CHAPITRE V
Arrivée de S. M. lTmpératriçe de Russie. — Réception du 2e Cuirassier français. — Lettre de Trachel. — Inauguration de l’Eglise Orthodoxe Russe. — S.M.la Reine de Danemark. — L’annexion de Nice à la France. - Un Courrier de M. Paulin.
Notice de M. A.L.
Sardou.
S. M. l’Impératrice de Russie Alexandra Féodorowna, après un court séjour à Nice, en 1856, y revint en 1859. Son arrivée s’effectua au bruit des canons de la frégate La Svetlana, à hélice, de quarante canons, sur laquelle la souveraine s’était embarquée. La frégate mouillait en rade de Villefranche, en présence d’une foule considérable accourue de Nice, de Monaco et des environs.
A l’entrée, dans le port, de La Svetlana, les canons du fort sont restés silencieux. Contrairement à l’usage pratiqué à l’arrivée des grands personnages, il n’y a pas eu de salut, l’état de santé de S. M. a motivé cette dérogation à l’étiquette.
Les manœuvres du mouillage terminées, Sa Majesté descendit dans un canot avec ses dames . d’honneur. Le canot aborda dans la darse, et Sa Majesté fut reçue avec les honneurs dus à son rang par les autorités et les dames de distinction russes qui séjournent sur la côte. Immédiatement après, S. M. se rendit à Nice dans une voiture du
Roi, et traversa la ville au bruit des acclamations de la Garde Nationale, des troupes nouvellement arrivées et de la foule qui se pressait sur son passage.
Comme pendant à cette arrivée, je vais citer la réception que reçut à Nice, en mai 1859* Ie 2& cuirassiers français :
« On sait, dit le correspondant de U Illustration de cette époque, que la cavalerie française est entrée en Piémont par la route de la Corniche, qui longe le littoral de la Méditerranée et les Apennins. Nos cavaliers ont été accueillis partout sur leur chemin avec la cordialité la plus franche; mais à Nice, les sentiments de la population se sont manifestés par des démonstration de l’enthousiasme le plus vif. »
Et le peintre niçois Trachel écrivait :
« Hommes et chevaux étaient littéralement couverts de fleurs à leur entrée en ville, et c’est la palme en main, comme des triomphateurs, que, parvenus au boulevard du Pont-Neuf, ils ont défilé au milieu d’une double haie formée par la Garde Nationale, escortée par de joyeuses farandoles. L’enthousiasme populaire était à son comble. Sur le Cours s’élevait un élégant pavillon, où des rafraîchissements et des comestibles étaient offerts gratuitement à nos soldats. Vers le milieu de la rue Bonaparte, une table, dressée en public pour quarante cavaliers, avait été servie en commun par les familles du voisinage. Au Café Royal, sur le Cours, et sur la place Vittorio, dans les cafés Victor-Emmanuel et Charles-Albert, on refusait de recevoir l’argent des cuirassiers. La classe populaire n’a pas témoigné un moindre empressement à fêter les soldats. Les paysans leur offraient leurs fruits les plus beaux, les petits marchands se cotisaient pour les traiter. Et cet enthousiasme et ces démonstrations, ces acclamations qui éclatent de toutes parts, font sur l’esprit de nos hôtes une très vive impression. »
En 1860, beaucoup d’événements se passent à Nice. D’abord, l’inauguration de l’Eglise Orthodoxe du rite oriental, rue Longchamp, construction commencée en 1857 sur les plans de l’architecte Barraya.
A cette occasion, le peintre Trachel adresse encore cette lettre à L'Illustration :
« Monsieur le Directeur,
« Le 12 janvier a eu lieu le premier service dans l’Eglise orthodoxe du rite oriental que S. M. l’Impératrice douairière de Russie a fait construire à Nice. La cérémonie a commencé à 9 heures et demie et s’est terminée après midi. L’Impératrice n’était pas assez bien pour y assister; S. A. I. la grande-duchesse Marie de Leuchtemberg, les deux princesses, ses filles, la suite de l’Impératrice et presque toute la colonie russe assistaient à cette imposante cérémonie.
« L’édifice représente une croix grecque surmontée d’une élégante coupole ornée de fresques et de stucs.
« Le sanctuaire est séparé des assistants par une boiserie en chêne sculpté, contenant des images peintes sur fond or. Boiserie et peinture viennent de Russie et sont dues à la munificence de Sa Majesté.
