‹ Nicolas Bataille, tapissier parisien du xive siècleChapitre 4 sur 5 · Voy. le journal l'Art, du 24 décembre · texte numérisé non relu

Voy. le journal l'Art, du 24 décembre

TAPISSIER PARISIEN DU XIVe SIÈCLE. l3

nous avons signalé récemment le nom de l'auteur des patrons et celui du tapissier à qui on doit la plus grande partie de la tenture*. Il est nécessaire de passer successivement en revue ces différents points.

L'inventaire des manuscrits de Charles V établit que c'est seulement après l'année i3y3 que le duc d'Anjou songe à commander la tenture de l'Apocalypse, puisqu'à cette date le manuscrit qui devait fournir les histoires reposait encore dans la tour de la librairie au Louvre. Il a donc fallu que le peintre et le tapissier déployassent une activité singulière pour arriver, en quatre et cinq ans, à terminer plusieurs pièces de cette immense frise.

Au mois de janvier 1378, Hennequin de Bruges, peintre du roi, reçoit le payement d'une partie de son travail « pour les pourtraitures et patrons par lui faiz pour ledit tapis à l'istoire de l'Appocalice. » Hennequin ou Jean de Bruges occupe une des premières places parmi les artistes de son temps. On connaît son mérite par la belle miniature dont nous avons parlé plus haut. Cette peinture classe son auteur au nombre des plus habiles artistes du moyen âge. Sans doute, il connaît peu la science des proportions, encore moins la perspective; mais quelle délicatesse de pinceau, quelle finesse de modelé! Jean de Bruges est le digne précurseur de notre immortel Fouquet. Le duc d'Anjou ne pouvait s'adresser à un peintre plus capable de traduire à sa satisfaction les tragiques scènes de l'Apocalypse.

A peine le peintre a-t-il terminé une partie de la besogne, que le tapissier se met à l'œuvre. Après avoir choisi pour l'exécution des cartons le peintre le plus renommé, le duc d'Anjou s'adresse au tapissier le plus habile pour la confection du tissu ; c'est à Nicolas Bataille que la tâche est confiée. Dès le mois d'avril i 3y8, deux draps ou deux pièces de l'Apocalypse sont sur le métier, et le tapissier touche un acompte de 1,000 francs. Vers la fin de l'année 1379, nouvel acompte de 3oo francs ; mais, tandis que le premier article parlait de deux « draps de tapisserie à l'istoire de l'Apocalice, » celui-ci fait mention de trois tapis. S'agit-il dans les deux cas de la même commande augmentée seulement d'une pièce en 1379, ou faut-il additionner les deux mentions et admettre que Bataille exécuta en deux ans cinq pièces différentes ?

1 . Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France, t. XXXVIII. Paris, Dumoulin, in-8°, 1877.

La rédaction des articles laisse planer une certaine obscurité sur ce point important. D'ailleurs, il n'est pas dit que toutes les pièces fussent entièrement terminées à la Noël de 1 379 ; elles étaient seulement sur le métier et à un point d'avancement qui permettait au fabricant de demander un premier paiement. Quand on voit sur les comptes de l'époque, sur les registres de Charles V ou de Charles VI, la quantité de tapisseries livrées par le même artisan dans un espace de temps relativement assez court, on est surpris de la rapidité de l'exécution. Evidemment, les tapissiers travaillaient très vite alors; ils avaient sous leurs ordres un nombre d'ouvriers ou d'apprentis suffisant pour achever fort lestement les plus longues besognes. N'a-t-on pas constaté qu'ils exécutaient parfois des pièces d'une telle dimension et d'un tel poids qu'il fallut les diviser en plusieurs morceaux peu après leur livraison? Les valets du propriétaire ne pouvaient parvenir à les porter et à les tendre. Tel est le cas notamment d'une tapisserie où était figurée la bataille de Roosebecke, exécutée pour le duc de Bourgogne. Notre collègue et ami, M. A. Pinchart, en a longuement raconté l'histoire dans son beau travail sur les tapisseries flamandes.

Les pièces de l'Apocalypse atteignent, elles aussi, des dimensions qui dépassent celles qu'on a données depuis aux tapisseries les plus vastes. Hautes de cinq mètres, elles mesurent vingt-quatre mètres environ de longueur; ainsi, les sept panneaux, quand ils étaient complets, atteignaient de cent quarante à cent cinquante mètres de cours. Ces chiffres suffisent pour montrer que l'Apocalypse d'Angers est une des tentures les plus considérables en superficie qui aient jamais ététissées. Les plus grandes suites qu'on connaisse, les Actes des Apôtres de Raphaël ou VHistoire du Roy de Le Brun n'approchent pas, sous le rapport de l'étendue, de l'œuvre de Jean de Bruges et de Nicolas Bataille. Si on remarque que cette immense décoration est un des plus anciens spécimens qui existent de l'art du tapissier au moyen âge, qu'à part l'Apocalypse d'Angers, c'est à peine si on peut citer une ou deux tapisseries du xive siècle, on reconnaîtra que la tenture dont nous nous occupons doit être classée parmi les plus précieux monuments de notre histoire. Bien qu'elle n'ait pas l'ancienneté de la broderie de Baveux, qu'elle n'offre pas l'intérêt qui s'attache à des scènes d'histoire contemporaine, elle mérite presque, sous certains rapports, d'être mise sur le même rang que la frise à l'aiguille qui représente les hauts faits de Guillaume le Conquérant, comme la

TAPISSIER PARISIEN DU XIVe SIECLE.

plus ancienne tapisserie française à date certaine, et comme une des plus vastes qui aient été fabriquées à aucune époque et dans aucun pays.

Est-il nécessaire de revenir, après M. de Farcy, sur les péripéties de l'histoire de l'Apocalypse, de raconter à la suite de quelles vicissitudes elle fut offerte à l'église de Saint- Maurice, et comment, après avoir failli périr pendant la Révolution, elle dut à des mains pieuses de reparaître dans la cathédrale à la place d'honneur, avec tout son éclat? Mais ces aventures n'ont qu'un rapport lointain avec l'histoire du tapissier dont nous retraçons les travaux. Il sera plus utile de rechercher, en examinant de près les caractères de la décoration, la part qui peut appartenir à Nicolas Bataille dans cette œuvre colossale.

