AU CHATEAU
Cimetière qui date de 1783.
Celui-ci est le plus vaste. Sur son antique portail, rouillé par le temps, est écrit en lettres de fer Cenotafio. Gravissons cette merveilleuse promenade en colline du Château.
Entrons ! Dans cc cimetière étagé, qui domine la ville, la mer, les plaines et les monts ! Entrons ! la verdure et les fleurs foisonnent !
Entrons ! D’abord, c’est la première partie basse qui contient le plus de vieilles pierres tombales. A droite, près de la porte, nous lisons sur l’une d’elles : « A la mémoire de Mme Louise- Adélaïde Le Tellier, veuve de Pierre-René de Gravier d’Auzay , née â Versailles le 3 décembre 1778. Toutes les vertus ornèrent son âme. Elle fut enlevée à la nature et à l’amitié, à Nice, le 21 mars 1820 ». — A côté, Eleonor Errington, morte le 20 janvier 1819, à l'âge de 22 ans. — Pierre-Michel de Châteauneuf , chevalier de Saint Louis, dernier mâle de son nom. — Le tombeau des Laurenti-Roubaudi-Passeron , orné des armes des Roubaudi et des Passeron.
Puis un grand tombeau fendu, brisé, dévasté, porte encore cette épitaphe : « Prions ici pour l’âme de Marie- Thérèse comtesse de Baquoi, née à Vienne (Autriche, en 1747, fille de V cnceslas prince de Paer et de Marie-Antoinette de Paer, née comtesse Esterhazy de Galantha et Forchtenstein. Mariée en 1764 à Jean de Longueval, comte de Buquoi, baron de Vaux, chambellan de S. M. l’Empereur et Roy Apostolique, décédée à Nice le 21 mai 1818 ».
Suivons encore les murailles où sont incrutées des plaques de marbre portant les épitaphes : « A Bernardo de Fornari Genovese, Nizza de mdcccv. — Ci-gît Cécile-Elisabeth-Charlotte de la Tour du Pin, fille de Henriette Dellon et de Frédéric-Séraphin, comte de la Tour du Pin, pair de France, née en Westphalie 1800, décédée à Nice en 1817. — Ici beaucoup de marbres noircis, aux inscriptions effacées. — Puis Mme Delphine Peyre de Châteauneuf , comtesse de Sainte-Agathe. Au-dessous, les comtes del Borgo et de Sainte-Agathe. — — A côté, repose haute et puissante dame : Mme Louise, comtesse de Beaurepaire , épouse de Louis-Victor Pelletier de (lery, gentilhomme français, ancien conseiller au Parlement de Bourgogne. Elle a péri victime de son dévouement maternel en 1814. »
La Comtesse di Villanova nata di Castelvecchio. — Cigît la Marquise Charlotte de Massengy , née de Montillet,
décédée à Nice en 1843 — de magnifiques couronnes et des bouquets de fleurs fraîches sur sa tombe.
Beaucoup de fleurs aussi sur la pierre sépulcrale de la Marquise de Vaulx de Pleyné, née de Sablon, morte en 1843, et sur la petite tombe de Marie de S eievas. -utvent les sépulcres des comtes Garin de Coconato, des Marquis de Constantin, des Grimaldi, des Rochetaüles , des d'Orfengo, des Villanova , des Comtes de Robion. — Ici César Marquis de Chois eiü-Beampré, Raoul Vicomte Debrosse, Bcrthran, Marquis de Candolle , Carlotta Ghisnardi Comtesse de San Salvator.
Là, un gentilhomme polonais, Xavier de Bleszynowki. Dame Marie-Thérèse des Chesnes, veuve de Messire du Haut Plessis, écuyer, née à Alençon (France). Puis une épitaphe en espagnol : « Aqui Yce Dôna Matilda de Mac Kintech-Hija, nacio en la Cindacl di San Fernando, Eoana, y murio el 16 de junio 1848, a la edad di 27 anos, Niza ».
Dans cette première partie du cimetière se trouvent les tombes de la mère et de la première femme de Garibaldi.