« Une aquarelle de cette cérémonie m’ayant été ordonnée, il m’a été permis de dessiner pendant la fonction.
« J’ai pensé vous envoyer un croquis aussi exact que possible de cet intérieur, et .je serai très heureux, s’il peut trouver place dans votre beau journal.
« Votre dévoué, etc. E. Trachel.
« Nice, 14 janvier 1860. »
Naturellement, la même publication reproduisit fidèlement le croquis. Et aussi, tous les événements de cette année-lâ qui se passèrent à Nice. Ainsi, nous voyons un beau dessin envoyé par M. Van Elven et représentant la résidence de S. M. la reine de Danemark, villa Massingy. Cette belle villa flamboyante sur les hauteurs ensoleillées de Carabacel, entourée de jardins touffus aux arbres séculaires, aux pelouses fleuries, est aujourd’hui complètement disparue par le vandalisme des spéculateurs sans vergogne.
En cette même année et dans le mois de janvier, la grande-duchesse Stéphanie de Bade mourait à Nice d’un catarrhe pulmonaire.
Fille du comte Claude de Beauharnais, elle était née à Paris, le 28 août 1789. Nièce de l’impératrice Joséphine et fille adoptive de Napoléon Ier, elle avait épousé, le 8 avril 1806, le grand-duc de Bade Charles-Louis-Frédéric, qui mourut le 8 décembre 1818. Atteinte d’une grave maladie de poitrine, elle était venue demander au climat de Nice sa guérison ; mais le mal fut inexorable, et Stéphanie-Louise- Adrienne de Beauharnais, duchesse de Bade, s’éteignait rapidement, avec une résignation toute chrétienne.
Le deuil fut conduit par le duc de Hamilton et le prince de Hohenzollern, et le canon du Château tira des salves pendant toute la cérémonie funèbre. Le cercueil, embarqué au port sur le vapeur Le Caton, fut transporté à Toulon, et de là, par le chemin de fer, à Pfortezheim, où se trouve le caveau sépulcral de l’ancienne famille des grands-ducs.
L’Illustration de 1860 donne aussi un croquis du peintre Guiraud, représentant les habitants de la ville de Nice se rendant au scrutin pour l’Annexion, drapeaux claquant, tambours battant, sur la place Saint-François. Un autre croquis, de M. Trachel, celui-là, représente les. habitants de la campagne se rendant au scrutin par le faubourg et le Pont-Vieux.
Un courrier de la semaine, signé V. Paulin, les accompagnait, et c’est un document d’autant plus précieux qu’il ne peut être entaché de partialité. Or je transcris le passage suivant :
« Le fait important de la semaine, c’est le vote enthousiaste de l’arrondissement de Nice. Le dimanche 15 avril, la ville était pavoisée aux couleurs françaises. Une masse de campagnards acbouraient de tous les points, précédés du curé de la paroisse, et portant le mot : Oui, inscrit sur leur chapeau. Des ouvriers circulaient à travers les rues avec 'des drapeaux tricolores et chantaient une cantate composée pour la circonstance. L’entraînement était universel. A l’heure où nous écrivons, Nice est une ville française, le résultat définitif du scrutin ayant donné 6.810 suffrages affirmatifs contre n votes négatifs. »
M. Paulin ne parle que de la ville de Nice. Mais la population du Comté se chiffrait ainsi : 125.71 1 habitants.
Inscrits 30.712; votants 25.933. Qui ont donné le resu tat suivant : pour l’annexion 25.773, contre 160. Et la prise officielle eut lieu le 14 juin de la même année 1860. A ce sujet, j’ai pu me procurer l’adresse du Conseil municipal de Nice à S. M. l’Empereur :
« Sire,
« Les habitants de la ville de Nice ont expiimé euxmêmes leur volonté. A l’appel qui leur a été fait, 6.810 voix sur 6.846 votants ont librement répondu : Oui , nous voulons être Français. La voix du Roi, rappelant aux Niçois les affinités de race, de langage et de mœurs qui les unissaient à la France, et donnant libre essor à leurs anciennes et profondes sympathies pour cette grande et vaillante nation, avait préparé cette éclatante et solennelle manifestation.
