CHAPITRE XXXIX
Nadaud. — André Theuriet. — Camille Flammarion. Marie$Bashkirtseff. — Reyer, — Anecdotes.
Nadaud ! Nadaud, pendant de longues, longues années, était à Nice de toutes les réceptions, et admiré, entouré, aimé !
Nadaud, que j’ai beaucoup connu, était alors un petit homme tout rond, nerveux, impatient, remuant, très actif, au sourire malicieux, à l’œil vif. Ses œuvres sont tellement répandues que ce serait superflu d’en faire l’analyse.
Esprit primesautier, plein de bon sens, de charme et de gaîté bien française, chansonnier, bon poète, Nadaud réussissait aussi dans la romance sentimentale. C’était la belle et bonne époque de la chanson française, le caféconcert ne l’avait pas encore corrompue. On riait franchement, on souriait finement. On ne ricanait pas, on ne plaisantait pas sans vergogne..
Il était né en 1820, à Roubaix, où ses parents étaient commerçants. Il fut envoyé à Paris pour y faire ses études au collège Rollin, et il publia son premier recueil en 1857. PoèmeS et musique lui valurent une notoriété considérable, et le succès lui fut fidèle jusqu’à sa mort, qui survint en mai 1893. îî avait donc 73 ans.
Nadaud fut décoré en 1861. En 1870, il s’engagea en qualité d’infirmier et rendit de louables services à l’armée des Vosges et à l’armée de la Loire. Il publia, après la guerre, ses souvenirs d’infirmier.
Après avoir pendant longtemps habité son petit chalet Pandore, qu’il s’était fait construire au quartier Sainte- Hélène, tout près de l’église — et à cote de la demeure du peintre Ziem — il devint l’hôte de la famille Desjoyeaux, villa Noël, à Cimiez. Là, tous les grands artistes de passage à Nice trouvaient le plus charmant accueil dans cette famille amie, qui recevait grandiosement, et dont le fils aîné, M. Noël Desjoyeaux, est un compositeur savant et sévère, et qui, fort jeune, donna aux théâtres de Rouen, Marseille et Monte-Carlo, des œuvres de belle envergure : Gyptis et Renaud d’Arles, etc.
C’est dans cette accueillante famille que je rencontrai souvent Nadaud et que nous nous liâmes d amitié.
Il a chanté la Liberté, la Patrie, l’Amour, la Nature et la Jeunesse ! C’était le chansonnier joyeux, observateur et moraliste bon enfant ; parfois, son cœur est mélancolique, mais une douce philosophie met en fuite la tristesse. Je lui ai entendu, dans maints salons de Nice, nous dire :
De chaque fruit, fut-il amer,
On exprime une nouvelle essence.
Et je la recueille d’avance,
Pour plus tard embaumer mon air Des parfums de la soutenance.
Le cœur, dit-il encore...
Le cœur est un clavier vivant Un air joyeux y fait souvent Vibrer une corde touchante Comme à travers le jour d’une cloison On aperçoit un horizon immense,
Ainsi je revois mon enfance Dans une ligne ou dans un son.
Et cette plaisante boutade philosophique :
Je m’en vais voir couler l’eau.
Il pleut, j’ai mon parapluie ;
Il fait froid, j’ai mon manteau,
Si par hasard je m’ennuie,
La nature tutélaire Veille sur les passereaux ;
Je laisse tourner la terre,
Je ne lis pas les journaux.
Et la mélancolie des regrets de la dernière strophe de cette Valse des Adieux que j’ai chanté dans ma tendre jeunesse :
Un air nouveau remplace un air ancien.
Sans le savoir et surtout sans le dire,
Chacun de nous avait changé le sien.
Le souvenir mê\me d’une folie A quelque fois des larmes dans les yeux \
J’ai retenu la valse qu’elle oublie,
Pour l’appeler la « Valse des Adieux ! »
Et je termine par ce Sursum Corda :
Oh ! n’abaissons pas nos pensées Tenons les fièrement dressées Vers les hauts lieux Nous nous sommes fait la promesse De respecter notre jeunesse,
Devenus vieux.
Parmi les hivernants de marque dans les Lettres, Theuriet a occupé une belle place au premier rang. Ce timide à l’excès, ce Sylvain, avait une passion enthousiaste pour le ciel, la mer, les bois, la flore de notre beau pays. On le rencontrait souvent dans la campagne, rêvant à un poème ou à un roman nouveau. André Theuriet fut un poète et un romancier si personnel, qu’il devint créateur d’un genre qui atteignit la perfection. En de suggestives
descriptions, il a chanté notre pays, il lui a consacré des pages admirables, pleines de sincérité, de magie harmonieuse, lumineuse et colorée.
