‹ Nice et ses environsChapitre 8 sur 12 · LA VIE MONDAINE A NICE · texte numérisé non relu

LA VIE MONDAINE A NICE

i«« Salons. — Le salon de la Préfecture. — Le salon cotmopolile. — Le salon niçois. — Le salon snob. — Le salon où Von flirte. — Le salon où l'on joue la comédie. — Le salon de madame Baskirtseff — Le salon où Von cause.

— La saison mondaine. — La matinée de Vescadre. — Les Cercles. — Conférences. — Théâtres.

Ceux où l'on cause et ceux où 1 on pose, ceux qui sont sélect et ceux qui ne le sont pas, et partout le même public cosmopolite et mondain.

Claires toilettes, chapeaux fleuris ombrageant les visages très roses des jeunes filles et trop .roses des mères. Peu ou point de maris; ces dames sontpresque toutes veuves ou séparées, et flanquées d'un grand nombre de filles.

11 y en a des petites, des grandes, des maigres, des grasses, des brunes et des blondes. Elles re-

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viennent chaque année; les maigres toujours plus maigres, avec des cous décharnés, des épaules osseuses. Les grasses, plus grasses, roulottant comme de petits barils.

Toutes cherchent un mari. Pour le trouver, elles fontdu vélo, de lauto.du footing, de la danse, de la natation, du tennis et de l'œil, et ne manquent pas une réunion où l'on danse. Mais... les tilles ne se marient pas, et les mères continuent à traîner, (ommedes forçats, le boulet de leur progéniture. 1 e salon qui ouvre ses portes le premier de la saison est celui de la Préfecture.

La Préfecture.

. La Préfecture -est uti temple où se signe une trêve entre les éléments distincts qui se partagent la ville de Nice : l'élément niçois, l'élément fonctionnaire, l'élément cosmopolite, l'élément noble.

Les Niçois s'efforcent à ne pas avoir l'air de Niçois. Pourquoi est-il beaucoup plus distingué ■d'être chercheur que donneur... ou vendeur de soleil? Mystère.

Chez les fonctionnaires, beaucoup de maris présents et même des maris futurs.

Dans l'élément cosmopolite, des théories de demoiselles à marier. Quelques jeunes filles vraiment jeunes, boutons de rose à peine entr' ouverts, et une quantité d'anciennes jeunes filles, * uirlande de fleurs... un peu fanées. Des mères, 'des tas de mères I

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ET SES ENVIRONS IzS

Enfin, l'élément noble. Il ressemble aux autres, mais ne s'en doute pas.

Le salon cosmopolite.

.^près la Préfecture, d'autres salons inaugurent leurs réceptions.

Pénétrons dans le salon cosmopolite. La mattresse de maison, flUe d'une Anglaise et d'un Italien, a épousé un Autrichieo. Ses enfants sont nés entre deux trains, à Bade,à Slockholm.à Poltawa. On parle et on comprend toutes les langues, mais on n'en écrit aucune... à cause de l'orthographe. Tous les hûles sont accueillis sans distinction d'âge ni de sexe, et quand les invités sont partis, les maîtres àc. maison se demandent entre eux : « Qui donc est ce monsieur? »

Quand on sait à. peu près votre nom, vous êtes un vieil ami et l'on vous emprunte de l'argent. Quand on devra trop aux invités et aux fournisseurs, on changera de ville.

Le salon niçois.

Le salon franchement niçois est d'aspect un peu provincial. Pas encore envahi par le bric àbrac, il admet le palissandre, le velours bleu, même l'acajou. 11 y règne un demi-jour, habitude méridionale. Les convives se connaissent ; ils débi ■ Dent donc les absents avec discernement. Quand ils sont tous présents, ils parlent des rustas. .. On se raconte comment la vicomtesse de N"',

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trop distinguée pour se commettre dans les tramways et les breaks publics, trop pauvre pour se payer des fiacres, fait « le coup de la voiture de maître. »

Postée sur la route, devant sa maison, elle attend jusqu'à ce qu'elle ait aperçu à l'horizon un équipage occupé par un monsieur seul, puis elle hële le cocher. Celui-ci s'arrête, le patron regarde. Alors la vicomtesse s'exclame : « Oh ! pardon, je croyais quec'était un remise. J'ai la vue si basse! Et comme je vais précisément de ce côté... »

Le mODsieur, alléché par une silhouette juvénile, taudis que les traits se dissimulent sous une

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de ces voilettes en dentelle blanche inventées par les femmes qui ne sont plus jeunes, offi-e une place à la vicomtesse, et le tour est joué.