La tenture complète compte sept pièces; chaque pièce, d'une longueur approximative de vingt-quatre mètres, se divise en quinze panneaux : d'abord, un vieillard assis sous un dais gothique, plongé dans l'étude des livres sacrés ou la lecture de la Bible, et occupant toute la hauteur; puis, quatorze sujets divisés en deux zones horizontales de sept tableaux, à fonds unis alternativement bleus et rouges. Nous n'avons pas à nous occuper ici de la septième pièce donnée, vers 1490, par Anne de France, fille de Louis XI, duchesse de Bourbon et d'Auvergne, et terminée seulement après 1495 par un certain Jacques Godebille. Les six autres pièces, antérieures d'un siècle à la dernière, portent souvent les initiales du nom de leurs premiers propriétaires. Ainsi, sur les premières se lisent les lettres L M, rappelant le nom de Louis Ier d'Anjou, mort en 1384, et de Marie de Bretagne, sa femme, morte en 1404. Plus loin, un Y évoque le souvenir d'Yolande d'Aragon, mère du roi René, décédée en 1442. Evidemment, les pièces qui portent ces différentes marques ne sont pas contemporaines. De plus, les fonds des premiers sujets sont complètement unis, tandis qu'à partir du trentième tableau, ou environ, le champ est garni de fleurettes et de pampres qui, en ajoutant à la richesse du tissu, atténuent dans une certaine mesure l'intensité de l'effet.

D'après les comptes de la Trésorerie du duc d'Anjou, Nicolas Bataille aurait travaillé à cinq pièces et aurait été payé sur le pied de 1,000 francs pour chaque pièce. Nous avions d'abord supposé que cette somme de 1 ,000 francs s'appliquait seulement à un sujet, et non à un panneau entier de vingt-quatre mètres de cours avec

l6 NICOLAS BATAILLE,

quinze sujets. Un examen plus attentif nous fait revenir sur notre première hypothèse. Si la somme de i ,000 francs avait été le prix d'un seul tableau, la pièce entière fût revenue à i5,ooo francs au moins, chiffre en désaccord absolu avec le prix courant des tapisseries à cette époque. Avec vingt-quatre mètres de longueur et cinq de hauteur, une pièce entière mesurait environ cent vingt mètres de superficie. Le mètre était donc payé sur le pied de huit à dix francs ; c'est le prix ordinaire, non des tapisseries vulgaires qui ne valent pas plus de 18 ou 24 sous parisis l'aune, mais des travaux soignés comme celui de l'Apocalypse ou comme la tenture des Joûtes de Saint-Denis, commandée plus tard à Nicolas Bataille lui-même, au prix de 9 livres 12 sous parisis l'aune carrée. Avec la somme de 1,000 francs pour une pièce entière, nous restons dans le taux ordinaire des tapisseries à cette époque.

Nicolas Bataille avait donc entrepris et probablement terminé cinq panneaux entiers au moins de cette gigantesque décoration. Quant aux initiales de laduchesse Yolande qui viennent àun certain moment accuser une date postérieure à la mort de notre tapissier, il faudrait les examiner de près et voir si elles n'ont pas été ajoutées après coup. On sait que la tapisserie, fort usée et réduite à un piteux état par la négligence de ses gardiens, a été complètement restaurée plusieurs fois depuis une trentaine d'années. Il est fort possible que des sujets aient été transposés, des additions faites sans raison. Pour déterminer, d'après les caractères mêmes et la décoration du tissu, les parties les plus anciennes, il faudrait avoir la facilité de l'étudier de près, à loisir, ce qui est bien difficile actuellement. Nous renonçons donc à fixer avec précision la part de Nicolas Bataille dans l'ensemble de l'Apocalypse. On lui doit une partie notable, la plus grande probablement de ce précieux monument, voilà tout ce qu'il est possible d'affirmer. Ajoutons qu'il est rare de trouver sur une œuvre d'art de cette époque un ensemble de détails et de documents comme celui que nous possédons maintenant sur l'Apocalypse d'Angers. Au surplus, l'admiration des contemporains pour cette œuvre extraordinaire se trouve naïvement consignée dans un document déjà cité. Constatant, en i38o, l'absence du manuscrit de l'Apocalypse prêté au duc d'Anjou, le garde des livres de Charles V écrit en marge de son inventaire : « Le Roy l'a baillée à monsieur d'Anjou pour faire son beau tappis. » Dès i38o donc, la réputation de la tapisserie à laquelle on travaillait encore à la fin de 1379 est bien

TAPISSIER PARISIEN DU XIVe SIECLE. 17

établie. M. de Farcy a prouvé, par de nombreuses citations, l'estime particulière dont la tenture de l'Apocalypse jouissait au siècle suivant. Peu à peu, à cette grande faveur succède un discrédit complet. La Renaissance ne pouvait admirer cette peinture si originale, mais à demi barbare. Au xvie siècle, l'Apocalypse exigeait déjà de sérieuses réparations. C'est un prodige qu'elle ait échappé, durant cinq cents ans, à toutes les causes de destruction qui la menaçaient. Combien subsiste-t-il aujourd'hui de ces somptueuses tentures qui figurent par centaines sur les inventaires princiers du xive siècle? Seule, l'Apocalypse a traversé les révolutions du goût, de la mode et de la politique, dernier et glorieux vestige de l'art du peintre et du tapissier au xive siècle1.

Cependant, l'exécution « du beau tappis de M. d'Anjou » n'absorbait pas tous les moments de l'habile artisan. En cette même année 1379, il reçoit le complément d'une somme de 3oo francs due pour une tapisserie de la Vie de Notre-Dame. D'après le prix courant de la haute lisse à cette époque, cette tenture aurait mesuré environ trente aunes carrées, soit cinq aunes sur six. L'année précédente, le duc d'Anjou avait fait payer une somme de 100 francs à compte « sur la façon d'un drap de tapisserie à l'istoire de la Passion. » La Passion du Christ, la Vie de la Vierge sont au nombre des sujets qui se rencontrent le plus fréquemment dans les inventaires de l'époque; ils étaient destinés à la décoration des chapelles princières.

