‹ Nicolas Bataille, tapissier parisien du xive siècleChapitre 3 sur 5 · Année 1877, t. XXXVIII · texte numérisé non relu

Année 1877, t. XXXVIII

2. Bataille avait un fils âgé de vingt-quatre ans en 1 3g5, dont il sera question à la fin de cette notice. L'âge de ce fils confirme nos conjectures sur la date probable de la naissance du tapissier.

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Monseigneur1. » C'est une fourniture commune; nous en verrons bien d'autres de même sorte ; celle-ci n'a d'autre intérêt que sa date ; jusqu'à nouvelle découverte, c'est la plus ancienne mention connue du nom de Nicolas Bataille.

Après ces débuts enveloppés d'une certaine obscurité, notre tapissier semble atteindre tout à coup l'apogée de sa réputation, la plénitude de son talent. Entre iZ^b et 1379, il conduit des travaux considérables, il termine les ouvrages qui sauveront son nom de l'oubli, il livre enfin plusieurs pièces de la célèbre tenture, un des plus anciens et des plus curieux modèles qui nous soient parvenus de l'art du tapissier au moyen âge; nous voulons parler de l'Apocalypse d'Angers.

Puis, après cette période d'activité, nous perdons sa trace, et le nom de Nicolas Bataille ne reparaît sur les textes contemporains que huit ou dix ans plus tard, en 1387 et 1 388. L'explication de ce fait est bien simple. Ce qui manque surtout pour suivre l'histoire de la tapisserie depuis les origines jusqu'à la fin du moyen âge, c'est le document authentique, précis. Sur bien des points, on en sera toujours réduit, faute de preuves, aux conjectures. Nous avons fixé les débuts de la haute lisse à Paris aux premières années du xrve siècle, parce que nous avions un texte formel, les premiers statuts des haut-lisseurs parisiens portant la date de i3o3 ; mais rien ne prouve que leur établissement ne remonte pas à un demi-siècle ou un siècle au delà. On n'a pas rencontré, il est vrai, une seule tapisserie française du xme siècle ; mais combien en possède-t-on du xive siècle, qui en fabriqua cependant une si grande quantité? Deux ou trois pièces, et c'est tout. Les premiers siècles de l'histoire de la tapisserie en Occident sont donc encore et resteront probablement à tout jamais entourés d'une profonde obscurité. La même incertitude se produit au sujet des premiers tapissiers, et pour les mêmes raisons. Ainsi, un compte éclaire tout à coup d'une vive lumière plusieurs années de la vie de Bataille, puis le voici qui rentre subitement dans la pénombre pour n'en sortir que huit ou dix ans plus

1. Voy. La tapisserie de haute lisse à Arras avant le XVe siècle, d'après des documents inédits, travail lu à la Sorbonne en 1879 par M. l'abbé Dehaisnes. Il est regrettable que l'auteur de cette lecture n'ait pas reproduit le texte complet de l'article, n'ait pas dit dans quel dépôt se trouvait le document, à quel prince notre tapissier livrait, en i373,ces tapis armoriés.

tard, au moment où reparaissent les épaves des anciennes archives royales.

C'est un fragment des comptes de la Trésorerie du duc d'Anjou Louis Ier, deuxième fils du roi Jean, qui nous a révélé le rôle prépondérant de Nicolas Bataille parmi les tapissiers de son temps. A peu d'exceptions près, ce registre contient tout ce qu'il nous a été possible de recueillir sur la première partie de la vie et des travaux du tapissier parisien.

