CHAPITRE VI
Une messe anniversaire de Louis XVI. — Une souscription pour une statue de Masséna. — Arrivée de Napoléon III et de l’Impératrice Eugénie. - Réceptions officielles. - Décision de l’Empereur concernant la ville de Nice et le Var. — Interdiction du passage de la Préfecture.
Avec l’Annexion et en plus de l’Amjexion, cette année 1860 fut fertile en événements incontestablement exceptionnels, dont le plus important est l’arrivée de l’Empereur Napoléon III et de l’Impératrice Eugénie, vers la fin de l’année.
Au commencement, le 21 janvier, anniversaire de la mort du roi Louis XVI, une messe solennelle est dite en l’église Saint-François de Paule, et y assistaient : S. M. la Reine de Danemark, S. A. I. le Prince d’Oldenbourg, S. A. I. la Duchesse de Schleswig-Holstein-Augustenbourg, les Princesses ses filles. Pendant cette messe, on entendit le célèbre chanteur Tamburini et une grande dame grande cantatrice, la Comtesse Orsini née Orlolï. Les
Orgues étaient tenues par un Niçois d’un talent très réputé et très recherché, M. Balbi.
Puis, en cette même année, on ouvrit une souscription pour une statue à Masséna. La première liste avait en tête : l’Empereur Napoléon III, 1.000 fr. ; le Prince Napoléon 200 fr. ; la Princesse Mathilde, 100 fr. ; le Comte Waleski, 300 fr. ; le Prince de Talleyrand, 100 francs. Ces sommes, qui étaient assez importantes à cette époque, paraîtraient bien mesquines aujourd’hui !
Mais le fait, l’événement capital, est l’arrivée de Leurs Majestés.
Après l’annexion, LL. MM. l’Empereur et l’Impératrice des Français vinrent donc à Nice. L'Illustration envoya de Paris, non seulement un reporter spécial, mais aussi des dessinateurs en renom. Et de toutes les relations, son compte-rendu est le plus remarquable, et ses dessins les plus exacts. C’est pourquoi je les cite de préférence.
Voici le voyage de LL. MM. l’Empereur et l’Impératrice des Français.
D’abord la vue générale de Nice par A. Anastasi, et la rade de Villefranche par A. Rouargue, et, enfin l’entrée à Nice de LL. MM. l’Empereur et l’Impératrice passant sous l’arc de triomphe de la place Victor, qui avait pris nom place Napoléon, et qui est aujourd’hui place Garibaldi. Nous voyons ensuite LL. MM. se promener dans la galerie des palmiers de la Préfecture. Puis nous les retrouvons gravissant l’escalier qui mène au sommet du Château, au milieu des acclamations d’une foule accourue de toutes parts. Ces dessins très exacts sont signés Best.
LL. MM. arrivèrent le 12 septembre 1860, après s’être embarquées à Toulon sur L'Aigle avec toute leur maison. L'Aigle était accompagné de la Reine Hortense, du Vauban, de l'Eylau et de la Gloire.
Dans ce compte-rendu du long voyage entrepris par l’Empereur et l’Impératrice, M. Pierre Paget écrit :
« Dans le programme, primitivement arrêté, Leurs Majestés Impériales devaient débarquer à Nice ; mais l’étroitesse de la passe et le peu de largeur du port firent abandonner ce projet ; en conséquence, la flottille impériale
passa devant Nice sans s’y arrêter et jeta l’ancre à quelques milles plus a l’est, dans la rade de Villefranche, où l’on arriva vers huit heures du matin.
« La rade de Villefranche, très profonde partout, est bien abritée. Aucun autre bâtiment que le Vauban, 1 Eylau, la Gloire , V Aigle, la Reine Hortense n’étaient mouillés dans cette anse, entourée de montagnes majestueuses que couronne le fort de Montalban. Une citadelle de belle tournure protège la darse, autrement dit le bassin à flot, .et répondit par quelques coups de canon aux bordées de la marine impériale. Vers la gauche de la rade, s’élèvent plusieurs bâtiments loués, il y a deux ou trois ans, par le gouvernement Sarde au gouvernement russe, pour y établir un dépôt de charbons et d’autres magasins nécessaires â sa marine. »
Mais ici, je dois quitter M. Pierre Paget pour laisser parler M. Burnel, qui dirigeait alors une Revue de Nice, et qui est un précieux témoin oculaire.