« L’écho que la parole du Roi a trouvé dans les cœurs les plus fidèles et les plus dévoués à sa dynastie, a montré que les sentiments et les tendances de la population étaient d’accord avec la volonté des deux souverains et avec les intérêts des deux nations. Roi et peuple ayant parlé, le Conseil Municipal de Nice, au nom d’une ville très fidèle, vient déposer aux pieds du trône glorieux de Votre Majesté l’hommage de son dévouement et de sa fidélité.
« Daignez l’accepter, Sire, cinq siècles d’histoire vous en garantissent la sincérité et l’inviolabilité.
« Nice sera pour Votre Majesté et ses successeurs ce qu’elle a été pour le roi Victor-Emmanuel et ses ancêtres : toujours fidèle, toujours dévouée.
« Venez, Sire, consacrer par la présence de Votre Auguste personne cette pacifique conquête. Sa Majesté trouvera sur notre rivage des traces glorieuses du grand fondateur de sa dynastie, qui, en 1796, prit à Nice le commandement de l’immortelle armée d’Italie, et lui fit plus tard l’honneur de la ranger au nombre des bonnes villes de l’Empire.
« Que Nice puisse voir son nouveau souverain, qu’elle puisse le voir entourée de Sa Majesté l’Impératrice et du Prince Impérial, et par l’explosion de son enthousiasme,
elle saura enchaîner leur noble cœur à ce pays favorisé par la nature et si digne de la sollicitude et des bienfaits d’un prince puissant et généreux.
« Vive l’Empereur !
« Vive l’Impératrice I
« Vive le Prince Impérial ! »
Malausséna, Syndic.
MM. Jérôme Valentiny, Honoré Bovis, Prosper Girard, Victor Clérico, Abraham Colombo, André Clérissy, Jean- Baptiste Risso, Auguste Gal, Fortuné Faraud, L. Gerbin, Léon Féraud, Maurice Donaudy, Jules Bessi, chevalier Adrien Barralis, abbé Michel Tribaudini, Antoine Barbéris, Victor Tiranty, J. Brès, Antoine Bottin, Victor Juge, Conseillers ; Joseph Gioan, Secrétaire. »
Et ce fut à ce moment, que le père du député baron Flaminius Raiberti, le baron Ignace Raiberti, capitaine dans l’armée italienne, passa à l’armée française avec le même grade, tint garnison à Lyon, et fut fait, quelque temps après, chevalier de la Légion d’honneur. Il démissionna au moment de son mariage avec Mlle Arnulf., fille d’un des premiers notaires de Nice.
Mais je reprends avec M. Paulin.
« L’annexion de Nice à la France va donner un nouvel essor au commerce et aux produits de cette ville. La France fournit au Comté de Nice : le café, les peaux brutes ou préparées, le sucre, les tissus de coton, les tissus de laine, de chanvre et de lin. C’est encore la France qui vend à Nice le charbon de terre. La France a fait entrer dans le port de Nice pour un million et demi de vins et d’esprits; les autres pays réunis n’y fournissent pas la cinquième partie de cette quantité. Cette nomenclature ne suffit-elle pas pour montrer l’intérêt considérable que les
habitants de Nice ont à l’entree plus libre et plus facile des produits français ?
« D’un autre côté, Nice a ses fleurs, qui ne sont pas seulement utilisées comme bouquets, mais comme articles de parfumerie, et ce sont les distilleries niçoises qui approvisionnent en grande partie nos fabriques parisiennes.
« C’est en France encore, que Nice trouve le principal marché de ses soies et de ses huiles. Nice y porte aussi les deux tiers de ses oranges et de ses citrons, cette grande richesse du comté. Le Comte du paradis terrestre, comme chacun le sait.
« La réunion de Nice à la France ouvre donc à' son commerce et à son industrie des horizons nouveaux 5 elle assure aux habitants un abaissement du prix des principaux objets de consommation, en même temps qu’elle leur promet l’abondance et le bien-être qui en sont la conséquence.
« On avait dit que la Principauté de Monaco avait été cédée à la France par le prince Charles III. On avait même cité le chiffre de la cession. Le prince conservant, en outre, la propriété de ses biens particuliers. Il n’en est rien. Le prince de Monaco continuera à régner. Quant aux deux villes séparées de la principauté depuis 1848, Menton et Roquebrune, elles deviennent françaises. La Principauté de Monaco reste donc enclavée dans le territoire français, comme était avant la Révolution le comtat Venaissin. »
Mais si le vote en faveur de Nice française a été presque unanime, il y eut cependant quelques incidents fâcheux, occasionnés par le parti italien. Mais ils n’eurent aucune conséquence.