Le registre de la Trésorerie du duc d'Anjou signale encore un payement de 5oo francs comptés à Nicolas Bataille, le 6 novembre 1578, pour « certains tappiz à images » faits et livrés par lui; malheureusement, le document s'en tient à cette indication som-

1. L'Apocalypse d'Angers fournirait encore la matière d'une étude spéciale des plus intéressantes au point de vue technique. Cette étude sortirait du cadre de notre travail et nous entraînerait trop loin. Contentons-nous d'indiquer les analogies frappantes qui existent à cette époque entre l'art du verrier et celui du tapissier. Les procédés sont identiquement les mêmes; les figures, cernées d'un trait noir, s'enlèvent sur un fond uni rouge ou bleu très lumineux, comme celui d'un vitrail. Ainsi traités, les sujets se distinguent à grande distance et produisent un effet considérable. Pour ne rien oublier, rappelons que la tapisserie d'Angers, classée parmi les monuments historiques, a été réparée aux frais de l'Etat en 1875 après un rapport de M. de Guilhermy et une visite de M. Darcel. Une somme de 4,000 fr. a été consacrée à ce travail. On a dû renoncer à remplacer les parties manquantes, ainsi que cela avait été proposé, en raison de la dépense.

l8 NICOLAS BATAILLE,

maire. Il n'indique ni le nombre des pièces, ni la nature des sujets.

Un article, en date du 16 juin 1379, nous montre une dernière fois Bataille remplissant ses fonctions de valet de chambre et d'homme de confiance. Il reçoit une somme de 35 fr.; mais il n'en doit garder pour lui que vingt. Le surplus est pour le vin ou pourboire des valets de Robert Poinçon qui ont travaillé en la tapisserie du duc d'Anjou. Bataille a été simplement chargé de leur distribuer une gratification. Quel dommage, pour l'histoire de Bataille, que les comptes de la Trésorerie du noble duc fassent défaut à partir de 1379! Sans nul doute, le tapissier, alors dans toute la maturité de son talent, dans tout l'éclat de sa réputation, continua de travailler pour son intelligent protecteur jusqu'à l'année 1384. Malheureusement, les documents ont péri; encore devons -nous nous estimer heureux que le registre de 1 373-1 379 ait conservé un témoignage authentique aussi précieux que celui qui nous fait connaître l'auteur principal de la tenture de l'Apocalypse.

Après 1379, nous perdons de vue notre tapissier durant un certain espace de temps. Une lacune de huit années dans les registres des Archives ne nous permet de retrouver sa trace qu'en 1387. Pendant cet intervalle, le duc d'Anjou est mort dans une expédition lointaine, et Bataille a dû chercher d'autres patrons et d'autres clients.

Quand il reparaît en 1387, il est occupé à d'infimes travaux; il livre des tapis armoriés aux armes de la reine ou à celles du duc de Touraine1, destinés à couvrir les chevaux de somme qui portent les meubles et les paquets des personnages de la cour dans leurs fréquents voyages. Les uns n'ont pour tout ornement que trois ou quatre écussons armoriés, et, quand il y a lieu, la couronne royale; d'autres sont ornés d'un semis de fleurs de lis. La valeur des premiers ne dépasse pas 16 sous parisis l'aune ; pour les seconds, on paye l'aune jusqu'à 24 sous parisis. Nous sommes loin, on le voit, des prix donnés par le duc d'Anjou pour l'Apocalypse.

Que si on s'étonnait de voir un homme de la réputation de Bataille accepter des besognes indignes de son talent, il faut

1. En i386, le roi Charles VI avait donné le duché de Touraine à son frère Louis qui l'échangea, en i3o,2, contre le duché d'Orléans. Puis, en 140 1, le duché de Touraine fut constitué en apanage pour Jean, quatrième fils de Charles VI.

TAPISSIER PARISIEN DU XIVe SIECLE. 19

remarquer que ces menus ouvrages lui étaient demandés par des princes qui l'employaient parfois à des travaux plus relevés et dont il était heureux d'accepter les moindres commandes. Ne voyons-nous pas, de nos jours, les grandes maisons, placées à la tête de l'industrie, exécuter pour leurs clients aussi bien les tentures les plus communes, de vulgaires verdures, que de fines tapisseries à personnages? Le premier point, pour tout entrepreneur ou fabricant, est de ne pas laisser un personnel inactif. Bataille a subi cette loi, aussi bien que les industriels modernes. Les ouvrages communs, de prix modique, étant d'une défaite plus facile que les grandes tentures à personnages, il fallait bien se résigner à exécuter, soit des serges, soit des tapis vulgaires pour le lit du fou de monseigneur de Touraine, pour la « chaière de retrait du Roi », ou pour la « selle nécessaire de la Reine. »

Pendant le cours de Tannée 1 388, le nom de Bataille reparaît souvent sur le compte royal de l'Argenterie. Il s'agit toujours de tapis vermeils, vers, azurés, pers, décorés d'armoiries ou de roues, valant de 16 à 24 sous parisis Paune. Pas une fois n'est mentionnée une tapisserie à personnages, même quand il s'agit de tentures pour la chapelle du duc de Touraine ou pour la chambre des relevailles de la reine. On trouvera aux preuves le détail des fréquents articles où est cité le nom de Bataille; on a seulement retranché ou abrégé ceux qui mentionnent des livraisons de serges.

Notre maître tapissier fabriquait-il lui-même les étoffes de serge qui reparaissent si souvent sous son nom, ou bien servait-il simplement d'intermédiaire entre les tisseurs ou fabricants et ses clients habituels? Il serait assez difficile de trancher la question. Si nous nous reportons aux usages actuels, nous voyons de grandes maisons d'Aubusson ne pas se contenter du commerce des tapisseries sorties de leurs ateliers, et y joindre la vente de tissus et d'étoffes achetées à d'autres manufacturiers. Les marchandises communes, d'un débit quotidien, ont, de tout temps, donné aux établissements importants le loisir d'attendre les rares clients recherchant les produits de grand luxe et de haut prix. Ce qui se passe de nos jours a dû exister autrefois. Dans les industries somptuaires, le chef de maison qui dédaignerait les petits profits, qui ne voudrait faire aucune concession au goût vulgaire et ne consentirait à travailler que pour la gloire et pour l'art, arriverait infailliblement à la ruine. On en citerait maint exemple.