Puis on parle de la marquise X... Petite, grassouillette, rougeaude, coiffée en boucles serrées et luisantes comme une multitude de saucisses sur lesquelles est piqué un ctiapeau empenne, la marquise s'occupe de toutes les- œuvres patronnées par la société sélect. Oo prend son argent et on raille les cuirs dont elle émaille soo langage : n Mon salon tenté de tapisserie. Mon médecin, un grand patricien. Un spectacle qui est grillard, etc, etc » Et tous se demandent : « D'où peut-elle bien fiortiri »

Le salon snob.

Les maîtres de maison ont gagné la contagion dont parle si joliment Maupassant : l'amour des Altesses.

Monsieur est président de toutes les sociétés nautiques et sportives. 11 s'essouffle an vélo, subit le mal de mer pendant les régates, se disloque au tenais, pour avoir prétexte & fréquenter les grands-ducs qui honorent ces fêtes sportives de leur présence. Lorsqu'il peut attirer chez lui un haut personnage, il exulte, et, & part lui, considère ses hôtes ordinaires comme de simple figurants. Ce salon-lJL est un salon où l'on s'ennuie pompeusement el prétentieusement.

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Le salon où l'on flirte.

Va salon où l'on ae s'ennuie pas, c'est celui ob l'on flirte. Beaucoup de petites pièces appelées boudoirs... parcequ'onnes'y boude pasloDgtemps. Beaucoup de plantes faisant une ombre discrète: Des têle-à-téte de soie pAle. Des fleurs, putoul des fleurs, s'élançant de grandes potiches en por> celaine, enguirlandant la table à ihé, une atmosphère tiède, parfumée, suggestive.

Des hommes et des femmes jeunes... ou se croyant tels. Et un flirt à outrance sous l'œil bienveillant de la maîtresse de maison, une petite femme aux cheveux ensoleillés, à la grâce souple, et vive, et gaie, et drôle, ne pratiquant pas le flirt, elle, sous prétexte «qu'un pâtissier ne mange pas de g&teaux. »

Le salon où Ton Joue la comédie.

Chez un grand artistfi très modeste, deux épithètes qu'on peut rarementaccûler.

11 incarna jadis les ligures tragiques et lyriques du romantisme, et maintenant il exerce une hospitalité amicale, met en lumière les talents consacrés ou naissants qui se groupent autour de lui.

Ces réceptions-là, point banales, ont un charme fail du talent de l'hôte et de l'amabilité affectueuse de l'hôlesse.

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On y joue la comédie, la tragédie, el, dans un décor familial, c'est un souTIle d'art qui, pour un moment, passesurlespelites cervelles frivoles des mondaines.

Le salon de madame Bashklrtseff.

A c6té de ces salons amusants ou curieux, il est & Nice, Promenade des Anglais, une discrète retraite, dont nous avons déjà parlé, où s'abrite le deuil d'une mère douloureuse dont la fille, une artiste de talent, mourut toute jeune. Et la mère qui pleure et se souvient a réuni autour d'elle, dans un grand salon, les souvenirs de la chère morte.

Les œuvres de Marie Bashklrtseff sont suspendues au mur; son journal est là, sur la table ; devant un grand portrait de la jeune fille, une petite lampe brûle, symbole de l'amour maternel qui veille sans cesse. En cet intérieur fréquentent d'anciens amis, inconaus de Marie, qui ont aimé son âme ; de jeunes hommes qui lui apportent des fleurs blanches comme à une fiancée, blanches comme pour une morte ; de jeunes femmes artistes dont les vocations étaient entravées par les préjugés bourgeois. Elles ont lu le journal de Marie, appris d'elle à s'aS'ranchir, et, libres, confiantes, viennent rendre hommage h celle dont le jeune visage sourit, dans la galerie des mortes illustres.

Dans ce salon, recueilli comme une chapelle,

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OD cause doucement et délicieusement; le nom de Marie revient sur les lèTres de la mère, de la cousine, cette Dina dont H"* Bashkirtseff a compris l'ftme artiste.