Et, à ce propos, l’érudit et savant M. A.-L. Sardou me donna, il y a quelques années, en 1884, la notice suivante, afin de la reproduire :
« Nice n’est pas et n’a jamais été une ville italienne. C’est une ville provençale se rattachant géographiquement à la Gaule ou France, dès son origine et dans tout le cours
des siècles, lors même qu’elle dépendait politiquement d’un gouvernement italien. »
Que Nice, colonie marseillaise, celto-ligure, galloromaine et enfin provençale, en revenant d’elle-même à la France par son vote unanime de 1860, n’a fait que reprendre sa vraie nationalité. — A l’appui, il cite un fragment du discours d’un contemporain, que les Italiens ne peuvent récuser, nous avons nommé l’illustre patriote, le célèbre ministre italien Cavour.
Le 2 mars 1860, la Chambre des Députés Sardes, siégeant à Turin, pour discuter le projet de cession du Comté de Nice à la France, Cavour dit :
« Nos Etats comptent deux villes de Nice : l’une en Piémont, qu’on appelle Nice-de-Montferrat, l’autre au bord de la mer et que nous, dans notre jeunesse, nous avons été habitués à nommer Nice-en-Provence. J’ai habité Nice; j’y ai reçu une grande quantité de lettres dont la suscription portait : Nice en Provence. Cette locution serait-elle devenue populaire, vulgaire, si Nice était une ville italienne ?
« Mais quel est l’indice le plus concluant de la nationalité ? C’est la langue. Le langage niçois n’a qu’une analogie lointaine avec l’italien : c’est à peu près celui de Marseille, de Toulon, de Grasse. Quand on parcouru la Rivière de Gênes, on y trouve la langue italienne dans ses diverses modification jusqu’à Vintimille. Au-delà, il y a comme un changement de scène. C’est toute une autre langue. Je ne conteste pas qu’à Nice les gens bien élevés savent l’italien; mais dans la vie ordinaire, c’est le provençal ou le français qu’ils parlent. Un assez grand nombre de mes anciens collègues, les députés niçois, parlaient italien, il est vrai, dans cette Chambre ; mais, remarquez-le, ces députés étaient d’anciens employés, des membres du barreau ou de la magistrature familiarisés avec la langue italienne par leurs occupations. Quand Nice nous a envoyé comme députés des propriétaires ou des industriels, ils ont été dans la nécessité de parler français. Dans une occasion récente où le député Bottero eut à me présenter une dépu-
tation de commerçants de la ville qui l’a élu, il ne se servit pas de l’italien, qu’il parle pourtant fort bien : se trouvant à la tête d’une députation de Niçois, il fut oblige de parler français. Cela serait-il arrivé, si Nice eût été véritablement italienne ?
« On dira : le même fait se retrouve dans tous les pays de frontières. Messieurs, si jamais des circonstances que je ne puis prévoir amenaient au milieu de nous des députes du haut-F rioul ou de l’extrémité de la Sicile, croyez-vous qu’ils parleraient les uns l’allemand, les autres l’arabe ? Je ne le pense pas. «
Et enfin, Cavour répondit aux députés qui venaient demander que le Comté de Nice restât attaché au Piémont parce qu’il avait été toujours italien :
« Messieurs, excessivement flatté de la fidélité des Niçois, fidélité qui n’a jamais fait défection, je vous remercie au nom de Sa Majesté et au nom de tous les membres de la Chambre que je vais présider, qui verront comme moi que vous n’êtes pas plus italiens que turcs , car vous venez de le prouver en m’adressant votre prière
en langue française. » ».
M. Sardou, d’ailleurs, argumente en érudit impartial. Il prouve consciencieusement par les faits et par 1 idiome, l’orthographe et la prononciation, car le but principal de l’auteur a été de démontrer d’une façon irréfragable, que le niçard n’est qü’un dialecte moderne de l’idiome provençal.
M. Sardou avait publié déjà des travaux remarquables de linguistique ; et à ce sujet, il avait reçu des lettres d’écrivains niçois de grande valeur.
NOTES ET SOUVENIRS