‹ Nice d'antanChapitre 5 sur 51 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Alphonse Karr et Nice. — Ses jardins et le commerce des fleurs. — Lettre d’AlphonseKarr à Emmanuel Gohzalès. — Alphonse Karr et le roi Victor Emmanuel. - Alphonse Karr et l’Impératrice douairière de Russie. — Alphonse Karr et Verdi

Parler de Nice et ne pas parler d’Alphonse Karr, serait une faute impardonnable. On doit consacrer à cette figure inoubliable tout un chapitre, parce que, avec Mme Ratazzi et Emile Négrin, nul n’a mieux et plus écrit sur Nice et .sa vie mouvementée.

Dans sa jeunesse Alphonse Karr, au physique ressemblait a un jeune faune ; vieux, en son costume rustique, ü ressemblait au génie de la Montagne des contes allemands. Je le connus chez mon cousin, le Comte C. Laurenti, lorsque j’étais fort jeune.

Il portait invariablement un large pantalon de velours a côtes, une veste de velours noir, un foulard au cou, un volumineux chapeau de feutre à calotte haute et conique, et un plaid noir et vert sur 1 épaule. La barbe en pointe et longue, la démarche pesante et rapide.

D’ailleurs, s’il était français par le cœur et l’esprit, il était de race allemande. Son père musicien de très grande

valeur vint s’établir à Paris. C’était un compositeur remarquable et un pianiste célèbre. Son fils en parlant de lui s’exprimait ainsi : « Mon père ne s’occupait pas de faire beaucoup de notes à l’heure il voulait que le piano eut, non un son mais une voix. Il disait quelquefois, en entendant certaines mains rapides courir sur les claviers : « Toutes ces notes semblent des cris de douleur que pousse le piano lorsqu’on le bat ; chacune de ces notes crie : « Je suis du bois, je suis du bois. » Eh ! parbleu on le sait bien, et c’est surtout ce qu’il s’agit de faire oublier. » Quand mon père jouait du piano, disait encore Alphonse Karr, on se laissait aller au plaisir de la musique — ce n’était que le soir en s’en allant, qu’on pensait que cette musique était produite par un piano.

Mais revenons à Alphonse Karr qui passa tant de longues années à Nice et dont le jardin fut une des curiosités du pays. Il vint ici après avoir écrit à Sainte Adresse ; Voyage autour de mon jardin merveilleusement illustré par Meissonnier, Gavarni, Marvy, Daubigny, Freeman.

Alphonse Karr donna à la culture des fleurs à Nice, un essor extraordinaire ; et les violettes d’Alphonse Karr furent célèbres dans le monde entier; et les Altesses sollicitaient la faveur de visiter son jardin qu’il cultivait en 1852, h Saint-Philippe, aujourd’hui établissement Lambert. Il vendit ses produits, fit de l’exportation et installa un magasin de vente au Jardin Public dirigé par une ancienne artiste dugazon, Mme Duluc, femme du ténor léger de ce nom, ténor léger qui, lorsque je le connus, était très vieux et fort gros. Ce magasin acquit rapidement une grande renommée. On peut dire que ce jardinier hors de pair fut le créateur du commerce des fleurs à Nice. Plus tard, en 1880, il quitta notre ville pour Saint-Raphaël, et alors, le Prince d’Essling et un groupe de ses amis, parmi lesquels le Baron Vigier, MM. Picon, Mayrargues, etc., voulurent continuer l’œuvre d’Alphonse Karr sur une très grande échelle, et M. Bouteilly vint à Nice en prendre la direction ; mais, malgré de grands sacrifices, l’entreprise ne réussit pas. Alphonse Karr, lui, n’avait pas réussi non plus au point de vue financier personnel, bien qu’il eût. gagné

beaucoup d’argent. Il ne s’enrichit point, car il était, en qualité de poète passablement bohème, un très médiocre administrateur et un rêveur incorrigible.

