‹ Nice et ses environsChapitre 3 sur 12 · LA VILLE NEUVE · texte numérisé non relu

LA VILLE NEUVE

Avenue de la gare. — Place Maxséna. — Quai Saint' Jean- Baptiste. — Promenade des Anglais.

Devant [a gare, sur le ciel très bleu, se découpent des palmiers, des aloës et de longs eucalyptus fleuris d'argent floconneux, dont l'dpre parfum se mêle aux fragrances des roses et des œillets que de petites marcbaades promè- Deat à pleies corbeilles.

L'avenue s'allonge, ombragée de platanes géants, bordée d'élégants magasins. Ce sont des étoffes souples et brillantes, des objets en bois d'olivier couleur de citron, des faïences de Vallauris. En des formes simplifiées, plats, assiettes ou vases aux longs cols, sont pétrifiées

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des nuances inouïes de grâce et d'harmonie.

Seule, la stricte obserratioa, par un artiste, des décompositions du ciel et de la mer près des roches a pu créer cette fantasmagorie. A côté, des vases moins précieux s'essayent, encore imparfaitement, à qq art nouveau. Ici des cuirs artistiques. Certains évoquent l'automne, avec un tournoiement de feuilles dont les teintes varient du pourpre à l'or pâle ; d'autres sont semés de fleurs ingénues et fragiles.

Là, toutes les jolies gourmandises qu'on envoie aux parents et amis, paniers ronds où sont rangés symétriquement les fruits confits, énormes et succulents, mignonnes boites pleines de pétales de roses et de violettes cristallisés. A, côté, des fleurs, roses, œillets, anémones, en gerbes, en bouquets, en boites, toutes prêtes à être expédiées, un étalage exquis et embau> mant.

De tranquilles rues noyées d'ombre coupent la gatté de l'avenue.

Au fond, de hautes montagnes violettes s'estompent sur la transparence bleue du ciel.

Une foule flâneuse va et vient. Tous les types, tous les idiâmes se mêlent. Françaises grassouillettes, très élégantes ; Anglaises minces et longues en commode vêtements de voyage ; Méridionales vêtues de couleurs vives qui s'harmonisent avec leur teint mat et leurs cheveux noirs ; Russes blondes et aristocratiques; Américaines de mise excentrique, d'allure décidée ;

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gentlemen en culottes courtes el gros bas de taine ; élégants hivernants mis à la dernière mode ; artistes, feutre mou et regard investigateur; mUilaires, la moustache en croc, raides dans leurs uniformes.

Et les bouquetières passent, agiles et aguicheuses, belles filles aux traits classiques, aux Ipngs yeux rieurs et câlins, aux cheveux ondulés tordus sur la nuque en un épais chignon autour duquel s'enroule coquettement un ruban de couleur vive.

Nous voici sur la place Masséna, ceinturée d'arcades d'un rose pÂli. Et c'est la corne des tramways électriques, le claquement de fouet des voitures, la trompe des automobiles, les bribes d'airs tziganes qui s'envolent d'un café, le cri : « Cirez, cirez I » dont vous poursuit le petit déerotteur italien, l'appel : « Violettes! violettes! » de Ja gamine niçoise qui s'attache surtout aux nouveaux mariés ou nouveaux amants, et le bruissement des chapelets d'eucalyptus qu'un Arabe empaqueté dans son burnous secoue sous votre nez.

Tous ces bruits se mêlent, tandis qu'on marchande des bibelots dans les magasins établis sous les arcades, et qu'on s'engoulTre dans l'élégante pâtisserie, oii, sous prétexte de grignoter des gâteaux et de prendre une tasse de tbé, on retrouve ses vieux flirts et on en cherche de nouveaux.

* Nous arrivons sur le quai Saint- Jean-Baplhte, Les feuilles des palmiers s'agitent, comme d'im-

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menses éventails mus par d'invisibles mains, le casino se dresse, d'une blancheur de mosquée sur le bleu du ciel, au milieu d'un square planté de magnifiques dattiers. Et voici encore des magasins.