« Le mercredi 12 septembre, dit-il, à 10 heures du matin, les batteries de Montalban annonçaient l’entrée de Leurs Majestés sur le quai de Villefranche. L’escadrille impériale était composée de cinq navires. Le préfet, M. Paulze d’Ivoy, M. Ferry, maire de Villefranche, et le Conseil municipal de cette ville attendaient Leurs Majestés au débarcadère. L’Empereur et l’Impératrice montèrent en voiture ainsi que leur suite. L’escorte était ainsi composée : un piquet de gendarmerie, un peloton du 4e hussards, un peloton de Cent-Gardes.
« A 10 heures et demie, le cortège impérial débouchait dans la rue Cassini ef le canon du Château et les cloches de toutes les églises de la ville annonçaient l’entrée de Leurs Majestés. Le cortège arrive à la place Napoléon (ancienne place Victor qui reprenait le nom qu’elle portait sous le Premier Empire, et aujourd’hui place Garibaldi) ; arrivé à cette place, le maire, M. Malausséna, entouré du Conseil municipal, reçut l’Empereur et l’Impératrice sous un immense dais de pourpre, et présenta à l’Empereur les clefs de la Ville de Nice sur un coussin de velours. Après les discours d’usage, le cortège impérial reprit sa marche
au milieu des vivats poussés par une foule enthousiaste. Toute la ville était richement pavoisée de tentures et de drapeaux.
« Puis, Leurs Majestés arrivèrent à la Préfecture (autre- . fois Palais du Gouvernement). L’architecte de la Ville, M. Sabatier, l’avait restauré, transformé, embelli avec un art et un goût parfaits. Les fleurs et les plantes exotiques y étaient répandues â profusion.
« La Maison de Leurs Majestés était ainsi composée :
« Aides de camp ; M. le général de division Le Bœuf, M. le général Frossard.
« Premier Ecuyer aide de camp : M. le général Fleury.
« Chambellan : Le vicomte de La Ferrière. ,
« Officiers d'ordonnance : M. le capitaine baron Klein de Keinenberg, le marquis de Galiffet.
« Premier médecin : M. le docteur Conneau.
« Ecuyer : M. le comte de Castelbajac.
« Dames accompagnant l’Impératrice : Mme la comtesse de la Poëze, Mme de Saulcy, Mme la comtesse de Rayneval.
« Ecuyer : M. le marquis de Lagrange.
« Le lendemain, les réceptions officielles de l’Empereur Napoléon III et de l’Impératrice Eugénie à Nice, commencèrent par la députation des jeunes filles chargées de complimenter l’Impératrice. Elle fut reçue dans la galerie des Palmiers. Ces jeunes filles, qui avaient à leur tête Mlle Malausséna, fille du maire, étaient Mlles Mathilde de Cessole, Ernestine Balestre, Leclerc, Clotilde d’Acchiardi, Clémence Roissard de Bellet, Rose Michaud de Beauretour, Marie Laurenti, Louise Lacroix, Antoinette Léotardi, Emilie Deideri, les sœurs d’Auvare, Eveline Florès, Elisi de St-Albert, de Torrini, Sauvan, Roux, Constance Bonfils et Louise Bomaire.