Mais écoutons-le, lorsqu’il répond à Philippe Busoni qui

venait d’annoncer son installation à Nice : « D’autres

pays demandent à la terre la satisfaction -des grossiers besoins de l’estomac; celui-ci s’occupe des fleurs et des parfums. Quand vient la moisson, on fauche les tubéreuses et les jonquilles ; au mois de mai, l’air est enivrant, tant il est imprégné du parfum des orangers. »

Aussi, en 1853, le chroniqueur Philippe Busoni écrivait : « Voilà le courrier arrivé à son dernier relai, qui est Nice — et l’établissement horticole fondé par Alphonse Karr extra muros. On ne saurait avoir la prétention de vous apprendre que l’auteur des Guêpes , contraint d’abandonner son jardin de Sainte-Adresse, où d’autres mains que les siennes recueillent les roses qu’il a greffées, s’est réfugie dans ce coin splendide de la splendide Italie. Au Havre, c’était le jardinier qui avait créé le jardin, mais sur les bords de la Méditerranée, toujours chaude des rayons du soleil, c’était le jardin qui allait créer le jardinier. »

Quelque temps après, on pouvait dire, dans diverses publications, et notamment dans Les Guêpes :

ANNONCE. — Alphonse Karr, jardinier à Nice Maritime.

On envoie à Paris, Lyon, Marseille, des bouquets des plus splendides roses — et de toutes sortes d’autres fleurs — pour le prix de 10 à 20 fr., boîte et emballage compris. Les nombreux envois déjà faits permettent d’assurer que les bouquets arrivent parfaitement frais.

Écrire par la poste à Monsieur Alphonse Kair, jardinier à Nice. On fait présenter, les factures à Paris. ».

Et le célèbre écrivain français qui personnifiait l’esprit français avec une étincelante verve à jet continu, avec une richesse d’observation et de critique d’une justesse redoutable, écrivait de son jardin de Nice d’incomparables Promenades hors de son Jardin, et des Guêpes bourdonnantes au dard acéré.

Et le « jardinier » se moque des écrivains qui parlent des fleurs et des plantes avec une rare ignorance. Et il établit le jardin des romanciers en citant : « On doit un chrysanthème bleu à Mme Sand, un camélia à odeur enivrante à M. Rolle, un œillet bleu à M. Janin, un rosier de bengale sans épines et sans odeur à M. Victor Hugo, l’azalée grimpante à M. de Balzac. »

Aujourd’hui, Alphonse Karr serait bien étonné de voir des œillets bleus, verts, et des roses violettes, voire même noires.

Puis il vante les roses thé et les roses de Bengale qui formaient les haies de nos promenades, la fleur de cassis qui les parfumait et les anémones écarlates qui émaillaient les prés.

Ah ! ce parfum de la fleur de cassis, petite fleur d’or !... aujourd’hui, où le respirer ? Un vent destructeur l’a emporté...

« Le veau à Nice, dit Alphonse Karr, est bien mauvais ; mais que fait cela dans un pays où l’on mange des fleurs farcies ? (il veut parler des fleurs de courge). Il est vrai que l’on y mange aussi des rossignols, des fauvettes, des tarins et des chardonnerets. »

Hélas ! ce crime dure encore ! — Bientôt on n’entendra plus un chant d’oiseau dans la ville de l’éternel printemps.

« Les fleurs sont en telle abondance, s’écrie le jardinier, que la violette de Parme se vendait cette année (1859) vingt sous le kilogramme. »

Malgré sa verve ironique et son humeur frondeuse, et son esprit caustique, Alphonse Karr prit toujours la défense de Nice... à sa manière, il est vrai — — jugez plutôt. Mais il l’aimait, lui rendait justice et contribua sans aucun doute à sa prospérité.

Dans une lettre adressée à Emmanuel Gonzalès, qui dans le fameux journal Le Siècle attaquait Nice, Karr lui disait : « Quand j’ai appris que vous êtes à Monaco, mon cher Gonzalès, j’ai espéré que, sachant peut-être que je suis à Nice, vous voudriez me serrer la main. Je ne savais pas, alors ! l’horreur que cette ville vous inspire, et la

terreur dont elle frappe votre cœur d’hidalgo, peu accessible à la crainte.