Nicolas Bataille trouvait cependant de temps en temps des compensations aux sacrifices auxquels le réduisaient les nécessités de la vie. Le duc de Touraine lui prend, en 1389, une pièce de haute lisse représentant YHistoire de Thésée et de V Aigle d'or\ roman fort en vogue à cette époque. Le payement intégral de cette acquisition rencontra bien des difficultés. Le frère de Charles VI, prince jeune, magnifique, dissipé, ne calculait pas bien ses ressources et promettait souvent ce qu'il était hors d'état de tenir. On fit donc un arrangement. Le trésorier du duc dut remettre à

î. Le héros du roman, pour s'introduire chez celle qu'il aime, fait porter dans sa chambre un grand aigle d'or dans lequel il est enfermé. De là vient l'origine du titre assez singulier de la tapisserie. Le roman en prose de Thésée de Cologne fut imprimé à Paris en i53^. M. Paul Meyer, de l'Institut, en a retrouvé une version en vers du xive siècle dans un manuscrit du British Muséum (n» 16955) dont il existe plusieurs copies dans les collections anglaises. Dans son rapport sur une mission littéraire en Angleterre (Archives des missions scientifiques et littéraires, 2e série, III, 1866, p. 326), M. Meyer reproduit un passage curieux du manuscrit de Londres, suivant lequel l'histoire de Thésée aurait été représentée en peinture sur les murs d'une salle de l'hôtel Saint-Paul. Le poète veut-il parler d'une peinture murale ou d'une tapisserie ? cette dernière interprétation nous semblerait plus admissible. Serait-ce, dans ce cas, la tenture exécutée avant la mort de Charles V et portée sur son inventaire en ces termes : « Item, le grand tappis de la vie de saint Theseus »? Ce qu'on sait des aventures de Thésée de Cologne ne s'accorde guère avec une canonisation. Voici le passage du poème qui contient l'allusion dont nous venons de parler :

Seigneurs, oyez ystoire dont ly vers sont plaisant

Se n'est mie mençonge : on le treuve lisant;

Si en est mieulx prisée et bien est afferrant,

Et meïsmes le Roy de France l'autriant,

Pour le bien et l'onneur qui lui va concevant

L'a faict mettre en paincture, si scevent moult de gens,

En la sale à Saint-Pol où il va repairant,

Où li duc et ly conte, chevalier et sergent,

Arcevesques, evesques, abbez [et] noir et blanc,

Roynes [et] duchesses, pucelettes sachant,

Escuiers et bourgois et les gens mendiant

Le pevent bien veoir là endroit aparant;

C'est du ber Theseus de Coulongne la grant

Qui devint en beauté de corps et de semblant.

La pucelle conquist par un aigle luysant

Où il se fit porter, par un ytel convenant

Qu'en l'aigle estoit entré, que nul ne l'aloit veant, etc.

TAPISSIER PARISIEN DU XIVe SIÈCLE. 21

Bataille 100 francs par mois jusqu'à entière libération de la somme de 1,200 francs, montant du prix de la tapisserie.

L' Histoire de Thésée et de V Aigle d?or se composait-elle de plusieurs pièces formant série? La rédaction du texte : ce un drap de haulte liche, » semble annoncer un panneau unique. Et pourtant, d'après les prix ordinaires de la tapisserie en ce temps-là, il paraît difficile d'admettre qu'une seule pièce ait pu coûter 1,200 francs, à moins d'atteindre les dimensions des panneaux de l'Apocalypse, c'est-à-dire vingt-quatre mètres environ de long sur cinq ou six de hauteur.

Suivant la convention intervenue entre le tapissier et son noble client, Bataille recevait 100 francs par mois à partir du 3i mars. Le prix total eût été acquitté de la sorte à la fin de février 1392. Les termes de la convention semblent avoir été fidèlement observés pendant toute l'année 1 3g 1 . Plusieurs quittances données par Nicolas Bataille et conservées dans des dépôts publics, à Paris ou à Londres, en font foi. L'une d'elles présente même une particularité des plus intéressantes à laquelle il convient de nous arrêter un moment. Mais auparavant, et pour en finir avec la tapisserie de Thésée et de V Aigle d?or, rappelons qu'une pièce original connue et citée par M. de Laborde dans ses Ducs de Bourgogne, nous apprend qu'avant l'entier payement de la dette, le tapissier vint à perdre son titre. Que faire en cette occurrence ? Voici notre homme obligé de solliciter du prince un nouvel ordre de payement. 11 n'eut pas de peine à l'obtenir. Ce mandement porte la date du 12 janvier 1392. Bataille réclamait encore deux douzièmes, soit 200 francs, payables à la fin de janvier et de février.

Nous disions tout à l'heure qu'une des quittances de notre tapissier présentait une particularité singulière. En effet, au bas d'un reçu daté du 3o juillet 1 391 , donnant décharge au garde des finances du duc deTouraine d'une somme de 100 francs pour les causes spécifiées ci-dessus, pend le sceau en cire rouge, sur simple queue de parchemin, de Nicolas Bataille. Ce sceau, tout mutilé qu'il nous soit parvenu, offre sous plus d'un rapport un vif intérêt. On ne connaissait jusqu'ici le sceau d'aucun tapissier du moyen âge; celui de Nicolas Bataille est le premier et le seul que nous ayons rencontré. Cette circonstance seule ne prouvet-elle pas la haute situation de Bataille parmi ses contemporains ?

Le sceau en question, d'une exécution très fine, d'une déco-

ration pleine de goût, montre une jeune femme à mi-corps, la tête couverte d'une sorte de capuchon carré, tenant de ses mains un écu armorié chargé d'une bande avec six molettes posées en orle. S'il est impossible de déterminer les émaux, les pièces de l'écu sont parfaitement distinctes; les molettes percées d'un trou bien visible ne sauraient être prises pour des étoiles. Bien que la légende de l'exemplaire unique que nous connaissions de ce sceau nous soit parvenue incomplète, il en subsiste assez pour ne laisser aucun doute sur son propriétaire. On lit en effet les lettres suivantes : ...colas ...taille, à l'aide desquelles on reconstitue aisément la légende entière : S. Nicolas Bataille ' . Aucune incertitude donc sur le propriétaire du sceau et des armoiries.