Dans le décor radieux qu'on aperçoit de la fenêtre, ces pâleurs bleutées d'un doux ciel d'hiver, et celle eau arrondie en demi-cercle, baignant les basses collines d'un lilas pile, la vision s'évoque de la jeune fille aux blan.c5 vêtements drapant rtiarroonie d'un corps souple, le visage ennobli par le rôve qui passe en ses yeux de prédestinée.

Le salon où l'on cause.

• Terminons celte brève promenade à travers les salons de Nice par un salon où l'on cause.

Cbaque année, durant quelques semaines, madame Juliette Adam passe au pays du soleil, dans quelque maison amie, des semaines d'intimité. Madame Juliette Adam, la bonne patronne des chercheurs d'art, celle qui, avec la foi d'une artiste, donna très simplement toute sa vie et toute son âme à la Nouvelle Revue, en ce Nice qu'elle aime, devant ces paysages qu'elle admire passionnément et qu'elle a évoqués dans deux volumes d'art : Voyage autour du grand pin et Récits du golfe Juan, madame Adam travaille à ses mémoires.

A Nice comme â Paris, on trouve chez elle un accueil bienveillant. Elle possède le don rare

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de savoir causer et de faire causer. Elle sait être érudile, enjouée, évocatrice, et encore, et surtout, charmeuse.

Près d'elle, les interlocuteurs spirituels sont plus amusants, les philosophes plus profonds, les poètes plus émouvants. Lallamme de sarare inteLigence rayonne sur ceux nui l'approchent.

La saison mondain

Des fêt«s, des fêles, et i des fêtes. Nice est en foli ne sait plus ce qu'elle fai est ivre, ivre de plaisir le ivre de Champagne la nui nant une vie de policbi Avec ça plus fraîche et pi duisante que jamais. Robe el chapeau clair, tache claii

le plein soleil de la Pro- ^

menade des. Anglais, juchée sur une voiture fleurie, elle lance des fleurs,

des œillets, des roses, des violettes, toutes les fleurs, encore, encore, encore! Voici, voilà! Blanches, roses, violettes, des fleurs, toutes les fleursl

Le soir vient. Le flamboiement s'éteint, les couleurs se ternissent, les bruits s'atténuent, les Qeurs sentent les fleurs pourries. Sur le ciel d'un orange pâle strié de bleu tendre court un

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vol de nuages aoirs, comme de grands o de nuit. La fête est terminée. Nice s'en va, les mains pleines de fleurs qui sont des baisers, des fleurs qui se fanent, des baisers qu'on oublie. C'est l'heure charmante. Les rues soDt enveloppées de lueurs délicates, les maisons se vêtent d'une buée bleuâtre qui, en haut, s'estompe en lilas, et ces reflets se perdent dans un fond d'or rose.

Rentrée chez elle, Nice s'accoude à la fenêtre pour rêver? Non, pas une rêveuse. Modern-style 1 Elle s'habille pour le bal. Du tulle, des dentelles, des paillettes, pas de ventre, silhouette serpentine, du rouge sur les lèvres, du noir au coin de l'œil, un nuage de poudre de riz, un soupçon de rose, une goutte d'essence parfumée. Est-ce bien de face? Délicieux I De profil? Exquis! Son éventail, son carnet. La voilà prête. Pimpante et frétillante, tout sourire et tout rire, les pieds légers, le cœur léger, la tête légère, elle danse, elle danse. Sautez, dansez, les petites folles, sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez! Elle aime un peu? Elle aime beaucoup?

Elle aime passionnément? La passion est grave, la passion est triste, la passion est pour les passionnées et non pour les écervelées.

Elle n'aime pas du tout, mais elle flirte, elle flirte, ah ! comme elle flirte !

Un somme sur le pouce, et vite, vite, elle enfile son domino, prend son sac de confetti, et court se mêler k la foule.

Ahl tienSj M. X.,.l V'ianl dans les yeuKi Dame,

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mon cher, il fallait vous garerl M. Z... ! Ah! voua ripostez I Attendez 1 Pif, paf, uoe poignée à l'un, une poignée à l'autre, tous les sacs y passent. Ah !

que j'ai chaud!... mais que je me suis amusée !