« De ce pittoresque et charmant nid de vautours usurpé par des tourterelles sauvages, vous pointez contre la pauvre ville de Nice des canons qui dorment depuis longtemps sur leurs affûts, et que l’on croyait mis là comme décor et pour l’agrément du paysage, et vous dérangez des monceaux de boulets déjà rouillés. Si vous connaissiez Nice et les Niçois, mon cher camarade, la générosité de votre caractère vous empêcherait de les attaquer. Ils ne se défendent pas — ils ont horreur de l’agitation, de l’effort, de Ja lutte ; ce sont des chasseurs d’alouettes rôties. Exemple : Ils ont laissé dire, l’année dernière, dans les journaux de l’Europe, qu’ils étaient décimés par la chaleur et mouraient comme ne meurent pas assez les mouches en cette saison... J’ai défendu de mon mieux cette ville hospitalière. Maintenant, comme ami de la vérité, je dois repousser deux flatteries que vous adressez : l’une à la ville de Nice, l’autre au Paglion. Hélas ! vous croyez, parce qu’on est fleuve, qu’on est oblige d’avoir de l’eau ? Le Paglion est l’endroit le plus sec de Nice : on y joue aux boules et on y étend le linge pour le faire sécher. Le Paglion n’a de l’eau que quand il pleut, autrement c’est un large chemin pavé de rochers et plein de cailloux. On n’y a jamais vu un poisson, mais les lézards y fourmillent. Vous parlez également de 1 humidité d’une ville où le fleuve lui-même n’est pas humide, ou il pleut deux fois en neuf mois ?

« L’humidité, grand Dieu ! Dites-moi où elle est, je 1 achèterai en gros, je la revendrai en détail, et vous aurez fait ma fortune. »

Oui, Paglion était un fleuve, Paillon est un torrent. La pluie nous fait aujourd’hui- de plus fréquentes visites parce qu’on a trop déboisé les environs. Néanmoins, en 1856, Burnel écrit qu en 1853, en février, une neige abondante tomba sur la ville de Nice, et les anciens du pays ne se rappelaient pas en avoir vu autant depuis 50 ans.

Puis, parlant de Saint-André, non pas de son château, bien qu’il soit admirablement situé, mais sans rien de remarquable, Alphonse Karr décrit les beautés de la grotte

toute tapissée de feuillage vert et finement découpé de capillaires, et de la cascade qui, d’un rideau diaphane, voile le fond de la caverne.

« A l’Opéra, s’écrie ce grand enthousiaste, un décor qui reproduirait exactement la grotte de Saint-André serait déclaré exagéré, d’un effet forcé ; et on reprocherait au peintre d’emprunter ses sujets, non pas à la nature, mais aux contes de fées. Sous la voûte tapissée du velours vert qu’étendent les touffes chatoyantes des capillaires, des bergeronnettes et d’autres oiseaux ont caché leur nid, et payent en mélodies simples et franches l’hospitalité qui leur est donnée. J’appuie sur la simplicité et la franchise des mélodies, car c’est là qu’il faut les chercher, et non point au théâtre. »

Et Alphonse Karr va faire, ici, bondir d’indignation les fanatiques, les enthousiastes, les admirateurs passionnés qui ont acclamé si souvent Verdi à l’Opéra de Nice.. Il s’explique clairement, alors, en annonçant à Busoni qu’il est arrivé un grand malheur (sic) aux Italiens. « L’Italie, dit-il, une des deux patries de la musique, s’est prise d’engouement pour un faux musicien appelé Monsieur Verdi, un homme qui écrit des bruits sur du papier, et donne cela à crier à des chanteurs, bien vite égosillés, éraillés, fêlés. En ce moment, on préfère M. Verdi à Rossini, un des grands génies que compte l’art de la musique, à peu près comme les Juifs préférèrent Barrabas au Christ. Les tapages de M. Verdi ont fatigué et usé les échos. De cet aveuglement étrange, l’Italie ne peut tarder à être punie par la surdité. »

Que c’est donc curieux et intéressant de lire cette opinion, cette critique d’Alphonse Karr, à soixantei ans de distance et au lendemain de la représentation qui fêtait le centenaire de Verdi à Nice.

Quoi qu’il en fût, ce grand jardinier, ce grand amoureux passionné de la flore niçoise, ce grand pourfendeur, était aussi un grand poseur. Il posait à la simplicité, à la franchise du paysan du Danube, à l’indépendance audacieuse, et j’ajouterai frondeuse, se sentant assuré de l’im-

punité, grâce à son esprit essentiellement français. Je n’en veux pour preuves, entre autres, que deux anecdotes :

Lorsque le roi Victor Emmanuel vint à Nice, en 1857, il fit dire à Alphonse Karr son désir de le voir.