Nous arrivons à la période la plus active de la vie de notre maître tapissier, à celle du moins sur laquelle les documents positifs abondent. Un compte de l'Argenterie du Roi pour les années 1390 à 1 3g3 n'énumère pas moins d'une trentaine de tapis armoriés à fond vert, bleu ou vermeil, achetés au prix courant de 16 ou 24 livres Faune, destinés aux usages les plus divers. Parfois, ces articles offrent de curieux détails sur l'organisation de la garde-robe des grands personnages. Ainsi, un tapis aux armes sert à couvrir l'establi ou table de la garde-robe sur laquelle on nettoyé et on raccommode les robes du duc de Touraine; un autre est réservé au même emploi dans la garde-robe du Roi; d'autres, aux armes d'Isabeau de Bavière, sont destinés à couvrir les sommiers ou chevaux de somme de la reine. Ces sommiers portaient un mobilier complet : d'abord le linge, puis les joyaux et ornements servant à dire la messe du Roi pendant la route, ensuite les coffres aux épices qui accompagnent la cour dans toutes ses pérégrinations, enfin les malles contenant les dif-

1. C'est à l'obligeance de notre confrère, M. Joseph Roman, que nous devons le dessin reproduit ici. Nous sommes heureux de lui adresser ici nos bien sincères remerciements.

TAPISSIER PARISIEN DU XIVe SIÈCLE.

férents meubles de la chambre du Roi, le lit et jusqu'à la « chaière nécessaire. »

Assurément, ces tapis ou tapisseries à armoiries et à fleurs de lis sont d'un tissu plus grossier que les grandes tentures à personnages . Leur décoration fort simple permet de les fabriquer presque avec la même rapidité que des étoffes, et non point par point, comme des sujets compliqués à personnages et à devises. C'est ce qui explique, d'une part, la quantité de pièces confectionnées en un temps très limité, de l'autre, la modicité du prix. Jusqu'à la fin de sa vie, c'est-à-dire jusqu'en 1400, Bataille ne cessera de livrer tous les ans, soit au duc de Touraine, qui va devenir duc d'Orléans, soit pour le service de la maison royale, une certaine quantité de tapis de laine armoriés du prix de 16, 18 ou 24 sous parisis l'aune. Il n'y a pas lieu d'insister sur ces articles communs, à moins qu'ils présentent quelque particularité curieuse. On en trouvera le texte dans les extraits qui accompagnent cette notice.

Le 2 juillet 1 3gi , le maître tapissier donne quittance au duc de Touraine du prix d'un travail sortant du genre commun dont il vient d'être question. Il s'agit d'une tapisserie semée d'épis d'or, évaluée 3 francs l'aune carrée. Un prix aussi élevé pour un simple ornement symétrique, quand les tapis à fleurs de lis ne valent que 24 sous parisis, doit sans doute être attribué à la qualité de la matière. Cette tapisserie étant destinée à une chambre de drap d'or semée d'épis d'orge pour la duchesse de Touraine, le fil d'or entrait nécessairement, soit dans l'exécution du fond, soit dans le dessin des épis.

Bataille reçoit de ce chef 41 8 livres 10 sous tournois, l'ensemble de la tapisserie mesurant i3g aunes et demie en carré. La quittance ne dit pas le nombre des pièces ; il y en avait certainement plusieurs, deux ou trois au moins.

Passons rapidement sur les tapis armoriés aux armes de France et sur les serges livrées pour le service du Roi en cette même année i3qi.

Les années 1392 et suivantes ne sont pas moins actives que les précédentes. Le nom de Bataille, avons-nous dit, se trouve répété plus de cent fois sur des comptes embrassant à peine une période de quinze ou vingt années. Le total des tapis ou tapisseries armoriés livrés dans ce laps de temps atteindrait un chiffre double ou triple du nombre de ces mentions. A partir de 1392, le prix

courant des tapis armoriés semble définitivement fixé à 24 sous parisis l'aune. Les tapis payés 16 sous constituent désormais l'exception. Signalons cependant, à cause de sa singulière décoration, le « tapis de laine sur champ vermeil à cinq chappeaux et une losange au milieu aux armes de la Reyne » évalué 18 sous parisis l'aune sur un compte de l'Argenterie de la reine Isabeau daté de i3g3 à 1401.

Et constamment reviennent les mentions de tapis pour sommiers portant les joyaux, les épices, les robes, les armures, les matelas, le linge et enfin la chapelle du Roi. C'est à ces modestes ouvrages que se passent les années 1392 et suivantes. Mais, en 1396, le duc de Touraine, devenu duc d'Orléans, reçoit livraison de plusieurs tapisseries dont les sujets méritent un instant d'attention. Toutes les particularités propres à nous renseigner sur la nature des tentures en question sont cette fois explicitement détaillées dans le document que nous empruntons aux Ducs de Bourgogne de M. L. de Laborde.

L'ordre de payement porte la date du 3 mai 1 396. Pour la somme de 1,700 francs, Bataille a livré trois pièces mesurant ensemble 206 aunes en carré, ce qui met Faune à 8 livres 5 sous environ. C'est à peu de chose près le prix ordinaire des pièces à personnages dont il a été question précédemment. L'un des sujets, de quinze aunes de long sur quatre et un quart de haut, représente l'histoire de Pentasilée; le deuxième, mesurant vingt aunes de cours et trois et demie de haut, celle de Beuve de Hantonne; la dernière pièce enfin, consacrée aux aventures des Enfants de Renaud de Montauban et de Riseus de Ripemont, dépasse très légèrement les dimensions de la précédente. On remarquera tout d'abord les proportions énormes de ces tapisseries qui atteignent dix-huit mètres de large; c'est presque la longueur des pièces de l'Apocalypse. Si maintenant nous laissons de côté les caractères intrinsèques pour nous occuper des sujets représentés, leur explication ne présente pas de difficulté.