« Puis vint le défilé des communes. Ensuite les présentations officielles. Parmi les dames présentées à 1 Impératrice : Mme Paulze d’Ivoy, femme du préfet; Mme Corréard, femme du général ; Mme Malausséna, femme du maire ; Mmes Prosper Girard, comtesse de Castelvecchio, Boutau, Abbo, Avigdor, Eugène Girard, Lubonis, comtesse
Acchiardi, baronne Arnaud, comtesse de Cessole, baronne Durante, comtesse Laurenti, Mme Léotardi, comtesse de Malausséna, comtesse Michaud de Beauretour, Mme de Narvins, comtesse d’Ongran, baronne Prost, baronne Roissard de Bellet, Mme de Ricordi. »
Et, dans mes notes, je retrouve que, ce même jour, la voiture impériale et toutes celles de sa suite, escortées des hussards et des cent-gardes, prenaient le boulevard Masséna, le Jardin Public, où se- tenaient des jeunes filles de la banlieue revêtues de différents costumes traditionnels, qui offrirent des fleurs à Sa Majesté Impériale. Puis, les voitures et l’escorte reprirent leur course par la Promenade des Anglais et la route de France. Arrivés au bassin du Var, une vaste tente de campement érigée en amont de l’embouchure du Var, à la tête du pont, s’offrait en un merveilleux aspect, avec ses faisceaux de drapeaux, ses cordelières d’or, ses tapis d’Orient, ses meubles sculptés et dorés ; et tout le pavoisement des alentours, lieu qui fut, ensuite, le Bois de Boulogne. Au moment de l’arrivée, le Préfet présenta à l’Empereur M. Carlone, président du Consortium, et toute la députation. Puis, on soumit à Sa Majesté les plans de l’endiguement du Var, qu’Elle approuva pleinement.
Cet endiguement du Var, en 1844, avait été entrepris par le concessionnaire, M, de Jussieu, lequel céda la con-' cession à M. Villain de Moisnel, qui dépensa 585.000 fr. , plus les fonds accordés par la Ville de Nice — c’est-à-dire une somme égale. Ce fut le décret impérial qui trancha toutes ces difficultés et l’endiguement fut terminé aux frais de l’Etat.
Le décret venait à point, car le Var se montrait souvent homicide. Il formait à cette époque la limite entre la France et le royaume de Sardaigne. Le défaut d’endiguement était un danger permanent. Or, en 1844, ce pont, construit en charpente, nécessitait des réparations, lorsque la violence du courant emporta, non seulement les travaux, mais les ouvriers et l’ingénieur qui les dirigeait. Aussi, dès 1864, le pont du Var fut remplacé et l’endiguement s’acheva.
Mais je reprends la suite des réceptions faites à Leurs Majestés Impériales :
« A 4 heures de l’après-midi, l’Empereur, accompagné du Préfet et des autorités, se rendit au Château. Sur le plateau, une tente avait été dressée et une collation avait été préparée. Mais l’Impératrice très fatiguée n’avait pu suivre l’Empereur, elle était restée dans ses appartements.
« L’Empereur, au sommet du Château, fut émerveillé du panorama qui se déroulait à ses yeux. S’approchant de la comtesse de Cessole, il lui dit, charmé :
— Madame, voilà le plus beau pays qu’il m’ait jamais été donné de voir. C’est au-dessus de ce que je m’étais imaginé. L’Impératrice regrettera infiniment de n’avoir pu m’accompagner. C’est admirable !
— Ah ! Sire, répondit la comtesse de Cessole, c’est en décembre et en janvier qu’il faut voir notre pays. Quand tout le reste de l’Europe est couvert de neige et de frimas, Nice voit encore le soleil et les roses.
— Vraiment, dit l’Empereur, ce doit être ravissant. «
A cet instant, une cantate composée par M. Léopold Amat fût chantée par des choristes de l’Opéra, des Niçois amateurs, des élèves des Ecoles et le concours de la musique du 90e de ligne.
Ici, ouvrons une parenthèse et ne quittons pas le Château sans citer un fait que notre vieil ami François Brun aimait à raconter.
« Le 12 septembre 1860, à 4 heures de l’après-midi, dit-il, Napoléon III montait en calèche découverte, au galop rapide de quatre chevaux. Le moyeu de sa voiture accrocha la robe d’une personne qui était assise sur le mur formant parapet. Elle allait être entraînée sous les roues quand, averti par les cris des assistants, l’Empereur se pencha hors de sa calèche et dégagea vivement la jeune femme sans que les postillons aient ralenti leur allure. Il avait tout le torse penché hors de la voiture et la moindre résistance de l’étoffe pouvait l’entraîner sous les roues. On se demande quelles auraient été pour la France les conséquences d’un pareil accident. »
Le soir, il y eut grand dîner à la Préfecture. Outre
les officiers généraux de la suite de l’Empereur, étaient invités : le maréchal de Castellane, Monseigneur Sola, le Préfet, le Maire, les adjoints, la magistrature, les hauts fonctionnaires, le général de Roland, le général Thiole, le contre-amiral Dupuy, le comte de Cessole, M. Avigdor, le comte d’Orestis, le général de Partouneaux, le colonel de La Morlière, le colonel Parion, le colonel Daudel (depuis général).
