‹ Nicolas Champion (volume 2)Chapitre 10 sur 19 · UNE BATAILLE · texte numérisé non relu

UNE BATAILLE

Cependant le roi Richard, qui depuis longtemps avait oublié Williams Longue- Barbe et les promesses qu'il lui avait faites, ne songeait plus qu'à tirer vengeance du comte de Limoges, contre lequel il ressentait un grand cour-

roux, et voici quels motifs irritaient si fort le monarque. A tort ou à raison, le bruit s'clail répandu que le comte de Limoges venait de découvrir, dans un lieu caché de ses états, un trésor d'une immense valeur; on ne parlait pas moins de cent mille tonnes d'or trouvées au fond d'une grotte, dans laquelle un pâtre était entré par mégarde le jour de Noël, à minuit. Or, la tradition prétend que le jour de Noël, à minuit, tous les trésors inconnus deviennent visibles, et que les démons préposés à leur garde restent sans pouvoir jusqu'au moment où le prêtre quitte l'autel, après avoir célébré la première messe, Richard, sitôt qu'il apprit cet événement merveilleux, réclama sa part des tonnes d'or, prétondant que la grotte où elles étaient restées si longtemps cachées avait appartenu jadis à son aïeul Guillaume - I«-Conquérant. Le comte de Limoges répon-

(lit fjiril ii'aviiit point trouvé ilo In^or, ot((iH' s'il en eut trouvé un, il le gnrdcMîiit pour lui, Mllcndu qu'il était seigneur souverain du eonilé et ne relevait en aucune façon du roi d'Angleterre et du duc de Normandie. Il en fallait beaucoup moins pour faire prendre les armes à Cœur-de-Lion , toujours ardent et prompt à saisir son épée et à livrer bataille. Donc i^ rassemjjla ses troupes, donna le signal de lever la bannière, et huit jours après, le fort Cliaius, qu'habitait le comte de Limoges, se trouva bloqué par une arniée de i)uit mille hommes que commandait Richard en per~ sonne. Il croyait qu'un coup de main suffirait pour enlever cette citadelle, mais grande furent sa surprise et sa colère quand il vit le comte à la tête d'une forte garnison et qu'il sut la ville bien approvisionnée, non-seulement de munitions, mais encore de machines de

guerre, bans son impatience ordinaire, le roi voulut (jue l'assaut eût lieu immédiatement, et saiis donner à ses troupes le temps de se reposer, sans attendre plusieurs machines dont on espérait de merveilleux eîfets contre les assiégés, il fit approcher les échelles, qui bientôt s'écroulèrent brisées par les énormes pierres que Ton jetait de dessus les murs et par les machines que l'on fit jouer. H. fallut donc que l'armée anglo-normande battît en retraite, dressât des tentes et se mît a établir un camp fortifié de redoutes afin de se tenir en garde contre les sorties que pouvaient tenter les assiégeants, forts de leur premier avantage. Pendant trois jours que dura rétablissement de ces camps, le roi Richard ne voulut point prendre le moindre repos et passa les nuits mênie sans permettre à ses varlets de délacer sa cotte de mailles. Ce fut seulement

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apics avoir vu ses rolranchemenls conslruils ol tout à fait en étal qu'il entra clans sa lente, où il s'endoimit sui' h peau de lion qui lui servait de couche lorsqu'il se trouvait en campagne.

Accablé de fatigue, son sommeil ne dura pas moins de douze heures, et peut-être se serait-il prolongé plus longtemps encore, sans un tumulte qui s'éleva près de la tente royale et que produisait l'arrivée d'un archer portant, brodées sur sa casaque, les armes du comte de Limoges. Or, cet archer n'était autre que Bertrand de Gourdon, accompagné du vieux prêtre de Sainte-Marie-de-l' Arche. Ils avaient d'abord pénétré dans le camp sans difficulté, parce que l'on n'avait point de suite remarqué le costume de l'archer; mais bientôt on y prit garde, on l'entoura, et comme il conti-

nuait à s'avancer silencieuseinonl vers la lenl«royale, que lui indiquait le pavillon rouge doni elle était surmontée, les soldats lui barrèrent le passage. Sans s'iniimider, il saisit son poignard et jura qu'il en frapperait le premier qui s'opposerait à ce qu'il parlât au roi Richard. On voulut se jeter sur lui pour le désarmer; il se défendit avec vigueur, et il s'en suivit la lutte et le tapage qui mirent un terme au sommeil du roi Richard.

Éveillé en sursaut, le monarque crut que les assiégés attaquaient tout à coup le camp. Il saisit ses armes, et, demi-nu, il s'élança hors de sa tente... il ne vit que le brave Bertrand, qui faisait face à huit ou dix assaillans, et le X \ieux prêtre, qui cherchait à s'interposer entre les combattants pour les ramener à la paix. Richard jeta un cri; soudain chacun s'arrêta

et le prêtre put s'avancer en liberté, avec son compagnon, jusqu'auprès du roi, devant lequel s'agenouilla le vieillard; l'archer resta debout et se contenta de rendre au monarque le salut militaire. Cœur-de-Lion jeta sur lui un regard courroucé.

— Depuis quand, demanda-t-il , le vassal ne plie-t-il point le genou en terre devant son seigneur et maître?