Les anciens titres de la maison de Savoie fournissent cependant une mention curieuse, signalée par un érudit italien, il y a bientôt un demi-siècle K ; comme cet article est le seul que nous connaissions sur notre personnage pour la période qu'embrasse le registre du duc d'Anjou, nous en parlerons d'abord. 11 s'agit de deux chambres complètes de tapisseries, comprenant chacune neuf pièces, soit au total dix-huit pièces, payées à Nicolas Bataille, bourgeois de Paris, « civis Parisiensis, » dit le texte, le i3 septembre de l'année 1376, au nom du comte de Savoie, Amédée VI, dit le comte Verd, qui, par suite de son alliance avec Bonne de Bourbon, entretenait d'intimes relations à la cour de France et y faisait de fréquents séjours. Des deux chambres qu'il achète à Bataille, l'une est décorée d'aigles et de nœuds « ad eygles et nodos domini. » Les armes des comtes de Savoie paraissent souvent à cette époque accompagnées de noeuds • c'est un des derniers vestiges de la chevalerie expirante. Les seigneurs attachés aux vieilles traditions choisissent un emblème et une devise dont le sens échappe au vulgaire, et dont ils se plaisent à multiplier la représentation autour d'eux. Ainsi, le duc de Touraine fera décorer les tentures commandées à Bataille d'épis d'orge, le jeune roi Charles VI adoptera la feuille de mouron et les cosses de genêt qui reparaîtront constamment sur ses tapisseries avec la devise : Jamais.

Examinons maintenant les travaux de notre tapissier consignés dans le registre de la Trésorerie du duc d'Anjou. On connaît par les nombreux inventaires encore existant le luxe et la prodigalité

1. Sigilli di principi di Savoia raccolti ed illustrati... dal Cav. Luigi Cibrario et da Domenico-Casimiro Promis. Turino, Stamperia reale, 1834, in-40 (page 66, note). Le même ouvrage nous apprend que la comtesse Bonne de Bourbon, épouse du comte Verd, possédait une chambre de serge vermeille où étaient représentés en broderie d'or, d'argent et de soie « una aquenea et une dame et un escuyer sus et plura alia operagia. »

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de ces princes français, fils du roi Jean et frères de Charles V, qui s'appellent Philippe de Bourgogne, Jean de Berry et Louis d'Anjou . Comme tous ses frères, le duc d'Anjou avait une véritable passion pour les meubles somptueux, les bijoux de prix, la vaisselle d'or et d'argent travaillée par les plus habiles orfèvres. L'inventaire des joyaux de ce seigneur, publié par M. de Labordeen tête du glossaire des émaux du Louvre, offre une accumulation prodigieuse d'objets de grande valeur, moins encore en raison de la matière que par la délicatesse du travail. Et, quand on songe que cette collection de pièces d'orfèvrerie, de plats d'or et d'argent, de pots, de hanaps, de bassins, de vases de toutes formes et de toutes grandeurs, en métal précieux, dont rénumération atteint le chiffre de huit cents numéros, a été formée au lendemain de la bataille de Poitiers, pendant une période de misère et de troubles, on se demande ce qu'il faut le plus admirer ou de l'extravagante avidité de ces jeunes fous qui achevaient de dépouiller la France pour satisfaire leurs goûts insensés de luxe ou de l'inépuisable richesse du pays qui, en payant les désastres de la guerre et la rançon du roi, pouvait encore suffire à la satisfaction des goûts ruineux de ses princes.

Il semblerait au surplus que les premiers désastres de la guerre de Cent ans n'eussent pas porté un coup bien grave à la richesse de notre pays. Quand on voit les trésors de toute nature qu'un prince aussi sage que le roi Charles V peut amasser dans le Louvre pendant son trop court règne, quand on examine de près les dépenses effrénées en riches habillements, en chapeaux, en gants, en bijoux, auxquelles se livre le jeune roi Charles VI, on a cette impression que la France avait su bien vite réparer les désastres des règnes de Philippe VI et du roi Jean. Où trouverait-on à cette époque, dans toute l'Europe, une cour aussi brillante, je ne dis pas que la cour de France, mais que celle du duc de Bourgogne ou du duc de Berry? Aussi, est-ce à ces seigneurs magnifiques que l'on doit la prospérité inouïe qu'atteignirent chez nous toutes les industries somptuaires à la fin du xive siècle. L'art du tapissier notamment, cet art encore à ses débuts, n'eut pas de protecteurs plus ardents que les princes de la maison de France. Le duc de Bourgogne témoigne en toute circonstance d'une véritable passion pour les tapis de haute lisse. Son frère aîné, le duc d'Anjou, ne lui cède en rien sous ce rapport-, mais il meurt en 1 384, et exerce ainsi une influence moins durable

que son frère Philippe sur la prospérité de l'industrie qui nous occupe.