En face de la porte d’entrée, depuis la catastrophe de l’incendie du Théâtre Municipal de Nice en 1881, s’élève un énorme monument funéraire érigé à la mémoire des victimes, et qui contient les restes de celles qui ont pu être retrouvées.
Nous pénétrons dans la deuxième partie basse du cimetière : à droite, en entrant, se trouve un lieutenant-général des armées françaises, le Marquis de Guillaumenures Duboscage ; tout près ci-gît le Chevalier de Lostanges, contreamiral, chevalier de Saint-Louis à 18 ans, à la suite du combat célèbre de la Surveillante contre le Chebec, en 1779, né au château de Versailles, le 30 novembre 1759, décédé à Nice en 1836.
Ci-gît une bretonne : Dame Colette, Baronne de Keerle, épouse du chevalier de Morchoven ; puis un illustre du pays: le général Eberlé, maréchal des camps, mort à Nice en 1837, âgé de 74 ans. — « Il fut soldat, dit son épitaphe, passant par tous les grades, il se couvrit de gloire, et commandant la ville de Nice, U la sauva du pillage et de l’in-
ccndic. En reconnaissance le château lui fut donné, sa vie durant ».
Ensuite, la comtesse Ramini de Chûteauneuf. Au-dessus : Automne Flore, comtesse de Mun de Gontaut-Biron, née à Paris en 1809, décédée à Nice en 1837. Au fond de cette deuxième partie basse du cimetière, Athenaïs de Bodisco, fille de feu .Alexandre de Bodisco, ministre plénipotentiaire de la Russie aux Etats-Unis. Tombe très soignée et magnifiquement ornée. Non loin : Alexandre Comte Branicki. Monument de marbre portant les armes de la grande famille polonaise, notre hôte fidèle — beaux arbuste tout autour. A quelques pas, sur le mur gauche — nous lisons cette incroyable désignation « ci-gît » la Baronne de Chelles douairière du chevalier Jacques-Joseph Dernier. Si nous en jugeons par cet incompréhensible titre et les nombreuses fautes d’orthographe qui gisent sur les tombes, les lapidaires-marbriers, comme les compositeurs-imprimeurs, sont sujets à caution.
A côté — Giuseppe Rancher, le poète satirique niçois — pour épitaphe : « Onore alla musica e alla poesia ». En montant, à droite : la famille de la Morra. Un peu plus loin, le mausolée de Sophie Sasserno, poétesse niçoise, née en 1814 et morte en 1860. Un beau monument lui a été élevé par souscription.
En face: le peintre d’histoire Ange Tissier. Sur son tombeau sont sculptés : une palette et des pinceaux, entourés de roses et de pavots — plus loin, une colonne tronquée, couverte d’un linceul : les de Montesus de Ballore.
Une immense pyramide — marbre — couronnée de roses et de pavots émergeant du groupe des monuments attire mon attention et je lis avec étonnement : Marie J. Boet , décédée en 1877, à 13 mois (!) — Presque en face, une invitation nous est faite : « Visiteur bienveillant, dit le marine, une pneie pour ceux qui dorment là à l’ombre de la croix ». Qui sont-ils ? Marie Louise Risso, âgée de 6 ans et Blanche, agee de ti mois — mais nous donnerions aux riches ! vite, prions-les de prier pour nous. Ces bébésanges, nous font souvenir de cette pensée d’une mélancolie bien bizarre, qu’exprimait Lessing à la mort de son enfant
nouv-eau-né. « Quel chagrin pour moi de perdre cet enfant ! il avait tant d’esprit, tant d’esprit ! car n’est-ce pas une preuve d’esprit qu’il ait fallu le faire entrer de force dans ce monde avec des pinces de fer ? Il en avait déjà deviné les turpitudes. Et n’est-ce pas encore de l’esprit que d’avoir saisi la première occasion pour s en échapper ? » Lessing seul pouvait exprimer ainsi ses regrets et sa consolation.