V Histoire de Pentasilée retraçait évidemment les épisodes fabuleux de l'histoire de cette reine des Amazones classée par le moyen âge au nombre des Preuses. Nous avons consacré une étude spéciale à ces personnages héroïques \ et nous avons remarqué que,

1. Note sur une tapisserie représentant Godefroy de Bouillon et sur les représentations des preux et des preuses au XVe siècle, insérée dans le tome XL des Mémoires de la Société des Antiquaires de France,

TAPISSIER PARISIEN DU XlVe SIÈCLE.

si le nombre et l'individualité des Preux étaient parfaitement déterminés au xive et au xve siècle, il n'en allait pas de même des compagnes qu'un sentiment de galanterie leur avait fait tardivement adjoindre. Après Penthésilée, reine des Amazones, les Preuses les plus célèbres, dont les statues décoraient autrefois une cheminée du château de Coucy, s'appelaient Semiramis, Deiphile, Lampédo, Menalippe, Marpésie et Orithye, Hipolyte et Thomyris. Toutes ou presque toutes appartiennent à la nation fabuleuse des Amazones * .

Le sujet de la deuxième tapisserie était tiré de la geste de Beuve de Anstonne ou de Hampton, dont M. Didot possédait Un manuscrit de la première moitié du xne siècle2. Il en existe plusieurs copies du xme et du xive siècle, et aussi de nombreuses

1. Il a paru tout récemment, dans le Bulletin de la Société des anciens textes (i883, n° 2 ; p. 45-54), un article sur les Neuf Preux, dans lequel M. Paul Meyer, consultant et rapprochant tous les témoignages anciens relatifs à ces personnages, cherche à déterminer leur origine. Il la trouve dans un roman composé par Jacques de Longuyon vers i3i2, ayant pour titre les Vœux du Paon. « Je ne sais point, au xive siècle, ajoute M. Meyer, d'ouvrage qui ait eu une vogue plus grande. Il en existe plus de trente

manuscrits » Et l'auteur cite le passage où les neuf héros sont cités

dans l'ordre qu'ils ont conservé. On trouve bien, dans des textes plus anciens cités par M. Meyer, un certain nombre de personnages, types parfaits de la chevalerie, empruntés aux trois époques juive, païenne et chrétienne. On peut remonter ainsi jusqu'au premier tiers du xme siècle ; mais, dans ces anciens poèmes, les Preux ne paraissent qu'au nombre de six ou même de trois, et le choix varie suivant chaque auteur. D'après les recherches de M. Meyer, le roman des Vœux du Paon serait la première composition littéraire où figureraient au complet les Neuf Preux qui se retrouvent ensuite sur les miniatures ou les tapisseries.

Ajoutons encore que, sur les tapisseries, les Preux sont représentés tantôt à pied, tantôt à cheval. Le Godefroy de Bouillon signalé dans l'article cité plus haut et publié dans les Mémoires de la Société des Antiquaires était représenté à cheval et armé de toutes pièces. Le Musée de Bâle possède une tapisserie allemande du xve siècle récemment reproduite dans le Kunst im Hause, publié chez l'éditeur Detloff, avec des dessins de M. W. Bubeck, architecte, sur laquelle les trois Preux chrétiens sont figurés à pied, entourés de banderoles portant leur nom avec de longues inscriptions.

Voyez aussi,' sur les Preux et les Preuses représentés en pierre au château de Coucy, le poème sur Paris et les principales villes de France, d'Antoine Astesan, publié dans Paris et ses historiens par Le Roux de Lincy (p. 558-56i).

2. Essai de classification méthodique et synoptique des romans de chevalerie inédits et publiés, par A. Firmin Didot. Paris, 1870, in-8°.

éditions imprimées, françaises ou italiennes, publiées vers i5oo.

Les enfants de Renaud de Montauban ont joui longtemps d'une immense popularité, à dater de la fin du xve siècle, sous le nom des quatre fils Aymon. Dès l'an i3oo, à en juger parles manuscrits cités dans le livre de M. Didot, leur légende était fort répandue ; il est donc naturel qu'on l'ait choisie pour sujet d'une tapisserie.

Après cet important travail, Bataille continue, comme auparavant, à tisser de nombreux tapis pour les sommiers du Roi. On trouvera plus loin les divers articles où se lit son nom. A part Pintérêt qu'ils offrent pour l'histoire de notre tapissier, ces articles contiennent maint détail curieux sur la Maison du Roi au xive siècle, et parfois des indications nouvelles sur le mobilier et le vêtement. Telle est cette mention des « robes à relever de nuit » qui reparaissent très fréquemment. Il faut avoir lu les comptes de Charles VI pour savoir à quel degré ce prince ou ses proches parents portèrent le luxe des vêtements.

C'est encore le duc d'Orléans qui, le 8 février 1398 (1399 n. st.), donne mandement à son trésorier de payer à Bataille plusieurs chambres de tapisserie, parmi lesquelles une pièce est décrite avec un luxe de détails tout à fait inusité. Il s'agit d'un tapis de chapelle, représentant V Arbre de Vie, c'est-à-dire un arbre surmonté d'un crucifix et portant sur ses branches les prophètes, composition ayant de grandes analogies avec l'arbre de Jessé, mais qui se rencontre plus rarement. Il en existe sans doute des exemples sur d'anciens vitraux. Outre ces personnages, la tapisserie montrait encore, dans la partie inférieure, sous les branches de l'arbre, d'un côté, le Paradis terrestre, et, de l'autre, la Vierge, saint Jean et autres saints et saintes. A l'aide de cette description, on peut reconstituer en idée le tapis acheté pour sa chapelle par le duc d'Orléans, le 4 décembre 1398, et payé deux mois plus tard deux cents écus. N'est-il pas singulier que le frère de Charles VI ait souvent employé le talent de Bataille à des travaux dignes de son mérite, tandis que le tapissier parisien ne livrait jamais pour le Roi que des ouvrages destinés aux plus humbles emplois?

Un compte de l'Argenterie pour les années 1399 et suivantes signale cependant certaines tapisseries comportant une autre décoration que des écussons aux armes royales. Bataille avait reçu en une seule fois la commande de trente-deux tapis de laine destinés

TAPISSIER PARISIEN DU XIVe SIÈCLE. 27

à la décoration de quatre chambres, parmi lesquelles figure la Chambre aux lions, au prix de 40 sous parisis Faune.