— Je ne suis point le vassal du roi Richard, répondit avec calme Bertrand de Gourdon, J'appartiens au comte de Limoges.

— Alors que viens-tu faire dans le camp ennemi?

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— J'y viens pour accomplir le serment (jue j'ai juré sur l'autel de Saintc-Msirie-de-l' Arche d'amener sain et sauf devant vous ce vénérable prêtre de Jésus-Christ.

— Et pourquoi ce vieillard a-t-il entrepris un si pénible voyage? Qui donc l'oblige à quitter son église et la ville de Londres?

— Sire, répliqua le prêtre , je viens pour accomplir un saint devoir, pour éclairer votre justice et pour vous faire entendre les plaintes et les doléances de vos fidèles bourgeois de Londres. •

" Et que me veulent mes fidèles bourgeois de Londres! s'écria Richard avec emporte-

niL'nl. Ils 110 savent i\uc se plaindre, et s'il m'en sou vient bien, j'ai déjà reçu il y a (|uelqucs mois un visiteur de Ion espèce... Oui, le souvenir m'en revient maintenant avec netteté : c'était un de ces incorrigibles Saxons qui portent la barbe longue pour ne point ressembler a mes Normands. Eli bien ! n'ai-je pas fait droit à ses demandes? Sont-ce ^-e nouvelles concessions que l'on vient solliciter de ma munificence?

— C'est justice, sire, que je viens requérir de vous. Williams h la longue barbe, ce sujet (idèle, ce bourgeois intrépide, non-seulement n'a point vu se réaliser les elfets de votre parole royale, mais encore, pour les avoir réclamés, il a reçu la mort et a été traitreusemenl occis par l'ordre de l'évéque de Cantorbéry.

— Voilà (rétrangos nouvelles! murinina Richard. Après loul, rcpril-il à voix haute, rarchevequc cte Canlorbéry csl juste et sait ce qu'il fait; s'il a condamne ce Williams, c'est que ce Williams était coupable.

— Sire, Williams était innocent, je le jure par le salut de mon âme! fit le prêtre. Ne refusez donc pas justice à sa mémoire! N'hésitez donc pas à punir ceux qui l'ont assassiné, car c'est une heure funeste que l'heure de la mort pour un roi qui n'a point rendu à chacun de ses sujets la justice qu'il leur devait!

— Trompettes, sonnez! ordonna le roi. Je perds ici un teiiq>s précieux^ qu'un assaut emploierait bien plus utilement.

— Ne me chassez pas, sire, ne me renvoyez pas sans m'avoir écouté!... Ou bien je m'at-

lâcherai à vos pas el vous ne vous (lc[>arrassercz du pauvre prèlre qu'en le faisant incllre à mort, comme il en a été du bienheureux WilHams.

— Du bienheureux Williams! répéta Richard hors de lui. Ils en ont, sur mon âme, déjà fait un saint, comme de Thomas Beckell! Et vous verrez qu'un jour ou l'autre il faudra que j'aille aussi me flageller sur le tombeau de ce saint. Arrière, vieillard !

— Puisque la voix de la justice ne saurait arriver seule jusqu'à vous, reprit le vieux prêtre, la voix d'un père mourant se montrera pénètre moins impuissante. Écoutez-moi donc , Richard Planlagenet. Il y a dix ans, jour pour jour, un pauvre prêtre se trouvait dans la ville de Chinon, et une femme courut vers lui pour

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lui clomaiider de venir cxliorler, à son heure dernière, un vieillard qui se mourait. Cette femme conduisit le prêtre dans une maison abandonée, où gisait seul, sur une couche en désordre, le moribond. Le prêtre eut peur et voulut fuir loin de ces lieux funestes, car Fagonisant ne proférait que des paroles de vengeance et de blasphème. « Malheur à mon fils Jean, s'écriait-il, qui s'est laissé corrompre et séduire par mon (ils Richard! Anathème sur moi, faible et coupable, qui ai sacrihé ma conscience et le bonheur de mon peuple à de vaines [)ensées d'ambition et à la grandeur de mes enfants! Je donnerais mon aine au diable, , si elle ne lui appartenait déjà, pour tirer vengeance de ces deux fils ingrats (1). Maudit soit

{\) Nun quàm me mori permit tat donec dignam de te vindictam accepero. (Script, rerum Franc, 11b. ^8)

le jour où jo suis né et maudils soii ni do Dieu les deux fds rjue je laisse! »

Je m'approchai de lui, je me penchai sur le lit, déjà dépouillé des étoffes précieuses qui le couvraient naguère, et que les varlels avaient pillées avant d'abandonner l'agonisant. Je lui parlai de miséricorde, et Dieu daigna, par ma faible voix, désarmer ce père irrité. Il rétracta les malédictions qu'il a\ait proférées et me chargea de porter vers ses enfants des paroles de bénédictiqn : en témoignage du pardon qu'il accordait à ses fils, il me remit le scel que voici.

— Mon père! murmura Richard en se cachant le visage dans ses mains, mon père!