Ce dernier répondit qu’il se rendrait volontiers à cette invitation si le roi d’Italie lui permettait de se présenter dans son costume de jardinier.

Le roi eut la bienveillance de mettre de côté, pour lui, l’étiquette non de cour, mais la plus élémentaire; et Alphonse Karr se présenta. Un entretien assez long s’en suivit.

Je le répète, je crois que cette simplicité était une pose et cette condition sine quâ non imposée par lui au roi, était ce nous semble, un véritable manque de convenance. La preuve, c’est que lors de l’inauguration de je ne sais quelle statue, au Havre, on vit Alphonse Karr par les rues, en habit noir, ce qui fit dire à un membre de la municipalité, surpris, et non sans naïveté : « Je viens de rencontrer M. Alphonse Karr, en habit noir. A la bonne heure ! Il avait l’air d’un négociant ! »

Je préfère le rôle de notre grand jardinier lors de la visite de Si M. l’Impératrice douairière de Russie à Nice, en 1860. Le spirituel écrivain en fait un récit plein d’humour et d’attrait.

Je ne cueille que l’anecdote :

« Un jour, j’étais à travailler dans mon jardin avec mes paysans, lorsque l’un d’eux, qui était placé près de la longue allée du milieu, me dit :

— Voilà qu’il entre beaucoup de monde.

— - Décidément, dis-je, c’est insupportable ; il faut absolument que je trouve un moyen pour empêcher ces invasions.

Et je me retirai dans mon cabinet, en songeant au moyen en question, que je cherche depuis cinq ans.

Il faisait un temps charmant, le plus beau soleil de printemps; j’avais bien le droit de maugréer contre les importuns qui m’enfermaient dans la maison.

Je pris un livre et j’allumai un cigare.

Pendant ce temps, voici ce qui se passait et ce que jë ne sus que plus tard.

Sous une tonnelle garnie de passiflores, étaient assises trois personnes: — l’une ma parente, — - l’autre la comtesse de M..., son amie, — la troisième le prince 0...ki.

Tout à coup entre sous la tonnelle une vieille dame au visage noble, doux et mélancolique ; — ma parente se lève, fait deux pas au-devant d’elle, s’incline et attend. — La dame la regarde ainsi que sa compagne, passe devant elles sans parler, ni saluer, traverse le berceau et sort par une autre issue.

Un homme jeune suivait la vieille dame ; comme elle, il les regarde et passe sans saluer. — Deux dames suivaient : elles regardent, ne saluent pas et traversent ; puis deux autres, puis quatre autres... et ainsi de suite, quinze ou seize personnes. — Dès le commencement de ce défilé, ma parente s’était assise auprès de son amie; toutes les deux se retournent vers le prince 0...ky pour lui demander s’il comprend. — Elles le voient qui se lève, se met à la suite des autres, passe devant elles et sort de la tonnelle, suivi par le reste du cortège.

On peut deviner leur stupéfaction.

Le cortège était fermé par un homme qui, lui, salue ; — une de ces dames ne peut s’empêcher de dire à l’autre : « Ce dernier monsieur paraît fort bien élevé. »

Une paysanne accourt sous la tonnelle et leqr dit : « Mesdames, c’est l’Impératrice ! »

Ni l’une ni l’autre n’avaient jamais vu Sa Majesté ; elles changent de surprise et restent assez interdites.

Pendant ce temps, un de mes amis, qui était dans le jardin, accourt à mon cabinet avec le prince 0...ki :

— - L’impératrice est dans le jardin ; descendez vite la recevoir.

— Sa Majesté, demandai-je au prince, a-t-elle au moins de la porte envoyé quelqu’un pour me prévenir ?

— Non.

— Alors, je ne suis pas prévenu ; — je ne suis pas chez moi ; je suis sorti.

— Allons, mon cher voisin, ne plaisantons pas ; vite, descendez.

— Pas le moins du monde. Si Sa Majesté m’avait .fait prévenir qu’elle désirait visiter mon jardin, je serais allé la recevoir à la porte de la ferme, avec tous les respects qui lui sont dus, comme femme et comme impératrice, — quoique nous autres Français, nous soyons si polis et si respectueux envers les femmes, qu’il nous est difficile d’y ajouter quelque chose pour les impératrices.