Parmi les dames d’honneur, une seule dame, de la haute société niçoise, la femme du Préfet, Mme Paulze d’Ivoy.
« Les illuminations de la ville du 12 et du 13 septembre furent absolument féeriques. Un feu d’artifice surgit de la plage. Et le bouquet, de dimensions fantastiques, représentait les armoiries impériales. Des acclamations s’élevaient de toutes parts. La ville de Nice fuisselait de lumière et de feux multicolores. Une animation extraordinaire régnait. Plus de 50.000 étrangers étaient arrivés en quarante-huit heures. Au théâtre Royal, qu’on appela le théâtre Impérial, un grand bal fut donné. La salle avait été merveilleusement décorée et relevée au niveau de la scène ; deux escaliers symétriques partaient de la loge impériale pour arriver dans la salle ; et c’est par ces deux rampes que Leurs Majestés descendirent chacune de son côté, au milieu d’un tonnerre d’applaudissements. L’Empereur dansa avec Mme Paulze d’Ivoy, l’Impératrice avec M. Malausséna, maire de Nice, et le général Frossart avec Mlle Mathilde de Cessole.
« La grande beauté de l’Impératrice retenait tous les regards et soulevait l’admiration irrésistiblement.
« Le lendemain 13 septembre, Leurs Majestés visitèrent la ville et les environs, et à 6 heures rentrèrent à la Préfecture, toujours au milieu des vivats de la population enthousiaste. A 8 heures du soir, l’Empereur et l’Impératrice et leur suite montaient en voitures fermées pour leur départ. L’escorte des hussards et des cent-gardes en grand uniforme précédait le cortège impérial.
« L’illumination était indescriptible, le canon tonnait sans relâche, le peuple faisait retentir de bruyantes accla-
mations, la foule était immense et, au port, la mer reflétait toutes ces lumières éblouissantes. Au moment où Leurs Majestés abordèrent le yacht impérial, des feux de bengale éclatèrent au Château et au pied du Phare, inondant de lumière intense le port, la rade, Montboron.
« L’Impératrice, dans un superbe costume, semblait un être purement idéal au milieu de la magie de cette scene.
« Et, pendant que Leurs Majestés s’éloignaient sur la mer, un splendide feu d artifice était tire, a 1 embouchure du Paillon, tel un gigantesque bouquet de fleurs lumineuses. »
Une anecdote charmante, et absolument authentique. Lorsque L'Aigle passait sous le Phare, un homme du peuple cria, de toute la puissance de ses poumons : « A bientôt, revenez-nous bientôt ! » Et l’Impératrice de répondre et de s’écrier à son tour : « Oui ! oui ! oui ! »
Avant de quitter Nice, l’Empereur offrit à la Préfète un bracelet en or massif avec pensée en rubis, émeraudes et diamants. L’Impératrice donna : à Mlle Malausséna, fille du maire, un bracelet et une chaîne en or avec pierres précieuses ; à Mlle Ferry, fille du maire de Villefranche, une chaîne en or avec pierreries. E. M. Sabatier, architecte dç la Ville, reçut une épingle en diamants.
Pendant leur court séjour à Nice, Leurs Majestés donnèrent de fortes sommes aux œuvres de bienfaisance et allégèrent bien des miseres. Dans une de ses promenades, l’Empereur, apercevant un vieillard qui marchait très péniblement, le fit approcher et l’interrogea. Ayant appris que c’était un ancien soldat, il s’intéressa vivement â lui et lui recommanda de venir le trouver a la Préfecture. L’Empereur l’accueillit avec une extreme bonté, lui fit remettre 200 francs et lui assigna une pension sur sa cassette particulière.