— Quand il eut pardonné , le moribond

ïoiulit son amo à Dieu. Je restai seul, oui, seul, près du cadavre, méditant sur le néant des grandeurs liumaines et remerciant Dieu de ne m'avoirfait qu'un pauvre prêtre. Puis, comme la vieille femme qui était venue m'appeler avait elle-même pris la fuite, emportant la coupe d'argent, dernier objet que Ton eût laissé près, du monarque de cieux royaumes, j'allai mendier de par la ville un suaire pour ensevelir ce qui avait été Henri II. Personne ne m'ouvrit sa porte, malgré mes prières, et je serais revenu sans linceul si je n'avais recontré une danseuse qui me donna par charité son manteau et un morceau de son voile. Le manteau enveloppa le cadavre royal; la frange brodée du voile servit à figurer un diadème sur le front de Henri Plantagenet, roi d'Angleterre, duc de Normandie, d'Aquitaine et de Bretagne, comte de l'Anjou et du Maine, sei-

gneurdc Tours et d'Aniboise. Depuis ce temps, sire, je vous ai cherché pour vous apporter le pardon de votre père; mais la fortune vous éprouvait de bien des façons et vous emmenait d'un bout de la terre à l'autre... Au nom de ce pardon, sire, justice pour les bourgeois de Londres et châtiment à ceux qui oppriment vos sujets, et qui ne se servent, que pour frapper injustement, de l'épée de justice que vous avez confiée à leurs mains.

— Je ferai droit à votre demande, mon père. Bientôt je retournerai à Londres, quand j'en aurai fini avec le comte de Limoges et son château deChalus. Mais que fais-tu là, archer, et d'où te vient cette audace de tailler avec ton poignard un morceau de bois en notre présence?

-— Ce inorcoau de l)ois, répondit rarcliei sans s'émouvoir, a été détaché [)ai' moi de la potence à kujuelle a été iniquement suspendu le mari de ma sœur, Williams F^ongue- Barbe.

— El que veux-tu faire de ce bois en le lail lanl ainsi?

— Une flèche d'arbaléle. w

— Qui donc comptes-tu en frapper?

— Vous, sire.

Un cri d'indignation s'éleva de toutes parts, et les gens d'armes voulurent se jeter sur Bertrand de Gourdon. Richard leur fit défense d'approcher.

— Comarailc, dil-il clédaigncuscmcnl, il \c manque un Çcv pour armer le boni de la flêchcj il faut (|ue je l'en donne nn, alin <le eoin pléler colle l)elle arme de gihel

Il prit dans le carquois d'une des senlin(il les qui veiilaienl li rcnliée de sa lenle" une Hèclie dont il arracha le fer, et le jeta aux pieds de l'archer^

— Vodà ton arme complète, va-t-cn; je te laisse rd)re d'entrer dans le fort de Chalus, car là lu pourras à ion aise viser ton coup d'arbalète contre moi. Seulement je le préviens que si tu ne m'atteins pas avant la fin du siège, qui ne sera plus de longue durée, je le ferai pendre bel et bien, et sans miséricorde. Je l'en donne ma parole royale. Allons, main

tenant rjue l'on prépare lonll l/assiuil dans une Ijenie.

Bertrand de Gourdon sinclina , et s'a^^cnouilla ensuite devant le prêtre, il lui demanda sa bénédielion. Le vieillard étendit sur le front de l'archer ses mains tremblantes:

— Bertrand, fidèle et loyal soldat, lui ditil, Dieu te protège et détourne de toi les nial- Jieurs que viennent d'attirer sur ta tête d'jmprudentes paroles et des pensées coupables et présomptueuses.

L'archer se releva, puis regardant avec fierté autour de lui, il traversa la foule armée qui l'entourait, et se rendit d'un pas tranquille et. lent jusqu'au pont-levis de la citadelle. Là, il

sonna du cor (runo certaine façon; h' ponl levis s'abaissa pour laisser entrer Ta relier, puis on releva aussitôt le pont, car Tarinée ennemie se mettait en mouvement, les clairons ei les trompes retentissaient de toutes parts, et l'on voyait, monté sur un magnilique cheval, le roi Richard, qui allait de l'un à l'autre, exhortant les soldats à faire de leur mieux, leur |)romettant la victoire et se uiontrant le plus ardent vies gens d'armes.

Séparé du lidèle Bertrand de Gourdon , avec lequel il avait supporté tant de rudes épreuves depuis leur départ pour le continent, le vieux prêtre alla s'asseoir tristement sur les marches d'un autel élevé, suivant l'usage, en face de la tente royale. De là il dominait à la fois du regard le camp et la citadelle assiégée:

l' homme de paix, à la vue du carnage qui se préparait, sentit encore s'accroître le découragement sous 1< (juel il se trouvait accablé.

— Hélas! pensait-il, le sang des chrétiens va couler en abondance pour un motif frivole, et le roi, qui par son absence rend si malheureuse l'Angleterre, n'hésite point à jouer dahs cette escarmouche une vie de laquelle dépend peut-être le salut de Londres. Mon Dieu! que vosjugements sont mystérieux et (|ue la raison humaine qui veut les pénétrer reste insufïisante et faible! Que votre volonté soit donc faite!

Le prêtre cacha son visage dans ses deux

^ mains et resta quelque temps absorbé dans

des méditations pieuses, (ju'interrompirent

tout à coup les fanfares cl les instruments de guerre. Au même instant, mille bruits étranges cl inconnus an vieillard se rnelèrent aux clameurs belliqueuses de ces instruments de de cuivre et aux cris des soldats: c'étaient les sifflements des machines qui lançaient des pierres énormes, c'étaient les hurlements des béliers qui frappaient de leur tête de bronze les parties faibles du rempart ^ c'étaient enfin les flèches qui venaient sans relâche et réciproqueiiient éclaircir les rangs des assaillants et des assiégés.