Bien que fort simples encore, les motifs constituant la décoration de ces chambres sortent un peu de la banalité ordinaire. Ils se composent d'une devise que le comptable juge superflu de rapporter et de bordures avec branches de mouron et de genêt. Les branches ou cosses de genêt reparaissent constamment dans les comptes de Charles VI ; c'était l'emblème adopté par le Roi. Le mouron était sans doute la fleur préférée de la reine ; en effet, les quatre chambres en question sont destinées à Isabeau de Bavière.

Un peu plus loin, sont mentionnés cinq tapis verts, de laine d'Arras, décorés de touffes d'arbres et de couleurs, puis des banquiers semés de petits arbres verts et autres ouvrages. Il s'agit probablement de véritables verdures, d'une laine assez fine; ce qu'on désigne ici sous le nom d'ouvrage d'Arras et de laine d'Arras doit avoir le même sens que le tissu dit ailleurs de fin fil d'Arras. La capitale de l'Artois ayant eu dès l'origine la spécialité des ouvrages les plus délicats, son nom appliqué aux tapisseries désigna, à partir du xive siècle, les pièces les plus soignées, tissées avec des laines de choix.

Nous touchons au terme de la carrière de notre tapissier. La date exacte de sa mort n'a pu être fixée. Un compte portant la date de 1400 et qui nous a conservé de précieux détails sur une de ses œuvres les plus intéressantes contient la preuve qu'à cette date Nicolas Bataille avait cessé de vivre.

Le i3 décembre 1397, Bataille et un de ses concurrents les plus renommés passèrent avec certains officiers de la Maison du Roi un marché pour Pexécution d'une vaste tenture consacrée à la représentation d'un événement qui a laissé des traces dans toutes les chroniques contemporaines. Le prix était fixé à 9 livres 12 sous parisis l'aune de Paris; la tapisserie mesurant 295 aunes 3 quartiers revenait à la somme, énorme pour l'époque, de 2,743 livres 4 sous parisis. Il est vrai que le tissu devait être en or et en fin fil d'Arras. Deux acomptes sont payés successivement : le premier, de 1,760 livres, le i3 juillet 1398; le second, de 1,600 livres, le 2 juillet 1399. Nicolas Bataille vivait encore lors de la commande, à la fin de l'année 1397 ; mais il mourut avant de recevoir le solde du prix convenu, puisque sa femme paraît à sa place, en qualité de veuve, sur le compte de 1400. Il survint à

ce propos un bien singulier incident. En vérifiant les mesures et le prix de chaque pièce, les officiers du Roi trouvèrent qu'il n'était dû aux deux associés, au prix de 9 livres 12 sous parisis l'aune, pour 285 aunes 3 quartiers, que 2,743 livres 4 sous parisis. Gomme il leur avait été remis, en deux payements, 3, 3 60 livres, ils avaient reçu en trop 616 livres 16 sous parisis. On imputa cet excédent sur le payement d'un autre travail confié aux mêmes ateliers.

Le registre de l'Argenterie du Roi prend soin de nous avertir que cette tapisserie, payée sur le pied de 9 livres 12 sous parisis, était « toute à ymagerie d'or et de fin fille d'Arras » ; on peut donc considérer ce taux de 9 livres 12 sous comme le prix maximum des pièces les plus soignées et les plus précieuses. L'ensemble de la tenture comportait dix pièces et trois banquiers dont la mesure est donnée avec la plus scrupuleuse précision. On comprend la nécessité de cette ponctualité, puisqu'il s'agissait de contrôler et de réduire une somme déjà payée. La dimension des pièces n'a rien d'extraordinaire pour l'époque; elle varie de cinq à six aunes en largeur, soit cinquante-huit aunes de cours ; les panneaux ont généralement un peu plus de quatre aunes, soit environ quatre mètres de haut.

Le texte n'indique pas à quel palais, à quelle pièce cette immense décoration était destinée. Il dit bien « pour servir à la chambre de tapisserie de haute lisse pour le roi notre seigneur; » le renseignement est bien vague. Etait-ce une tenture faite pour accompagner le Roi dans ses voyages? Avait-elle été commandée sur les dimensions d'un des appartements du Louvre ou de l'hôtel Saint-Paul? Il est impossible de donner une réponse satisfaisante.

On ne saurait trop déplorer la perte de cette tapisserie. Elle représentait, en effet, ainsi que quelques autres de la même date, un événement contemporain auquel le tapissier avait peutêtre assisté, et qui mettait en scène le Roi lui-même avec tous les grands personnages de la cour. C'est ainsi que sur certaines tapisseries avaient été retracés, dès la fin du xive siècle, les hauts faits de Bertrand du Guesclin, et, sur d'autres, la bataille de Roosebeckc.

La tenture due à la collaboration de Nicolas Bataille et de Jacques Dourdin montrait le spectacle des « joustes qui pieca furent f aides à Saint-Denis. » Les fêtes auxquelles il est fait ici allusion eurent lieu le ier mai 1389 et les deux jours suivants, à

TAPISSrER PARISIEN DU XIVe SIÈCLE. 20

l'occasion de la réception du frère du Roi et de son cousin Louis II d'Anjou, dans l'ordre de la chevalerie. La commande des tapisseries destinées à conserver le souvenir de cette solennité suivit donc de près l'événement, puisque, neuf ou dix ans après, la tenture était entièrement livrée et payée.

A cette époque, la mode était aux tournois et aux combats singuliers. Les chroniques de Froissart contiennent de fréquentes mentions de luttes acharnées entre chevaliers français et chevaliers anglais. Aucun de ces combats singuliers n'eut un retentissement égal à celui des joutes de Saint-Inglevert dont le grand chroniqueur nous a laissé un récit des plus dramatiques et qui donnèrent aussi naissance à une relation en vers. Ce duel héroïque avait, lui aussi, été retracé par les tapissiers pour le roi Charles VI. On trouve dans l'inventaire des meubles du roi, dressé en 142 1, « un grand tappi^ des joustes de Saint-Inglevert, qui furent f aides par trois chevaliers de France contre les Anglois, fait de fille d^Arras, » et estimé 142 livres parisis. Cette tapisserie reçoit parfois dans les inventaires le nom de « tapis Boucicaut, » du nom du principal champion de la France. Charles VI était passionné pour ces jeux guerriers et trouvait un singulier plaisir à s'entourer de leur représentation. L'exemple le plus caractéristique de ce goût nous est fourni par la tapisserie des joutes de Saint-Denis, dont l'inventaire de 142 1 donne une description détaillée : « Une « chambre, ciel et dossier seulement, le champ vermeil à feuilles « de chesne d'or et arbroyé de plusieurs arbres d'or; laquelle « chambre est de la devise des Jouxtes de Saint-Denis ; et a au « dossier deux personnes : Fun, d'un homme armé et à cheval; « l'autre, d'une dame qui le maine, et au dessus les personnages « de deux Roynes et d'une dame, tous lesdits personnages ouvrez « et faiz d'or et de soye; et, oudit ciel, a une touffe de boys de « chesnes grans, tous d'or et de soye, un estendart d'or tout « desployé et des lances, et à chascun costé, un personnage de « hommes qui ferrent lances, et plusieurs lances qui sont espan- « dues par le champ.

