleine de regrets ; car avant de sombrer dans la démence, il eut à la dernière minute une lueur d’en haut — puisqu’il dit : « Le malheur, c’est qu’on n’a plus la foi en celui qui marchait sur les eaux ».

Aussi je ne veux uniquement me souvenir que de ce suprêrpe aveu de Guy de Maupassant.

NICE D’A N T A N

Page 1