Le roi Ricliard se trouvait partout où il y avait du péril : tantôt il courait régler lui-même l'emploi d'une macinne mal dirigée, tantôt c'était une attaque tentée avec moilcsse dont il relevait l'éijcrgie. Depuis une iieuroon combaUàitde part et d'autre avec fureur, lorsque

loiit à coup, sur une tour fort élevée, mais grêle, et qui servait moins à la défense de la citadelle qu'à donnei' la facilité d'observer les mouvements de Fcnnemi, on vit paraître un archer. Il tenait à la main un petit drapeau blanc qu'il déploya dans les airs et sur lequel le prêtre lut ces mots: Au nom de Williams Longue-Barbe; puis l'archer prit son nibalèle, la banda, posa sur l'arme une llèclu; qu'il tira de son carquois et attendit. ^

Irrités de cette bravade, tous les archers normands dirigèrent vers Bertrand de Gourdon, que chacuii avait reconnu, des nuées de flèches, dont aucune ne l'atteignit. Impatienté de leur manque d'adresse, le roi Uichard sai sit une arbalète et lança lui-même contre Bertrand une (lèche, qui vint s'émousser contre

la col te de mailles do cet homme. Bertrand ramassa la flèche royale tombée à ses pieds, en changea le ler, le plaça sur sa j)ropre arbalète, et la lança dans le groupe qui entourait Richard, mais avec l'intention évidente de ne point atteindre le roi. La flèche blessa à la gorge un |)age, qui tomba. Richard, furieux, décocha une seconde flèche contre l'audacieux archer. Cette fois l'arme s'arrêta dans la cuisse de Bertrand, et l'on vit couler le sang à travers la genouillère... Il arracha la flèche, la mit, comme la première fois, sur son arbalète et visa le cheval du roi; la flèche atteignit le noble animal au défaut de l'armure qui défendait sa poitrine , et le roi Richard roula dans la poussière avecjsa monture abattue. Alors on vit Richard se relever couvert de sang, souillé de fange, et dans une de ces violentes et terrible^ colères qui ne rappelaient

que trop la rui^e avongle du lion, il iU signe aux archers de retîoiiimencer leurs attaques contre Bertrand. Une nuée de flèches volèrent en sifllant autour de Tintrépide soldat, siins toutefois l'atteindre. Ce fut au milieu de cette attaque de tous que Ton vit Gourdon prendre dans son escarcelle une flèche d'une forme particulière et la diriger vers le roi. A l'instant, Richard ht entendre un cri de douleur et fut reçu sans connaissance dans les bi as de ceux qui l'entouraient; la flèche avait percé d'outre en outre l'épaule du monarque. On emporta le roi dans sa tente, on extirpa de la plaie l'arme, que l'on reconnut pour être celle que Bertrand avait taillée devant le roi, et l'on posa un appareil sur la blessure. Mais dès que Richard eut repris connaissance, il demanda si l'on avait contiîiué l'assaut, et apprcnaut que Tattaipic se iiouvail suspendue.

sans vouloir c(îoulei' j)oi\soiiiH;, sans iiièriie ])rêler altciilion aux larmes de la reine ik'îi'angère, il se fit amener un cheval et vint se montrer aux soldats, qui recommencèrent à cornbattre avec Curie, allâmes* de venger l'affront qu'ils avaient reçu par la blessure faite au roi. Richard, malgré la souffrance qu'il éprouvait, dirigea lui-même les mouvements de ses troupes, et bientôt les béliers firent au flanc des remparts deux larges brèches, par lesquelles les Normands se précipitèrent dans la ville.

Cependant, quoique les assiégeants l'entourassent de toutes parts , et que ceux qui se trouvaient dans Chai us fussent mis à mort sans pitié, Bertrand de Gourdon, sans chercher à fuir, restait toujoufs debout sui; la

ci'cte (le la lourcile et semblait décidé îi y attendre la mort, quand le roi Richard fit sonner la trompette e* donna signal de suspendre le carnage. Puis, se tournant vers les clievaliers qui Tentouraent :

— Je veux que l'on ne lasse aucun mal à cet archer, dit-il. Qu'on Famùne devant moi sans le maltraiter, sans lui dire un mot sur le sort qui l'atten I. Qu'un héraut d'armes lui cric seulement qu'il ait à se rendre prisonnier du roi Richard.

Un héraut, en effet, s'approcha du pied tle la tourelle, et après trois appels de clairon qu'il fil faire \)[\v un trompette qui l'accompagnait:

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— Bertrand do Gourdon, le roi Richard te fait à savoir (jue lu aies à te rendre à sa merci, cria-l-il.

Bertrand mesura de l'œil l'abîme que formaient sous ses pas les fortifications écroulées, et il eut un instant la pensée de s'y précipiter pour se soustraire au supplice qui l'attendait sans doute; mais tout à coup on le \it s'agenouiller sur la plate-forme et on l'entendit, après une couriC prière, dire:

— Je ne détournerai point la tète devant le calice: je le boirai jusqu'à la lie, Seigneur, car vous n'avez reculé devant aucune torture pour le salut des hommes.