Au physique, André Theuriet était un faune aux traits adoucis et rêveurs, au sourire tendre et mélancolique. La barbe en pointe, épaisse et grisonnante, les yeux vifs sous d’épais sourcils. Figure très martiale et qui aurait pu paraître farouche, si le sourire plein de finesse, le regard doux et rêveur, une caressante et discrète sonorité de voix, n’eussent corrigé la dureté du visage de ce modeste, de ce silencieux méditatif.
C’est chez lui, que je connus le grand poète François Coppée, de belle taille, de visage régulier et sympathique, et qui m’a laissé le souvenir d’un causeur exquis, d’un homme aimable au cœur tendre, et d’un profond penseur. Nous nous rencontrions chez Theuriet, quelquefois à Nice, rue Blacas ou à Bourg-la-Reine, la délicieuse habitation du maître. C’est aussi chez le célèbre romancier que je vis Camille Flammarion, et sa femme, aimable, charmante, très intelligente, très attentive auprès de son mari. Lui, simple dans ses manières, affable, causeur plein d’intérêt. Le savant astronome était alors très absorbé par Y au-delà. Il récoltait des anecdotes probantes, des déclarations puisées à bonnes sources. Il me parut toujours très soucieux à ce sujet, craignant l’erreur et ses conséquences.
Je le vois- encore petit, le visage aux traits fins et souriants, alerte, vif ; agitant sa tête à la chevelure extraordinairement abondante. Il aimait Nice et y revenait assez souvent. Grand collectionneur d’objets ethnographiques, on peut voir, dans son musée, deux numéros très rares. Une tête humaine désossée, desséchée et vernie par des Indiens des bords de l’Amazone. Elle est réduite à la dimension d’une petite mandarine. Et tous les traits sont de même réduits dans d’admirables proportions. Ces Indiens obtiennent ce résultat en plongeant les têtes, après une certaine préparation, dans une eau bouillante remplie d’herbes aromatiques. J’en vis une, autrefois, chez Mme Pasca,
et j’en ai gardé un sentiment inoubliable. C est impressionnant. Les Indiens des bords de l’Amazone conservent ainsi les têtes des chefs qu’ils ont tués chez leurs ennemis. C’estun trophée de guerre.
Autre souvenir macabre que possède, non le Musée, mais la Bibliothèque, de Camille Flammarion. On peut voir un de ses livres : Les Terres du Ciel avec cette inscription : reliure en peau humaine (femme) 1882. Une admiratrice fanatique de son talent, lui avait légué, en mourant, une partie du tissu cutané de son corps pour^n servir de reliure à ce livre. Et les exécuteurs testamentaires s’étaient conformés à sa volonté dernière. Qui sait,- si la nuit, 1 ame de la dame ne vient pas feuilleter ce livre?
Pour en revenir à Theuriet, ce grand ami de la famille Bashkirtseff mit au point le Journatl de Marie Bashkirtseff et le présenta au public, ouvrage qui eut un immense retentissement. La jeune et célèbre artiste vint passer de longs hivers en la villa de la promenade des Anglais, propriété de sa tante Mme Romanoff. J’ai beaucoup fréquenté la maison, mais je n’ai connu que la mère et la tante, Marie venait de mourir, et elle n’avait que 23 ans !
Là, le souvenir de la morte était une religion. C’était en 1885.
Nice l’inspira, car, c’est sur cette plage de la Méditerranée que se déclara sa vocation pour la peinture.
Assoiffée de gloire, le feu du génie et l’orgueil inassouvi ont dévoré cette délicate créature, la flamme de l’enthousiasme en exaltant ses forces, les a consumées. La lame a usé le fourreau, l’esprit a tué le corps, la volonté a succombé sous le poids de l’impossible. Mais le fond de son moi surgit d’une façon assez nette* dans son aventure blanche (comme on dit mariage blanc) avec Guy de Maupassant. Je ne pourrais mieux le décrire qu’en empruntant ces lignes à M. Henry Bordeaux.
« La jeune fille (Marie Bâshkirtseff) dont on connaît l’étrange séduction, l’intelligence trop inquiète et énervée et la violente ardeur artistique, écrivit un jour au romancier une lettre fine et ironique, par désir d’introduire du
nouveau dans sa vie blasée (à son âge !) Charmé et agace, Maupassant répondit : « J’écris parce que je m’ennuie ».