Après le départ de Leurs Majestés, le bruit courut que l’Empereur avait décidé de se rendre acquéreur d’une villa à Nice. Quoi qu’il en fut, ce projet n’eut aucune suite.
Si je me base sur une lettre de M. V, Paulin datée de
i86o, je relève ces lignes écrites après le départ de Leurs Majestés :
« Outre les travaux qui vont être exécutés, par décision de l’Empereur, dans le département des Alpes-Maritimes, et dont le total se monte à plusieurs millions, 10.000 francs ont été donnés par l’Impératrice pour la souscription des salles d’asile. Leurs Majestés ont, en plus, donné 10.000 francs pour être répartis entre les anciens militaires et quelques personnes nécessiteuses. Le Collège a été aussi exonéré de toutes contributions, mais il devra consacrer une somme de 40.000 francs à l’amélioration des écoles communales. Puis, l’Empereur a fait don au département de l’ancien Palais Royal, pour y établir la Préfecture, dont les constructions auraient coûté 1 million à 1.200.000 francs; les terrains annexés au Palais jusqu’à la place Saint-Dominique sont également concédés pour y établir les archives de la Préfecture et un Hôtel de Ville. »
Ce fut à cette même époque que le Préfet, M. Paulze d’Ivoy, voulut interdire le passage de la Préfecture aux passants, et fit fermer les portes de la place et de la rue de la Préfecture ; mais il y eut de telles plaintes, les habitants protestèrent tant et si bien, qu’il fallut se résigner à laisser le passage public. Logiquement, cette tolérance est peu convenable. La Préfecture n’est pas chez elle. Les portes ne sont jamais closes et l’on va et vient tout comme dans la rue.
Mais, si j’en crois Emile Négrin, autre témoin, quelques incidents plus ou moins fâcheux eurent lieu, à propos des réjouissances, lors de la venue des Souverains français. Le peuple niçois, qui aime tant les manifestations, n’aurait pu le premier jour s’en donner à cœur joie. Or, Emile Négrin nous apprend que la faute incombe toute a un commissaire, nommé Aussilloux, lequel eut la malencontreuse idée d’interdire, dès 5 heures du matin, toute circulation, depuis la place Victor dite Napoléon jusqu’à Villefranche. Défense de se mettre sur la porte et sur les murs des jardins. Le peuple, qui comptait aller chercher son Empereur aux bords de la rade, fut désappointé. Quand l’Empereur eut suivi cette longue et vieille route de
Villefranche inanimée, silencieuse comme une avenue de nécropole, sans apercevoir un visage, une fleur tendue, sans ouïr un salut, un cri de joie, il manifesta de la surprise. »
Quand, le soir, Napoléon prit une collation sur la plateforme du Château, le même Aussilloux en avait encore défendu l’accès. Mais l’Empereur, impatienté, fit ouvrir les portes et donna ordre de laisser entrer le peuple, qui alors poussa des cris d’allégresse et manifesta par des chants et des farandoles. Il voulut dételer les chevaux de la voiture impériale pour qu’elle soit traînée par des hommes. Il chantait à tue-tête le Chant de l’ Annexion composé par Léopold Amat. Enfin, si on l’eût laissé faire, dit ce témoin consciencieux : « Quels bouquets, quelles couronnes, quelles guirlandes de verdure ! quels arcs de pins, de buis, de laurier, de myrthe, d’olivier ! quelle ovation sincère, colossale, quel concours de population accourant à deux lieues en habits nationaux, au devant du souverain de leur choix ! On aurait vu... on aurait vu... »
Et quel fut V empêcheur officiel ? Le commissaire Aussilloux !
« Les Niçois sont gais, s’écriait Négrin, et peut-on ne pas l’être dans notre luxuriante contrée, sous ce ciel qui a toujours des rayons, sous ce firmament qui a toujours des étoiles, devant cette mer qui a toujours des sourires, sur ce sol qui a toujours des roses, au milieu de cette température toujours douce, toujours embaumée, toujours enivrante. Ne le sommes-nous pas tous, nous, les enfants de la lumière et des flots ? »
Quand on pense qu’Emile Négrin, ce poète, cet écrivain charmant qui publiait ces lignes, est mort, à Nice, aveugle dans les dernières années de sa vie ! Et avec la cécité, fatalement, hélas ! la tristesse était venue.