Et il descendit ])aisiblomeîit les marches de

la tourelle, en ouvrit lui-même la porle de fer aux assaillants et se laissa garrotter les mains sans opposer aucune résistance. On le conduisit aussitôt devant le roi , qm venait de rentrer dans sa tente et qu'entouraient la reine et tous ses serviteurs, car la fatigue de l'assaut avait dangereusement envenimé la plaie et rendu la cure difficile. A la vue de l'archer qui avait blessé Richard, chacun jeta un cri d'horreur, et la reine se cacha le visage mais le monarque attira contre lui Bérangére et lui souleva doucement les mains.

— Il ne faut point avoir peur d'un brave soldat, lui dit-il; Bertrand de Gourdon n'a fait que son devoir et je l'ai moi-même attaqué le premier. Bertrant! , tu es libre! Tu peux repartir pour l'Angleterre avec ce vieux prêtre

ol vous me verrez dans peu arriver moi-inêmc à Londres pour eoniiaîtie de la justice des plaintes que vous êtes vonus tous les deux me faire entendre. Oui, si Williams Longue-Barbe a été mis injustement à mort, Williams Longue-Barbe sera vengé, dussé-je pour cela faire pendre îui-mème rarchevôque de Cantorbéry. En attendant, prends cette bourse et pars. Dieu te soit i'u aide, car tu es un habile archer et un homme d'armes courageux. Sur mon âme, j'aurais eu peur à ta place sur la |)late-forme!... Le roi Richard te porte envie, car tu es le mieux faisant de la journée.

 ces mots, il tendit la main à Bertrand, qui s'agenouilla pour la porter respectueusement à ses lèvres, puis le prêtre et l'archer

— iV^ —

sortiront de !a lente royale et se dirigèrent VOIS la sortie principale du camp.

ij.'n',

UN TROISIEME MAUïYR.

Quand les soldais \iient s'en aller paisiblement celui qui venait de mettre en danger les jours du Lion, des murn)ures et des témoignagnes de mécontentement éclatèrent de toutes parts, et la foule se porta sur son passage

avec des iiileiitions évidemment liosiiles. L'archer se contenta de mettre !a main sur son poignard, (nct à le dégainer pour sa défense, et continua sa marche vers la sortie du camp. Il allait l'atteindre lorsqu'une pierre vint l'assaillir à la tête et le jeta rudement à terre. Aussitôt chacun se rua sur sa personne, le frappa de coups de dagues et se mit à exercer sur lui les plus effroyables cruautés. En vain le vieux prêtre cherchait à arrêter ces misérables en invoquant le nom du roi Richard: on ne l'écouta point et il faillit lui-même devenir victime de leur rage insensée. Enfin les cris de ces assassins arrivèrent jusqu'à la tente de Cœur-de-Lion , qui soupçonna la vérité, s'arracha des mains des serviteurs qui le pansaient et accourut sur les lieux où l'on égorgeait rarclioi; mais il arriva trop tard, Ber-

trand de Gourdon était mort. A la viiedesofi cadavre, Kicliard, éperdu décolère, se mit à frapper de son épéesur tous ceux qui avaient pris part à ce meurtre, et ne cessa que pour tomber sans force et sans connaissance. Plus de deux heures s'écoulèrent avant que, ranaené dans sa tente, il revînt à lui. Bientôt

une (ièvre ardente se déclara; le délire s'empara du monarque, et durant huit jours il ne cessa, dans les transports qui l'agitaient, de demander merci à son père el à Williams, (ju'il croyait voir sans cesse debout au chevet de son lit. Enfin il reprit de la raison, et les premières paroles sensées qu'il prononça furent pour demander si ses jours étaient en péril. Or voici ce qui se passa, au dire de Gauthier d'Herminsfort, historien contemporain.

— iSire, répondit l'archevêque de Rouen à

la question du roi , mettez ordœ à vos affaires, car vous mourrez.

— Est-ce une menace ou une plaisanterie? répliqua Richard, qui doutait encore ou plutôt qui aurait voulu douter de cotte redoutable vérité.

— Non, seigneur, votre mort est inévitable.

— Que voulez-vous donc que je fasse?

— Pensez aux filles que vous avez à marier et (ailes pénitence.

— Je vous l'ai déjà dit, je n*ai point de filles.

— S(^igneur, vous ave/ trois filles <H vous les nourrissez depuis longtemps; votre aînée est l'ambition, la catlette i'avaiice, la troisième, la luxure.

— Je donne l'aînée aux templiers, la se conde aux moines gris el la troisième aux moines noirs.

— Ne parlez pas ainsi, dit une voix, ne parlez pas ainsi, car volrc mort approche, sire! Songez à voirQ saluu

— Qui m'adresse celte menace? demanda Richard, étonné,

— Celui qui reçut la dernière confessioo

de voire père el (|ui \ienl recevoir la vôtre, répondit en s'avnnç/.mt près du chevet royal le vieux prêtre de Sainle-Marie-de-l'Arclie. Elevez voire âme à Dieu, sire, car il est lem[)S; faites pénitence el confiez-vous à la miséricorde éternelle.