Cette digression était nécessaire, nous semble-t-il, pour expliquer le développement si rapide de la tapisserie au xive siècle et pour établir que ce développement était dû surtout à des princes français. Revenons maintenant aux travaux de Bataille.

Au début de Tannée i3j5y son nom paraît incidemment sur le registre de la Trésorerie du duc d'Anjou; l'article n'accuse pas moins des rapports déjà anciens entre le tapissier et son puissant Mécène. Il s'agit d'une somme de vingt francs délivrée au valet de Bataille « pour son vin de certains draps de tapisserie qu'il a ouvré pour mondit seigneur. » C'est ce qu'on appellerait aujourd'hui un pourboire. Au mois d'octobre 1 3y5 , commencent les payements faits au tapissier parisien. Ces payements atteignent déjà des chiffres élevés. Le 24 octobre, Bataille donne quittance de 3oo francs; le 29 février suivant, il reçoit 800 francs. Il s'agit évidemment de travaux importants et soignés. Nous constaterons tout à l'heure que deux pièces de l'Apocalypse ne sont payées que 1,000 francs. Malheureusement, le compte emploie des termes bien vagues pour désigner les tapisseries visées par ces articles; d'un côté, « certains draps de tapisserie, » de l'autre, « certaine quantité de tappiz à ymages. » Il s'agit, à coup sûr, de compositions à personnages, de sujets à histoires; mais il est impossible de préciser davantage.

Le compte fournit encore sur notre artisan un renseignement significatif. Bataille porte la qualité de valet de chambre de monseigneur le duc; ce n'est point un titre purement honorifique. On sait que les rois et les princes choisissaient leurs valets de chambre parmi les gens de modeste naissance qu'ils voulaient attacher particulièrement à leur personne. Le valet de chambre, à cette époque, est un serviteur de confiance, entièrement dévoué à son maître, lui devant sa fortune, et sachant au besoin s'acquitter des missions les plus délicates, des besognes les plus diverses. C'est la position qu'occupent auprès du roi Charles V ses valets de chambre ordinaires, Gilles Malet et Jean de Vaudetar, qui semblent avoir partagé avec leur maître, on en a plus d'une preuve, le goût des arts et celui des riches manuscrits à miniatures.

Ainsi, Nicolas Bataille n'est pas seulement le fournisseur attitré du duc d'Anjou ; il remplit auprès de lui des fonctions intimes; certaines circonstances dans lesquelles entre notre compte montrent

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les conséquences qu'entraînait parfois pour le favori cette situation.

Le 7 juin 1376, notre tapissier donne quittance de 600 francs pour diverses causes dont le détail occupe beaucoup de place; nous passerons rapidement sur les fournitures de tapisseries et de serges, pour arriver de suite aux passages qui font connaître les relations presque familières du modeste tapissier avec son haut protecteur.

Le duc achète à son chambellan Pierre de Graon un coursier du prix de 23 o francs pour en faire présent à messire Tristan de Roye. Nicolas Bataille répond du payement auprès du vendeur. N'est-il pas singulier de voir un simple artisan, un humble valet de chambre, se porter caution d'un prince de sang royal, aussi fier, aussi magnifique, aussi riche que le due d'Anjou? Le passage suivant semble la conséquence du précédent. Le sieur Pierre de Craon prête à Guillaume de Namur 90 francs pour jouer à la paume, et c'est Nicolas Bataille qui fait les fonds, probablement sur le prix du cheval de Pierre de Graon dont il s'est porté caution. Ces petits faits ne valent-ils pas la peine d'être relevés? Ils déterminent exactement la situation particulière de notre tapissier auprès du duc d'Anjou. Constatons toutefois qu'en acceptant ce titre de valet de chambre, Bataille ne semble pas pour cela avoir renoncé à sa qualité de bourgeois de Paris. S'il fait de temps en temps des apparitions à la cour d'Angers, il reste jusqu'à la fin de sa vie, dans tous les textes où il est nommé, tapissier et bourgeois de Paris, marchand et bourgeois de Paris, tapissier demeurant à Paris ; exceptionnellement, il prend la qualité de marchand de tapis sarrazinois.