Entrevue de Napoléon III et du Tzar Alexandre II à Nice. — La villa Bermond. — Mort du Tzarewitch. — Ses funérailles. — Embarquement du cercueil à Villefranche.
Le 24 octobre 1864, l’Empereur Napoléon III vint à Nice de nouveau, pour une entrevue avec le Tsar Alexandre II, arrivé auprès de son fils gravement malade. Le 27, les deux souverains se réunirent, et le roi d’Italie envoya le général de Sonnaz, son aide-de-camp, saluer Napoléon III en son nom, et le prince de Monaco se fit représenter par son aide-de-camp, le colonel de Grandseigne. Le 27, l’Empereur passait en revue les troupes de la garnison, sur le cours Saleya. Puis il se rendit sur son yacht L’Aigle, à Villefranche, où il visita les navires mouillés en cette rade.
A propos de cette arrivée à Nice de Napoléon III, en 1864, j’ajouterai' qu’à la préfecture se trouvait alors un corse, M. Gavini, très habile homme, à l’air rusé, peu mondain, tout le contraire de sa femme (née de Raymond). Elle, fort peu représentative, verbe haut, allures nullç-
ment officielles et afUctant d’exagérer le laisser-aller des réceptions intimes des Tuileries. « Bref, écrivait une hivernante, la marquise de Taisey, les journaux de Nice ayant annoncé l’Empereur, je me rendis à l’invitation du Préfet, et j’étais dans un salon aux murs décorés de palmiers peints à la détrempe, et je songeais aux fêtes des Tuileries, quand la Préfète, une grosse femme commune, à la voix désagréable, accourut en criant : « Le voilà ! le voilà ! le voilà ! »
On croirait vraiment assister à une opérette d’Offenbach.
Et le 29 l’Empereur quittait Nice.
Le lendemain, le Tsar retournait en Russie, mais pour revenir six mois après. Hélas ! au printemps de 1865, Nice est encore endeuillée par la mort d’un membre de la famille impériale de Russie. Le tsarévitch Nicolas y mourait à la villa Bermond.
Ceux qui connaissent aujourd’hui le Parc Impérial, l’Hôtel Impérial et les alentours, ne peuvent s’imaginer ce que fut la villa Bermond; car le Parc Impérial n’est autre que le domaine Bermond, morcelé, dénaturé, bouleversé de lamentable façon. Jugez plutôt. Lorsque l’infortuné tsarévitch Nicolas vint habiter une des cinq villas que renfermait ladite propriété, il y avait des cascades, des fontaines, des volières d’oiseaux du pays, des serres immenses, des champs de violettes de Parme, des collines d’oliviers et une pépinière de 250.000 orangers comme on n’en voit plus. Quelques-uns ont produit jusqu’à 30.000 fruits.
Les ombrages étaient splendides et l’air embaumé d’une pureté incomparable. C’est pourquoi la Faculté de médecine y avait envoyé le grand-duc Nicolas, héritier de la couronne de Russie, afin de raffermir sa santé chancelante. On voyait ce pâle et beau jeune homme se promener mélancoliquement au milieu de cette verdure, de ces fleurs et de ces fruits. On espérait que la bienfaisante ardeur du soleil et l’air vivifiant de ce site privilégié sauveraient cette jeune et précieuse existence. Hélas ! il n’en fut rien, et au mois d’avril 1865, au moment où l’espoir renaissait dans le
cœur de l’Empereur et de l’Impératrice, le jeune prince s’éteignait brusquement. L’Impératrice de Russie, qui était restée auprès de son fils pendant ces derniers jours, ne voulut pas quitter sa dépouille mortelle. Elle répandit des fleurs sur sa couche funèbre, pleurant, priant, anéantie par son immense douleur. Les efforts de l’Empereur étaient impuissants pour l’obliger à prendre quelque repos.