Toutes les jolies inventions de la mode se trouvent aux étalages. On ne voit que chapeaux fleuris comme des bouquets, ombrelles chatoyantes, robes qui semblent faites pour quelque princesse de conte de fées, robes bleues de lune, roses ainsi que des roses, robes blondes comme les avoines, robes blanches de lait, robes perlées qui scintillent, n'ont pas de nuances et les reflètent toutes, qu'on dirait liquides avec le bruissement de leurs gouttelettes.

Des bijoux, opales vibrantes de reQets, émeraudes d'un vert d'algues^ saphirs d'un bleu de mer, perles candides, pierres de lune, métalliques et inquiétantes, diamants trop nombreux, comme banalisés, et les traînées sanglantes des rubis.

Ici, des livres, les derniers nés, frais et pimpants, les poètes adorables, les vieux amis, puis des revues et des journaux écrits dans toutes les langues, et encore et partout des fleurs, qui parfument les rues d'une odeur complexe et grisante, spéciale & Nice.

Nous traversons le Jardin puf>lic où se dresse un monument commémoratif de la réunion de Nice à la France. La musique militaire joue deux ■fois par semaine, couvrant la voix calme des vagues, groupant la flânerie de quelques oisifs.

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NICE ET SES ENVinONS 35

Ici, c'est un aspect de ville de provioce, et les grands palmiers regardent, désorientés. Hfttons le pas pour atteindre la Promenade des Anglais, ainsi Dommée parce qu'elle fut bâtie, de 1822 à 1824, à l'instigation de la colonie anglaise, pour procurer de l'ouvrage aux ouvriers.

C'est là l'endroit le plus élégant de Nice, le rendez-vous du bigh-life, toute ta vie ricbe et oisive s'étalant au soleil dans un cadre d'une magnificence incomparable.

D'un côté s'alignent des hôtels et des villas, une architecture de mauvais goût, qui semble en carton peint et serait laide sous un ciel gris, mais ne choque point sous cette lumière violente. El puis les jardins sont si jolis I Des palmiers passent la tête, des aloës se hérissent, des géraniums roses retombent le long des grilles pour en faire une barrière de fleurs.

De l'autre côté, en bas, la mer s'étend à l'inflni, soyeuse et bleue. Vers l'orient, on aperçoit le mont Boron tacheté de maisons blanches, tandis qu'à l'occident la chaîne de l'Esterel, d'un bleu brumeux de nuages solidifiés, forme un fonds grandiose et flou.

A la moitié de la promenade, une lourde construction baigne dans la mer, c'est la Jetée-promenade, sorte de casino où il y a un thé&tre et une salle de bal, et qui arrête désagréablement la vue. Cet édifice briila jadis et futreb&ti.

Tout le long de la promenade des Anglais sont plantés des palmiers entre lesquels poussent des giroflées aux tons de cuivre. Le matin et l'aprés-

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midi, aux heures de soleil, il y a foule. Les voitures passent, les promeneurs s'examinent, se saluent. Les femmes s' abritent sous des ombrelles de couleurs claires, semblables à de grandes fleurs aux corolles renversées. Les cyclistes glissent, rapides, et, hélas 1 les automobiles viennent jeter une poussière pétrolée sur les gens et lea choses. Mais leur odeur nauséabonde est vite effacée par l'insisLante senteur des giroflées.

Voici la très belle villa Heine, destinée, comme on le sait, aux officiers en congé de convalescence. Tout à côlé, la villa Homanoff, où Marie fiashkirtseff demeura durant sa brève existence.

Par la grille ouverte, on aperçoit de grands palmiers aux troncs desquels grimpent des roses, puis des araucarias et des cactus, des massifs d'aloès, un amandier qui, au printemps, semble uu grand bouquet. Et les plantes amicales semblent vouloir adoucir le deuil de la maison.

Marie l'aimait, cette villa biancbe et charmante, avec ses grandes baies d'où l'on aperçoit la mer. EUe écrivait ; « Je suis de nouveau dans mon » paradis bleu. Ah! quel dommage! c'est si joli " chez moi, et mes yeux reposent sur des objets n gracieux, et je dois partir pour travailler!»

Et ailleurs, elle dit encore :

« La maison est meublée d'une façon ado- >> rable, ma cbambre est éblouissante, capitonnée n en satin bleu ciel. En ouvrant la porte du » balcon, et en regardant notre très joli jardin, •0 la promenade et la mer, je fus obligée de dire

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BT SES ENVIRONS 37

■a tout haut : c On a beau dire, il n'y a rien d'aussi « spleudidement simple el d'aussi adorablement « poétique que Nice ».