Nous en étions au 7 juin 1376. Le même jour, Bataille donne à la fois quittance de la somme de 1,000 francs pour « un grand tappiz de haute lice à ymages où est l'ystoire d'Ector, » représentant par conséquent un épisode du siège de Troie, emprunté sans doute à un roman de chevalerie, et d'une autre somme de 600 francs à compte sur celle de 1 ,336 francs due par le duc d'Anjou pour diverses causes contenues dans le long article que nous reproduisons aux Preuves: Dans cette énumération est compris l'article où Bataille paraît comme caution de son maître. Il y est aussi question à plusieurs reprises d'ouvrages de haute lisse. On y remarque notamment : un grand drap de soie d'ouvrage de haute lisse, porté à Bruges, de la valeur de 400 francs ; quatre pièces de drap de tapisserie, données par le duc à son chambellan. M. de Châteaufromon,

estimées 160 francs; un tapis à images représentant, dit le texte, « les VIIe Complexions » ne valant, avec six serges bleues, que 80 francs. S'agit-il là d'un ouvrage de haute lisse? Le prix permettrait d'en douter. Nous avons fait remarquer dans une précédente étude sur Bataille que le texte ici semblait devoir être corrigé. Nous proposions de lire, au lieu des VIIe, les VII Complexions, c'est-à-dire les sept Tempéraments, le colère, le bilieux, le flegmatique, etc. Cette hypothèse n'a pas, croyons-nous, rencontré d'objection sérieuse.

Enfin, pour en finir avec le long article du 7 juin 1 376, relevons encore un dossier de soie, d'ouvrage de haute lisse, c'est-àdire un dosseret pour banc, coûtant 3oo francs.

Le 16 septembre suivant, notre tapissier, il prend cette fois le titre de marchand de tapis sarrazinois et bourgeois de Paris, reçoit 400 francs d'acompte sur une somme de 2,712 francs dont il lui a déjà été payé 800 francs. Le compte n'entre dans aucun détail sur l'origine de la créance.

Nous arrivons à l'œuvre capitale de Bataille, à celle qui doit attacher à son nom une gloire impérissable. Il s'agit de la précieuse tenture reproduisant les scènes de l'Apocalypse de saint Jean1. Les monographies de MM. Barbier de Montault2 et de Farcy3 ont fait connaître en détail les sujets de chaque tableau. A sa description, M. de Farcy a joint un récit sommaire des aventures de la tenture d'après les archives de la fabrique. Plus récemment, M. Giry a pertinemment démontré que les compositions de la tenture d'Angers sont tirées d'un manuscrit de l'Apocalypse qui se trouvait encore dans la bibliothèque de Charles V en 1373 et fut prêté par le roi à son frère, le duc d'Anjou, postérieurement à cette date, « pour faire son beau tappis4. » Enfin,

1. M. Célestin Port, dans son Dictionnaire, nous apprend que la tenture de l'Apocalypse a été lithographiée au trait par M. de Joannis sous ce titre : Les tapisseries de l'Apocalypse de la cathédrale d'Angers, réduites au 10e d'après les dessins au trait de M. de Joannis, avec texte explicatif, Angers, Laîné, 1864, in-fol., i3 livraisons, de 65 francs chacune. Cet ouvrage est fort peu répandu, même en Anjou, à cause de son prix. — Notre tapisserie vient d'être récemment photographiée par M. Carlier, demeurant à Paris, 17, rue Saint-Antoine.

2. Les tapisseries du Sacre d'Angers, par M. Barbier de Montault, i858, in-24.

3. Notices archéologiques sur les tentures et les tapisseries de la cathédrale d'Angers, par M. L. de Farcy. Angers, Lachèse, 1875, in-8°.

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