' Et ainsi que je l’ai dit dans le chapitre de ce livre qui concerne Maupassant je le répète avec M. Henri Bordeaux. Guy ne croyait qu’aux réalités, et souffrait de son désir qui, allait au-delà. Mais, il ajoute : Maupassant veut savoir quelle est cette correspondante insensible, blagueuse et ironique. Qui sait ? peut-être lui apportera-t-elle cette émotion nouvelle qui le fera revivre? Leurs lettres ressemblent à une passe d’armes : chacun des adversaires livre peu de fer, se fend avec rapidité, excelle à la parade. A la fin cela ressemble plutôt à une volée de coups de bâton. Ils se distribuent des violences, non sans apporter quelque volupté dans cet exercice brutal. C’est elle qui est le plus touchée ».
Ici, j’ouvre une parenthèse pour dire que j’ai eu entre les mains, une grande partie de cette correspondance, et je ne cachais pas à la famille de Marie Bashkirtseff, que j’en éprouvais une impression fort pénible, car Marie s’était attirée de la part de Maupassant des ripostes d’une brutalité un peu trop forte. Elle avoue alors qu’elle en pleura, mais de dépit et de rage. Guy, lui en demanda pardon. Mais la correspondance fut rompue, Marie cessa de répondre.
Henri Bordeaux conclut avec justesse : « qu 'elle ne s’adressa à Guy que par snobisme, par une vanité détestable. Qu’elle ne saisit point ce qu’il y avait de sincère et de douloureux dans la confession de son ennui qu’il lui faisait. Elle voulait paraître, briller, jouer un rôle. Il n’y a pas une parole cordiale dans toutes ses lettres. Cette parole eût touché Maupassant bien plus que ce « déballage d’esprit et d’ironie. » Toute la réalité et la psychologie de l’aventure émanent de ces quelques lignes. On aurait dit que cette jeune fille était blasée avant d’avoir vécu, et qu’elle recherchait les émotions fortes, afin de les analyser cruellement.
Fille d’un maréchal de la noblesse de Poltawa, Marie Baskirtseff avait reçu l’instruction qu’exigeait sa prodigieuse intelligence. Elle parlait toutes les langues mortes ou vivantes. Elle lisait, traduisait, commentait tous les au-
leurs dans leurs œuvres originales. Tous les instruments vibraient sous ses doigts, et elle composait et elle peignait dévorée, consumée par cette passion ardente qui devait la conduire au tombeau. Elle voulait tout connaître avec une volonté âpre, étrange chez une aussi jeune fille. Parmi les auteurs modernes, parmi ses préférés, outre Maupassant, nous voyons Zola et les frères de Goncourt. Ses œuvres sont d’un caractère très réaliste, et qui étonne de la part d’une jeune artiste élégante, d’un aspect romantique, poétique, même idyllique.
Les toiles les plus remarquables et les plus remarquées sont : b’ Atelier, Jean et Jacques , La Rue, des portraits et surtout le fameux Meeting acheté par l’Etat et qui est au Musée du Luxembourg. Le Musée de Nice possède aussi quelques œuvres de Marie Bashkirtseff.
A sa mort, Robert de Souza, alors adolescent, âgé à peine de 18 ans écrivait ce touchant sonnet à l’ombre de son tombeau.
Simplement sous Vattrait commun des pierreries,
Avec le luxe vif de sa jeune beauté,
Elle eut pu conquérir la douce primauté De la femme qui tient aux louanges fleuries.
Mais elle dédaignait toutes les mièvreries Du monde et le clinquant de sa banalité ;
Eprise dans son art de l’âpre vérité,
Elle fuyait l’éclat vulgaire des féeries.
Son âme qu’exaltait son indomptable ardeur,
Cherchait obstinément la profonde splendeur,
De la rude nature et de son charme intime.
O ténèbres ! la mort, a cru devoir venir,
Mais sur l’œuvre et le blanc tombeau de la victime, Planera l’Immortel regret de l’Avenir !
Robert de Souza est aujourd’hui un écrivain de race, un littérateur fort distingué, poète et prosateur ayant une place prépondérante dans les Lettres; critique d’art, économiste, polémiste très autorisé et fort goûté.
Pans ce chapitre, j’ai parlé de l’aménité de Theuriet,
de l’affabilité de Coppée, je n’en dirai pas autant de Reyei, qui s’appelait Rey, ce grand et illustre compositeur que j’ai rencontré dans des salons où l’on supportait la rudesse de ses boutades, et, dirai-je, même de ses grossièretés plus que blessantes.