Dans la grande allée supérieure droite, un petit temple s’élève ; au milieu, en marbre, un calvaire, au sommet de la croix une couronne de roses, au pied, une couronne d épines et une rose tombée. Au fond, deux médaillons sur lesquels se détachent en relief une plume, une palme et des livres ; au frontispice, une harpe entourée de feuilles de chêne, la grille est barrée de palme : Ci-git Julia H avanach Bow at Thurlas County of Tepperawv Ireland, dead at Nice, j8 octobre 1877. En français est écrit : «Elle se repose de ses travaux et ses œuvres la suivent ». Les fleurs naturelles abondent. En arrivant au plateau, à droite, surgit de terre, une roche au milieu de laquelle est enchâssé un médaillon de bronze représentant une tête d’homme aux longs cheveux, à longue barbe. Elle recouvre les restes d’un musicien qui eut son heure de célébrité, Henrich Vilhem Ernst, et que je vis autrefois, essayant de raviver au soleil de Nice, ses membres débiles.
Tout en haut, Frédcrique, comtesse de Parseval, née de Reinhard ; Mme Dahadie, née de Ransonnet, grande dame qui laissa le souvenir d’une femme de cœur, et d’une artiste peintre de mérite. M. Albert Dahadie, son mari, poète, homme du monde l’a rejointe depuis de longues années.
La tombe relativement récente de Léon Gambetta, constamment couverte de fleurs et de couronnes et souvent visitée. Celle d’Eugène Vivier.
Nous descendons au cimetière grec et protestant ; immédiatement à droite, un petit monument de marbre blanc où repose l’infortuné Dr Cari Arendt, baron Schclling 1 on Canntatt, mort victime de son dévouement, lors de l’incendie du Théâtre Italien, le 23 mars 1881. Au fond, du même côté : un lys brisé, une palme passée dans une couronne de roses : emblème de Julia Pilatte. — Vers le milieu de l’allée,
un bas-relief, représentant une jeune femme s'envolant au ciel, son enfant dans les bras : Vera Lacroix, née princesse Havanska.
En face, une croix de marbre sur une roche : Marie de Hofmeister, née baronne d’Uslar, morte en 1858, à l’âge de 30 ans, puis Alexandre Svetchine, décédé à 22 ans, en 2863, et Marie-Thérèse Léotard, veuve de Parher de Ruyter.
Sous un bosquet de lierres et de roses, Catherine Balatchano. Tout au fond, très isolée, Uranie d’Erlach. Avant de quitter cette partie du cimetière, arrêtons-nous plus longuement devant la tombe de Maroncelli, frère du compagnon de captivité de Silvio Pellico, et qui mourut en murmurant ces Vers du Dante, écrits sur la pierre de son tombeau :
«... La bontà infinita ha si gran braccia
Che prende cio che si risolve a lei. »
Arrêtons-nous longuement aussi, devant cette colossale statue de bronze posée sur un immense piédestal de pierre dure. L’homme qu’elle représente est d’un certain âge, sombre, sinistre, la bouche amère, le front haut et bombé, découvert par des cheveux violemment rejetés en arrière. Cette figure est échappée de l’Enfer du Dante. C’est un savant russe célèbre, Alexandre Hertzen, tout imbu d’une philosophie orgueilleuse, désolante, désolée, dissolvante, qui fit le tourment de sa vie et de celle des siens. Sa fille, qui mourut à Nice n’avait que 17 ans et cependant elle quitta la vie, le cœur pris de dégoût pour l’existence, et l’âme torturée par le doute. Pauvre enfant, que Dieu ait son âme et fasse mfséricorde à ses père et mère. En partant, nous traversons le plateau et passons devant les tombeaux des barons Raghezza, des Villarey, des Neubourg, et descendons en parcourant la partie du cimetière la plus isolée, la plus abandonnée, nous y voyons la tombe de Joachin de Castro, commandeur de l’ordre du Christ, décédé à Nice en 1823 ; celle de Caroline de Somis, comtesse de Chavrier. Enfin, dans l’angle d’un mur, à demi-caçhée, est une plaque de marbre : Ci-gît Henriette Espérance de Montpezat , com-
fesse de Redern, décédée en 1830. Au bas du marbre, ces deux lignes: « Priez pour elle, elle priera pour vous ». Voilà une amie de prédilection, pensai-je, en descendant du Château, les yeux ravis par cet admirable panorama qui se déroulait devant moi et je me fis conduire au cimetiere de Saint-Pierre.