Le roi, louché des paroles du vieillard, se mit à pleurer, el dit :

— Je suis très-repenlant et vous en verre/ des preuves.

Puis il ordonna que chacun sortit, et, resté seul avec le vieux prêtre, il fit une confession qui dura près de deux heures. Quand elle fut terminée, il voulut (ju'on lui liât les pieds et ordonna (pi'on flagellât jusqu'au sang son

('orps, nii cl suspendu en l'air. On recommença par ses ordres celle flagellation jusqu'î» trois fois, ensuite il se fit traîner avec une corde au-devant de son confesseur, qui était allé chercher le "Viatique et qui blâma doucement et fit cesser les rigueurs auxquelles, pendant son absence, s'était condamné le pénitent royal.

Richard reçut les derniers sacrements avec les témoignages de la plus vive ferveur.

Le lendemain le vieux prêtre conduisit à l'abbaye de Fonievraud, pour y être placé à côté de la dépouille du roi Henri H, le cercueil qui contenait tout ce qui restait sur la

terre du roi Richard Cœur-de-Lion un

cadavre.

vn

i/ange .

Asiiis tristemenl aux bords de la mer , Asraël, depuis Texil fatal qui le tenait loin des cieux, n'avait point une seule fois entr'ouvert ses ailes dont il se voilait le visage. Encore étrangei; aux périodes des temps qui

règlent la vie des ruorlels , trois moiss'claient passés de la sorte pour le chérubin, dont les larmes ne cessaient de couler. Le murmure (les flots qui venaient se briser à ses pieds s'iuirmoniait avec une sorle de charme à son désespoir profond , et ses regards, habitués aux enivrantes splendeurs du paradis , préféraient une obscurité complète à la terne clarté que l'on appelle, sur la terre, du nom de jour. Il résolut d'attendre ainsi Taccomplissement des décrets de l'Éternel et de ne point se mêler aux créatures fragiles parmi lesquelles sa charité imprudente le forçait de demeurer pour des temps si longs.

— Du moins, se disait-il, mes frères qui descendent sur la terre ne seront pas les témoins de ma honte ! Us ne verront pas sur

nion fronl la lach(3 ignominieuse donl les Ic- -Yies de Salan l'ont souillé pour toujours peutôlro, et si je ne dois plus rentrer dans l(; ciel, si la famille de Williams s'éteint avant que quatre marlyrs soient sortis de son sein, eli bien , je demeurerai dans cette solitude jusqu'à la consommation des siècles , à déplorer ma faute et ma destinée.

Tandis (ju'il se livrait à ces pensées funestes de découragement, il entendit tout à coup le son des harpes d'or que les anges unissent , dans le paradis , aux chants des chérubins : cette harmonie céleste le lit tressaillir d'une émotion à la fois douce et pénible ; il sentit s'évanouir dans sa volonté les résolutions de désespoir qu'il venait de former naguère ; ses ailes s'enlr'ouvrirenl, ses

— VyA —

yeux so louriicienl vois le ck;! d il ;i|)crçiil , dans une auréole, Irois anges qui conduisaient une ame. Asraël lixa le plus longtemps qu'il le put ses regards sur le divin eortége ; puis , quand tout se fut effacé dans le lointain, par un mouvement involontaire il prit son vol et suivit de loin le groupe céleste , jusqu'aux portes du paradis. Là , deux bienheureux, la palme du martyre à la main, reçurent leur nouveau frère, lui tendirent les bras et lui placèrent au front une couronne lumineuse , semblable à celle qui rayonnait sur leur front.

— 0 Bertrand, disaient - elles , ô frère bien-aimé, que Dieu soit à jamais béni pour avoir abrégé le temps de ton exil et pour t'avoir ouvert glorieusement les portes du

ciel ! Viens , toi qui fus sur la terre brave et fidèle, courageux et loyal , inébranlable dans ta foi (le chrétffin et défenseur de l'opprimé ! Entre dans la félicité qui ne doit jamais finir, car ta mort a expié le peu de faiblesse inhérente à l'argile de ta nature humaine, et les Normands qui t'ont supplicié ont posé sur ton front une couronne éternelle, comme Dieu. Viens, prends place dans la milice céleste à côté de Paul qui combattit avec l'épée, et près de Maurice qui courba sa tête sous l'épée du décimateur plutôt que de trahir sa foi! Viens, car déjà notre phalange compte trois martyrs.

Et les anges répétaient :

— Hosannah ! une phalange nouvelle ne

lardcia poinl à inclor ses chants de, reconnaissance et (l'amour à nos canli(|iies. Hosannali ! L'ange notre frère , qui pleure et qui soulï're sur la terre, verra s'abréger son temps d'expiations et d'épreuves et reviendra parmi nous. Hosannah ! des transports de félicité éclateront dans la milice céleste , car il est écrit : ïl faut se réjouir, lorsque une brebis égarée rentre au bercail.