» La vraie saison de Nice est au mois de mai. » Il fait beau à en devenir folle. Je suis ailée B rôdtrdans le jardin par le clair d'une lune toute » jeune encore, au chant des grenouilles accomn p^né du murmure des vagues qui viennent * doucement se briser sur les cailloux. Divin sU » lence et divine harmonie !

On dit des merveilles de Naples; quant à » moi, j'en suis désolée, mais je lui préfère Nice. » Ici la mer baigne librement le rivage, tandis » que là-bas elle est arrêtée par un mur à balus- » trade sLupide, et même ce misérable bord est » obstrué par des boutiques, des baraques et des » saletés. »

Le quai du Midi. — Le Port.

La promenade du Château. — La Réserve.

■ Très loin de la villa BashkirIsefT, à l'autre bout de la I^omenade des Anglais, c'est le quai du Midi, populacier, gai, bon enfant.

On a exhaussé ce quai au-dessus xle la plage, et les anciennes maisons se trouvent maintenant en contre-bas, les toits en terrasse, élevés seulement d'uD OU deux mètres au-dessus du sol. font une autre « Promenade des Anglais », oùmes-

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dames les chattes, en minaudant, tralneot leurs queues de velours.

Toutes drôlettes, ces cases habitées par de petits rentiers et des pêcheurs. Deux fenêtres de façade sur un balcon minuscule et, eu sous-sol, un u jardin » de poupée, où croissent un pied de géraDium vivace, un figuier de Barbarie et des roses qui, repoussées par les raquettes épineuses, escaladent les balcons et laissent pendre leurs chevelures parfumées.

Certains propriétaires, atteints de ta manie des grandeurs, ont peint leur bicoque en bleu vif et l'ont baptisée « Villa Splendide ». Tout à càté, les voisins, plus modesLes, ont fiicé à leurs fenêtres des gaules qui semblcntieshampes de bannières bizarres, faites par des vêtements qui sèchent.

Le soleil démocrate a mis son glacis d'or pâle sur les bleus trop crus des prétentieuses villas et sur les roses passés des maisonnettes.

.\u matin, sur la grève, c'est une grande animation. Les barques sont échouées comme des coquilles de moules géantes, et, près des fîletsà. mailles lines étendus au soleil, les femmes des pêcheurs raccommodent leur linge. Elles ont posé sur leurs cheveux un mouchoir de couleur vive, rouge ou jaune, qui abrite leur fin visage bruni. Près d'elles, leurs bambini emmaillotés à la mode italienne de bandes qui emprisonnent bras et jambes, semblent de petites momies qu'on faitsécher au soleil. En ces paquets rigides, rien de vivant que les yeux qui brillent comme des olives noires.

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Pas eacombrantes, ces larves, oq leur donne à téter de temps à autre, puis on les pose n'importe où, sur les galets, sur un banc de la barque. On ne craint pas pour eux tes chutes des bébés qui peuvent agiter bras et Jambes. Un seulaccident leur arrive parfois ; lorsqu'ils ont bu trop goulûment, ils s'étranglent; alors une sœur atnée les secoue un peu, la tête en bss, puis les repose au soleil, rouges et congestionnés. Ce mode d'élevage est, certes, contre toutes les notions les plus élémentaires d'hygiène. Cependant ces mêmes petites momies deviennent les jolis enfants aux membres agiles et souples qui, tout barbouillés de l'orange qu'ils sucent, font de si belles révérences aux étrangers.

On contourne le rocker des Ponckeltes, et l'on arrive au port, creusé au pied de la colline du château, il est dominé par le cimetière, dont les croix blanches s'érigent sur les bleus atténués des matins, les ors du plein midi, les gris piles des clairs de lune.