Le mercredi 26 avril on descendit en grande pompe de la villa Bermond, le cercueil, pour le conduire à l’église russe de la rue Longchamp. Toutes les autorités civiles et militaires formaient le cortège, qui franchit le haut portail de pierre qu’étreint un lierre géant. La consternation était générale. Ce jeune homme si beau, si bon, si aimé, était donc la victime de l’impitoyable faucheuse, au seuil d’une vie qui lui réservait les plus grands honneurs et les plus belles gloires.
Le vendredi 28 avril eut lieu la cérémonie des funérailles et rembarquement à bord de la frégate russe Alexandre-Newski, qui ramenait le corps à Cronstadt.
Le matin, à 11 heures, une messe fut célébrée, mais le cortège funèbre ne se forma qu’à 3 heures. L’Empereur, arrivé avec toute sa famille, après les prières, s’approcha de la dépouille mortelle de son fils, fit découvrir le cercueil, baisa le défunt, puis ses enfants et, à plusieurs reprises, le Prince qui devenait héritier de la couronne.
L’Empereur étant, ensuite, monté à cheval, accompagné de trois de ses fils, du Prince de Leuchtenberg, du Grand-Duc de Hesse et de plusieurs autres personnages de haute distinction, se rendit à Villefranche pour assister à l’embarquement du cercueil. La cérémonie fut indescriptible, et tout ce que l’administration des pompes funèbres de Nice n’avait pu fournir, les pompes funèbres de Paris l’envoyèrent; entres autres de splendides tentures. Quand le cortège arriva en vue de la rade de Villefranche, les batteries de tous les navires français et russes se firent entendre et firent tressaillir toutes les poitrines. Une foule immense, qui était venue de tous côtés, s’étageait tout le long des rochers et s’éparpillait sous les remparts. Le clergé russe, vêtu de ses magnifiques ornements brodés
d’or, faisait retentir des chants d’une gravité impressionnante. Ces chants alternaient avec les marches funèbres des musiques militaires. Traîné par huit chevaux harnachés de deuil, le char, tendu de velours rouge frangé d’or, descendait lentement. Suivaient immédiatement l’Empereur et ses fils, tout casqués et dont le cimier de cria blanc flottait. Pendant ce temps, tambours et clairons battaient aux champs. Puis, on vit arriver une batterie d’obusiers traînés par les marins, qui gravirent au pas gymnastique les pentes de la route, pour se porter audevant du cortège, et les obus mêlaient leurs détonations à celles des grosses pièces de l’escadre, détonations répercutées dans les gorges des montagnes.
Au port, une chaloupe ornée d’un dais rouge surmonté de la couronne impériale attendait le cercueil du tsarévitch. Après les prières, les Circassiens de la Garde l’embarquèrent et les aides-de-camp se tenaient debout et tête nue. Puis, l’Empereur et ses fils montèrent dans un canot, suivis des aides-de-camp et des personnages officiels du cortège, et se rendirent à bord de la frégate russe. 11 y eut alors encore une cérémonie, mais en famille seulement.
L’Impératrice, qui s’était rendue à bord par une autre route, revint à Nice incognito avec l’Empereur, l’un et l’autre prostrés de douleur et dans la splendeur pourpre d’un soleil couchant qui illuminait le ciel et la mer d’une poésie tragique.
Peu après cet événement, la villa où le grand-duc Nicolas avait rendu le dernier soupir, fut achetée et démolie, et sur son emplacement un monument commémoratif fut érigé. Aujourd’hui, au seuil même, s’élève ce bel édifice religieux, dont l’inauguration a eu lieu en 1912 : la Cathédrale Russe. Mais les fontaines, les cascades, les champs de violettes de Parme, les pépinières d’orangers, les bois d’oliviers, de mimosas, de citronniers, ont disparu de ce qui fut la propriété Bermond, une des beautés de Nice ; il ne reste plus que quelques jardins que traversent des allées grises et tortueuses, avec, çà et là, des villas quelconques et l’immense hôtel qui les domine.
Encore une profanation.
NICE D’A N T A N
NOTES ET SOUVENIRS