« Item, les couvertures de ladicte chambre des Jouxtes de Saintce Denis, de ladite devise, doublée de cendal vermeil, de laquelle « a esté coppé à deux des coings environ trois aulnes et une « aulne de lé, prisé xnc 1. p. »

Les joutes de Saint-Denis, presque contemporaines de celles de Saint-Inglevert, ont eu un historien bien informé dans le

religieux de Saint-Denis, auteur d'une chronique latine sur le règne de Charles VP. Le premier jour, vingt-deux chevaliers conduits dans la lice par vingt-deux demoiselles choisies parmi les plus belles, couvertes de bijoux et de parures éclatantes, luttèrent jusqu'au soir les uns contre les autres. Les noms de ces chevaliers appartenant à l'élite de la noblesse française ont été conservés par l'exact chroniqueur. Le lendemain, les écuyers montrèrent à leur tour leur force et leur habileté. Ils étaient également au nombre de vingt-deux et furent aussi introduits dans l'arène par vingt-deux demoiselles superbement parées. Le troisième jour, les chevaliers entrèrent en lutte contre les écuyers. Les dames désignèrent les plus vaillants et leur remirent la récompense de leurs prouesses. Une gigantesque orgie suivit ces brillants combats. Le religieux de Saint-Denis en fait lui-même l'aveu dans les termes suivants, tout en s'excusant d'entrer dans de semblables détails : « Nam, ut verum fatear, dum noctes in « diem convertebant, et dapibus nimia pocula miscerentur, tan- « tus a Libero pâtre processit intemperancie gradus, quod multi « passim absque erubescencie velo domum regiam ac religiosam « fedantes, ad inconcessam venerem et adulteria nephanda pro- « lapsi sunt. »

Malgré ces orgies, les joutes de Saint-Denis laissèrent chez tous les assistants un long souvenir de magnificence et de courage chevaleresque dont le roi voulut perpétuer la mémoire. Dans ce but, il fit exécuter par Nicolas Bataille la tapisserie en dix pièces qui, d'après les témoignages authentiques, serait restée le chefd'œuvre du célèbre artisan parisien.

Après cette mention, le nom de Bataille disparaît des documents contemporains, ou, s'il se rencontre dans quelques textes, il est accompagné de la mention de son décès. Le tapissier est désormais remplacé par sa veuve, Marguerite de Verdun, qu'il avait épousée en secondes noces. En effet, nous lisons sur un registre du Parlement, à la date du samedi 4 septembre 1 395, la mention suivante : « Ce jour, Jehan Bataille, filz de Nicolas Bataille, tapicier « et bourgeois de Paris, aagé de 24 ans ou environ, a confessé « avoir eu et receu dud. Nicolas, son père, des deniers estans en « sa main à lui appartenant par la succession de sa feue mère, la

1. Cette chronique fait partie de la collection des Documents inédits sur l'histoire de France ; elle a eu pour éditeur M. Bellaguet.

TAPISSIER PARISIEN DU XIVe SIÈCLE. 3l

« somme de 3o livres tournois, laquelle lui a esté baillée par « sond. père pour plusieurs ses affaires nécessaires, présens Jehan « Coquelot et autres, ses amis et affins*. » Ainsi Bataille contracta successivement deux mariages ; il lui restait de sa première femme un fils qui atteignait sa vingt-quatrième année en i3g5. Il s'était donc marié en premier lieu vers 1370, ce qui reporte la date de sa naissance aux environs de Tannée 1340. Comme, d'un autre côté, au jour de sa mort, il laissait des enfants mineurs placés sous la tutelle d'un tapissier nommé Jehan Paillart, ainsi que nous l'apprend un acte de procédure conservé dans les registres du Parlement et reproduit plus loin, il ne devait pas avoir dépassé de beaucoup la soixantaine quand il quitta ce monde, si même il avait atteint cet âge. La pièce à laquelle nous venons de faire allusion donne aussi à entendre que Marguerite de Verdun, nommée à côté de ses frères et sœur, Hugo, Guiot et Jehanne, était originaire de Troyes.

Ainsi Bataille était certainement mort en 1400 et peut-être dès 1399. A partir de Tannée 1400, Marguerite de Verdun paraît seule et avec la qualité de veuve.

Plusieurs articles d'un compte de l'Argenterie du Roi comprenant les années 1407 à 1410 font mention de diverses tapisseries livrées par Marguerite de Verdun jusqu'aux environs de 1410. Il s'agit exclusivement de tapis bleus semés de fleurs de lis, au prix unique de 24 sous parisis l'aune.

Il est donc superflu d'entrer dans le détail de ces fournitures dont on trouvera l'énumération aux Preuves. Une circonstance mérite cependant d'être relevée, le texte dit : « Pour toutes lesd. parties paiez à lad. Marguerite de Verdun par sa quictance escripte en la fin d'un roulle de parchemin où sont contenues toutes lesd. parties, données soubz son seel, le 14e jour de septembre l'an 1408, etc.. » Malheureusement, nous n'avons pas ce' rôle de parchemin contenant la quittance et le sceau de la veuve de Nicolas Bataille.

Malgré les lacunes que présente encore la biographie du tapissier dont nous avons essayé de faire revivre la mémoire, on peut juger par les textes réunis ici de la haute situation que Nicolas Bataille occupait parmi ses contemporains. Nos habiles artistes des Gobelins ont en lui un ancêtre dont ils peuvent à juste

Page 1