Respirons. ..jusqu'àdemain.

Demain c'est du sérieux, de l'art, du grand art. Un concert d'André Pollonnais. On entend des œuvres délicieuses de poésie triste, de tendresse, de nostalgie, toute l'âme moderne chantante et pleurante.

Le temps d'écouter, d'applaudir, et voici d'autre musique bruyante et joyeuse, Tarara boum de ay, l'opéra flamboie, c'est le veglione.

Ah! Nice, Nice, petite folle en folie, qu'allez vous faire ? — M'nmuser. — Encore? — Toujours! — Jusqu'à ce que vous ne soyez plus jeune? — Ma jeunesse est éternelle. — Plus gaie? — Ma gaité est intarissable. — Plus belle? — Ma beauté est impérissable. — Alors, amusez-vous, Nice la très sage, sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez !

La matinée de l'eBcadre.

Chaque année, l'escadre de la Méditerranée

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vient de Toulon mouiller dans la rade de Villefranche. Les officiers de marine fournissent des cavaliers appréciés aux bals de Masséoa et de Méditerranée, et pour remercier de l'accueil empressé qu'ils reçoivent partout, ils ont coutume de donner une matinée dansante à bord du vaisseau-amiral. Les invitations sont très demandées. Chaque année, on a l'intention de les restreindre pour diminuer la foule par trop considérable, mais ctiaque année, on se trouve entraîné à en distribuer un pius grand nombre.

Dès une heure et demie, les trains et les voilures amènent à Villefranche le tout-Nice, Nice fonctionnaire, Nice cosmopolite, Nice niçois. Là, comme à la Préfecture, il n'y a plus de petites coteries ; tous les gens qui dansent, flirtent et iunclienl, et aussi tous ceux qui, d'ordinaire, dédaignent les distractions mondaines, vont à la matinée de l'escadre.

Sur le quai, des barques attendent les invités pour les conduire à l'énorme vaisseau qu'on voit là-bas, tout entouré d'une immense toile et pavoisé de drapeaux. L'embarquement est organisé avec méthode. U n'y a jamais ni bousculade, ni accident.

En descendaut des barques, on grimpe le petit escalier en échelle et l'on est sur le pont du Brennus ou du Formidable.

La décoration est vraiment faite avec inliniment de goût et de pittoresque. Partout des tentures de toile aux couleurs vives, des étendards, des trophées, de gros massifs de verdure, des

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guirlandes de fleurs. C'est éclatant, origiaal et gai.

Du haut en bas, tout le vaisseau est pavoisé avecmagnificeiice. Des tleurs, des fleurs à profusion. Certains salons sont de vrais buissons de roses et de mimosas.

A fond de cale sont installés les buffets. On entre par des portes encadrées de branches de palmier, et là on trouve Champagne, glaces et petits fours sur des tables joliment semées de gerbes et de guirlandes de roses.

Vers Irois heures, la foule devieulsi compacte qu'il semble difficile de danser, mais on voit quand même une jeunesse joyeuse valser sur le pont et dans l'entrepont.

A la fin de la journée, la foule s'éclaircit. Tous ceux qui ne sontvenus qu'un moment, pourjeter nn coup d'œil, sont partis. L'heure est exquise- De grandes (leurs électriques s'allument parmi les fleurs naturelles. Etendards et trophées brillent au milieu des verdures. C'est, avec la redoute de couleur, la fêle de Nice la plus originale et ta'plus somptueuse.

On part à regret, emportant, comme souvenir, un ruban de soie sur lequel est imprimé eu lettres d'or le nom du vaisseau.

Dehors, c'est un autre spectacle.

Villefranche, éclairé par desprojeetions, al'air d'une ville factice, placée là tout exprès pour l'effet pittoresque. Les barques glissent doucement sur l'eau sombre striée de reflets argentés. Et, silencieuses, enveloppées dans leur manteau.

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les jeunes fiUes sentimealales doivent sentir quelque mélancolie à celte fin de bal, à ces adieux au si aimable enseigne qui demain voguera vers d'autres pays et vers d'autres flirts.

Les Cercles coûlribuentpour une large part aux distracti jns de cette société d'hivernants si avide de plaisirs. Ils sont au nombre de trois :

Le Cercle Masséna, place Masséna, qui se compose de militaires et de fonctionnaires.