Point de lourds vaisseaux marchands noirâtres et besogneux, à peine quelque balancelle chargée d'oranges et de citrons. C'est un bassin de luxe, fréquenté seulement par l'aristocratie des yachts de plaisance, aux cuivres si brillants, aux voiles d'un blanc si fragile, de petites barques vert tendre ou rose pâle, comme des fleurs d'eau. ■ Une population de marins d'opéra-comique va et vient. Des robes claires s'aperçoivent sur les ponts, où les propriétaires des yachts reçoivent leurs amis. Au loin, quelque voile

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blanclie avec ses ailes éployées, comme un graod oiseau faotastique.

Le port est eacerclé par tes colonoades de la place Cassiai et de hautes maisons si rosées, si gafranées par le soleil qu'elles semblent d'immenses joyaux.

La promenade do Château.

. Il faut y aller quaad la nuit vient, et que les promeneurs frileux rentreat. On prend, au bout de la rue Ségurane, l'avenue bordée d'agaves et d'aloës qui dressent leurs hauts candélabres, et on arrive à la plaie-forme qui remplace l'ancien ch&teau-fort. Certains soirs, après le coucher du soleil qui semble se dissoudre dans l'eau, apparaît un paysage nouveau, recréé par les ombres qui assouplissent les lignes trop aiguës, éteignent Jes couleurs trop violentes et couvrent d'une brume mystérieuse les maisons. Sur la mer, les bleus clairs du matin, les ors du plein midi, les roses du soleil couchant et l'argent des clairs de lune se sont fondus et harmonisés pour former une couleur jamais vue que le va-et-vient des vagues modifie encore. C'est comme le déroulement sans fin d'un tissu d'eau, de rayons et de brumes. La jelée-promenade, si banale en plein jour, s'est transformée en un donjon massif issu de la mer. Là bas glisse une barque -noire montée par deux fantômes. Les cimes des montsnesont plusaiguës, mais arrondies, comme

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ET SES ENvmo^s H

les dômes de fantastiques palais. Des crêpes légers s'accumulent et tes montagnes semblent se déplacer et se rapprocher.

Tout à coup une ombre s'abat sur la mer, éteint les reflets, couvre les gemmes ; l'eau s'épaissit, morne et noire, les monts s'effacent, le somptueux paysage, surgi comme d'un songe, disparait ainsi qu'un songe.

Après la jetée qui, à l'ouest, protège le port, une seconde plage se creuse, peu connue et charmante, resserrée par les Jardins merveilleux de la villa Vigier, et par un boulevard planté d'arbustes odorants.

De là, on a une vue délicieuse. Au premier plan, se dressant k pic sur la mer, la colline rocailleuse, aride, comme tailladée par une hache géante, aux ombres creusées entre des pans de lumière fine et blonde.

. L'eau bleue s'arrondit en demi-cercle, bordée j>ar les collines, d'abord très sombres, endeuillées de pins et de cèdres du Liban. Puis, telles de jolies femmes qui, peu à peu, laissent l'austère livrée des veuves, elles se teintent de violet sombre et là-bas, vers l'horizon lointain, deviennent d'un lilas suave. Elles allongent, onduleuses, leurs crêtes selon une ligne très nette, et derrière ces basses collines, d'autres crêtes aiguës se

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hissent, comme pour aperceToir le balancement harmonique des vagues molles.

Tout au bord de la mer, la Réserve, maladroite construction trop lourde, trop blanche. On y vient manger ces homards et ces poissons qu'on parque dans un bassin d'eau de mer. Des banquets de noce y remplacent le légendaire tour de la Cascade de certains Parisiens.

Ces vulgaires agapes ont, parfois, uo côté pittoresque. Si les mariés sont de notables commerçants niçois, une députation des poissardes vient les féliciter. Alors, le long du boulevard, dénient, chargées de bouquets blancs, de grosses commères réjouies, en jupes courtes, en casaquins, avec des fichus de couleur vive, noués sur la poitrine. Elles sont coifTées de bonnets pareils à ceux des pêcheurs napolitains, en fin tricot de soie rouge avec une longue pointe qui s'enroule autour de la tête et flotte dans le dos. Leurs visages, d'un brun de terre cuite, rayonnent, tandis qu'elles commentent le mariage, avec cette animation que donnent au peuple niçois toutes les cérémonies. Elles vont offrir leurs bouquets aux mariés, on leur verse du Champagne, et, au retour, elles caquètent, plus loquaces encore : « Est bella, la signora! Le marié, un bel homme, sûr! »

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