A mesure que ces chants parvenaient jusqu'à lui, Asraël se sentait ému et consolé. Au découragement profond qui l'accablait naguère, succédait peu à peu une douce espérance, et pour la première fois les prières vinrent à sa pensée et sur ses lèvres. Il s'agenouilla sur une nuée, ses mains blanches et délicates s'unirent contre sa poitrine,

il souleva la tête, et ses beaux cheveux hlouds se déroulèrent en longs anneaux sur ses épaules et sur son visage. Quand il eut terminé Toraison fervente qui sortait de son cœur , il se releva plein de résignation et de force : puis, secouant les plis de sa tunique blanche imprégnée des vapeurs qui s'exhalaient de la terre, il contempla quelque temps, avec une muette admiration , les flots de pourpre et d'or que le soleil levant jetait sur les portes orientales du ciel.

— Merci, mon Dieu! s'écriât il, merci, pour m'avoir rendu Fespérance et la force ! pour avoir pris pitié de ma honte et de ma faiblesse! Merci , pour avoir abrégé déjà le temps de mes épreuves, tandis que dans mon ingratitude ie doutais de votre misé-

ricorde. Merci, car je vais désormais travailler à l'œuvre de ma délivrance et diriger dans voire sainte demeure la famille à la- (|uelle , dans vos vues infinies, vous avez attaché ma (îeslinée. Et 'vous , mes Crêpes célestes, beaux anges, dont je me trouve séparé pour bien longtemps encore peut-être, unissez vos prières à la mienne, car la prière adoucit les châtiments et fait remettre les fautes. Implorez pour moi la pieuse et divine mère de Dieu; cette vierge de miséricorde qui se place toujours entre le repentir et la juslice de Jéhovah ! Obtenez de cette mère des affligés , non pas mon retour dans les cieux... j'ai manqué de foi, il est juste que mon péché s'expie... mais la disparition de cette horrible tache qui souille mon frork et qui me désespère. Que l'horrible baiser de Satan s'eiTace , que ma honte ne soit plus

visible pour tous ; que je puisse relover ma lête courbée par la honte! Et votre frère ne demandera plus rien à votre intercession ! Et sa destinée pourra s'accomplir sans qu'Asraël murmure.

Il priait encore quand il sentit tout à coup s*apaiser le feu âpre qui brûlait son front. Une fraîcheur divine remplaça la morsure cuisante du stigmate infernal, le chérubin, plein d'espérance, déploya ses ailes et prit son vol vers une fontaine, dans les eaux brillantes et pures de laquelle il vit se réîîéchir son image. 0 bonheur! l'empreinte du baiser du démon avait presque disparu. A peine restait il une cicatrice blanche et imperceptible sur le front d'Asraël !

L'ange plana près d'une journée entière

an- dessus de la ioniaiuc qui repsoduisait ses formes divines. Il ne pouvait se lassc^r de conlenipler, dans ce miroir transparent, sa beauté tout à l'heure encore si cruellement flétrie par le désespoir et |)ar l'expiation; il se laissait aller à mille joies innocentes et pures, laniôt, il relevait sur le sommet de sa tête les nœuds ondoyans de sa chevelure blonde et les disposait comme une couronne ; tantôt c'étaient les plis de sa tunique légère et blanche , naguère souillée et flottant au hasard, qu'il rajustait d'une main habile autour de sa taille svelte et noble. Puis^ après cela, il effleurait de ses pieds l'eau de la fontaine et les débarrassait de la poussière qui profanait leurs formes délicates. La nuit seule, avec ses voiles sombres , sut mettre un terme aux purifications du chérubin , et quand, au milieu des splen-

(leurs (lu soleil couchant, il éleva son àme vers Dieu, Ja prière vint facile et douce sur ses lèvres, et sa voix s'unit aux chœurs des anges ses frères , qui célébraient les merveilles de la nature et la grandeur infinie de celui qui tira du néant le ciel et la terre.

Après avoir terminé sa prière, l'ange se releva plein d'espérance et de force,

— Honte à ma faiblesse! dit-il. Déjà la miséricorde divine est venue au-devant du coupable et le coupable ne songe point à seconder celte miséricorde. Puisque de la famille Williams Longue-Barbe dépend mon salut, puisque c'est par elle qu'est venue T. I. H

ma faute, c'est par elle que doit m'arriver le paillon. Je veux désormais unir ina destinée à la sienne, je deviendrai son prolecteur : je la protégerai contre les pièges du mauvais esprit.

L'ange , préoccupé de ces pensées , déploya ses ailes et se disposait à prendre son vol vers quelque roc éievéj pour découvrir, de son œil divin , quels lieux habitait le dernier rejeton de la famille Williams , lorsqu'il entendit grincer sous la terre un ricanement eiïroyable. Il abaissa les yeux et vit le démon Astaroth caché parmi des arbustes, dont les feuilles se desséchaient comme si des charbons ardents les eussent touchées.