Le Cercle de ta Médilerranée, promenade des Anglais, pour les riches étrangers, le plus luxueux de tous.

L'Arlislique, boulevard Victor-Hugo, composé d'artistes, de médecins etd'avocats

Nice esl une ville de luxe. 11 lui faut du plaisir àpleins Jours, à pleines nuits, des fêles, des fêtes, et encore des fêtes! Son paysage est un décor violemment peint, ses maisons, des palais d'opéra ou d'opéra-comique, sa lumière, un éclairage flamboyant. A ce pays outrancier et factice, ilfaut du factice et de l'outrancier. El c'est pourquoi le carnaval populaire el le carnaval mondain, batailles de confetti et veglioni, sont si bien dans leur cadre. Hais les bals de Nice ont le tort de ressembler & tous les bals. Elle goût?Etrinvention? Qu'importe, dira-t-on, une chose si puérile 1 Rien n'est puéril de ce qui crée une beauté, une har-

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ET SES ENVmOKS 137

moaie, si brève soit-elle. Four qu'une Tête soit belle, il ne suffit pas de dépenser beaucoup d'argent, il faut encore dépenser beaucoup d'art. Et nous avons soulTert de constater cette banalité dans les fêtes de Nice qui devraient être exquises et inoubliables. Nous voudrions des enchante méats de couleur, de la grice voluptueuse, de la gaité spirituelle, nous voudrions de 1 exotique, du cosmopolite, du flambant, de l'extravagant, nous voudrions tout, hors ce qu'on voit trop : la banale soirée bourgeoise.

Nous ne conseillons pas de renouveler les bacchanales ou les orgies romaines; les anciens s'entendaient h faire somptueux et grand dans la beauté eldans l'horreur aussi ; ni les fêtes de la Renaissance, qui devaient être bien raffinées quand elles n'étaient pas sanglantes ; ni celles du premier Empire, trop théâtralement éclatantes. Qu'on invente des fêtes mojern style ! Notre époque a créé, avec ou sans Ruskin, une esthétique de couleurs et de lignes infiniment délicate. On devrait instruire Nice selon cette esthétique. Nice est une fille admirablement douée, mais inculte. Si on l'éduquait un peu, elle deviendrait exquise. Ce serait plus que N'zza la bella, ce serait Nizza la divina.

Cette petite critique faite en passant, revenons aux fêtes des cercles.

Les a Masséna », comme on appelle familièrement les soirées etiesmatinées.du cercle Masséna, sont très courus. Les salons sont grands sans l'être trop, on est là entre gens qui se connaissent.

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Les filles dansent et flirtent, les mères lunchent et potinent; les pères... mais il y en a si peu à Nice 1 Le soir, on y va en robe de bal ; le jour, en robe de ville et en chapeau. C'est suffisamment élégant, sans luxe, un peu province.

Les " thés dansants « de Méditerranée sont beaucoup plus luxueux. Ils se donnent dans une immense salle en demi-cercle qui sert aussi de salle de théâtre. La colonie étrangère domine. Américaines et russes étalent des toilettes éblouissantes. Une année on a donné un « bal fleuri ». Quelques costumes figuraient véritablement des fleurs, d'autres étaient simplement des robes de bal couvertes de Heurs C'était très élégant et très gracieux. Voilà une jolie Tëtâ; et puis le petit train-train habituel a repris.

L' n Artistique», lui, ne donne pas de soirées de jeunes filles. Au carnaval 1901, une rumeur courut dans la ville. * Savez-vous la nouvelle, ma chère? — Quelle nouvelle, ma chère? — L'^rtistiqueys. donner une fête comme en n'en a jamais vu ici, une orgie romaine. — Une orgie, ma chère ! — Romaine, ma chère ! - Peut-on y aller? — On ne peut pas. — Si l'on pouvait, ma chère, j'aimerais bien... — Moi aussi, ma chère. — Si on ne le disait pas? C'est comme si l'on n'y allait pas. — Allons-y. — Et nejle disons pas. »

Nice, femme du monde peureuse, met un masque de velours et s'en va en catimini pour voir si c'est très romain et très orgie. Nice, femme du monde curieux, se démasque pour regarder mieux.

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11 parait qu'elle a vu des merveilles.