Dans tout cela, il ne se passa rien que de simple ; ce qui peut paraître singulier tient à des habitudes et à des mœurs différentes.

L’impératrice avait fait sa promenade — et n’y pensait plus.

Mais, le soir, on en parla dans les salons de la résidence impériale ; des salons l’anecdote, fort arrangée, descendit à l’office, et le lendemain matin, quand ma paysanne arriva comme de coutume, portant sur sa tête la corbeille qui contenait les œufs et les fraises, on lui dit : « Nous n’avons plus besoin de tout cela; les fraises sont trop chères, — Sa Majesté n’est pas assez riche pour en manger.

La pauvre fille revint en pleurant.

Je la consolai et défendis de rien vendre à l’avenir aux gens de l’impératrice.

Le lendemain, dès l’aube, arrivait le maître d’hôtel; — il regrettait amèrement un premier mouvement, — il avait eu tort, — grand tort.

11 priait d’excuser. — Les fraises n’étaient pas trop chères ; — au contraire, — il était prêt à les payer le double, le triple, — mais il lui en fallait absolument. Au déjeuner, dans une heure, l’impératrice demandera les fraises, — et quand l’impératrice demande quelque chose, il faut qu’elle l’ait.

On comprend avec quelle joie mes paysans furent inflexibles — d’ailleurs, mes ordres étaient formels. — Le maître d’hôtel s’en alla.

Au moment du déjeuner, — pâle, ému, il s’approche de S. M. pour lui expliquer l’absence des fraises. — Il la voit

avec un panier de fraises devant elle : — elles étaient plus belles que jamais.

Voici ce qui était arrivé :

J’avais écrit au comte W...sky ce qui s’etait passe.

J’expliquais au comte l’impertinence des gens de Sa Majesté, — arrivée précisément le lendemain du jour où, n’ayant pas été averti de l’intention de l’impératrice, je n’avais pas cru devoir me présenter devant elle, et je finissais à peu près ainsi :

« Mon cher comte, d’une part, il est impossible que je continue à permettre que l’on fournisse rien désormais aux gens de Sa Majesté.

« D’autre part, je serais désolé que l’impératrice fût privée des fraises.

« Le jardinier refuse formellement d’en vendre. Mais M. Karr vous prie de lui obtenir la gracieuse permission d’en offrir tous les matins à Sa Majesté pendant le temps de son séjour à Nice.

« Je vous serre cordialement la main — et je suis avec une haute considération votre serviteur. Alp. Karr.

« P. S. — Dans le jardin d’un poète, il ne pousse pas que des légumes ; — voici quatre vers qui ont fleuri sous les pieds de l’Impératrice pendant sa promenade dans mon jardin, où j’aurais été très honoré de la recevoir si j’avais été averti de sa visite :

Nice, de son climat peut-être un peu trop jière, Idolâtre, au soleil rend un culte fervent; Aujourd'hui convertie, elle adore le vent Qui sur ses bords fleuris vous retient prisonnière. »

Ce féroce et incorrigible humoriste était fort amusant lorsqu’il affirmait que les titres, à Nice, se portaient à proportion des distances. « Les Français et les Italiens ne sont que comtes, les Anglais lords, les Espagnols ducs et les Russes princes. »

Et notre humoriste de raconter :

« Un jour que j’avais accepté le combat avec un mendiant qui m’avait pris comte à une porte et m’avait déclaré prince à la porte de Visconti le libraire, il s’avisa d’autre

chose et, d’un air amical, il me djt : « Monsieur Alphonse Karr, faites-moi donc le plaisir de me donner deux sous. » Je me déclarai vaincu et je payai les frais de la guerre. »

Il était très fier de sa verte et robuste vieillesse. Un jour qu’il prenait, à Nice, le train pour Saint-Raphaël, son inséparable plaid sur l’épaule et une botte de fleurs à la main, un jeune homme, d’un air déférent et inquiet, se précipite pour l’aider à gravir le marchepied d’un wagon. Humilié, Alphonse Karr, de la main restée libre, empoigne le jeune homme par le fond de son pantalon, le lance à la volée dans le wagon, et va s’installer près de lui d’un air triomphant !

NOTES ET SOUVENIRS

Page 1