Cherche ! hurla le mauvais ange, cher-

che! beau chciMibiii fionor/^ déjà de mes baisers et qui te verras réduit à te livrer (le nouveau à mes caresses pour découvrir en quels lieux habile la (ille de Williams Longue-Barbe, la fille de saint Williams le martyr ! Oh ! ne pâlis pas ; car tu ne le sauras point, d'abord je ne veux pas que tu le saches, môme à cette condition, ensuite cette enfant n'est point baptisée et elle m'appartient. Tu t*es trop hâté de croire à ma bonne foi, Asraël. F^a guerre que je te fais est une guerre de ruse plus encore qu'une guerre ouverte et en face. Vraiment, lu n'es pas un adversaire digne de moi. Il faut que je te donne quelques conseils afin que la partie devienne égale. Tandis que tu te désespérais et que tu pleurais, au lieu de voler à l'église et d'inspirer au prêtre la pensée de baptiser la fille de Williams, moi

j(î soupçon is an\ moyens d'assiireir ma proio et iL» garder la viclimo (ju<i ](• l'avais cédée, <|U(îl(|ues instants, au piix du tendre baiser (juc tu reçus de moi. Quand Gobwin et sa femme, en sortaiil de l'église, montèrent dans leur bateau pour s'en retourner à leur logis, je les accompagnai, je m'assis à la |>oupe et j'étendis les bras. Soudain les démons reconnurent leur monarque , les \ents souflïèrent avec violence , les vagues se gonflèrent, la tempête accourut et la foudre éclata de toutes parts. Bientôt le bateau se brisa contre un rocher , et Godwin et sa femme périrent en s'armant du signe maudit de la croix et eu invoquant la miséricorde de ton Dieu. Us niontèrent au ciel. Mais l'enfant, lui, cet enfant qui n'était pas baptisé, il m'appartenait; je n'avais qu'à le laisser engloutir au fond de la mer et son âme allait

:uiginemer,dans les ténèbres, le nomi>re de ces pâles fantomescjiiijprivésdereau régénératrice dubaplême,sontà jamaisbannisdu ciel. Maisct^. n'était pas là ce que je voulais. Que ni'in porte unevictiniede plus du péché originel? Non! il faut que l'enfant de Williams, — de saint Williams!— soit damné par sa propre volonté, par ses propres fautes! Il faut qu'il se donneà l'enfer et non pas que la fatalité l'y pousse. Je me suis donc montré charitable! Ah! ah ! ah! ah! j'en ris encore, j'ai fait une bonne action. L'enfant, attaché par Godwin sur une planche , allait se briser contre un rocher et je me suis placé entre le rocher et lui. C'est contre ma poitrine que les flots l'ont poussé! Mes bras l'ont reçu , mon haleine l'a réchauffé mes baisers ont apaisé ses cris. Une tendre mère, ahl ah! ah! ah! ne lui aurait pas pro digue plus de soins et témoigné phis de ten-

drcsso. lili bienl <|ue dis-Lu de ma oitarili; , beau cliéruhiii? un ange du Soigneur au rail-il fait mieux?

Asraël sourit avec dédain.

— Dieu combat avec moi, répondit-il, et toutes tes ruses, toutes tes perfidies ne prévau(hont piont contre sa puissance. Je sauverai malgré toi Tenfant de Williams et je poserai sur son front l'auréole des élus.

— Il ne s'agit pour cela que de vaincre <|uel(iues obstacles qui ne sont pas sans difficultés, je t'en préviens franchement. D'abord il faut deviner en quels lieux habite l'enfant, a (|uelles mains je Tai confiée et ensuite t'ap-

procher d'elle. Of, eomme elle n'a point reçu les eaux du baptême, la garde de. son berceau n'appartient pas aux anges, mais aux démons; et je doute que, même pour un de les baisers, ceux qui veillent sur notre prédestinée laissent seulement approcher de son berceau l'ombre de tes ailes. Cherche donc, Asraël; puisque le Très-Haut combat pour toi, me vaincre te sera chose facile, et je ne doute pas que la candeur ne triomphe aisément de mes ruses.

Et il recommençait à rire de son rire maudit et insolent, lorsque tout à coup son front pâle devint plus pâle encore : une agitation convulsive tordit tous ses membres; il tomba les genoux en terre, il étendit les bras vers le ciel, et ses lèvres crispées par la douleur mur-

fiiurèretil des paroles de supplicaliou. Dieu avait étendu la main et le réprouvé se déballait dans le ehâliment dû à ses blasphèmes.

— Grâce! grâce! obtiens ma grâce! murmurait-il. Que ces affreux tourments cessent cl je le dirai tout. Je te mènerai vers les Hcux qu'habite la fille de Williams; j'ordonnerai à mes légions de s'écarter de son berceau... Grâce! .

Asraël se pencha vers Astaroth:

— Que Dieu, méchani, te fasse miséricorde^ dit-il, et que sa clémence daigne, à mon intercession, suspendre les tortures dans lesquelles tu le débats. Mais je ne veux pas que tu me révèles ton secret. Garde-le, je saurai

le découvrir malgré loi, el iiialgié loi sauvei' l'enfant de Williams.

A ces paroles de Tange, les souifrances ih\ démon s'apaisèrenL 11 tomba haletant sur le sable et quelques instants s'écoulèrent avant qu'il eût retrouvé la force de se relever; il le lit enfin, mais lentement et la tète baissée pour dérober sa honte aux regards du chérubin. Puis, tout à coup, il ouvrit ses ailes de vautour et par un bond précipité s'élança dans les airs, où il disparut bientôt comme un point noir à travers les nuages. Asraël, incertain, porta autour de Uii ses yeux irrésolus qu'il éleva ensuite vers le ciel :

— Vous seul, mon Dieu ! dît-il, êtes la ibrce et la vérité. Je ne puis rien saiis vous, dai-

gncz-donc m' inspirer! Car depuis mon exil du ciel, mon regard est faible el a perdu la puissance dont il jouissait dans des temps plus heureux !

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