En 1890, René de Lapitau dans La Musique Populaire donnait ainsi le portrait de l’inoubliable compositeur de Sigurd et de Salammbô, la veille de la première à Bruxelles:
« Un vieux garçon endurci, à 1 allure militaire, le chapeau sur l’oreille abritant de rares cheveux blancs, le front découvert, l’œil presque dur, bleu comme les eaux de la Méditerranée qui l’ont vu naître avec des profondeurs de rêves masqués par un sourire gouailleur, la moustache grise et quelque peu menaçante, 1 air décidé, rébarbatif même, tel est au physique l’illustre Maître qu’à première vue l’on croirait bien plutôt officier en retraite que compositeur. »
Quant à moi, je l’ai entendu répondre à une dame, et d’un ton bourru qui s’harmonisait avec sa figure : « Vous me félicitez, vous admirez rqes œuvres. Mais qu’en savezvous ? Est-ce que vous vous y connaissez seulement ». Et il tourna les talons.
Une autre fois, dans un grand déjeuner, je l’entendis faire à haute voix des plaisanteries de fort mauvais goût, sur le nom d’un Monsieur d’un certain âge, assis en face de lui.
Comme homme, je ne l’ai jamais connu que sous ce jour défavorable, antipathique, choquant.
Un soir, causant avec M. Claret, alors secrétaire de notre Opéra Municipal je l’entendis s’écrier/. « Mais il était si modeste ! à Nice, jamais il ne voulut paraître sur la scène malgré les appels du public ».
Je ne pus m’empêcher de sourire. Et pourquoi? L’anecdote datée du mois d’août 1889 en est la raison. Un feuilletonniste parisien des Débats si ma mémoire ne me fait pas défaut, racontait pourquoi Reyer n’avait pas voulu paraître sur la scène du grand théâtre de Marseille après le dernier acte de Sigurd, malgré les cris enthousiastes de
la salle entière. Et ce passage du mordant écrivain compositeur vaut d’être reproduit :
« J’assistais un jour dans une ville capitale que je ne juge pas nécessaire de désigner, à la première représentation d’un ouvrage qui venait d’obtenir un très grand succès. On connaissait la présence du compositeur dans le théâtre, et comme il était étranger, on voulait voir s il était petit ou de haute taille, s’il avait les cheveux blancs, noirs ou gris, teint coloré ou pâle, s’il portait des lunettes et comment il avait le nez fait. Les spectateurs le réclamaient à grands cris ; le vacarme prenait des proportions menaçantes : bon gré, mal gré, l’infortuné compositeur, il était d’une timidité rare, d’une modestie qui est l’apanage des gens de notre profession ( grand Dieu !), l’infortuné compositeur fut bien obligé de se montrer. Du parterre au cintre, les hurrahs éclatèrent.
« Mais voilà que pendant que la première chanteuse le tenait embrassé, le premier ténor qui n’avait pu lui faire accepter un large ruban cerise avec inscription commémorative, s’avisa de le piquer au pan de sa redingote. Si bien que lorsque le maître, après force salutations exécutées la main sur son cœur, prit le chemin de la coulisse, cet appendice, dont l’éclat contrastait avec la sévérité de son costume, le rendit tellement ridicule qu’un long et bruyant éclat de rire succéda à l’enthousiasme que sa présence sur la scène avait excité. »
« J’ai juré — ajoute l’auteur de Sigurd — que pareille mésaventure ne m’arriverait plus » Ne m’arriverait plus?... C’était donc lui le compositeur infortuné et modeste !
Et voilà pourquoi je ne pus m’empêcher de sourire.
Puisque Reyer parle de modestie, je relève, ce fait qui nous vint tout droit de la capitale ; l’illustre compositeur mécontent des directeurs de l’Opéra de Paris qui représentait Sigurd, n’assistait pas à ces représentations. Comme on l’en plaignait, il riposta : « Hé, ‘croyez-vous que ma musique ne s’entende pas d’ici ! » Passe pour cette réponse qui ne manque pas d’allure, mais ne signifie rien au fond. Pour le reste, je cueille ces quelques anecdotes intitulées pompeusement « Les bons mots de Reyer ».
Un pianiste préparant un concert à bénéfice disait au maître, d’un air effaré et affairé : « Ah ! vous ne savez pas combien c’est dur de donner un concert ! »
— Et de le recevoir, donc ! répondit Reyer.
Où est le bon mot ? Et qu’est-ce donc recevoir un concert ?
Un jour, un collaborateur du dictionnaire Larousse vient le trouver.
— Cher Maître, lui dit-il, je voudrais tenir de vous une définition exacte de la musique.