Des guirlandes festonnant aux murs en gracieuses guirlandes, une Toule de Romains et de Romaines couronnés de roses, Néron triomphalement porté Jusqu'à son trône, suivi de son cortège, des lutteurs, des danseuses, un belluaire combatlant un ours, un joueur de cithare, etc.

Ah! oui, très romaine pour commencer, la fête! El pour finir, frès orgie? Nice femme du monde n'en sait rien. Elle a remis son masque et elle est partie, vile, vite.

Au carnaval 1902 « V Artistique » donnait une ic fête des gueux » en costumes moyenâgeux, que le délicat poète Alfred Mortier, déguisé en roi des bouffons, célébrait ainsi :

Peuple, en celtuy rassemblement Jettent alentour mon regart.

Me semble que fort congrûment Nous prismes tous la bonne part; "~ar, mettant Sagesse au rancart, Nous saisismes Folie au vol.

Raison, c'est vertu de vieillard :

(1 n'est saige que d'estre fol.

Donc pour ce jour d'huyseulement, Moy, povre fol sans paing ni lard.

Bouffon privé d'entendement Dont chacun se tient à l'escart, Me Tei-ci Roy par grand hazord Plus puissant qu'un prince espagnol.

Que Titus, Xercès ou César :

Il n'est saige que d'estre fol.

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Or oye» mes commandements, Chers subjects pendards et puillarts, Hoynes, escoliers, nécromants.

Chats-fourrés, ribaudes, rausara, Hibleurs, pipeurs, gibier de harts :

Geste nuict permis dol et viol El faire tous maris comards :

Il n"est saige que d'eatre fol.

Envoi

Prince, mon règne est de bastard:

DemaÎQ l'on reprend le licol.

Ce bas monde est construit sans ai Il n'est saige que d'estre fol.

Dans sa belle et claire salle décorée et meublée parle jeune peintre Brossé, V Artistique Fait des expositions de peinture. Parmi les massifs de palmiers, de fougères et de dracœaas s'épanouissent de jolies mondaines un peu artificielles, comme des fleurs rares et compliquées. Et c'est un scintillement de gaze perlée, un chaloyement de soie et de velours qui met de la vie et de la joie.

Aux murs, les paysages vibrants de lumière, si souples et si sincères de Cyrille Besset et de Simon Bussy, le peintre enthousiaste, fougueux et délicat de cette nature violente qui a ses jours de joie exubérante, et aussi ses jours de demi teintes et de tristesse, les portraits de Mottez, Garino, Robert Mortier, etc., les affiches de Brossé.

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Conférences. Théâtres.

N'oublioDS pas les distracliODS intelleclueiles de Nice. Il faut avouer que le soleil, les fleurs, toute la griserie du plein air leur foot un peu tort, mais elles trouvent des amateurs.

Deruiërement, Gaston Deschamps, le critique du Temps, vint faire une conférence pour l'Alliance française et la propagation de la langue française dans les colonies. Alfred Mortier nous parla avec éloquence d'Ibsen et de Verlaine.

Octave Justice évoqua la figure troublante de Marie Uashkirtseff.

A l'opéra de Nice, il y a debons chanteurs, et au Casino on applaudit souvent des étoiles de la tragédie et de la comédie.

La Duse vint montrer son génie si humain et si émouvant. Fatiguée, triste, elle ne reçut personne, mais elle fit une visite. Elle alla voir madame Laure de Maupassant.

La mère de l'illustre écrivain devina rdme de la grande tragédienne élargie, ennoblie, sublimée par toutes les souffrances de la femme, et ces deux êtres communièrent dans une même douleur et un même idéal.

Madame de Maupassant offrit à l'artiste le plus précieux des souvenirs, un portrait de Guy. Avec une grâ.ce exquise, Eleonora Duse l'approcha des lèvres de la mère en disant :

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— Baisez-le, madame, afin qu'il me soit aussi UD souvenir de vous.

Comme elle prenait congé, madame de Haupassant lui demanda :

— Que vous souhaiter? Vous avez le génie et la gloire.

Alors de sa voix, inGniment triste, Eleonora Duse répliqua :

— La paix !

Et elle partit, souple et mince dans ses vête ments noirs, vision inoubliable de grâce, de noblesse et de douleur.

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