— Asseyez-vous, dit Reyer, et écrivez...
Puis, dictant :
— « La musique est l’art de combiner des notes...
— ■ Des notes...
— De façon à ne pouvoir jamais payer celles de ses fournisseurs ».
Je ne vois aucun sel à cette impertinence.
« A une représentation de Sigurd, le maître interrompt brusquement l’orchestre et s’adressant à son chef :
« Monsieur Altès, vous avez une tête de pédicure, et je m’étonne que vous ne fassiez point partir les cors. »
Comment peut-on se permettre une pareille apostrophe ? C’est inouï ! Et comment M. Altès n’a-t-il pas séance tenante rendu son bâton de chef d’orchestre ?
Un jour un jeune compositeur se présente chez Reyer et lui montre ses premiers travaux.
— Etes-vous content de mes essais ?... j’adore la musique.
— A quoi attribuez-vous ça ? demande Reyer.
— Mais
— Vous n’aviez donc pas le moyen de vous établir cordonnier ?
Comment un journal des plus sérieux, a-t-il pu citer de tels mots pour des bons mots U! Illustre ou pas illustre, comment peut-on se laisser aller à de tels écarts de langage surtout sans que rien les justifie, les provoque? S’il y a manifestement une absence d’esprit et de convenarice, il y a aussi absence de cœur. Et il est plus que probable qu’un
homme non arrivé ne se serait pas permis ces écarts. Alors?...
Et je profite de l’occasion, pour dire que je n’ai jamais pu comprendre ni admettre qu’un individu, même de génie, devenu célèbre se croit autorisé à être impertinent, insolent, grossier, méprisant. Il oublie trop ce qu’il doit à ceux qui en fin de compte lui ont donné gloire et fortune. Il daigne, il condescend quand il est convenable. Qu’un homme de génie méconnu, pauvre, abreuvé de déceptions, de mauvais procédés, de calomnies, soit aigri et devienne méchant avec qui le blesse, cela se conçoit, et des circonstances atténuantes plaident pour lui. Mais les arrivés ?
Si c’est une pose — c’est d’un sot sans excuse — si c’est par orgueil méprisant, c’est d’un méchant.
Dans l’un et dans l’autre cas, ils sont impardonnables, et si la grossièreté est une méchanceté, la véritable politesse vient du coeur, — point n’est besoin d’une grande éducation pour être poli — et Mme Riccoboni a dit : « la fortune ne change pas les hommes, elle les démasque ».
Tel qui était modeste, humble, avant d’être illustre, devient d’une arrogance sans pareille une fois arrivé.
S’il y avait moins de courtisans pour tout accepter d’eux, sans leur répondre, ils auraient plus le souci de la dignité de soi-même et du respect des autres.
Heureusement que tous les arrivés, les gens célèbres, illustres, ne sont pas ainsi.
Et il en est qui sont d’autant plus affables qu’ils sont plus illustres. Et ceux-là sont dans le vrai.
Parlerai-je aussi de la caricature qui s’attaque trop souvent au physique des personnes plus ou mois en vue !
S’il est critiquable ce physique, comme on ne peut pas le changer, c’est absurde, c’est une discourtoisie, un manque de respect, et parfois même une calomnie. Or, souvent si l’on rend la pareille au caricaturiste, il se montre offensé, courroucé, rageur. Ce genre est admis en France surtout, mais les crayons spirituels ne sont pas légions.
Un jour la divine Malibran, l’inspiratrice des célèbres stances d’Alfred de Musset à elle dédiées :
.... Où sont-ils, belle muse adorée,
Ces accents pleins d’amour, de charme et de terreur, Qui voltigeaient le soir sur ta lèvre inspirée,
Comme un parfum léger sur l’aubépine en fleur?
Où vibre maintenant cette voix éplorée,
Cette harpe vivante attachée à ton cœur ?
La Malibran, dis-je, recevait quelques intimes ; un ami crut l’amuser en lui mettant sous les yeux sa caricature.
Quand elle se vit ainsi défigurée, enlaidie, ridiculisée, la Malibran pâlit, garda le silence, puis éclata en sanglots. Qu’on s’attaque aux travers, au caractère, aux habitudes, aux costumes des gens, soit, en le faisant avec esprit et tact. Car ceux qui sont visés peuvent se corriger de leurs travers, de leurs habitudes, de leur manière de s’habiller ; mais non pour le physique auquel ils ne peuvent rien !...
Quand il n’y a pas de critique à faire, je le répète, c’est uniquement irrévérencieux, et frise parfois la calomnie.
NOTES ET SOUVENIRS